‹ Les Français au CanadaChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Création de Louisbourg. — Accroissement de la colonie. — Son commerce de 1713 à 1744. — La commission des limites. — Guerre de la Succession d'Autriche et reprise des hostilités. — Les corsaires. — Prise de Louisbourg. — La flotte de M. d'Anville battue par la tempête et décimée par la maladie. — Les troupes canadiennes victorieuses à Grandpré. — Succès partiels de nos armes et ruine de notre marine. — Paix d'Aix-la-Chapelle,

Le traité d'Utrecht accordait aux Anglais l'entrée du St.- Laurent, c'est-à-dire la possibilité d'isoler le Canada en fermant le fleuve à la navigation française. C'était dans un bref délai, si l'on ne portait remède à cette situation, la ruine d'une colonie déjà peu florissante. Une lettre écrite par le gouverneur Vaudreuil au Ministre de France en 1714 nous fait connaître l'état du Canada à cette époque.

" Nous n'avons actuellement que 4484 habitants en état de porter les armes, depuis l'âge de 14 ans jusqu'à 60. Les vingt -huit compagnies des troupes de la marine ne font en tout que 628 soldats. Ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont 60,000 hommes en état de porter les armes et on ne peut douter qu'à la première rupture ils ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada, si l'on fait réflexion qu'à l'article XII des instructions données par la ville de Londres à ses députés au prochain Parlement, il est dit qu'ils demanderaient aux ministres du gouvernement précédent pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et l'île du Cap-Breton."

Le gouverneur se préoccupa vivement d'une part de faire

prospérer le commerce et l'agriculture, de l'autre de donner

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à la colonie une forte position maritime qui pût servir de relâche à nos vaisseaux, assurer nos communications avec la Métropole et empêcher au contraire les faciles relations entre Terre-Neuve et l'Acadie. Un fort situé dans l'île Royale (Cap-Breton) devait répondre à ces diverses exigences. On hésita quelque temps, quant à l'emplacement de ce fort, puis on se décida pour le " Havre à l'Anglais " à l'extrémité orientale de l'île Royale. Sur ce port, on fonda la ville de Louisbourg, dont on fit une grande place forte, admirablement située pour la guerre des corsaires et qui à cause des expéditions dont cette ville était le point de départ, valut à Louisbourg le nom de Dunkerque de l'Amérique. On y employa trente millions de livres, somme énorme pour l'époque et, malgré la dépense si considérable, les fortifications ne furent jamais achevées. La place était entourée d'un rempart en pierre de 30 à 35 pieds de haut, d'un fossé de 80 pieds de large défendu du côté de la terre par 148 pièces de canon. Sur l'île, à l'entrée du port, était une batterie rasante de 30 pièces de canon ; une autre batterie de 30 pièces se trouvait au fond de la baie à un quart de lieue de la ville. La porte et le pont levis à l'ouest, par lesquels on communiquait avec la campagne, étaient défendus par une batterie de six pièces. On travailla pendant 25 ans à cette place qui eut la réputation d'être très-forte, mais la maçonnerie n'avait aucune solidité à cause de la mauvaise qualité des matériaux ; en outre on n'y mit jamais la garnison nécessaire. Tel quel, ce fort joua un rôle bienfaisant dans l'évolution de la colonie. L'île Royale se peupla des colons de Terre-Neuve et de l'Acadie qui vinrent s'établir à Louisbourg et dans les lieux voisins. On construisit dans l'île des jetées qui, s'étendant au loin dans le port, permettaient de charger et de décharger facilement les gros navires. Grâce aux encouragements de M. de Vaudreuil, l'agriculture se développa; le commerce,

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quoique gêné par le monopole des compagnies et la concurrence anglaise, devint plus florissant ; enfin la population prit un accroissement qui dépassa les prévisions : en 1721, elle était de 25,000 habitants, et ce nombre devait être porté à 50,000 en 1744.

