‹ Les Français au CanadaChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rupture entre la France et l'Angleterre. — Assassinat de Jumonville par Washington. — Attentat de Boscawen. — Victoire de l'Ohio. — Défaite du baron de Dieskau près du lac Saint-Sacrement. — Déportation des Acadiens. — L'arrivée de Montcalm au Canada ; ses antécédents, son caractère. — Officiers placés sous ses ordres : Bourlamaque, Lévia, Bougainville.

Telle était la situation du Canada au moment où allait éclater la longue lutte qui, de 1754 à 1760, devait conduire la France à la perte de sa colonie.

Les hostilités commencèrent en Amérique bien avant la déclaration officielle de la guerre entre la France et l'Angleterre en mai 1756. Les causes de conflit étaient multiples. On sait avec quelle âpreté les colons français et les colons anglais de la Pensylvanie et de la Virginie se disputaient la vallée de l'Ohio ; d'ailleurs, pas plus que le traité d'Utrecht, le traité d'Aix-la-Chapelle n'avait fixé exactement les limites de l'Acadie, et le gouvernement anglais émettait la prétention de regarder comme dépendance de cette province tout le pays situé entre l'Atlantique, le Saint-Laurent et le lac Ontario, réduisant ainsi le Canada aux pays au nord du Saint -Laurent et des lacs. Aussi, dès 1749, M. de la Jonquière, gouverneur de la Nouvelle-France, avait-il fait construire deux forts au nord et au sud de l'isthme de l'Acadie, tandis qu'il s'efforçait d'attirer les Acadiens sur le territoire français, afin de donner à cette frontière une population capable de la défendre, et on avait vu les habitants du poste anglais de Beaubassin, donnant un exemple remarquable

PAGES D'HISTOIRE

de patriotisme, abandonner leurs propriétés afin de se réfugier sur le territoire français.

Les difficultés ne sont pas moins grandes dans la vallée de POhio. En 1748, le gouverneur, comte de la Galissonnière, y envoie M. de Bieuville à la tête de 300 hommes, afin d'en expulser les traitants anglais. En même temps, il jalonnait d'une série de forts les pays situés plus au nord dans la région des grands lacs. Les deux postes de la Présentation et de Toronto, sur le cours supérieur du Saint-Laurent et au nord de l'Ontario, sont alors construits tandis que nous relevons celui de la baie des Puants, au nord du lac Michigan, et que nous mettons garnison à Détroit et Niagara, entre les lacs Huron, Erié et Ontario. Un recensement des miliciens de 1748 donnait un total de 10 à 12,000 hommes en état de porter les armes, et nous avons vu que ce chiffre ne devait pas être dépassé pendant toute la durée de la guerre. Ainsi, l'année même où se signait la paix entre la France et l'Angleterre, une lutte prochaine se préparait.

Elle devait débuter, de la part des Anglo-Américains, par un double attentat à la fois contre le droit des gens et contre les devoirs les plus stricts de l'humanité. En 1752, le marquis de Duquesne, petit-neveu du grand amiral et successeur de M. de la Jonquière, avait ordonné la construction du fort Machault, au confluent de l'Ohio et de la rivière Alleghany afin de contenir les entreprises des Anglais ; deux ans plus tard, en 1754, il faisait commencer, à 50 kilomètres plus au sud, les travaux de fort Duquesne sur l'emplacement actuel de Pittsburg. En même temps, sachant que le gouverneur de la Virginie avait envoyé au nord des Alleghanys une colonne de miliciens, sous les ordres du major Washington, le gouverneur chargeait M. de Contrecœur, commandant à fort Duquesne, d'envoyer un de ses officiers

sommer les Anglais de se retirer du territoire français. Le

L'ÉPOQUE HÉROÏQUE

28 mai au matin, notre parlementaire M. de Jumonville, accompagné de 30 hommes seulement, était attaqué et tué ainsi que neuf soldats de son escorte, avant même d'avoir pu s'acquitter de sa mission, " bien qu'il portât pavillon et qu'il eût fait reconnaître sa qualité." Les survivants étaient faits prisonniers et emmenés au-delà des Alleghanys. Cet assassinat, au milieu des forêts de l'Amérique, devait être le premier acte de la guerre nouvelle. H pèse encore sur la mémoire de Washington.

