CHAPITRE XXVII
Gabès. — L'occupation. — Toujours la marine. —Rivalité des terriens et des marins. — Moral des troupes. — N'insistons pas.
J'étais arrivé à Sfax comme le 77* de ligne, quarante heures après Fassaut ; le même hasard a fait que je suis passé pour la première fois dans le golfe de Gabès deux jours avant l'escadre. J'avais même dû m'abstenir de descendre à Gabès, aucun bateau n'y faisant plus escale depuis huit jours.
Les tètes des Arabes de Gabès étaient tellement surexcitées que leur gouverneur avait purement et simplement interdit l'approche de la côte à tous les Européens.
M. Sicard, consul de Gabès, avait été envoyé de Sfax à Gabès sur le Desaix par l'amiral Garnault, pour essayer de parlementer. Le Desaix
s'approche de la côte ; on parlemente en effet du bord avec les gens de terre^ mais on n'obtient d'eux qu'une variante en arabe de la tirade attribuée à Mirabeau : « Allez dire à votre maître, etc. »
Le Desaix rallia Tescadre, et c'est sans doute cette promenade infructueuse qui a décidé le gouvernement à opérer le deuxième bombardement de cette campagne dite « de la marine ».
L'escadre partit de Sfax dans un ordre magnifique. Les Anglais étaient fort étonnés de cette mise en marche.
A la nuit close, nos vaisseaux entraient dans le golfe de Gabès ; et, au petit jour, les quinze mâtures échangeaient les signaux de combat.
On se préparait au débarquement.
Devant la ville, devant notre flotte, s'étendait le rivage plat et jaunâtre de Gabès, étalé sur une mer bleue, toujours un peu houleuse. Autour des bancs de ce parage, l'entrée de la rivière rOued-Gabès, et cette rivière même, qui vient du Sud, sépare les diverses agglomérations d'Arabes qui composent ce qu'on appelle Gabès.
Il y a trois agglomérations, ou, si l'on veut,
trois villages : à droite de Teseadre, les maisons de Dzara, confinant à Toasis de Gabès, foyer de la révolte; à gauche de Tescadre, et par conséquent sur la droite de la rivière, un fortin sans importance, la maison du gouverneur et le deuxième village, appelé Mentzel. Beaucoup plus à gauche de Tescadre, toujours sur le littoral, se trouve le village de Marap. C'est le troisième et dernier morceau de Gabès.
L'opération n'a pas été longue en cet endroit, et la résistance relativement faible des insurgés a permis de s'établir à terre sans encombre. L'escadre prend position, faisant face à la rivière ; son aile droite extrême est marquée par le petit bâtiment le Léopard^ à côté duquel les canonnières Hyène ^ Gladiateur et Chacal forment un premier demi-cercle.
Comme à Sfax, derrière ces canonnières, mais cette fois à trois milles de terre au plus, se forme le deuxième demi-cercle composé des gros cuirassés : \3L Reine-Blanche, [\e Friedland et \h. Revanche ioTment la droite ; le Colbert, le Trident y la Surveillante et le Marengo forment le centre ; la
gauche est fonnée par le La Galissonnière^ le Desaix, le Voltigeur et V Hirondelle.
Il est cinq heures du matin ; leë compagnies de débarquement prennent place sur les chalands et dans les embarcations ; on n'aperçoit aucune troupe sur le rivage et on suppose avec juste raison, que les Arabes se sont fortifiés dans le village de Mentzel.
Les 1,200 hommes de débarquement mettent pied à terre et s'avancent aussitôt vers les trois agglomérations de Gabès, ayant pour principal objectif la maison du gouverneur, le fortin et Mentzel.
Lorsqu'ils approchent du petit fort, on aperçoit les Arabes, et ceux-ci commencent aussitôt la fusillade.
Les compagnies continuent à s'avancer sans désordre et font une première décharge qui engage véritablement le combat.
Un feu roulant de coups de fusil s'établit pendant une demi-heure, mais les Arabes ne peuvent tenir devant l'assaut des marins, et la position est emportée.
Sept hommes de l'escadre sont tombés blés
ses, et deux d'entre eux le sont assez grièvement. Les Arabes qui ne se sont pas fait tuer sur place s'enfuient vers les jardins fortifiés qui, comme à Sfax, font de l'oasis une véritable redoute, longue de plusieurs kilomètres.
La position de Gabès une fois occupée, l'amiral détache le Voltigeur^ qui part pour Tunis, où il a mission de remettre la nouvelle au ministre de France.
On revient au rivage, oii les compagnies de débarquement de la Reine-Blanche et du ia Galissonnière prennent leur campement. Elles attendent là que les troupes envoyées de Toulon viennent les relever.
Telle fut, en quelques lignes, cette campagne de la marine sur les côtes de Sfax et de Gabès.
Elle a fait éclater de petites querelles, de singulières rivalités entre l'armée et les]marins ! On a vu là de curieuses contestations : les colonels se fâchant parce que les capitaines de vaisseau s'occupaient, disaient-il, de leurs affaires, les capitaines regardant d'un œil inquiet les lieutenants de vaisseau, les lieutenants souriant de l'emploi
âii
fait sur la terre ferme des enseignes et des aspirants, les troubades îdlousemi les marsouins : tout cela sans aigreur, mais avec une petite pointe de rivalité bébé te. Voilà un spectacle auquel je ne m'attendais pas.
Il n'en reste pas moins acquis que si les marins se sont bien battus, les troupes se sont bien battues aussi, que tout le mondeafait son devoir, et qu'au feu les hommes de terre et de mer se sont confondus dans un élan digne de la vieille réputation française.
Il est curieux de constater que le moral des troupes françaises est aujourd'hui ce qu'il était autrefois. Le soldat est toujours gai, insouciant, malgré les privations.
Je n'en dirai pas autant de la discipline, qui me paraît atteinte. Non pas qu'il se produise ici des actes d'insubordination. Mais je trouve que par suite d'un relâchement général dont je n'ose rechercher la cause, les officiers sont trop tolérants pour les mille et une fautes des soldats, qu'on appelle des peccadilles. Le soldat d'aujourd'hui, ce jeune homme qui passe à peine trois ans sous les drapeaux , est beaucoup plus
raisonneur que le vieux grognard d'autrefois. Ce jeune soldat cause beaucoup ; il cause très haut, parfois sous les armes ; et devant ses officiers il s'exprime avec une excessive liberté de parole. J'ai entendu des soldats critiquer les actes du gouvernement — devant leurs sergents, toujours,— devant leurs officiers, quelquefois, ce qui est absolument destructif de tout ordre disciplinaire.
Les officiers ne disent rien. Quelques-uns punissent ; il paraît qu'on leur dit en haut lieu qu'ils ont tort. Je ne parle pas seulement des colloques sur la politique ; on en tient d'autres sur « un tas d'affaires » , comme dit Onésime Boquillon. Et tous se ressemblent par le tour singulièrement agressif que leur donne le militaire contemporain.
C'est triste ; n'insistons pas.
Mais je crois que le mal vient de l'organisation nouvelle, qui est malheureuse à tous les points de vue. Je crois que M. Thiers seul avait raison, en demandant l'amélioration de la loi de 1832, au lieu de cette loi allemande que l'Assemblée de 1871 nous a infligée.