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livre de sucre d'une livre à neuf. Or ces chiffres sont confirmés

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par un rapport de Bigot au Ministre et par une lettre de Montcalm à sa mère. Dans cette même lettre, Montcalm note d'autre part que le prix du pain est d'environ douze sous la livre, la douzaine d'œufs vaut trois livres, et il est impossible de se procurer une barrique de vin à moins de 800 livres. On se demande dès lors quelle devait être l'existence non seulement du paysan, mais plus encore de l'officier sans fortune, réduit pour vivre à son modeste traitement de 115 livres par mois, solde d'un lieutenant ; encore faut-il ajouter qu'il est nécessaire de tripler au moins ces chiffres pour se rendre compte de la valeur réelle des choses. " Vous avez secouru l'année dernière le peuple," écrit Montcalm à l'intendant, " mais l'officier chargé de le défendre devient peuple toutes les fois que ses appointements ne lui donnent pas de quoi vivre."

Au milieu de cette misère extrême, l'argent est devenu extrêmement rare et lorsque le paiement de la monnaie de carte 1 sera suspendu par arrêt du Conseil du roi en 1760, la ruine des malheureux colons sera définitive. " Ils ont tout sacrifié pour la conservation du Canada," écrira de Lévis au Ministre, " et ils sont maintenant ruinés et sans ressources." Que faut -il admirer de préférence, l'héroïsme de ces paysans canadiens, race forte, intelligente et brave, laboureurs du pays de France, tombés pour la défense d'un sol que la métropole abandonne, ou ce désintéressement qu'aucun sacrifice ne lasse, cette fidélité patiente d'autant plus touchante qu'elle se sait méconnue et inutile ?

L'administration défectueuse de la colonie était du reste dans une large part responsable de cette situation. La centralisation y était excessive et dangereuse. L'intendant placé à la tête à la fois des finances, de la police, du commerce, des approvisionnements et de la marine réglait de 1 Voir supra, page 59.

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plus tout ce qui concernait la solde, l'équipement des troupes, les munitions et le matériel de guerre. C'était ce François Bigot, dont nous avons déjà parlé, modèle de ces fonctionnaires corrompus et prévaricateurs, qui ne voient dans un bouleversement général qu'un moyen plus sûr de cacher leurs rapines et d'arriver à la fortune. Il se savait couvert à Versailles par M. de la Porte, commis principal de la marine, chargé de l'administration des colonies, et son audace était sans bornes. Menant grand train au milieu de la désolation générale, Bigot avait transformé en maison de jeu son habitation de Québec ; sachant d'ailleurs perdre à propos, il perdait jusqu'à 200,000 livres dans une seule saison.1 Avec cela, extrêmement habile, il avait su s'attirer par la flatterie la faveur du gouverneur, M. de Vaudreuil, d'une honorabilité absolue sans doute, mais dont la faiblesse, la vanité, cette vanité qui le fera gravement jalouser Montcalm, et le portera au contraire à donner sa confiance à des misérables, devait faire le malheur de la colonie. " Je n'ai aucune confiance en M. de Vaudreuil," écrivait Montcalm en avril 1759 au duc de Belle-Isle, Ministre de la guerre. "H n'est pas en état de faire un projet de guerre, il n'a aucune activité, il donne sa confiance à des empiriques." Et, si sévère que soit ce jugement, l'histoire a bien été obligée de le ratifier. Ni Doreil, commissaire des guerres, l'ami personnel de Montcalm, ni ce dernier et les officiers placés sous ses ordres ne furent en effet dupes un instant des protestations de Bigot. "Il ne me paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants," écrit Montcalm au Ministre. Quoi de plus tristement significatif du reste que cette lettre adressée par Bigot

1 Sur les agissements et l'entourage de Bigot, on pourra se reporter aux excellents ouvrages de l'abbé Casgrain : Journal du Marquis de Montcalm, p. 488, et Montcalm et Lévis, t. I, p. 323.

