‹ Les Français au CanadaChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La guerre de 1756 à 1760. — Victoires de Montcalm à Chouegen et William Henry. — La campagne de 1758. — Triple attaque dirigée contre le Canada ; victoire de Montcalm à Fort Carillon ; perte de Louisbourg et de Frontenac. — Les Anglais devant Québec en 1759 : victoire de Montcalm à Montmorency ; il est défait à Abraham. — Mort de Wolf et de Montcalm : capitulation de Québec ; de Lévis tente de reprendre la place ; deuxième bataille d'Abraham. — Capitulation de Montréal. — Traité de Paris ; le Canada colonie anglaise.

On a vu quelle était la situation assez difficile de la colonie lors de l'arrivée de Montcalm au Canada, en mai 1756 ; victorieux sur l'Ohio, nous avions essuyé une défaite assez sérieuse au centre, sur les bords du lac Saint-Sacrement, et les Anglais étaient les maîtres de l'isthme de Shédiac au nord de l'Acadie.

A peine débarqué, Montcalm faisait l'inventaire rapide des ressources de la colonie : 7000 hommes, miliciens ou soldats, dispersés dans nos forts des grands lacs à l'embouchure du Saint-Laurent. Puis, jugeant inmédiatement quel était le point faible de notre ligne de défense, il décidait de porter tous ses efforts du côté de la Nouvelle-Angleterre. La défaite du baron de Dieskau avait du reste attiré l'attention du gouverneur sur cette frontière où l'on venait d'élever le fort Carillon, à peine achevé d'ailleurs.

La situation était plus grave sur les bords de l'Ontario,

où les colons américains venaient de construire, sur la rive

sud du lac, en face de Frontenac, le fort Oswego ou Chouegen.

Or, aucun point n'avait peut-être pour les Français une plus

grande importance à la fois économique et stratégique ; il

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leur importait, en effet, de conserver la libre navigation des lacs afin de garder le monopole exclusif du commerce des pelleteries, qui, jusqu'ici, avait fait en partie la fortune des Canadiens. Danger plus grave encore, les Anglais maîtres de l'Ontario coupaient nos communications entre la région des grands lacs et le bassin du Saint-Laurent, isolaient la Nouvelle-France ; le Canada devenait dès lors d'une conquête facile.

Bien décidé donc à ne point laisser l'ennemi maître de Chouegen, Montcalm réunissait au mois d'août des troupes sur la rive nord de l'Ontario ; 3000 hommes, soldats, miliciens et sauvages furent rassemblés à Frontenac sous le commandement de Bourlamaque. Puis, se sentant trop inférieur en nombre au généralissime anglais Lawdon qui avait concentré 12,000 hommes à Albany sur l'Hudson, Montcalm, par une manœuvre extrêmement habile, se portait avec quelques troupes droit sur Carillon. Il y laissait un détachement sous le commandement de Lé vis avec ordre d'occuper l'ennemi et de le fixer dans la vallée de l'Hudson en lui faisant craindre sans cesse une attaque. En toute hâte il abandonnait alors Carillon et, quinze jours plus tard, le 29 juillet, il prenait à Frontenac le commandement du corps expéditionnaire. Son plan devait réussir ; abusé par les mouvements de nos troupes, Lawdon ne fit rien pour venir au secours de son aile gauche si fortement menacée. " Je les ai si fort occupés," écrivait de Lévis, et je les ai observés de si près, qu'ils n'ont pu rien entreprendre sur moi, ni envoyer du secours à Chouegen."

Le 11 août, après une croisière rapide sur le lac, afin

d'enlever aux Anglais toute possibilité de ravitaillement par

eau, les Français débarquaient sous le canon de Chouegen et

investissaient la place. Le surlendemain, nous délogions

l'ennemi du fort Ontario, position importante en avant de

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Chouegen, et Montcalm, avec cette promptitude d'action qui le rendait redoutable, transportait immédiatement l'attaque sur ce point. Le 13 au matin, sous le feu des assiégés, nos miliciens, commandés par Rigaud de Vaudreuil, le frère du gouverneur, traversaient à la nage la rivière qui séparait les deux ouvrages et occupaient les hauteurs de la rive gauche qui dominaient Chouegen. Le même soir, une batterie française balayait le fort de ses feux plongeants ; le lendemain, les Anglais dont le chef, le colonel Mercer, venait d'être tué, capitulaient. La garnison comprenait un peu plus de 1600 hommes ; nous nous emparions d'autre part de 121 pièces d'artillerie, six bâtiments de guerre, 1800 fusils, d'une quantité énorme d'approvisionnements de toute espèce, le tout évalué à plus de 15,000,000 de livres. Nos pertes ne dépassaient pas 30 hommes tués ou blessés.

Cette victoire devait malheureusement mettre fin à la campagne de 1756. Quelques bandes de sauvages alliés parcourent la Virginie et la Pensylvanie, pillant et massacrant, obligeant les colons anglais tremblants à se retirer jusque sous les murs de New- York ou de Philadelphie, guerre de course où les Canadiens et Peaux-Rouges excellaient, mais en somme aucune opération sérieuse ne fut tentée. Nos troupes, en effet, très-inférieures en nombre aux forces britanniques, étaient d'autre part, on l'a vu, composées en majeure partie de miliciens qu'il devenait impérieusement nécessaire de rendre aux travaux de la terre. La disette enfin, sinon la famine, commence à se faire sentir. A Québec le pain est rationné et l'on mange déjà de la viande de cheval : " Malgré les succès de cette campagne," écrit de Lévis, " où s'il y a eu du bien joué, il n'y a pas laissé que d'y avoir du bonheur, la paix est à désirer."

