CHAPITRE IV
Le Canada à l'époque de la guerre de Sept Ans. — Situation territoriale; valeur économique; dangers des blocus; fréquence des famines. — Administration ; l'intendant Bigot. — Ressources militaires. — Faibles secours de la métropole. — Montcalm et les sauvages.
Le traité d'Aix-la-Chapelle ne devait être qu'une trêve de courte durée, trop chèrement achetée par la faiblesse du gouvernement de Louis XV. Battue aux Indes et sur le Continent, l'Angleterre visiblement ne l'avait signé qu'afin de pouvoir accroître ses forces, conclure des alliances nouvelles, préparer en un mot une revanche prochaine. Dans le Nouveau Monde surtout, les colons anglo-américains, trop étroitement resserrés entre les Alleghanys et la mer, entendaient bien ne point poser les armes avant que les Français ne fussent chassés des vallées fertiles du Saint- Laurent ou de l'Ohio, qui les encerclaient. Au lendemain du traité de 1748, Thomas Ponwell un des gouverneurs des colonies britanniques écrivait : "La colonisation de la vallée de l'Ohio donnera de la force et de l'unité à notre empire d'Amérique et nous assurera la possession du pays. Mais, par dessus tout, la chose est nécessaire ; les plantations anglaises sont à bout ; elles sont colonisées jusqu'aux montagnes." Dans l'immensité des savanes et des forêts vierges du Nouveau Monde, il n'y avait donc pas de place pour des rivaux.
Le moment était venu où allait se jouer la partie suprême,
et il semble bien qu'elle s'engageait dans des conditions
L'ÉPOQUE HÉROÏQUE
singulièrement dangereuses pour l'existence même de la Nouvelle-France.
Et tout d'abord, l'immensité du territoire français en rendait la défense extrêmement pénible. Même en ne comprenant point dans notre colonie les Pays-d' 'en-haut, c'est-àdire la région des Grands Lacs, les Français n'en avaient pas moins à surveiller, de l'embouchure du Saint-Laurent à l'extrémité du lac Erié, une ligne frontière de plus de 1000 kilomètres d'étendue, sans compter cette superbe vallée de l'Ohio, la Belle Rivière, qui va nous être bientôt si rudement disputée et dont la possession nous était cependant absolument nécessaire si nous voulions garder nos communications avec la vallée du Mississipi.
Une série de forts au sud-ouest de Montréal, depuis Frontenac jusqu'aux sources de l'IUinois, avaient été élevés pour garder cette ligne immense. En avant de cette ligne, quelques blockhaus fortifiés à la hâte constituaient une deuxième ligne de défense, suffisante en somme pour retenir les Anglais au-delà des Alleghanys. Mais cette dispersion même de nos forces n'était pas sans danger, d'autant plus que les colons manquaient d'hommes pour occuper effectivement ces différents postes beaucoup trop espacés encore pour pouvoir se prêter réciproquement un appui sérieux. Et, de fait, tandis que les colonies anglaises comptaient déjà 1,500,000 habitants au début même des hostilités, notre Canada, d'après le recensement de 1759, ordonné par Vaudreuil, ne possédait encore que 82,000 âmes ; et cette disproportion du nombre était une première et irrémédiable cause de faiblesse.
Enfin la Nouvelle-Angleterre rassemblée sur un espace infiniment moins vaste que la Nouvelle-France, et par cela même infiniment plus aisée à défendre, était de plus adossée à la mer, en communication facile avec la métropole ; on a
vu au contraire combien avait été dangereuse la cession faite à l'Angleterre en 1713 de Terre-Neuve et de l'Acadie, qui donnait aux Anglais l'entrée du Saint-Laurent, la clef de nos possessions.
Le blocus de notre colonie par la flotte britannique, si supérieure du reste à la flotte française, était donc toujours possible. En 1759, ce sera dans les eaux du Saint-Laurent que se frapperont les coups décisifs. Or ce blocus était d'autant plus dangereux, que non seulement notre Canada était, malgré la vaillance de sa population, incapable de se défendre lui-même, étant donné le petit nombre de ses habitants, mais qu'il était à peu près incapable de se suffire à lui-même. L'agriculture qui commençait à se développer était cependant encore dans l'enfance, étant donnée surtout l'insuffisance de la main d'œuvre. Grâce à nos efforts, un certain nombre d'indigènes connus sous le nom de domiciliés et convertis au christianisme avaient, il est vrai, abandonné leur vie nomade et s'étaient transformés en laboureurs ; ils étaient établis sur les deux rives du Saint-Laurent et jusqu'au voisinage des Grands Lacs. Malgré tout, cependant, la population était insuffisante encore pour mettre en valeur même les terres les plus fertiles du bassin du Saint-Laurent. Qu'une récolte fût compromise par la mauvaise saison — et ce sera le cas en 1757 et 1758 — et le Canada devenait pour sa subsistance, tributaire de la métropole. On juge combien dès lors les conséquences d'un blocus par mer devaient être effrayantes. Dans une lettre datée du 25 octobre 1757, le commissaire des guerres Doreil écrivait au Ministre de la guerre : "Si malheureusement une escadre anglaise barrait l'entrée de la colonie au petit printemps, tout périrait ici de faim et de misère, et nous serions hors d'état de nous opposer à la plus petite surprise des ennemis."
Or, cette hypothèse allait devenir une réalité. De loin
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en loin, quelques navires échappés aux croisières anglaises définitivement maîtresses de l'Atlantique parviendront encore â atteindre le Saint-Laurent : en mai 1758, huit navires partis de Bordeaux chargés de farine peuvent arriver à Québec ; quinze y entreront l'année suivante, guidés par un hardi corsaire de Dunkerque, le capitaine Canon, transportant avec eux quatre vingt jours de vivres pour le soldat. " C'est toujours quelque chose," écrivait Montcalm au Ministre ; "le peu est précieux à qui n'a rien." Ce fut le dernier secours que devait recevoir la Nouvelle-France. Aussi, dès le début du blocus de nos côtes par les flottes anglaises, la famine se fait-elle sentir avec une acuité d'autant plus grande que les colons étant sans cesse sous les armes, dans les rangs de la milice, une bonne partie des terres cultivées restaient forcément en friche. Dès 1757, les vivres deviennent si rares à Québec que l'on est obligé de taxer la ration du soldat et des habitants.
Les conditions ne sont pas meilleures du reste dans les campagnes où le pain est devenu à peu près introuvable et où les cultivateurs n'ont conservé que les animaux strictement nécessaires à la culture du sol. La situation sera pire encore l'année suivante, malgré les quelques secours venus de France. En avril, le peuple est pendant un instant réduit à deux onces, soixante grammes de pain par jour, et la viande devient de plus en plus rare. Les habitants de Beaubassin en Acadie qui, pour fuir l'autorité britannique, se sont réfugiés sur le sol français, dénués de tout, meurent par centaines. Dans un état fourni par le commissaire des guerres et qui nous donne le prix de quelques denrées en 1759, nous voyons que la livre de bœuf qui, en 1755, ne valait encore que cinq deniers, vaut maintenant deux livres ; la livre de lard est passée de dix deniers à trois livres ; la