‹ Les Français à TunisChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le lac. — Clairs de lune. — L'aspect nocturne et Taspect diurne. —Flamands roses et barques plates. — Fraîcheur de Teau. — Qu'en ferons nous ? — Qu'en feront-iis ? — ■ Qu'en fera-t-on? — Ce que l'on entend, et ce à quoi l'on rêve.— Le couvre-feu.

Ma fenêtre donne sur le lac.

Le soir, avec une jouissance indicible, j'en ouvre les persiennes, hermétiquement closes jusque-là pour cause d'effroyable chaleur. Il me semble qu'en enjambant la balustrade de mon logis, je vais passer sans difficulté sur la terrasse du voisin d'en face, puis de cette terrasse sur une terrasse plus éloignée, et ainsi de suite de maison en maison jusqu'au bord du lac, que les Arabes (soyons un peu Dictionnaire de la Conversation) appellent El-Bahira ou « la Petite-Mer ».

Ël-Bahira me laisse froid, malgré la latitude sous laquelle j'étouffe ; la Petite Mer n'appelle

dans mon esprit, futile évidemment, qu'un piteux calembour dont les concierges de la rue Quincampoix feraient leurs délices. J'aime beaucoup mieux le Lac.

Le lac I C'est bien le nom clair et limpide qu'il mérite, le bel étang bleu qui, dans le jour, reflète l'implacable azur et les minarets blancs de Tunis.

La ville étant étagée sur le bord le plus éloigné de la mer, chaque maison peut avoir cette vue sur le lac, qui coûte si cher en Suisse, et qu'ici l'on donne pour rien.

A la nuit tombante, après le dîner tunisien, qui est ridiculement fixé, pour les Européens des hôtels, à huit heures et même à neuf heures, toute la population ouvre ses persiennes et respire dans les déshabillés les plus blancs, le vent frais qui vient de la mer en ridant le lac.

Ce soir, la lune de juillet se montre justement dans son plein. Le lac étincelle sous une parure d'argent.

Il fait une petite brise qui donne aux lamettes de cette mer-joujou un aspect d'écaillés lumineuses. On dirait un vivier poissonneux où des

76 LKS FRANÇAIS A TtJNiS.

girelles phosphorescentes font, par milliards de millions, des cabrioles incessantes. La lune monte dans Tair comme une lampe merveilleuse. Sa lumière douce et nacrée baigne les dômes innombrables des mosquées, les minarets pointus qui se dressent au-dessus de la ville arabe, toute blanche aussi, et endormie. Le lac m'envoie une fraîcheur qui est le salut de ma journée.

Aussi suis-je accoudé sur le balcon, fumant lentement le tabac d'Orient. Je regarde, sans songer à l'heure, les montagnes bizarres qui bordent le lac à droite, s'estomper dans le lointain avec leurs dos de chameaux gigantesques, fuyant vers le cap Bon, et sur la gauche, le lac s'éloignant vers la plaine de la Goulette où je devine, sous la clarté lunaire, les gros cuirassés des puissances, immobiles au mouillage.

Cet aspect du lac, par les beaux clairs de lune, est tout différent par les nuits noires.

Généralement pendant les nuits noires, le lac pue. Il envoie des émanations doucement désagréables aux gens qui attendent de lui, ces soirslà, la ventilation bienfaisante du crépuscule. On dirait qu'il y a coïncidence entre les noirceurs

de la nuit et les puanteurs du vent. D'où vient ce vent, qui, tous les quinze jours au moins, fait puer le lac? Je l'ignore, mais il viendrait de l'Italie que je n'en serais pas surpris.

Ce soir, l'air est limpide, sonore ; la brise est fraîche et caressante. On voudrait, envoyant la grosse lune se mirer dans la petite mer, descendre en bateau jusqu'à la Goulette et chanter sur le lac quelqu'une de ces romances sensibles que le romantisme a perpétrées au temps de sa gloire.

Malheureusement quand le lac El-Bahira nous a donné quelques heures de rêverie mystérieuse et de positive fraîcheur, c'est tout. Il ne prend pas de voyageurs. On n'y saurait glisser en balancelle. Le tirant d'eau de la gondole vénitienne serait encore trop fort pour lui ; et si Guillaume Tell n'avait eu que ses profondeurs pour noyer le traître Gessler, ainsi qu'on nous l'apprend — à tort peut-être ? — à l'Académie Nationale de musique, cet acte de haute justice n'eût jamais pu s'accomplir.