La paix, ni le Cabinet de Londres, ni le gouvernement de Versailles ne la désiraient ; mais, tandis que Louis XV

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allait engloutir en Allemagne l'argent et les hommes, l'Angleterre au contraire appelait au pouvoir William Pitt.

Ce grand homme d'état sut réveiller les énergies endormies : lorsqu'en juin 1757 il arrivait au ministère, les Français victorieux en Amérique, chassaient de la Méditerranée les escadres de la Grande Bretagne et obligeaient son armée à capituler à Closterseven ; quatre ans plus tard, lorsque Pitt démissionnait, en octobre 1761, l'Inde et le Canada étaient aux Anglais.

En Amérique du moins, avant de succomber sous le nombre, les Français devaient encore remporter une série de succès. Repoussés provisoirement au moins de l'Ontario par la prise de Chouegen, les Anglais restaient toujours les maîtres de la vallée de l'Hudson. Débouchant même de cette dépression dans celle du Saint-Sacrement, ils avaient bâti à l'extrémité méridionale de ce lac et à 15 kilomètres environ au nord de fort Edouard, un fort nouveau, William Henry, d'une importance stratégique de premier ordre. Maîtres à la fois de William Henry et de fort Edouard, les Anglais, commandant la vallée de l'Hudson, pouvaient de plus, grâce à leur flotte, dominer les lacs Saint-Sacrement et Champlain, et l'on sait l'importance de cette route, chemin direct de Montréal et de Québec. En revanche, William Henry et fort Edouard pris, les Français s'assuraient la route d'Albany et de New- York. Ce fut donc sur ce point, exclusivement, que devaient porter tous les efforts de Montcalm pendant l'été de 1757. Une première tentative heureuse avait été faite déjà dans cette direction quelques mois auparavant. En plein hiver, un détachement de 1400 hommes, dont 600 Canadiens et 300 Indiens, sous les ordres de Rigaud de Vaudreuil, était parti de Québec le 23 février, et, traversant en raquettes les lacs Champlain et Saint-Sacrement, parvenait

le 18 mars devant William Henry après une marche de plus

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de soixante lieues dans la neige. Pendant quatre jours, du 18 au 22 mars, les Français s'avançant jusqu'aux pieds mêmes des remparts, détruisirent 300 barques, 4 frégates, 16 pièces de canon, une quantité énorme d'approvisionnements de toute espèce, bois, vivres, étoffes, n'ayant en tout que cinq tués et six blessés. Aucune expédition ne mettait mieux en valeur l'excellente tenue de nos soldats, leur résistance extrême à la fatigue. Elle devait enfin paralyser dans une certaine mesure la résistance future de l'ennemi en le privant d'une partie de ses moyens d'action.

Ce fut en juillet que se réunit à Carillon l'armée destinée à enlever la place. Il fut extrêmement difficile de réunir les approvisionnements nécessaires aux troupes. On dut ordonner une perquisition chez les habitants, tenus de livrer les vivres qui n'étaient pas strictement nécessaires à la subsistance même de la famille. Des messages avaient été envoyés à toutes les peuplades sauvages amies, et deux cents canots de guerre montés par 1800 guerriers avaient rallié l'armée sous les murs de Carillon. Il était malheureusement impossible à nos troupes de passer en barques du lac Champlain au lac Saint-Sacrement ; une série de chutes nécessitait un portage de six lieues. Nos soldats, officiers en tête, durent en l'absence de tous moyens de transport, porter eux-mêmes pendant plus de six jours, le matériel de siège. Plus rapides, les Indiens avaient devancé l'armée, emportant avec eux leurs légers canots d'écorce, et coururent sus aux barques ennemies ; le butin fut si considérable qu'il fallût tout l'ascendant de Montcalm pour les empêcher de regagner de suite leurs villages avec leurs richesses.

Sur ces entrefaites, les forces réunies par Montcalm à

Carillon s'étaient ébranlées le 30 et le 31 juillet 1757, Lévis

formant l'avant-garde avec environ 2500 hommes. Dès

le 3 août, le fort William Henry fut investi : une sommation

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demeura sans effet. Dans la nuit du 4 au 5, huit cents travailleurs, appuyés par six piquets d'infanterie, ouvrirent, à 150 toises du fort, une première parallèle et construisirent deux batteries l'une à droite, l'autre à gauche. Les nuits suivantes, on établit une batterie de mortiers prenant d'écharpe le front d'attaque, et l'on créa diverses communications enterrées. Le 9, à huit heures du matin, les assiégés arborèrent le pavillon blanc, et envoyèrent un officier pour traiter des conditions de la capitulation. Bourlamaque prit possession de la place le jour même : on y trouva 44 pièces d'artillerie, 545 bombes, 2522 boulets et autres projectiles, 36,000 livres de poudre, 31 grands bateaux et un grand nombre de petits, sans compter des approvisionnements considérables en farine et en lard. Ce brillant succès ne nous avait coûté que 58 hommes tués ou blessés.1 La conquête de William Henry assurait à la colonie une grande sécurité sur sa frontière sud, de même que la prise de Chouegen lui avait procuré la tranquillité sur sa frontière ouest.