Et, de fait, malgré les efforts qu'il fit plus tard pour se justifier, nul guet-apens ne fut jamais plus évident. " A 7 heures du matin," écrit M. de Contrecœur au gouverneur du Canada, " en rendant compte de ces faits, les Français furent entourés ; deux décharges de mousqueterie furent tirées sur eux par les Anglais. M. de Jumonville les invita par un interprète à s'arrêter, ayant quelque chose à leur dire. Le feu cessa. M. de Jumonville fit lire la sommation que j'avais envoyée pour les prévenir de se retirer. Les sauvages qui étaient présents disent que M. de Jumonville fut tué par une balle qu'il reçut à la tête, tandis qu'il écoutait la lecture de la sommation, et que les Anglais auraient sur le champ taillé en pièces toute la troupe, si les sauvages ne les en avaient pas empêchés en s' élançant devant eux."

Aucun événement ne devait avoir un plus douloureux retentissement dans la colonie et dans la métropole même. " J'étais Anglais alors," écrira plus tard Voltaire. " Je ne le suis plus depuis qu'ils assassinent nos officiers en Amérique et qu'ils sont pirates sur mer." M. de Jumonville devait du reste être vengé peu de temps après par son frère même, M. de Villiers. Sur les ordres de M. de Contrecœur, le 28 juin, à la tête de 600 Canadiens et de 100 sauvages, il traversait le théâtre du massacre où l'on pouvait voir encore quelques cadavres, et, le 3 juillet, après dix heures de combat,

PAGES D'HISTOIRE

il obligeait Washington à capituler devant fort Nécessité, que les Anglais avaient élevé à 30 kilomètres environ au sud de fort Duquesne. Les Anglais perdirent neuf canons et quatre-vingt-dix hommes ; de notre côté nous n'avions que deux morts. Nous accordions, il est vrai, les honneurs de la guerre, mais le préambule de la capitulation devait être singulièrement pénible à l'honneur de Washington :

" Comme notre intention n'a jamais été de troubler la paix et la bonne harmonie qui régnait entre les deux princes amis, mais seulement de venger l'assassinat qui a été fait sur un de nos officiers porteurs d'une sommation et sur son escorte, comme aussi d'empêcher aucun établissement sur les terres du roi mon Maître ;

A ces considérations, nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglais qui sont dans le dit fort aux conditions ci-après." Suivent les différents articles du traité stipulant l'évacuation du fort et la remise entre nos mains des prisonniers " faits dans l'assassinat du sieur de Jumonville."

Pourtant le gouvernement français ne devait pas encore déclarer la guerre à la Grande Bretagne ; mais il envoyait au Canada, en avril de l'année suivante, 1755, une escadre de dix-sept navires, emmenant avec elle 3150 soldats et 209 officiers d'infanterie appartenant aux deuxièmes bataillons des régiments de la Reine, de Béarn, de Guyenne, de Languedoc, de Bourgogne et d'Artois, sous les ordres du baron de Dieskau, maréchal de camp. Doreil, commissaire des guerres, et le marquis de Vaudreuil, nommé gouverneur-général de la colonie en remplacement du marquis de Duquesne, quittaient Brest à la même date. Vaudreuil devait être le dernier gouverneur de la Nouvelle-France.

