‹ Les Français à TunisChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Les gens de Sfaxet les Maures d'Espagne. — Les clefs de Grenade chez les Sfaxiens. — Histoires typiques. — La croix dans la mosquée. — Le cadavre de la nonne.

Les habitants de Sfax, j'entends les Maures, aussi bien ceux qui se réfugièrent avec leur vieux gouverneur Djellouli sur YAlma^ que ceux qui s'insurgèrent contre le traité de Kassar-Saïd, sont les plus authentiques descendants des Maures d'Espagne. Ils luttent, pour le nombre et la qualité des ancêtres Ibères, avec leurs compatriotes bien habillés et superbes du bazar de Tunis. Il faut les entendre conter, avec une gravité qui n'a rien de comique puisqu'ils font en somme de la parfaite histoire, l'épopée de leur race et les projets qu'ils nourrissent de reconstituer un jour l'Empire de leurs pères. Tous sont persuadés qu'un jour viendra où les Maures de Tuni-

sie, descendants des tribus chassées d'Espagne, feront leur rentrée triomphale dans les jardins de TAl-Kazar, délices des rois Maures, chantés d'une façon si connue par Donizetti. Ils comptent sur une renaissance de la gloire des Almoravides, et plusieurs vieillards, chefs de famille autorisés, conservent dans leurs maisons de Sfax les clefs des maisons que leurs ancêtres habitaient à Grenade.

Rien de touchant comme cette espérance patriotique, entretenue par l'ignorance profonde de toute chose oii vivent les Maures.

Ce pays est d'ailleurs le pays des croyances profondes. On sent que le fanatisme de toutes les religions s'y développerait aussi largement que celui de l'islam. Sous un soleil de feu, les cerveaux s'échauffent, et dans la contemplation du ciel uniformément bleu , la croyance prend des proportions héroïques.

Deux histoires typiques m'ont été contées sur ce rivage, celle du curé de Sfax et celle de la nonne de Y Aima,

Le curé de Sfax est un moine catholique, maltais. Le lendemain de la mort de l'aspirant Léon-

nec, il s'adressa à Faillirai Garnault pour lui exposer que l'église ayant beaucoup souffert du bombardement, il serait imprudent d'y célébrer un service funèbre.

— Où célébrer le service, alors? demanda l'amiral.

— C'est bien simple, reprit le moine avec un éclair de joie dans les yeux. Nous avons tout près du rivage une mosquée de second ordre, qui, à défaut de la grande mosquée, occupée par les troupes, nous servira de temple provisoire...

— Une mosquée, monsieur le curé ?

— Une mosquée, amiral.

— Mais c'est un temple hérétique.

— La croix purifiera le temple hérétique.

— Soit , monsieur le curé. Faites le nécessaire.

Et le service funèbre fut célébré, conformément à l'espérance secrète du moine, dans la deuxième mosquée, près du rivage.

Le curé de Sfax racontait à un officier cette histoire, qui fera la gloire de sa carrière. Ses paroles enfiévrées se succédaient dans un disr cours emphatique et désordonné.

— Ainsi fut fait, terminait-il en se levant et en regardant le ciel. Je puis mourir maintenant, j'ai porté la Croix dans la Mosquée !

On sent que toute l'existence de ce moine est là, dans cette victoire de la Croix sur le Croissant. 11 a dû retirer son autel le lendemain, il a dû retirer la croix et quitter la mosquée pour la rendre aux Sfaxiens. Il savait d'avance que les choses se passeraient ainsi, peu lui importait. Son Dieu avait triomphé du Prophète hérétique, un jour, une heure. Il avait porté la Croix dans la Mosquée !

J'ai comme une vague idée que ce curé maltais portera plus tard la peine de son audace. Mais s'il meurt sous la balle vengeresse d'un musulman dont son propre fanatisme a profané le temple, il mourra encore content d'avoir fait ce qu'il croit être son devoir.