L'impossibilité de nourrir les prisonniers, au nombre de 3000, fit qu'on les renvoya, sous la condition de ne pas servir contre nous pendant dix-huit mois. Ce fut là, malheureusement, la cause initiale d'un incident regrettable qui assombrit la joie de la victoire. Pendant la nuit, les soldats anglais, malgré les recommandations expresses de nos officiers, distribuèrent du rhum aux Indiens dans l'espoir de se les concilier. Ils ne réussirent qu'à les enivrer et à les rendre plus dangereux encore. Aussi, lorsque le 10 au matin, les Anglais eurent évacué le poste pour se retirer sur fort Edouard, ils furent attaqués à la lisière de la forêt par un nombre considérable de sauvages, foule hurlante, ivre d'eau-de-vie, qui se jette sur les bagages, arrache aux hommes leurs vêtements et leurs armes. Enhardis encore par la lâcheté des fuyards

1 Dussieux, Le Canada sous la Domination Française, p. 82.

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qui, affolés, ne semblent même pas avoir songé à faire usage de leurs armes, les sauvages en tuèrent une vingtaine, et le massacre eut été sans doute plus général, si Montcalm averti n'était accouru, exposant sa vie, celle de ses officiers et de ses hommes pour sauver celle des prisonniers ; 600 d'entre eux, enlevés par les Peaux-Rouges, furent délivrés par nos troupes ou rachetés un peu plus tard à grands frais d'ailleurs par M. de Vaudreuil et remis conformément au traité entre les mains des autorités britanniques. C'était un événement, fâcheux en somme, mais où l'honneur de Montcalm et de la France n'était nullement engagé ; et il n'est que juste de réfuter la légende répandue par Fenimore Cooper dans " Le Dernier des Mohicans " de l'horrible massacre de William Henry. " Je me sais gré de m'être exposé personnellement, ainsi que mes officiers, pour la défense des vôtres, qui rendent justice à tout ce que j'ai fait dans cette occasion," écrivait Montcalm à Wibb. "Aussi, Milord, je vous prie de faire exécuter la capitulation dans tous ses points." Elle ne le fut point cependant ; mais, au contraire, déclarée nulle par le gouvernement britannique, qui, pour expliquer sa mauvaise foi, ne trouva rien de mieux que de répandre cette fable monstrueuse qui faisait de Montcalm le complice des sauvages.

Comme la victoire de Chouegen, le succès de William Henry devait être d'ailleurs sans lendemain, et pour les mêmes raisons. Une fois encore, il était nécessaire de renvoyer les miliciens dans leurs foyers et de restituer à la terre les bras qui lui faisaient si gravement défaut. Les Anglais restèrent donc paisiblement les maîtres de fort Edouard et du cours supérieur de l'Hudson. Pendant toute la durée de cette guerre, sans cesse Montcalm se heurte à cette même situation exaspérante qui l'empêche de profiter

de ses succès. Pourtant, cette campagne de 1757 n'était

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point stérile : la flotte anglaise des lacs n'existait plus, la France était en partie maîtresse de cette grande route entre Montréal et New- York ; de l'aveu même de Pitt, en plein Parlement, " toutes les portes lui étaient ouvertes." 1

Et cependant l'heure des revers allait sonner. Si Montcalm bat les armées anglaises, Pitt s'acharne, en renvoie d'autres. Alors que Voltaire écrivait en se jouant : " On plaint ce pauvre genre humain qui s'égorge dans notre Continent à propos de quelques arpents de glace au Canada," Pitt a compris l'importance pour l'Angleterre de cette possession de l'Amérique septentrionale. En mai 1758, il réunit sous les ordres de Sir Abercromby, plus de 22,000 hommes, vieux soldats appuyés par 28,000 miliciens.

Montcalm, selon son expression, se proposait cette année d'être " Fabius plutôt qu'Annibal." En cela ; il se trompait, il devait remporter le plus brillant de ses succès. Où devait se porter le principal effort de l'ennemi ? Montcalm comprit que les Anglais chercheraient avant tout à réparer l'échec qu'ils avaient essuyé l'année précédente sous les murs de William Henry. Une fois encore, c'était la route de Québec et de Montréal qu'il devait couvrir. Parti de Montréal le 24 juin, il était à Carillon le 30 ; Abercromby se trouvait déjà sur l'emplacement de William Henry avec 20,000 hommes. En toute hâte, Montcalm appelait à lui une colonne commandée par Lévis, forte de 3000 hommes et détachée vers l'ouest, afin de surveiller Chouegen que les Anglais auraient pu rétablir. Puis, bien résolu à une action défensive et mettant merveilleusement à profit sa connaissance du terrain, il se retranchait sous le feu même du fort sur un coteau qu'entouraient à la fois le lac et la rivière de la Chute qui unit les lacs Champlain et Saint-Sacrement. " J'ai affaire à une armée formidable," écrit-il à Doreil à la veille de

1 Cité par Bonnechose, Montcalm et le Canada Français, p. 72.

Madeleine de Vercheres, jeune fille de 14 ans, tient tête avec ses jeunes frères à une attaque des Iroquois.

l'époque héroïque

l'action, mais je ne désespère de rien ; j'ai de bonnes troupes, et si l'ennemi, par sa lenteur me donne le temps de me retrancher, je le battrai."