Sous l'impulsion de M. de Vaudreuil, la cour de Versailles fit des efforts pour ses colonies. Un vaisseau du roi, le Chameau, partit d'Europe avec des ecclésiastiques, des colons, des approvisionnements et de l'argent. Malheureusement, à la hauteur de Louisbourg, une affreuse tempête brisa le navire sur les côtes sauvages de l'île Royale. Personne n'échappa au désastre et le lendemain on ne trouva plus que des cadavres disséminés sur la côte. Les marchandises et l'argent furent perdus. Ce fut un désastre pour le Canada qui manquait de monnaie et payait les marchandises à des prix exorbitants. Il peut sembler étrange qu'un pays fertile, déjà suffisamment peuplé, riche en terres labourables, en pâturages, en forêts, en gibier, en poisson, en matières textiles, en mines de charbon, de fer et de cuivre, n'arrivât pas à se suffire et fût sans cesse obligé de réclamer des secours en argent ou en nature à la Métropole. Cette faiblesse de la colonie était la conséquence d'un fâcheux système commercial et administratif imposé par les ministres de Louis XIV et de Louis XV.

C'est ainsi que dès les débuts de l'établissement des Français sur les différents territoires qu'ils avaient découverts, la propriété fut soumise au régime féodal. Le roi, pour récompenser et enrichir certains seigneurs, leur donnait des titres qui les rendaient propriétaires de terrains parfois immenses. Ces seigneurs n'avaient ni le courage, ni même la possibilité de cultiver eux-mêmes les terres dont ils étaient devenus possesseurs. Le plus souvent, ils se contentaient de

se bâtir un manoir et un moulin banal ; ils vivaient du

Un Français Claude de la Tour, ayant pris du service auprès du Roi d'Angleterre, voulut y attirer son fils qui resta fidèle au roi de France.

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produit de leurs fermages qu'ils concédaient aux colons, véritables agriculteurs. On comprend que ce régime, en grevant la terre d'impôts très-onéreux, ait toujours été un sérieux obstacle aux progrès de la colonisation. Le commerce n'était pas plus favorisé : la Métropole, en effet, n'autorisait pas sa colonie à fabriquer les produits dont elle avait besoin ; elle devait tout acheter à la France qui se réservait ainsi un débouché pour ses manufactures, mais appauvrissait son propre bien en empêchant la colonie de mettre ses ressources en valeur. Ces idées fausses étaient loin d'être partagées par les Anglais dont la population coloniale, libre dans son activité agricole, industrielle et commerciale, devenait de jour en jour plus nombreuse, plus riche et plus prospère. C'est ainsi qu'un des commerces les plus lucratifs de la colonie, celui des pelleteries, primitivement tout entier entre les mains des colons français, passa pour la plus grosse part aux Anglais. Ceux-ci fabriquaient eux-mêmes presque toutes les marchandises qu'ils vendaient aux Indiens en échange des fourrures ; de plus, les produits venus de la Métropole coûtaient beaucoup moins cher aux Anglais qu'aux Canadiens, car ces derniers étaient obligés de s'adresser à des Compagnies qui avaient le monopole de la vente et qui prenaient jusqu'à 700 pour cent de bénéfice. Les Canadiens, qui achetaient sans cesse à la Métropole et lui vendaient fort peu, n'eurent bientôt plus d'argent. On imagina alors la monnaie de carte, c'est-à-dire des billets de banque que le trésor n'avait pas, le plus souvent, le moyen d'acquitter. On comprit que cette monnaie ne valait pas l'argent qu'elle représentait, et elle fut dépréciée. Il en résulta un accroissement considérable du prix des marchandises et l'impossibilité pour le gouvernement de faire face aux dépenses.

D'autres causes rendaient encore nos établissements

inférieurs à ceux de nos rivaux. Ainsi, tandis que chaque fc. D 59

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année, de nouveaux colons venaient peupler les régions anglaises, nos territoires restaient relativement déserts à cause de l'inexécution des conditions imposées aux Compagnies. Celles-ci s'étaient engagées à transporter un colon par dix tonneaux de chargement ; elles n'en faisaient rien, et les intendants, occupés seulement à faire fortune, n'exerçaient en cette matière aucune surveillance. Les excursions des colons dans les parties méridionales, où ils étaient décimés par les maladies ; les courses qu'ils allaient faire dans les bois, où ils finissaient par vivre comme des sauvages sans aucun avantage pour la colonie ; les permissions données aux officiers et fonctionnaires, trop peu payés, de s'enrichir en s'alliant aux marchands pour faire des spéculations qui ruinaient les colons, toutes ces fautes et ces abus furent on le conçoit un grand obstacle à l'accroissement et à la prospérité de la Nouvelle-France.