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lui-même, en 1754, à un officier de la colonie : " Profitez mon cher Verger, de votre place, taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez venir me joindre bientôt en France et acheter un lieu à portée de moi." Et, de fait, entre les mains d'un fonctionnaire semblable, la colonie est en coupe réglée ; le vol est perpétuel et s'exerce de toutes les façons possibles. L'intendant et ses complices volent sur l'approvisionnement des places, sur les transports, sur les travaux publics, sur les produits de la traite des pelleteries réservés au roi, sur les fournitures du matériel de guerre et de l'équipement, sur les marchandises livrées en présent aux sauvages au nom du roi. Le droit donné d'autre part aux fonctionnaires de tout grade de faire le commerce des vivres et objets nécessaires soit aux habitants soit aux indigènes, devait faciliter encore les malversations. Les employés de Bigot devinrent ainsi de véritables commerçants, constituant sous la protection de leur chef d'immenses approvisionnements revendus ensuite à l'Etat ou aux colons avec plus de 100 % de bénéfices.

" Quel pays," écrit Montcalm à sa mère ; " tous les marauds y font fortune et tous les honnêtes gens s'y ruinent," et, dans une lettre du 12 avril 1759 à M. de Belle-Isle, Montcalm ajoutait : " L'avidité a gagné les officiers, gardes-magasins, commis qui sont sur l'Ohio ou auprès des sauvages dans les Pays-d'en-Haut ; ils font des fortunes étonnantes ; ce n'est que certificats faux admis également ; si les sauvages avaient le quart de ce que l'on suppose dépensé pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique, et les Anglais aucuns. Quel surveillant peut-on mettre dans un pays où le moindre cadet, un sergent, un canonnier reviennent avec 20 et 30,000 livres en certificats pour marchandises livrées pour les

sauvages. Tous se hâtent de faire leur fortune avant la

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perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable pour leur conduite." Le munitionnaire Cadet, ami et complice de Bigot, chargé en 1757 de l'approvisionnement des troupes, achète en quantité considérable le vin et l'eau- de- vie, mais laisse nos soldats sans pain, parce que, dit Bougainville, il y a plus à gagner sur le vin et l'eau de vie que sur la farine.

Ce manque absolu de scrupules, cette soif de l'or ont gangrené jusqu'à l'armée. " M. Le Mercier, qui commande l'artillerie," écrit Montcalm, " est entrepreneur pour d'autres noms. Tout se fait mal et cher. Cet officier, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche de 6 à 700,000 livres, peut-être un million, sinon deux." En huit ans, un petit officier de Québec, Péan, protégé de Bigot et chargé des subsistances de la ville, fait une fortune colossale. " Je vous ai dit qu'il était riche de deux millions," écrit Doreil au Ministre ; " je n'ai osé dire quatre, quoique, d'après tout le public, je le pourrais."

Ce ne sont partout que rapines de l'intendant et des fournisseurs en général. Les intérêts les plus essentiels de la défense sont compromis par ces spéculations honteuses ; les constructions, les travaux faits pour la sauvegarde des frontières sont livrés à des prix énormes et sont généralement mal exécutés. " On n'a que des bicoques là où on croit avoir des forts," écrit Montcalm, " celui de Carillon rempli de défauts coûte aussi cher au roi que Brisach et sert à enrichir l'ingénieur du pays." Les munitionnaires spéculent même sur l'armement. On donne à la troupe des fusils dont les baguettes cassent comme du verre, et notre artillerie est tellement médiocre qu'au siège de Québec en 1760 lorsque de Lévis tente un effort suprême pour reprendre la place, il n'ose même répondre au feu des assiégés étant donnée la mauvaise

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qualité de ses pièces. Les hôpitaux sont dans un état affreux, les blessés manquent des secours les plus urgents.1