Ce temps précieux, Montcalm va s'efforcer de le conquérir. Comme à Chouegen, il s'agit de tromper l'ennemi. Avec une hardiesse extrême, n'ayant sous ordres qu'une troupe quatre fois inférieure à celle de son adversaire, Montcalm pousse en avant ses têtes de colonnes. Dans un combat d'avant-garde, nous perdons, il est vrai, 200 hommes, tués, blessés ou prisonniers. Du moins Abercromby hésite. H n'ose traverser la rivière de la Chute, qui couvre la position de Carillon, qu'après avoir réuni toutes ses forces. En face de lui, Bourlamaque recule lentement, faisant sauter les ponts sur la rivière de la Chute, disputant le terrain pied à pied. Lorsque, le 6 juillet, les troupes se retrouvent massées sous les glacis de la forteresse, l'aspect de la plaine en avant de Carillon était transformé. Des retranchements bastionnés, formés de troncs d'arbres superposés, entouraient à la fois et le fort et le coteau qui le dominait, sur lequel l'armée allait prendre position. Pendant toute la journée du 7, nos soldats s'efforcèrent de renforcer encore ces fortifications improvisées à l'aide de branches d'arbres taillées, formant chevaux de frise ; quatre pièces de canon y étaient placées. Le même jour, Lévis rejoignait l'armée. Il était temps : persuadé que les troupes françaises étaient en pleine retraite, constatant du reste la faiblesse dérisoire de leur effectif, Abercromby prenait résolument l'offensive. Sûr du succès, il n'avait même pas hésité à abandonner son artillerie au delà de la rivière de la Chute afin de brusquer l'attaque. Le 8, à midi, toute l'armée anglaise débouchait en effet sur quatre colonnes en face de nos retranchements et s'élançait à l'assaut pour les enlever à la baïonnette. L'attaque fut surtout vive à gauche et au centre où commandaient Bour-

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lamaque et Montcalm. Mais, sous le feu terrible des Françai, tirant à l'abri et sur des masses profondes, les Anglais, arrêtés d'ailleurs par les abatis d'arbres qui couvraient les glacis de cette forteresse improvisée, hésitèrent puis reculèrent. Pendant sept heures consécutives, reformant sans cesse leurs colonnes d'assaut, ils s'efforcent ainsi d'enlever la redoute sans y parvenir, jonchant le terrain de morts et de blessés.1 Le régiment Royal -Ecossais perdait tous ses officiers et 950 soldats sur 1400.2 A droite, sur le lac, une attaque de la flotille anglaise tentant de débarquer des troupes était repoussée par le canon du fort. Au soir, vers sept heures, Abercromby se décida à battre en retraite. Ses pertes étaient énormes, près de 5000 hommes, autant que l'effectif des troupes françaises. Une reconnaissance de Lévis le lendemain permit de se rendre compte du désarroi de l'armée ennemie ; les chemins étaient couverts de blessés, de voitures chargées de vivres, d'équipements abandonnés. Nos pertes étaient faibles en somme : 377 hommes, la plupart blessés ; mais ces pertes se faisaient gravement sentir à 1500 lieues de la métropole et dans l'impossibilité de recevoir tout renfort. " L'armée, la trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis," écrivait Montcalm à Doreil, au soir même de la bataille. " Si j'avais eu 200 sauvages pour servir de tête à un détachement de 1000 hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement au Chevalier de Lévis, il n'en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah ! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres ! Je n'en ai jamais vu de pareilles."

Le croirait-on, la victoire de Carillon devait trouver

1 " Impossible de trouver plus de bravoure et de sang-froid qu'on en vit ce jour là chez le soldat français. J'ai été témoin qu'aucun ne tirait son coup sans voir son homme" {Le Maréchal de Camp Desandrouins, p. 176).

2 Montcalm and Wolfe, t. II, p. 109.

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un détracteur ; Vaudreuil reprochera à Montcalm de n'avoir point su profiter de la victoire en marchant sur fort Edouard. Fait plus grave, dans une lettre au maréchal de Belle-Isle, Ministre de la guerre, Doreil accuse nettement le gouverneur d'avoir retenu inactifs, sous les murs de Montréal, un certain nombre de soldats d'infanterie de marine, de miliciens, et de sauvages, dans l'espoir de faire battre un lieutenant dont il était jaloux. Ces troupes, 1200 hommes environ, non compris les Indiens, ne furent en effet mises en route que le 13 lorsque Vaudreuil apprit la défaite certaine d'Abercromby, et cela, affirme Doreil indigné, " pour écrire au Ministre de la marine que le marquis de Montcalm n'a pas su profiter de sa victoire ; comme si on pouvait aller en étourdi avec environ 6000 hommes, dont 2000 de milice, suivre un ennemi qui a encore 14 à 15,000 hommes retranchés dans un seul camp, comptant dix jours devant lui." Peut-on s'étonner dès lors si Montcalm, au lendemain même de sa victoire, réclame son rappel en France comme la seule récompense due à son succès. Ce fut le seul moment de découragement d'ailleurs, que l'on peut relever dans la vie de cet homme, vaincu non par les difficultés de sa tâche — il a depuis longtemps fait à la patrie l'abandon de sa vie — mais par l'égoïsme et l'injustice des hommes.