L'envoi de ce secours détermina l'Angleterre à un nouvel

attentat au droit des gens, plus odieux peut-être encore

L'ÉPOQUE HÉROÏQUE

que l'assassinat de Jumonville, parce qu'il semble avoir été accompli sur les ordres mêmes du ministère britannique. Le 7 juin, trois vaisseaux français : YAlcide, le Lys, et le Dauphin Royal, séparés du reste de la flotte, étaient attaqués à l'entrée du Saint-Laurent, en pleine paix, par l'amiral Boscawen ; seul, le Dauphin Royal put s'échapper et atteindre Louisbourg. Le commandant de VAlcide nous a laissé une relation intéressante du combat : "M. Hocquart, capitaine de YAlcide, en voyant le vaisseau anglais le Dunkerque s'approcher à portée de la voix lui fit crier par trois fois en anglais : M Sommes-nous en paix ou en guerre ? " On répondit : u Nous n'entendons pas." On cria de nouveau en français : même réponse. M. Hocquart prit le portevoix et dit par deux fois : " Sommes-nous en paix ou en guerre ? " Le capitaine répondit par deux fois et très-distinctement : M la paix, la paix." M Comment s'appelle l'amiral?" "L'amiral Boscawen." "Je le connais, il est de mes amis." " Et vous, Monsieur, votre nom ? " répartit l'Anglais. " Hocquart." Le temps de prononcer ces paroles est le seul intervalle qu'il y eut entre le mot de paix et la bordée tirée qui nous a déclaré la guerre. Nous étions à demi-portée de pistolet, les canons de l'ennemi étaient chargés à deux boulets et mitrailles de toute espèce. Cela, joint à la confiance que doit donner le mot de paix, prononcé par la bouche d'un capitaine, nous a fait perdre beaucoup de monde." Ce lâche attentat nous coûtait en effet : deux navires, 85 hommes tués ou blessés, et 128 prisonniers. Il devait être le signal d'actes de piraterie odieux. Sans déclaration de guerre, alors même que les relations diplomatiques n'étaient pas encore rompues entre les deux pays, le gouvernement britannique s'emparait de 300 bâtiments de commerce français, faisait 10,000 prisonniers, et plus de 900 millions

de prises, et ces actes, en privant la France de matelots de

PAGES D'HISTOIRE

première valeur, devaient dans une certaine mesure influer sur l'issue des opérations militaires.

Au reste, cette même année 1755, la guerre devait éclater définitivement dans le Nouveau Monde entre les colons des deux nations, un an avant la rupture officielle entre les deux gouvernements. Malgré ses assurances pacifiques, le ministère britannique envoyait en Amérique le général Braddock avec environ 2000 hommes qui, joints aux milices locales, portaient à 15,000 hommes environ l'effectif des troupes anglaises, sans compter les sauvages alliés. Porteur d'ordres secrets, Braddock devait venger l'échec de 1754, chasser les Français de la vallée de l'Ohio, et, remontant les rives du lac Erié, s'emparer de Niagara qui devait être assiégé en même temps par les miliciens des Etats de New-York et de la Nouvelle-Angleterre venus de l'est. Victorieux, les Anglais étaient dès lors maîtres du cours supérieur du Saint- Laurent et menaçaient Montréal. Ce plan, repris en 1760, devait avoir un commencement d'exécution ; au début de juillet, Braddock quittait la Virginie à la tête de 1800 hommes, et, le 9 août, il n'était plus qu'à six lieues de fort Duquesne, lorsqu'il se heurta aux troupes françaises commandées par MM. de Beau jeu, Dumas, et Lignery. Elles comptaient seulement 250 miliciens ou soldats d'infanterie et 600 sauvages. Malgré cette disproportion numérique, ce fut pour les Anglais une défaite complète. Ils combattaient du reste dans une position défectueuse, adossés à une rivière ; beaucoup se noyèrent en essayant de fuir ; ils avaient perdu leur général, mortellement blessé, les deux tiers de leur effectif, leur artillerie, leur caisse militaire. " Nous avons été battus, battus honteusement par une poignée de Français," écrivait Washington, l'aide de camp du général Braddock, au lendemain de la défaite. Les Français n'avaient perdu que 40 hommes dont malheureusement le

L'ÉPOQUE HÉROÏQUE

chef de la colonne, M. de Beau jeu, atteint dès le début de l'action.