On voit que notre colonie ressemblait à ces grands garçons que leur mère s'obstine à s'imaginer tout enfants et qui ne peuvent marcher seuls parce qu'ils n'y ont point été autorisés. Pleine de sève et d'énergie, elle prospérait cependant. Des hommes de grande valeur : gouverneurs actifs et intelligents, explorateurs hardis, travailleurs infatigables donnaient à chaque instant un nouvel essor à leur jeune patrie. On construisit des forts pour protéger la navigation des lacs, entretenir les relations avec les sauvages et défendre les frontières contre toute agression. Le fort de Beauséjour sur l'isthme de l'Acadie, le fort de Niagara sur le lac Ontario, et le fort Saint-Frédéric sur le lac Champlain datent de cette époque. Quoique restreinte par les édits de la Métropole aux objets de première nécessité, la fabrication du chanvre, du lin et des grosses étoffes de laine fut enfin autorisée. Plus tard, les routes furent organisées et on put

se rendre en voiture de Québec à Montréal. L'introduction

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des messageries et postes pour le transport des voyageurs et correspondances date de 1745 et, vers 1737, on commença à exploiter les mines de fer aux Trois-Rivières.

M. de Vaudreuil, à qui l'on est redevable pour une si grande part des progrès que fit alors la colonie, mourut en 1725 et sa perte fut regardée comme une calamité publique. Son successeur, le marquis de Beauharnais, encouragea les explorations de Varenne de la Vérendrye, qui, pendant douze ans, parcourut, malgré les fatigues et les dangers, les Montagnes Rocheuses et les " pays de la mer de l'ouest." Plusieurs forts, construits par Vérendrye et ses compagnons dans la région montagneuse du Haut-Missouri, et du lac Supérieur nous rendirent maîtres de cette vaste région où s'enfoncèrent bientôt les coureurs des bois. La Louisiane, qu'on appelait alors le Mississipi, se développa beaucoup. On y fonda la Nouvelle-Orléans en 1717, et de nombreux colons vinrent bientôt peupler cette région qui jouissait à ce moment, comme toutes nos possessions de l'Amérique du Nord, d'une tranquillité bienfaisante mais relative. Depuis longtemps, il est vrai, nous n'étions plus en lutte ouverte avec les Anglais, mais la commission chargée de déterminer les limites des possessions des deux nations et qui avait été instituée en vertu de l'article 10 du traité d'Utrecht, allait fournir l'occasion de nouveaux conflits.

Le travail confié aux commissaires était entravé à chaque instant, les deux parties n'arrivant pas à s'entendre sur le règlement des limites, très -incertaines en réalité. H était difficile d'arriver à un accord sur la signification à donner au mot Nouvelle-Ecosse : les Français faisaient valoir l'antériorité de la découverte et de la prise de possession ; de son côté, la Grande Bretagne contestait l'extension donnée à ce droit. La première s'appuyait pour soutenir ses prétentions sur le patriotisme et l'énergie de ses colons, la seconde

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comptait sur la supériorité de sa marine, la ténacité du caractère anglo-américain, et sur une population dont l'accroissement se faisait prodigieux.1

M. de Beauharnais comprit que la commission des limites n'avait été constituée que pour fournir un prétexte de guerre aux deux nations qui se supportaient impatiemment, et que de nouvelles luttes ne pourraient manquer d'éclater. Il écrivit dans ce sens à la Cour en 1734 ; il montra la guerre comme une inévitable conséquence d'un conflit qui ne pouvait se terminer par aucun arrangement à l'amiable. Il demanda l'autorisation et les secours nécessaires pour fortifier Québec, qui était la clé du pays, ainsi que Louisbourg, par où devait arriver toute aide venant de France. Le ministre répondit qu'il était d'autant plus inutile de fortifier Québec qu'on ne pouvait en faire une place imprenable. C'était prononcer l'arrêt de mort de la colonie qui avait besoin de la paix pour vivre ou de soldats pour se défendre. Cependant, en ce qui concernait les limites, la France consentit quelques concessions, mais en vain ; il devenait évident que l'Angleterre n'avait d'autre but que d'achever la conquête de l'Amérique et de nous chasser définitivement de nos dernières possessions. D'ailleurs, le pacifique cardinal de Fleury venait de mourir en 1743, et, comme de coutume, la guerre d'Europe (Succession d'Autriche) devait, après trente ans de paix, faire naître de nouvelles hostilités au Canada.