L'histoire de la nonne est dans un autre genre :

Pendant que les Européens de Sfax étaient réfugiés à bord de VAlma, les moines et les nonnes des deux couvents qui sont édifiés sur ces rivages, depuis de longues années déjà

s'étaient également réfugiés sur la corvette cuirassée.

Deux jours avant le bombardement, alors qu'on attendait en rade l'arrivée des escadres combinées, l'une des nonnes vint^à mourir à bord.

Le commandant Miot fit venir l'un des moines qui habitaient lestationnaire français, et le dialogue suivant s'engagea entre l'officier supérieur et le moine, maltais comme le précédent, fervent catholique, et fort ignorant de la langue française.

— Carissimo padre, lui dit le commandant, en tâchant de donner à son français une couleur italienne, je vais vous apprendre une nouvelle qui vous sera pénible à entendre, mais vous serez malheureusement forcé de vous plier aux circonstances. La sœur qui vient de mourir ne sera pas enterrée.

— Et per che, signor commandante?

— Parce que c'est impossible. Je ne puis commencer les hostilités par cet enterrement qui ne servirait à rien d'ailleurs, car le cadavre de la malheureuse nonne serait immédiatement retiré de la terre et mutilé par les insurgés. Au

surplus, j'ai l'ordre de n'avoir aucune communication avec la terre avant l'arrivée de l'amiral et le bombardement.

— Ma, signor commandante , egregio signor commandante I . •

— Impossible, carissimo padre. Je suis désolé, mais c'est impossible.

Le moine eut un instant de désespoir muet.

— Mes règlements, reprit le commandant, m'obligent à mouiller^ comme nous disons , le cadavre dans la rade,

— Mouiller?

— Oui, à le glisser dans la mer. Cela se fera dignement, n'en doutez pas, avec toute la régularité et tout le cérémonial religieux en usage. On mettra la nonne dans un sac, et on la jettera à la mer avec un boulet rivé au pied. . .

— Ah ! bone Deus ! Egregio signor!

— Calmez-vous ; il faut en passer par là.

Le moine réfléchissait. Il eut alors une inspiration.

— Accordez-moi deux heures, dit-il enfin au commandant.

— Qu'allez-vous faire?

— Yous verrez, je ferai quelque chose de digne, signor commandante...

— Vous avez les deux heures demandées.

Au bout de ce délai, le moine revenait à bord,

essoufflé. Il avait pris une barque ; il était allé au milieu de la rade conférer avec les Maltais qui passaient la nuit et le jour sur leurs vieilles péniches, par peur des Arabes. Il ramenait un de ces Maltais avec sa péniche.

Le Maltais avait promis de prendre à son bord le cadavre, de franchir la distance qui sépare Sfax de Mehdia, et d'enterrer à Medhia, dans le cimetière Européen, la malheureuse nonne.

Le commandant n'avait pas d^objection à présenter. Il accepta l'offre du moine.

On fit une cérémonie religieuse à bord de VAlma, puis le corps fat confié au Maltais, qui mit à la voile.

Le thermomètre marquait 42 degrés à l'ombre.

Il était midi. Les rayons éclatants d'un soleil de feu tombaient sur la mer et la chauffaient comme une étuve. Le Maltais fit le signe de la croix, prit labarre de sa péniche etpartit avec le cadavre, dans la direction de Mehdia. Le vent étant faible, il mit

toute Taprès-midi, la nuit entière et la matinée du lendemdin pour aller à Mehdia.

Là, il trouva un navire de guerre italien qui stationnait. Il alla trouver le commandant et lui déclara le corps de la nonne, qui fut enterré aussitôt sur le bord de la mer, avec les prières du clergé de la bourgade.

Le moine et le pêcheur étaient satisfaits : la nonne reposait sous la terre.

Et le Maltais, qui n'avait rien voulu recevoir du moine, revint à Sfax en disant des prières. Il avait passé vingt-quatre heures seul sur l'océan avec le cadavre, dont l'odeur incommodait, a-t-il dit plus tard, les fossoyeurs eux-mêmes.

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