Ce succès provoqua dans toute la Nouvelle-France une explosion de joie. La victoire de Fort Duquesne rendait la sécurité à notre frontière de l'Ohio. " Je regarde comme certain," écrivait Doreil au Ministre de la guerre, le 12 août 1755, "par le mépris que l'on a pour eux, que les Anglais seront battus partout." Or, quelques jours plus tard, nous essuyons sur un autre point de notre frontière une défaite sérieuse. En même temps que Braddock tentait de pénétrer dans la vallée de l'Ohio, le colonel Johnson partait d'Albany, sur l'Hudson, à la tête de 2500 hommes, élevait aux sources du fleuve le fort Edouard et tentait d'enlever le fort français de Saint-Frédéric sur le lac Champlain, clef de la route qui, par la rivière Richelieu, menait à la fois et sur Montréal et sur Québec. Vaudreuil donnait aussitôt ordre au baron de Dieskau de se porter au devant de l'ennemi avec 3300 hommes, dont 800 soldats, 1800 Canadiens, 700 sauvages. Parvenu à la fin août à Saint-Frédéric, Dieskau, par une marche hardie et rapide, s'avança ensuite à travers bois sur la rive orientale du lac Saint-Sacrement afin de surprendre fort Edouard. Malheureusement, une attaque inconsidérée des sauvages qui, en avant de la place, tuèrent quelques conducteurs anglais et s'emparèrent de chariots contenant de l'artillerie et des munitions, dévoila l'arrivée des Français et rendit toute surprise du fort impossible. Johnson, averti du danger, put se retrancher fortement derrière un camp improvisé, composé d'abatis d'arbres et de chariots renversés, et lorsque, le 11 septembre, Dieskau essaya de l'enlever, il échoua. Blessé quatre fois, il fut fait prisonnier avec son aide-de-camp Bernier. Notre défaite n'eut aucune conséquence grave ; nos pertes, tués et blessés, ne dépassèrent

pas 225 hommes et, en l'absence du baron de Dieskau, M. de f.c. F 91

PAGES D'HISTOIRE

Montreuil, major-général de l'armée, put regagner le fort Frédéric sans être inquiété. Quelques mois plus tard, pour renforcer le fort Frédéric, Vaudreuil faisait élever, à sept lieues plus au sud, le fort Carillon, sur la rivière de la Chute, entre le lac Saint-Laurent et le lac Champlain. Ainsi se trouvait fermée aux Anglais la principale entrée de cette frontière du Canada.

En revanche, nous venions d'essuyer à l'extrémité orientale de notre ligne de défense un nouvel échec qui eut des résultats plus graves. Le colonel Winstow s'emparait, sans rencontrer de résistance vraiment sérieuse, des deux forts des Gaspareaux et de Beauséjour, au nord de l'Acadie, s'assurant dès lors le libre passage de l'isthme. Enfin les Anglais accomplissaient dans cette même Acadie un acte de barbarie inouïe qui, sans atteindre directement notre colonie, devait cependant grossir le nombre de nos adversaires et dans une certaine mesure par suite ajouter à notre infériorité.

Cédée à l'Angleterre au traité d'Utrecht en 1713, l'Acadie n'avait cessé de progresser rapidement, et la population s'était accrue dans des proportions énormes. De 2000 en 1710, le nombre des Acadiens était de 8000 en 1739 et de 16,000 en 1745. Aucun, parmi eux, n'avait perdu le souvenir de son origine et le culte de la patrie française.