Notre colonie n'avait pas mille soldats pour défendre tous les postes depuis le lac Erié jusqu'au St.-Laurent,mais Louisbourg renfermait sept à huit cents hommes de garnison. Cette place offrait un abri sûr aux bâtiments canadiens qui allaient aux îles et aux corsaires qui sortaient du port aux premiers signes de guerre pour piller et détruire les navires

1 En 1756, 1,200,000 habitants contre 80,000 colons français.

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ennemis. La déclaration de guerre de 1744 fut connue à Louisbourg quelques jours avant d'avoir été publiée à Boston. Les marchands profitèrent de cet avantage pour armer en course des navires qui firent des prises importantes. M. Bigot, commissaire-ordonnateur, possédait quelques uns de ces corsaires en totalité et avait des intérêts dans plusieurs autres. Le gouverneur de Louisbourg, sachant l'Acadie dépourvue de troupes et à peu près abandonnée par les Anglais y envoya huit à neuf cents soldats ou miliciens. M. Duvivier, qui les commandait, s'empara de Canceau à l'extrémité du détroit de ce nom et marcha sur Annapolis (Port-Royal) dont les fortifications étaient dans le plus grand délabrement. Mais Duvivier perdit du temps et, quand il arriva devant le fort, la garnison prévenue s'était préparée à la défense. Sur son refus de capituler, Duvivier se retira et fut justement blâmé ; s'il avait attaqué immédiatement, ses forces déjà relativement imposantes auraient été augmentées de 300 soldats sauvages amenés par le père Lesoutre et qui se retirèrent quand ils virent l'expédition manquée.

Tandis que l'Acadie nous échappait ainsi par la faute d'un capitaine incapable, les corsaires de Louisbourg ravageaient l'île de Terre-Neuve. Les pertes que ces courses incessantes faisaient éprouver au commerce anglais étaient peu profitables à nos colons ; ces prises servaient plutôt à la fortune de Bigot, l'intendant voleur, et de quelques avides marchands qu'à la gloire de la France. Les Anglo-américains, exaspérés par les corsaires, qui avaient capturé un très-grand nombre de bâtiments de Boston et de New- York, résolurent de s'emparer de Louisbourg. Ils y furent grandement aidés par les étranges événements qui se passaient dans ce fort. Les soldats de la garnison, chargés faute d'ouvriers de l'achèvement des fortifications de la place, devaient recevoir pour ces

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travaux un supplément de solde. On négligea de leur payer exactement cette indemnité ; ils se plaignirent sans rien obtenir, murmurèrent et finirent par se révolter ouvertement. Us élirent des officiers, s'emparèrent des casernes, établirent des corps de garde, posèrent des factionnaires aux magasins du roi et chez l'ordonnateur Bigot, auquel ils demandèrent la caisse militaire sans cependant oser la prendre.

Bigot était un malhonnête homme, un fonctionnaire prévaricateur, cupide, joueur, avide de s'enrichir et considérant le pouvoir comme un moyen d'accroître sa fortune. Nul sentiment de sa responsabilité, nulle générosité, nul amour de la patrie n'était possible chez un être aussi dégradé. Malheureusement pour la colonie, le véritable rôle de cet homme néfaste ne devait être connu que trop tard par les ministres de France qui furent longtemps entretenus dans l'erreur à l'aide de faux rapports.

Un tel intendant devait trouver quelques complices parmi les officiers de la place. Les soldats formulèrent des plaintes très -vives contre ces officiers indignes qu'ils accusèrent de retenir une partie de leur paie, de leur habillement et de leur subsistance. Bigot essayait de les calmer en leur donnant quelques satisfactions quand ils devenaient par trop menaçants. Cet état de désorganisation intérieure durait depuis plus de six mois lorsque l'ennemi se présenta devant la place. C'était une armée de 4000 colons, laboureurs, ouvriers et soldats anglais, commandée par un marchand nommé Pepperel. Presque tous étaient inexpérimentés dans l'art de la guerre, aussi éprouvèrent-ils des pertes énormes en s'avançant à découvert contre les batteries du fort. Us eussent très certainement été repoussés si la garnison de Louisbourg avait été disciplinée et fidèle. Mais le gouverneur de

Massachussets avait appris que la place était dans un état

de désordre et de rébellion favorable aux projets anglais ; il avait aussitôt demandé du secours à Londres en faisant sentir combien il était important de s'emparer d'un fort qui était si dangereux pour la sécurité du commerce américain. Le commodore Warren, envoyé d'Angleterre avec quatre vaisseaux de guerre, avait mouillé au Cap-Canceau et fut d'un grand secours à Pepperel.