Cette victoire de Carillon n'était du reste qu'un héroïque fait d'armes qui ne devait point influencer sérieusement l'issue finale de la campagne. Sauvées au centre, nos frontières étaient forcées à l'est et à l'ouest. A l'ouest, le colonel Bradsteet, avec 6000 hommes, s'était en août avancé de fort Edouard sur le lac Ontario. Il était devant Frontenac le 25 ; deux jours plus tard, la garnison, 70 Canadiens seulement sous les ordres de M. de Noyon, capitulait. Les Anglais incendièrent le fort, détruisirent notre artillerie et notre marine. " Notre colonie est coupée en deux," écrivait Montcalm.

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Nos communications avec la Louisiane étaient plus gravement menacées encore. Après un premier échec en octobre, le général Forbes à la tête de 6000 hommes, obligeait finalement M. de Lignery, commandant du fort Duquesne, à battre en retraite le 23 novembre. Ainsi, la vallée de l'Ohio, si âprement disputée jusqu'ici, restait entre les mains des Anglais. Forbes donna le nom de Pittsburg aux ruines encore fumantes du fort que les Français avaient fait sauter avant leur départ, et tout souvenir de la France disparut définitivement dans la vallée de la Belle Rivière.

Enfin, au lendemain de la victoire de Carillon, Louisbourg capitulait, ce qui ouvrait aux Anglais le Saint-Laurent, le chemin de Québec.

Dès l'année précédente, au mois d'août 1757, les Anglais avaient tenté contre Louisbourg un coup de main qui avait échoué. Déjà prise en 1745, la ville avait depuis cette date reçu des défenses nouvelles. Située sur une pointe de la côte est de l'île Royale, à l'extrémité d'un goulet surveillé par une batterie élevée sur un ilôt, protégée du côté de la terre par une série d'étangs et de marais, Louisbourg apparaissait comme imprenable. Les fortifications toutefois en étaient médiocres : construites avec des matériaux de mauvaise qualité, elles étaient à tel point affaissées par les pluies d'hiver, qu'il y avait autant à craindre, écrit le commandant des troupes " du détonnement de notre canon que de celui de l'ennemi, et cette raison a souvent empêché d'en tirer." La garnison comptait environ 5400 miliciens ou soldats, non compris 1200 sauvages ; mais le nombre considérable de postes fortifiés, situés autour du port, fort éloignés les uns des autres, eussent nécessité des troupes plus nombreuses. L'administration, toujours imprévoyante, ne distribua d'ailleurs qu'en trop petit nombre les outils nécessaires pour creuser des retranchements.

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Le 1er juin, une flotte anglaise, forte de 24 vaisseaux de ligne et 16 frégates, sous les ordres de l'amiral Boscawen, croisait en face de la place. Le 8, l'ennemi s'emparait d'un point non fortifié entre deux postes insuffisamment gardés ; à la hâte, nos troupes durent faire retraite sur la ville haute, incendiant les maisons des faubourgs. Du 8 au 13, l'amiral put ainsi jeter sous les murs de la place une armée forte de 15,000 hommes avec 107 pièces d'artillerie aux ordres du général Amherst. Le siège devait durer plus de deux mois. Lorsque, le 26 juillet, le gouverneur, M. de Drucourt, capitula, toute notre artillerie était hors d'usage, nos bâtiments de guerre étaient incendiés par le feu de l'ennemi, plus de 800 hommes étaient tués ou blessés, et les remparts de la ville étaient devenus un monceau de ruines. On se montra à Versailles extrêmement sévère pour cette capitulation, à laquelle cependant on avait tant contribué par une politique imprévoyante ; il faut au contraire rendre justice à l'héroïsme de la garnison et de la population ; les femmes elles-mêmes parurent sur les remparts, et l'on put voir chaque jour Mme de Drucourt mettre le feu aux pièces les plus exposées.

En somme, à la fin de l'année 1758, la situation de la colonie était des plus critiques. Repoussés au centre, les Anglais n'en resserrent pas moins autour du Canada leur cercle de fer. La famine renaît avec l'hiver, plus terrible que jamais ; nulle industrie, nul commerce, un papier monnaie déprécié, des champs en friche faute de bras pour les cultiver. Par surcroît, à Versailles, un gouvernement indifférent, presque hostile. Sans doute on comble d'honneurs cette armée d'Amérique qui n'a pas perdu l'habitude de vaincre. Au lendemain de Carillon, Montcalm est nommé lieutenant-général, Lévis maréchal de camp, Bougainville colonel et chevalier de Saint-Louis, Bourlamaque brigadier ;

mais la guerre d'Allemagne engloutit toutes nos ressources.

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Au milieu de l'aveulissement général, de la décadence du patriotisme, de l'effondrement de tout un passé de gloire, comment demander à un peuple qui chansonne nos défaites, qui applaudit aux victoires de Frédéric II, le sursaut d'énergie qui pourrait le sauver peut-être ? Qu'attendre d'un pouvoir dont la décrépitude s'accentue chaque jour davantage et qui semble devoir entraîner dans sa chute la fortune même de la France ? A Bougainville, que Montcalm aux abois vient d'envoyer en France avec Doreil pour éclairer la cour, la supplier de ne pas abandonner la Nouvelle-France, le Ministre de la marine Berryer répond, non sans quelque emportement : " Eh Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries." Et, par une singulière contradiction, tout en annonçant à Montcalm qu'il ne devait attendre nul secours, Belle-Isle ajoutait : "Il est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, quelque médiocre qu'en soit l'espace, car si nous l'avions perdu en entier, il serait comme impossible de le ravoir. C'est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, votre courage et votre opiniâtreté."