Quoi d'étonnant dès lors si les dépenses progressent dans des proportions effrayantes. Avant la guerre, les dépenses normales pour l'entretien de la colonie étaient estimées à 1,000,000 de livres ; elles montent à 6,000,000 en 1755, à 11 l'année suivante, à 19 en 1757. Et, par dessus tout, un gouverneur "qui aurait besoin d'être gouverné," à Versailles des administrateurs complices, indifférents ou ignorants. " Je gémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées par la cupidité de certaines personnes à mourir de faim et de misère, écrit Doreil à Belle-Isle. Monsieur le marquis de Montcalm s'étendra peut-être davantage, je lui en laisse le soin. Rien n'échappe à sa prévoyance ni à son zèle. Mais que peut-il faire ainsi que moi ? des représentations contre lesquelles on est toujours en garde, et qui ne sont presque jamais écoutées." Et, quelques jours plus tard, il ajoutait : "Je n'aspire qu'au moment heureux où, avec la permission du roi, je pourrai repasser en France, et n'être plus spectateur inutile de choses aussi monstrueuses que celles qui se passent sous mes yeux. M. de Moras, Ministre de la marine, ignore la véritable cause de notre triste situation ; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l'en instruire, d'autant plus que mes représentations ne parviendraient vraisemblablement pas jusqu'à lui." Au lendemain de la victoire de Carillon, Montcalm luimême réclamait comme seule récompense de ses services l'autorisation de quitter la colonie : " L'impossibilité où je

1 Les Mémoires du temps, entre autres les importants Mémoires sur le Canada depuis 1749 jusqu'à 1760 (publiés sous la direction de la Société Littéraire et Historique de Québec en 1838), le Journal de Bougainville, les documents conservés au Ministère des Colonies et au Ministère de la guerre, démontrent surabondamment le bien-fondé des plaintes de Montcalm.

l'époque héroïque

suis de faire le bien," écrivait-il "et d'empêcher le mal me déterminent de supplier avec instance Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne."

En décembre 1761 seulement, lorsque les Français auront depuis plus d'un an évacué le Canada, une commission présidée par le lieutenant-général de police, M. de Sartines, se réunit au tribunal du Châtelet à Paris afin de juger Bigot et ses complices, dont le gouverneur, M. de Vaudreuil, fut coupable seulement d'une déplorable faiblesse. Elle devait prononcer dix-huit condamnations. Bigot fut condamné à la confiscation de ses biens, 1000 livres d'amende, 1,500,000 livres de restitution et banni à perpétuité du royaume ; d'autres coupables, le subdélégué de l'intendant Varin, le contrôleur de la marine Bréard, Cadet, munitionnaire général, ce dernier obligé à 6,000,000 de restitution, ne furent pas moins lourdement frappés. Ce devait être le dernier épisode de notre domination au Canada ; l'année même où le tribunal du Châtelet prononçait ces condamnations, se signait à Paris le traité qui laissait à l'Angleterre, l'Amérique du Nord. Etrange gouvernement qu'un gouvernement qui, averti, attend pour sévir contre des coupables, depuis longtemps connus et dénoncés, que leur œuvre néfaste fût accomplie. Le marquis de Vaudreuil fut déclaré absous et déchargé de l'accusation ; et, de fait, il eût été injuste de le confondre avec tant de misérables.

L'effectif des troupes au Canada était enfin d'une faiblesse désespérante. Au lendemain de l'assassinat de Jumonville, le gouvernement de Versailles comprenant qu'une guerre était inévitable, enverra au Canada en 1755, 3150 hommes sous les ordres du baron de Dieskau ; 1050 environ l'année suivante, 1314 en 1757 : secours insignifiants si l'on songe aux vides que devaient produire dans nos troupes à la fois la guerre et les maladies. En somme, notre armée ne devait

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jamais comprendre au maximum plus de 5 à 6000 hommes de troupes régulières, dont 2000 fantassins de marine environ ; le reste composé de quelques bataillons pris dans les régiments de Royal-Roussillon, de Languedoc, de la Reine, d'Artois, de Guyenne, de la Sarre, de Béarn et de Bourgogne, dont les noms mériteraient de ne point tomber dans l'oubli.

La situation devient infiniment plus grave encore dans les dernières années de la guerre, lorsque les flottes anglaises eurent définitivement bloqué l'entrée du Saint-Laurent, lorsque le gouvernement de Versailles se fut aveuglément lancé sur le continent dans une lutte difficile, gaspillant en Allemagne ses forces, ses troupes, son argent, oubliant au profit de ses alliés ses propres intérêts ; les renforts si minimes jusqu'ici cessèrent définitivement " De la poudre, envoyez au moins de la poudre," écrivait Montcalm désespéré, à la veille de la campagne de 1758. "Vous ne devez compter que sur vos propers moyens," répondait le maréchal de Belle- Isle ; " outre que des troupes augmenteraient la disette de vivres que vous n'avez que trop éprouvé jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'inciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du Continent." Ainsi, la Nouvelle-France fut délibérément abandonnée. " J'ose vous répondre," reprit Montcalm, " de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou périr."