Lorsqu'ils furent obligés de prêter serment au roi d'Angleterre, au lendemain du traité d'Utrecht, les Acadiens ne le firent qu'avec la réserve expresse qu'ils ne serviraient jamais contre la France, et cette neutralité avait été jusqu'ici respectée ; de là le nom de French Neutrals qui leur était donné en Amérique. En fait cependant, les Anglais voyaient en eux des adversaires toujours possibles, et ils s'étaient efforcés de favoriser dans la péninsule la colonisation anglosaxonne. En 1749 et 1750, plus de 110,000 livres sterling

avaient été dépensées à cet effet, et 2500 colons débarqués

L'ÉPOQUE HÉROÏQUE

en 1749 au village de Chibouctou y avaient fondé la ville purement anglaise d'Halifax. Quelques Acadiens commencèrent à passer dans les îles françaises de Saint-Jean et du Cap-Breton. Rien cependant dans l'attitude des Anglais ne pouvait faire prévoir la solution qu'allait adopter le Cabinet de Londres, lorsque des proclamations invitèrent les habitants à s'assembler à jour fixe, le 5 septembre, en des points déterminés. Là, cernés par des troupes britanniques, sommés de prendre les armes contre la France, ils furent, sur leur refus, conduits sur des vaisseaux anglais préparés depuis la veille.

Quelques uns, s'étant échappés dans les bois, le pays fut systématiquement dévasté par des colonnes anglaises, afin de les empêcher de subsister ; 440 bâtiments, granges, maisons, moulins, une église même furent incendiés. Au milieu des scènes de désespoir, du désordre auquel donnèrent lieu l'embarquement, bien des membres d'une même famille furent à jamais dispersés. Plus de 6000 Acadiens privés de tout furent ainsi déportés dans la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts, la Virginie, la Pensylvanie. Leurs propriétés furent confisquées au profit de la Couronne et distribuées à des colons anglais ; mais il est juste toutefois de reconnaître que ces malheureux furent accueillis avec compassion par les populations au milieu desquelles ils furent désormais obligés de vivre. Quelques uns du reste, voulant rester Français malgré tout, se réfugièrent en Louisiane ou passèrent en Guyane où ils fondèrent le camp de la Ricamarie; un petit nombre revinrent en France, défrichèrent les landes stériles du duché de Chatellerault qui leur fut abandonné et où ils fondèrent le canton d'Acadie.

En somme, cette première année de guerre se terminait

d'une façon indécise. Succès et revers se sont balancés ;

si la vallée de l'Ohio est provisoirement enlevée aux Anglais,

PAGES D'HISTOIRE

si la fondation de fort Carillon leur ferme la route de Québec et de Montréal, du moins ils ont envahi nos frontières en Acadie, et la défaite du baron de Dieskau a eu un pénible retentissement dans tout le Canada. " La colonie court les plus grands risques," écrit Doreil au ministre de la guerre d'Argenson, "et sa situation exige de prompts et puissants secours ; il faut un commandant d'un esprit liant et d'un caractère doux, mais ferme, incorruptible, capable de gouverner le gouverneur lui-même." C'est à Montcalm que devait être confié l'honneur de défendre la Nouvelle-France : au milieu de la décadence générale, d'Argenson avait vu en lui, suivant l'expression du maréchal de Noailles, " un des rares officiers qui se portait encore vers le grand."

Louis-Joseph, marquis de Montcalm, était né le 28 février 1712 au château de Candiac près de Nîmes. Nature droite, d'une rare force d'âme, il avait du méridional l'imagination spirituelle et vive, les réparties saillantes et plus encore l'enthousiasme qui se communique, élément essentiel du succès. Sa famille un peu austère et rude était une famille de soldats ; la guerre, disait-on, était " le tombeau des Montcalm." * Extrêmement studieux, l'enfant avait reçu une éducation brillante telle qu'on la donnait au XVIIIe siècle, plus littéraire peut-être que scientifique. Helléniste distingué, emportant plus tard au milieu de ses campagnes , Hérodote et les tragiques grecs, dès quatorze ans il connaissait suffisamment cette langue pour lire Plutarque dans le texte, c'est à cet âge également qu'il obtenait le brevet d'enseigne dans le régiment de Hainaut-Infanterie, sous les ordres de son père, lieutenant-colonel. Capitaine à 22 ans, en résidence à Strasbourg, il profite des loisirs de sa vie de garnison pour étudier la tactique, la stratégie, bien vite lassé de la vie de plaisir que mènent autour de lui