Ainsi, il fallait combattre encore, réduits à nos seules ressources, un adversaire dont les forces croissaient chaque jour et dont l'audace grandissait avec le succès. Montcalm ne doute pas que l'ennemi ne frappe bientôt un coup décisif. "Il y a deux ans," écrit-il au Ministre, "que je ne cesse de parler de l'entreprise et de la descente que l'ennemi peut faire à Québec ; on ne veut rien prévoir ni rien ordonner. La capitale prise, la colonie est perdue. Cependant nulle précaution. J'ai écrit ! La réponse ! Nous aurons le temps."

Montcalm avait vu clair ; c'était bien en effet la prise

de Québec qui, dans la pensée de Pitt, devait être le but,

le couronnement de la campagne de 1759. L'attaque du

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général Prideaux à l'ouest, celle du général Amherst au centre, sur le lac Champlain, où il se heurte à l'héroïque résistance de Bourlamaque n'avaient d'autre but que de masquer l'attaque principale par le Saint-Laurent. La prise de Louisbourg fournissait du reste aux Anglais une base d'opération de premier ordre, et Pitt venait de trouver en James Wolf un adversaire digne de Montcalm. Majorgénéral de l'armée, Wolf s'était fait remarquer l'année précédente au siège de Louisbourg. Très jeune, âgé de 33 ans seulement, il avait la passion de la gloire, l'amour profond de la patrie, la volonté bien arrêtée de vaincre ou de mourir. Aux 40,000 hommes mis sur pied par les Anglais, nous n'avions â opposer que 5300 soldats et la milice. Vaudreuil décréta la levée en masse, et l'on put réunir ainsi 15,000 combattants.

Ce fut le 28 mai que les premiers navires britanniques furent signalés en amont de Québec, à l'île aux Coudres, à 15 lieues de la ville. Le 7 juin, cette avant-garde débarquait quelques hommes dans l'île d'Orléans, aux portes mêmes de la capitale. Elle était rejointe le 19 par le reste de la flotte, en tout 22 vaisseaux de ligne et 30 frégates, commandés par les amiraux Saunders et Holmes, portant 20,000 matelots et 10,000 hommes de débarquement aux ordres de Wolf.

Située un peu au sud de l'île d'Orléans, qui divisait le fleuve en deux bras, sur un promontoire élevé, au confluent du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles, Québec était naturellement fortifiée de deux côtés au moins. Au sudouest, le plateau d'Abraham, dont Québec occupait en somme l'extrémité, dominait la ville, qui, de ce côté, avait été munie d'une enceinte bastionnée et protégée par des batteries. Ces fortifications étaient toutefois manifestement insuffisantes, et il eût été impossible de résister à une attaque venant de terre. H n'est que trop certain que l'inexpérience des ingénieurs, la mauvaise foi des entrepreneurs, l'incurie de

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l'administration, s'étaient exercées ici comme à Louisbourg. Il fallait donc à tout prix empêcher un débarquement de l'ennemi soit sur le plateau d'Abraham, soit au nord de la rivière Saint-Charles qu'il suffisait de traverser pour accéder presque de suite au plateau lui-même. Heureusement Montcalm eut le temps d'entourer d'une ligne de retranchements continus, garnis de batteries et de redoutes, toute la partie de la côte de Beauport, située au nord-est de Québec entre la rivière Saint-Charles et la rivière Montmorency qui lui était parallèle et dont la vallée entièrement abrupte, dominant le fleuve de plus de trois cents pieds, était difficilement accessible. C'est sur cette hauteur ainsi fortifiée que Montcalm établit son camp. Quant au plateau d'Abraham qui dominait le fleuve par une série de falaises abruptes, il semblait que l'accès en fût véritablement impossible. Une poignée d'hommes pouvait suffire à le garder; les crêtes furent d'ailleurs couronnées de redoutes.

Il eût été nécessaire toutefois, pour rendre toute surprise impossible, de fortifier la pointe Lévis sur l'autre rive du fleuve, ainsi que l'île d'Orléans et l'île aux Coudres à 15 lieues plus au nord, à l'endroit où les navires jetaient l'ancre, attendant le flux qui les poussait jusqu'à Québec. Vaudreuil malheureusement n'avait rien fait et rien prévu : les Anglais pourront sans difficulté s'établir sur la rive gauche du fleuve, commencer le siège de la capitale, frapper ainsi la colonie en plein cœur. Pour défendre la place, Montcalm ne pouvait enfin opposer à l'armée de Wolf que 14,000 hommes environ, presque tous Canadiens, enfants ou vieillards accourus sous les drapeaux après la proclamation de la levée en masse, exténués par les privations de toutes sortes, découragés par l'abandon de la mère-patrie.