Le lac de Tunis n'est un lac que pour les yeux. Le jour, quand il étincelle au soleil et que sa

nappe bleue charme réellement les sens blasés des Tunisiens eux-mêmes, on aperçoit sur ses bords une zone vaseuse dans laquelle les flamands roses barbotent par légions entières. C'est la zone de dessèchement progressif du lac. Plus il va, plus il se concentre, plus ses rives se rétrécissent. Et, chose singulière, sa profondeur n'augmente pas. L'eau s'infiltre dans le sable, s'évapore aux grandes chaleurs de Tété ou se déverse petit à petit dans la mer par le mince boyau de la Goule tte.

Que les hydrographes s'arrangent là-dessus !

Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut aller en barque sur ce lac, à moins d'avoir un de ces bateaux plats , sans allure et ressemblant plutôt à des boîtes à cigares qu'à tout autre chose, qui font le gros factage à bas prix entre la Goulette et Tunis. Munies d'une voile latine quand il fait de la brise, ces boîtes à cigares, appelées sandales par je ne sais qui et je ne sais pourquoi, simulent assez au grand soleil les « oiseaux blancs » nécessaires à la poésie de tout lac bleu qui se respecte. Mais, outre qu'ils mettent un temps infini à venir de la Goulette à

Tunis (ils touchent très souvent le fond), leur marche n'est guère due qu'à des bâtons que les mariniers enfoncent dans la vase, et sur lesquels ils s'étayent pour avancer.

Yoilà toute la batellerie de la petite mer« un avouera que le chemin de fer RubaUmo, qui contourne le lac pour amener W Toyagaan de la Goulette à Tunis, est de beanooiip supérieur à ces moyens nautkfmtê de locomotion.

Bakoa de plus pour que Timagination des Français qui cherchent fortune à Tunis travaille sans relâche à transformer le lac.

Qu'en ferons- nous ? Qu bien si Ton veut rester dans les termes du protectorat pur et simple des Tunisiens; qu'en feront-ils? Enfin qu'en fera-t-on?

Le creusera-t-on pour faire un port à Tunis même? La concession est accordée par le Bey à une Compagnie française depuis deux ans déjà.

Le comblera-t-on après l'avoir desséché, pour donner libre carrière à la construction d'une Tunis moderne, qui irait vers la Goulette et finirait par rejoindre la mer, comme Athènes rejoindra lePirée?

Si Ton creuse, disent les uns, ce sera la peste. Si Ton dessèche, disent les autres, ce sera le choléra.

Déjà un industriel, en attendant la solution de ces questions similaires, a imaginé un bateau archi-plat, mû par la vapeur, qui commencera bientôt, dit-il, son service sur le lac de Tunis et fera concurrence au chemin de fer que les Italiens nous ont pris, avec la mauvaise foi que Ton connaît.

Je me demande où tourneront les roues de ce bateau, s'il est à aubes, et comment tournera Thélice, s'il est à hélice, la profondeur du lac étant généralement d'un mètre.

En fumant, et en suivant dans le clair de lune brillant les rivages du lac bleu, mes yeux se sont arrêtés sur le point où fut Carthage. C'est loin d'ici, à deux lieues, près de la chapelle élevée à la mémoire de saint Louis.

Il ne reste de la ville antique que ses citernes fameuses, et le souvenir d'Annibal. Peut-être aije pensé à Didon, tout à l'heure, mais c'est bien plutôt aux amiraux qui l'ont suivie. Leurs flottes

pouvaient se mouvoir à Taise et évoluaient dans le lac de Tunis. Que les temps sont changés!

Puis, il me semble voir deux grandes ombres, deux ombres muettes, assises sur un rocher ; Marius rêvant sur les ruines de Carthage, et Flaubert rêvant à Salàmbo, à Mathô, à tous ses héros puniques.

L'air frais agite plus près de moi les gandouras blanches des messieurs et des dames qui prennent le frais avec leurs mioches, et qui évidemment rêvent aussi à Marius, aux amiraux, à Mathô et à Didon.

Mais les clairons du bey soufflent à la lune une sonnerie de couvre-feu qui tous les soirs blesse toutes les règles de Tharmonie. Aussitôt, un chameau, qui avec d'autres chameaux occupe l'écurie de l'auberge voisine, se met à entonner une chanson criarde. Un âne, un misérable âne qui me persécute tous les soirs aussi, se met à regarder la lune, dans la cour où on Tenchaîne, et fait une musique d'enfer. Il est tard et je dis adieu au lac pour aujourd'hui, car au milieu de ce vacarme on ne peut plus s'oublier dans les rêveries du passé.

Page 1