1 De Bonnechose, Montcalm et le Canada Français, p. 30.

quelques jeunes officiers ses compagnons, amoureux surtout

du travail et de la solitude. Dans un voyage à la Cour, il

sait gagner l'amitié du garde des Sceaux Chauvelin, séduit

peut-être par l'énergie qu'il reconnaît déjà chez ce jeune

homme, et c'est par l'intermédiaire de Chauvelin qu'il épouse

Angélique Talon du Boulay, petite-fille de Denis Talon,

ancien gouverneur du Canada. Il devait faire ses premières

armes au cours de la guerre de Succession d'Autriche dans

la campagne de Bohême, comme aide-de-camp du marquis

de La Fare. Il y connut l'héroïque Chevert, et l'amitié qui

unit alors ces deux hommes grandira et subsistera. Plus

tard, colonel du régiment d'Auxerrois-Infanterie, il assiste

au combat de Plaisance, en 1746 ; trois fois blessé à la tête

de son régiment, laissé pour mort sur le champ de bataille,

fait prisonnier par les Autrichiens, il devait heureusement

guérir assez vite de ses blessures. Il est compris dans un

échange de prisonniers et rentre en France, assez tôt pour

prendre part à l'assaut du col de l'Assiette et être blessé une

seconde fois. Nommé à la paix brigadier, puis mestre de

camp, il devint maréchal de camp en 1756. Ce fut en cette

qualité qu'il fut désigné la même année par d'Argenson

comme remplaçant du baron de Dieskau. Montcalm a

alors 44 ans. Au physique, il est petit, mais avec un front

haut et large, un nez en bec d'aigle, des yeux extrêmement

vifs, brillants tout à la fois d'intelligence et de bonté. " Ah !

que tu es petit," disait en le voyant un chef huron ; mais,

frappé par l'éclat du visage, il ajoutait : " mais je vois dans

tes yeux la hauteur du chêne et la vivacité des aigles." *

Extrêmement calme et maître de lui, même à la veille

d'une action décisive, il sait prévoir les mouvements de

l'ennemi ; prompt à prendre une décision, il l'exécute plus

rapidement encore. Extrêmement modeste cependant, c'est,

1 Garneau, Histoire du Canada, t II, p. 338.

PAGES D'HISTOIRE

après la victoire, aux autres et non à lui qu'il attribue le

succès ; dans son rapport officiel sur la bataille de Carillon,

ce sont les noms de ses officiers, de Lévis, de Bourlamaque,

ses amis, qui reviennent sans cesse sous sa plume ; il s'oublie

lui-même : "le succès est dû à la valeur incroyable de

l'officier et du soldat, pour moi, je n'ai eu que le mérite de

me trouver général de troupes aussi valeureuses."

Au feu, il est admirable, il a confiance dans le succès et

il fait partager cette confiance à ses troupes. H entraîne

ses hommes non seulement par l'exemple de son courage,

mais par sa constante belle humeur, sa franche gaieté

méridionale : " Allons, mes amis, la journée sera chaude,"

s'écrie-t-il en jetant à terre son habit, lorsque sous le soleil

radieux et brûlant de juillet, il aperçoit les colonnes anglaises

montant à l'assaut du fort Carillon." Il a d'ailleurs le courage

tranquille, infiniment plus rare, qui porte un homme au

dévouement obscur et fait des héros. Quand La Fare a la

petite vérole et que tout le monde fuit devant le danger,

Montcalm s'installe au chevet de son ami, et le soigne.