Pourtant, malgré une proclamation à la fois habile et

menaçante de Wolf, promettant aux Canadiens en cas de

Fière réponse de Frontenac

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soumission, le respect de leurs propriétés et de leurs libertés, les menaçant dans le cas contraire de toutes les rigueurs de la guerre, malgré un bombardement extrêmement vif qui pendant deux mois ne se ralentit jamais, les habitants ne cédèrent pas. Etablis à la pointe Lévis, les Anglais, du 12 juillet au 18 septembre, ne cessèrent de bombarder la ville ; plus de 1400 maisons furent brûlées. Une seconde batterie, placée sur la rive gauche de la rivière Montmorency, nous fit éprouver également à Beauport des pertes sérieuses. Maîtresses enfin du cours du fleuve, les troupes britanniques pouvaient impunément ravager les environs, brûlant les villages, détruisant les récoltes, emmenant les bestiaux, même les femmes et les enfants ; systématiquement l'ennemi faisait le désert autour de la place où la famine s'ajoutait aux horreurs du siège. Et en même temps, successivement on apprenait à Québec que le général Prideaux, à la tête de 3000 hommes, s'était emparé à l'ouest du fort Niagara, menaçant la route de Montréal où en hâte Montcalm envoyait quelques secours sous les ordres de Lévis, tandis qu'au centre Bourlamaque évacuait Carillon et fort Frédéric, se retranchant avec 2300 hommes à l'Ile-aux-Noix à l'entrée de la rivière Richelieu, et barrant encore le passage aux 12,000 du général Amherst.

Ni les souffrances ni les nouvelles défavorables ne purent vaincre cependant l'héroïsme de la population. Dans ses lignes de Beauport, Montcalm, bien décidé à rester sur la défensive, paraissait inexpugnable. Wolf se résolut alors à brusquer l'attaque. Le 81 juillet, un vaisseau anglais de 60 canons et deux frégates de 20, se détachant de la flotte vinrent s'embosser en face des retranchements de Beauport. Les Anglais démasquaient d'autre part au saut de Montmorency une batterie nouvelle, espérant écraser les défenseurs de Beauport sous une pluie de fer. Aux 118 pièces

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de l'ennemi, Montcalm ne pouvait en opposer que 10, encore manquions -nous de projectiles et de poudre. Au soir, Wolf jugeant nos troupes suffisamment ébranlées, tentait un assaut général de nos retranchements à la fois du côté du Saint- Laurent et le long du ravin de Montmorency. Ce fut une seconde bataille de Carillon ; les ennemis furent repoussés par une fusillade presque à bout portant qui, en quelques minutes, leur faissait perdre plus de 700 hommes. Le fleuve grossissait sous l'action de la marée, et rendait la retraite d'heure en heure plus difficile. Désespéré, Wolf se retira dans son camp. Une seconde tentative faite quelques jours plus tard le 9 août, à la pointe aux Trembles, à trois lieues au-dessous de Québec ne réussit pas mieux : en quelques heures, Bougain ville rejetait les Anglais dans le fleuve, leur faisant essuyer des pertes sérieuses. Enfin, sur la rivière Richelieu, Bourlamaque avec une poignée d'hommes tenait ferme à PIle-aux-Noix, empêchant Amherst d'opérer sa jonction avec Wolf. Une fois encore, la campagne semblait se terminer en notre faveur. Sous Québec, l 'état-major anglais s'impatientait ; Wolf, miné par la fièvre, se sachant isolé, sentait le succès lui échapper.

Le hasard devait le favoriser. Le 11 septembre, il apprenait par deux déserteurs du régiment de Royal-Rousillon que des barques chargées de vivres devaient pendant la nuit pénétrer à Québec. Dès iors, son plan fut tracé. A la hâte, après avoir, par une manœuvre habile qu'aurait pu lui envier Montcalm lui-même, attiré Bougainville en amont du fleuve, en lui faisant craindre un débarquement possible du côté de la pointe aux Trembles, il remontait vers Québec et, au milieu de la nuit, trompant les sentinelles françaises, en leur jetant le mot d'ordre donné aux bateliers qui devaient apporter des vivres dans la ville, il débarquait des troupes

à l'anse au Foulon, au pied du plateau d'Abraham, à une

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demi-lieue de la ville, en un point que lui avait désigné un de ses lieutenants, qui plus tard devait être illustre, James Cook. Insuffisamment gardé par un officier médiocre, corrompu, ami intime de Bigot, et qui, en 1755, avait déjà rendu le fort Beauséjour sans combat, le poste surpris ne fit aucune résistance. En silence, les colonnes anglaises purent donc par un sentier abrupt gravir ces falaises du haut desquelles il eût été si facile de les repousser.

Lorsque, le 13 au matin, Montcalm fut informé par des fuyards des événements si graves de la nuit, il n'eut pas un instant d'hésitation. Laisser le plateau d'Abraham aux mains de l'ennemi, c'était livrer Québec. A tout prix il fallait rejeter au fleuve cette armée peut-être encore incomplètement rassemblée. Laissant dès lors 600 hommes seulement à la garde du camp de Beauport, il traversait la ville en toute hâte et, à la tête de 4500 hommes environ, débouchait en face des troupes ennemies. Elles étaient déjà rangées en bataille et en partie couvertes par des retranchements improvisés. Contrairement à ce qu'affirme Vaudreuil, toujours injuste, Montcalm n'attaqua point immédiatement et ne se laissa emporter ni par son ardeur ni par sa grande témérité. Il envoya au contraire à la hâte un courrier à Bougainville et, se contentant au début de couvrir son armée par une ligne de tirailleurs, afin d'occuper l'ennemi, il attendit l'arrivée de son lieutenant. Attente tragique, car les minutes étaient précieuses. A dix heures et demie, Bougainville trop éloigné n'apparaissant pas, les Anglais recevant au contraire à chaque instant des renforts et de l'artillerie, et perfectionnant leurs retranchements, Montcalm jugea avec raison que les dernières chances de vaincre allaient lui échapper et donna le signal du combat. Nos troupes s'ébranlèrent avec entrain. Malheureusement, sur notre droite, les Canadiens justifient les appréhensions de