A cette date, en effet, le chiffre des forces anglaises opposées aux nôtres ne semble malheureusement laisser aucun

doute sur l'issue prochaine de la lutte, d'autant plus que la

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Grande Bretagne prodigue à ses colonies et l'argent et les hommes. Au début de la guerre, nos soldats combattent un contre deux, dans la suite un contre six, enfin un contre dix. "Il est certain," écrivait lord Chesterfield à son fils, le 8 février 1758, "que nous sommes assez forts pour manger les Français tout vifs au Canada, à Québec, et à Louisbourg."

Nos effectifs ne feront que diminuer encore dans la suite. Une victoire même brillante, mais chèrement achetée comme celle de Carillon, est pour l'armée française, en l'absence de tous renforts de la mère patrie, plus dangereuse que ne peut l'être pour l'armée ennemie une véritable défaite. En 1759, aux 60,000 hommes au moins que les Anglais ont sous les armes, nous ne pouvons plus opposer que 4700 hommes de troupes de ligne, 3100 en 1760, manquant du strict nécessaire, sans artillerie, sans munitions, sans poudre, sans tentes, sans habits, sans souliers, parfois sans vivres, commandés par des officiers réduits à une situation tout aussi misérable.

Il est vrai qu'à ces effectifs dérisoires nous devons ajouter

les troupes de la milice et les contingents fournis par les

Indiens alliés de la France. Mais le nombre des miliciens

atteignait à peine 12,000 hommes, chiffre d'ailleurs très-

élevé si l'on songe que la population totale de notre colonie

ne dépassait pas 82,000 habitants. C'est le chiffre atteint

à peu près lorsqu'à l'approche de Wolf, Vaudreuil ordonnera

une levée en masse de toute la population mâle de 16 à 60 ans.

Mais, sauf ce cas de danger extrême, où l'on vit accourir

sous les mêmes drapeaux des enrôlés volontaires, enfants de

douze ans ou vieillards de quatre-vingt, il était en temps

ordinaire absolument impossible de retenir tous ces hommes

à l'armée. Le milicien est en effet à la fois soldat et laboureur,

et le travail de la terre réclamait impérieusement des bras.

La colonie ne devait-elle pas se suffire à elle-même, vivre sur

son sol ? Trop de champs déjà restaient en friche par suite

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du manque de bétail. Dans un rapport fourni par Bougainville au Ministre de la marine, lors de sa mission à Paris en 1759, nous voyons que le nombre des Canadiens combattants varie entre 5 et 6000. Encore est-il très difficile de les retenir pendant toute la durée de la campagne ; le temps de la moisson venu, au milieu même de l'été, alors que précisément les opérations militaires sont les plus actives, ces hommes retournent dans leurs foyers faire leur récolte ; conditions déplorables qui rendent tout succès impossible, car les victoires mêmes demeurent stériles. Au lendemain de la prise de William Henry, le 9 août 1757, Montcalm sera dans l'impossibilité de marcher sur fort Edouard qu'il aurait pu peut être enlever à un ennemi démoralisé, parce que l'effectif de ses troupes est ainsi diminué de moitié par le départ des miliciens. Les Anglais devaient rester les maîtres de la vallée de l'Hudson, dangereusement installés sur la route même de Montréal et de Québec. Il n'y a pas plus de 1200 Canadiens, écrira l'année suivante Montcalm au Maréchal de Belle-Isle, qui aient fait toute la campagne de 1758.