Secourable à tous, il se ruine dans une colonie où tant d'autres

font fortune. " Depuis deux ans," écrit-il à sa mère, en 1758,

" je me suis endetté de 26,000 livres." Au moment de mourir,

sa dernière pensée ne sera ni pour lui ni même pour les siens,

mais pour ces colons qu'il a aimés, qu'il abandonne, et qu'il

recommande à la générosité du vainqueur. Avec cela, il

a de l'honneur et du devoir le sentiment le plus élevé ; après

avoir demandé son rappel au lendemain de la victoire de

Carillon, lorsqu'il apprend la perte de Louisbourg et de

Frontenac, il écrit au ministre : " J'avais demandé mon

rappel après la glorieuse journée du 8 juillet ; mais, puisque

les affaires de la colonie vont mal, c'est à moi à tâcher de les

réparer ou d'en retarder la perte le plus qu'il sera possible."

En 1761, Pierre de Bougainville, frère de l'ancien aide-de-

L'ÉPOQUE HÉROÏQUE

camp de Montcalm et secrétaire de l'Académie des Inscriptions, sollicitait du gouvernement anglais l'autorisation d'élever à Québec un monument à la mémoire du général et d'y faire graver une épitaphe composée par l'Académie. " Ce m'est une grande satisfaction," répondit Pitt, " de pouvoir vous envoyer l'agrément du roi sur un sujet aussi intéressant qu'est l'épitaphe qui est d'une beauté achevée que l'Académie des Inscriptions à Paris a fait pour M. le marquis de Montcalm, et qu'on désire envoyer à Québec gravée sur un marbre qui doit être posé sur la tombe de cet illustre militaire. On ne peut qu'applaudir à la noblesse des sentiments des troupes françaises qui ont servi en Canada en voulant rendre un pareil tribut à la mémoire de leur général qu'elles ont vu mourir à leur tête d'une manière digne d'elles et de lui-même." Et cette simple phrase, sous la plume du plus irréductible de nos ennemis, est peut-être le plus glorieux éloge du marquis de Montcalm, fier soldat en somme, homme de cœur et de courage, sans peur comme sans reproche.

Autour de lui, des officiers à la valeur desquels nul plus que leur général lui-même n'a rendu hommage, et qui étaient dignes de leur chef : de Bourlamaque, nommé brigadier en 1758, officier de premier mérite, au jugement de Montcalm, et qui " à des talents supérieurs, joint à la fois la décence et la fermeté " ; Bougainville, aide-de-camp de Montcalm, comme lui, ami de Chevert, alors capitaine de dragons, plus tard le rival de Cook ; Doreil, commissaire des guerres, ennemi acharné de Bigot et de sa bande, et qui, malade, n'hésita pas cependant à partir en 1755, au moment où il venait de perdre sa femme et sa mère, laissant en France deux enfants en bas âge.

Au-dessus d'eux tous, enfin, François Gaston, chevalier de Lévis, méridional comme Montcalm, né à Ajac dans le diocèse de Narbonne en 1719, et qui, comme Montcalm,

avait fait longuement l'apprentissage des armes au cours de la guerre précédente en Bohême et en Italie. Lorsqu'après la capitulation de Montréal, il eut été envoyé prisonnier en Angleterre, le roi George III, par considération personnelle, lui permit de rentrer en France et de reprendre du service. Au moment de mourir, Montcalm devait lui rendre un hommage suprême : "Je laisse les affaires du roi dans de bonnes mains," dit-il; "j'ai toujours eu beaucoup d'estime pour les talents et les capacités de Lévis."

Et, à ces hommes dont l'histoire a retenu les noms, ne serait-il pas juste d'ajouter la foule de ces humbles soldats de France, des régiments de Guyenne, Béarn, Languedoc, la Reine, la Sarre, Royal-Roussillon, Berry, victimes de l'incapacité, de l'apathie d'une royauté en décadence, héros inconnus qui, à la veille de la capitulation de Montréal, 2500 contre 20,000, sans pain, sans poudre, cernés de tous côtés, voulaient combattre encore pour sauver l'honneur î

Page 1