Ce fut le 5 juin 1745 que l'armée anglaise, après avoir débarqué au Chapeau-Rouge, marcha sur Louisbourg et en incendia, la nuit même du débarquement, les magasins situés de l'autre côté de la baie et remplis de boissons et d'objets de marine. L'officier de service crut à une trahison et se retira dans la ville. La garnison était alors composée de 600 soldats et de 800 habitants qui tous s'armèrent à la hâte. Le général Duchambau, fit appel aux sentiments d'honneur et de patriotisme des troupes ; il leur demanda et leur promit d'oublier le passé s'ils remplissaient leur devoir dignement. Les soldats promirent de se soumettre et de combattre avec courage ; mais les officiers n'eurent pas confiance en la sincérité de leur repentir. Comme ils demandaient à faire des sorties, qui eussent sans doute suffi pour mettre en déroute des marchands n'ayant aucune expérience militaire, on crut qu'ils voulaient déserter et on se tint sur la défensive. Le 16 juin 1745, la ville fut réduite à capituler après avoir perdu deux cents hommes.

L'île entière subit le sort de Louisbourg son unique forteresse, et les habitants, au nombre de 2000, furent transportés à Brest où l'on fut très-étonné de voir un jour débarquer une colonie entière de Français que les vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage.

Warren, qui fermait avec sa flotte l'entrée du port de Louisbourg venait de prendre un vaisseau envoyé de France pour relever la garnison et qui portait 560 hommes. Si ce

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renfort avait pu débarquer, Louisbourg était sauvé. Le drapeau blanc, que les Américains laissèrent flotter plusieurs jours sur les remparts, trompa quelques navires français richement chargés qui furent pris en entrant dans le port.

La France et l'Europe entière furent étonnées de la prise d'une ville, réputée très-forte, par un marchand, des artisans, et des laboureurs. L'état seul de la garnison peut expliquer ce qui paraissait si peu croyable.

Le Canada éprouva une émotion profonde et douloureuse, et le gouverneur s'occupa immédiatement de prendre les mesures nécessaires pour atténuer les conséquences de cette catastrophe. On renforça la garnison de Québec dont les fortifications furent augmentées, et M. de Beauharnais écrivit à la cour de Versailles pour obtenir de prompts secours. Il demandait 2500 hommes pour reprendre Louisbourg, place forte indispensable à l'existence du Canada, ainsi que des armes et des munitions pour les Canadiens et les sauvages alliés qui tous, exaspérés par la prise de Louisbourg, brûlaient de se mesurer avec les vainqueurs. Les suppliques du gouverneur eurent d'autant plus d'effet que la France, victorieuse à Fontenoy, n'était pas disposée à subir sans résistance les conquêtes des Anglais au Canada. On fit secrètement un armement considérable dont le commandement fut confié à M. d'Anville, homme d'expérience et de courage. La flotte se composait de 11 vaisseaux de ligne et 30 bâtiments de transport portant 3000 hommes qui devaient être joints par 600 Canadiens et autant de sauvages. M. d'Anville devait reprendre Louisbourg, enlever Annapolis, détruire Boston, et ravager la Nouvelle-Angleterre. On devait débarquer à Chibouctou (aujourd'hui Halifax). Mais après cent jours de traversée, une furieuse tempête brisa et dispersa les vaisseaux en vue même du port. Une partie du

transport se réfugia aux Antilles, une autre retourna en

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France, et le reste pénétra avec peine dans le port, décimé par une violente épidémie. On débarqua les malades, on essaya de les soulager par tous les moyens possibles, on leur donna de l'air et des aliments frais — en vain — la mort emportait soldats et matelots par centaines, l'épidémie atteignit les Abénaquis venus pour joindre leurs armes à celles des alliés et la plus grande partie des troupes succomba. M. de Conflans, qui devait rejoindre la flotte avec quatre vaisseaux, arriva au rendez-vous avant M. d'Anville et, ne trouvant personne, retourna en France sans plus ample information. L'amiral anglais se garda bien d'intervenir avec son escadre ; bien informé des malheurs de notre armée, il jugea inutile de se charger d'une besogne dont la peste savait si bien s'acquitter seule. Il attendait d'ailleurs l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise pour en finir avec notre domination au Canada.