Au reste, les miliciens n'avaient pas la valeur des troupes de ligne. Ces hommes, d'une bravoure à toute épreuve, habitués au climat, excellents tireurs, ayant de plus une connaissance approfondie du pays où ils combattaient, devaient sans doute rendre des services considérables. Dans cette même lettre au maréchal de Belle-Isle où il se plaint du trop petit nombre de miliciens engagés pendant la campagne de 1758, Montcalm affirme que l'on pourrait sans doute tirer un meilleur parti des Canadiens. Il est certain cependant qu'il les a toujours considérés comme bien inférieurs aux troupes de ligne. " J'ai acquis au dernier point la confiance du Canadien et du Sauvage," écrit-il en 1757 ; " vis-à-vis des premiers, quand je voyage ou dans les camps, j'ai l'air

d'un tribun du peuple ; " mais en même temps il reconnaît

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"que le Canadien est indépendant, ne reconnaissant ni discipline, ni subordination, fort propre pour la petite guerre mais timide lorsqu'il est à découvert." Le désastre de Québec en sera la preuve.

Que dire, dès lors, de l'alliance des Peaux-Rouges ? Sans aucun doute, Montcalm a eu sur eux un ascendant considérable. " J'ose croire que nul mieux que moi n'a pénétré le génie de ces peuples," écrit-il ; il a étudié leurs mœurs, il les convoque en assemblées fréquentes, s'efforçant de captiver leur imagination, acceptant les longs palabres au milieu des wigwams, assis à côté des chefs devant le feu du Conseil. Lorsqu'il parle au nom du roi de France, du grand Onnonthio, protecteur lointain, mais invincible des Indiens, il soulève du milieu de la foule un frémissement d'enthousiasme. "Avec mes amis les sauvages," écrit-il à sa mère au lendemain de son arrivée au Canada, en juin 1756, il faut avoir une patience d'ange ; depuis que je suis ici ce ne sont que visites, harangues, et députations de ces messieurs ; les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement en ont été aussi, et m'ont fait l'honneur de m'apporter un collier, ce qui m'engage à aller les voir et à chanter la guerre chez eux." Et, dans une autre lettre : " Les sauvages m'aiment vraiment beaucoup, et moi je leur trouve souvent plus de vérité qu'à ceux qui se piquent de police." x A plusieurs reprises, les domiciliés Hurons, Algonquins, Nippisings des bords du Saint-Laurent, Sauvages du Pays-d'en- Haut, répandus autour des grands lacs, ravagent à tel point la Virginie, la Pensylvanie, que les colons anglais effrayés supplient leur gouvernement de faire la paix. Pourtant leur rôle militaire fut en somme assez médiocre ; ils ne formèrent jamais qu'une partie assez minime des contingents français.

1 V. aux Archives de la Guerre, une lettre au Ministre de la Guerre, du 17 septembre 1757, s'exprimant dans le même sens (Vol. 3457).

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D'ailleurs les Anglais ont eu eux aussi un nombre considérable d'Indiens alliés, particulièrement aux derniers jours de la lutte.

Si grand en effet qu'ait été le prestige de Montcalm aux yeux des indigènes, ceux-ci servent naturellement le parti victorieux ; ardents dans le succès, ils sont prompts au découragement dans l'adversité. A l'annonce des premiers revers, ils abandonneront l'alliance française avec autant de facilité qu'ils l'avaient contractée ; dès 1758, au lendemain de la prise de Frontenac, des Iroquois s'emparent sur le lac Ontario de canots français qui descendaient chargés de pelleteries et égorgent les équipages. " Triste avant-coureur de ce que nous avons à attendre de leur part," écrit Doreil, en rendant compte du fait au Ministre. L'année suivante, ce seront les Indiens des cinq nations, voisins des grands lacs qui, â leur tour, feront défection : seuls, les Peaux-Rouges catholiques, domiciliés dans les stations voisines du Saint- Laurent, devaient nous rester fidèles jusqu'à la fin, et leurs villages subsistent encore aux portes mêmes de Québec et de Montréal.

Ce sont du reste des auxiliaires parfois singulièrement dangereux que ces sauvages, attirés avant tout par l'appât du gain, la soif du pillage et du meurtre.

Extrêmement indépendants, ils peuvent par leur indiscipline compromettre l'issue d'une opération militaire. Selon le mot de Montcalm, " il est impossible de compter sur eux pour le fond d'une armée."

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