M. d'Anville ne put supporter tant de désastres et mourut presque subitement. M. d'Estournelles, qui lui succéda, se frappa mortellement de son épée, dans un accès de fièvre, et M. de Jonquière demeura seul avec quatre vaisseaux de guerre. L voulut les mener au siège de Louisbourg, mais une nouvelle tempête eut raison de ce débris de flotte, et Jonquière fut contraint de revenir en France après avoir vu périr sans combat 2400 hommes.

M. de Ramsay se trouvait à la tête d'une milice canadienne et de sauvages devant Port-Royal, lorsqu'il apprit le désastre de la flotte française. La saison étant trop avancée pour retourner au Canada, il prit ses quartiers d'hiver à Beaubassin. Inquiet de ce voisinage, le gouverneur d'Annapolis demanda 1000 hommes de troupe pour déloger les Français ; il en vint 500 sous les ordres du Colonel Noble qui alla s'établir à Grandpré en face de M. de Ramsay dont il était séparé par la baie de Fundy. Les deux armées

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pouvaient difficilement en venir aux mains, car il existait entre elles sur la route de terre une distance de 250 kilomètres boisés et couverts de neige. Les Canadiens ne se laissèrent pas intimider par cet obstacle : ils partirent, au nombre de 300, la raquette aux pieds, sous la conduite d'un officier, M. de Coulon ; ils arrivèrent le 11 février 1747 au matin, et, après avoir pris un peu de repos, attaquèrent à l'improviste l'ennemi. Celui-ci opposa une vive résistance, mais les Canadiens demeurèrent victorieux. Le colonel Noble fut tué, et un tiers de la troupe mis hors de combat ; les autres se réfugièrent dans une grande maison fortifiée où ils durent capituler. Ce coup de main fut suivi de beaucoup d'autres entreprises également heureuses. M. de Vaudreuil s'empara du fort de Massachussets et ravagea tout le pays à la tête de 700 Canadiens et sauvages. Un autre détachement cerna une troupe anglaise dont les hommes furent précipités à coups de hache dans une rivière. Pour nos ennemis, la frontière de Boston à Albany n'était plus tenable, et la population américaine effrayée se réfugiait à l'intérieur. Ces succès, qui eurent un assez grand retentissement, avaient relevé le courage de nos troupes et décidé le ministre français à faire de nouveaux efforts. M. de la Jonquière, à la tête d'une escadre, fut chargé de retourner au Canada pour s'emparer d'Annapolis ; mais, à la hauteur du Cap- Finistère (Espagne), il rencontra une flotte de 17 vaisseaux de guerre anglais. La Jonquière, n'en avait que six et, malgré une lutte héroïque, vaincu par le nombre, il fut obligé de se rendre et ses six vaisseaux furent pris avec le tiers du convoi. H ne nous restait, dans l'Atlantique, que 7 vaisseaux de guerre dont cinq furent capturés après une longue résistance par l'amiral Hawke, qui était à la tête de 14 bâtiments de guerre. L'amiral anglais fut traduit

devant un conseil de guerre pour avoir laissé échapper deux

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vaisseaux et les navires du convoi. Après tous ces infructueux efforts pour reconquérir notre place sur mer, la cause était définitivement perdue. Notre marine, si négligée par le cardinal de Fleury, n'existait pas en regard de la puissance anglaise. Celle-ci comptait 263 navires de guerre et 40,000 matelots, force à laquelle nous avions peine à opposer 35 vaisseaux. " Heureusement," dit Reveillaud, " la terre nous était plus favorable. Le maréchal de Saxe ne cessait d'être victorieux dans les Pays-Bas ; Dupleix et la Bourdonnaye se distinguaient dans l'Inde et battaient les Anglais ; les Français du Canada se défendaient comme des lions."

Louis XV aurait donc pu dicter ses conditions à la paix d'Aix-la-Chapelle (1748) qui devenait indispensable pour tous. Peu intelligent et mal conseillé, il déclara traiter en roi et non en marchand. — ce qui signifiait qu'il ne demandait rien pour lui, mais seulement pour ses alliés. En échange de Madras rendu aux Anglais, nous rentrions en possession de Louisbourg et de l'île Royale. Les limites de nos possessions furent celles du traité d'Utrecht ; on remit à une nouvelle commission le soin de tracer ces limites, c'està-dire de préparer de nouveaux prétextes à la lutte. Celle-ci ne pouvait, logiquement, se terminer que par la complète défaite de l'un des partis et par la domination exclusive de l'autre dans l'Amérique du Nord.

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