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Montcalm. Peu habitués à un combat à découvert, ils reculèrent jusqu'à un bouquet de bois afin de s'y mettre à l'abri, et cette hésitation dont Wolf sut habilement tirer parti en accablant notre gauche devait entraîner la retraite de l'armée entière. C'est alors que Wolf, déjà blessé au poignet, fut frappé par une balle en pleine poitrine. " Je meurs content," dit-il, en apercevant la fuite des Français, et, de fait, il venait de porter à la domination française au Canada un coup décisif. Quelques heures après, Montcalm à son tour était blessé plusieurs fois en couvrant la retraite et en essayant de ralentir la poursuite de l'ennemi. Il ordonna à deux grenadiers de le soutenir, rentra dans Québec et se fit porter au château Saint-Louis. " Combien de temps ai-je encore à vivre ? " demanda-t-il au chirurgien qui sondait les blessures. " Quelques heures seulement, mon général." "Tant mieux," répondit-il, "je ne verrai pas les Anglais à Québec." A Ramezay, gouverneur de la ville et commandant du Royal-Roussillon, qui lui demandait ses ordres : " Mes ordres; je n'en ai plus à donner; j'ai trop à faire à ce grand moment, et mes heures sont très-courtes ; je vous recommande seulement de ménager l'honneur de la France."

Sans doute, à ce moment, sa pensée de chrétien convaincu se reportait-elle vers Dieu, vers les siens, vers une famille profondément aimée, vers ce château de Candiac et le pays natal qu'il ne devait plus revoir. Pourtant, avant d'expirer, il pensa que sa tâche n'était pas terminée encore, qu'il lui restait un devoir à accomplir vis-à-vis de ces Canadiens fidèles, au milieu desquels il vivait depuis quatre ans, dont il avait partagé les souffrances, qu'il avait appris à estimer et à aimer, et, de sa main, il écrivit à Townshend, successeur de Wolf : " Général, l'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui

des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils

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m'avaient inspirés ; qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur." Puis il reçut les sacrements et, tranquille, il attendit la mort en homme qui depuis longtemps est habitué à la voir en face. Il expira le 14 septembre au matin, et, le soir même, s'il faut en croire la tradition, ses soldats l'enterrèrent dans un trou de bombe au milieu de l'église des Ursulines.

A Québec, on a élevé à sa mémoire un obélisque de granit. Sur l'une des faces est inscrit le nom de Wolf, sur l'autre le nom de Montcalm. Son buste est au musée de Versailles ; mais son pays lui doit encore une statue.

La mort de Montcalm devait entraîner la reddition de Québec. Le 18 au soir, Bougainville était arrivé en vue de la place, trois heures après la retraite des Français ; il recula derrière la rivière du Cap Rouge à quelques kilomètres en amont, prêt à reprendre l'offensive et appelant à la hâte le corps de Lévis détaché sur Montréal. Malheureusement, Vaudreuil, sous l'influence de Bigot, abandonnait le camp de Beauport, reculant sur le corps de Bougainville. Le découragement d'ailleurs était général ; après la retraite de l'armée, les Canadiens se voyaient abandonnés, sans vivres, sans munitions, sachant que la ville était dans l'impossibilité de soutenir un siège suivi. Ramezay enfin n'avait ni l'énergie ni le sang-froid qu'exigeaient des circonstances aussi graves, et le 18, avant même d'avoir été attaqué, il livrait aux Anglais la ville et la garnison, environ 1800 hommes. Il obtenait les honneurs de la guerre et nos troupes furent transportées en France sur des bâtiments britanniques. Les habitants conservaient leurs biens, privilèges, propriétés, le libre exercice de leur religion, et recevaient l'assurance de n'être point recherchés pour avoir porté les armes. Fondée en 1608, Québec succombait après un siècle et demi de domination française. Le lendemain 19, Lévis apparaissait

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sur le plateau d'Abraham et, apercevant le pavillon britannique flotter sur la ville en ruines, trop faible pour tenter un assaut, lentement il reprit le chemin de Montréal. La capitale prise, il semblait que la guerre d'Amérique fût terminée. La situation de la colonie est à cette date désespérée : la prise de Québec, du camp de Beauport, des entrepôts de Niagara nous ont fait perdre notre artillerie, nos munitions. Nos soldats sont sans tentes, sans habits, sans souliers, presque sans pain ; la famine est à son comble ; aucun secours à attendre ni de France ni de l'alliance des Peaux-Rouges, maintenant hostiles pour la plupart. En face de nous, une armée de 40,000 soldats ou matelots anglais, soutenus par un nombre double de miliciens. Pourtant, une poignée de braves luttera un an encore et trouvera même la force de vaincre une dernière fois.

Avant tout, il s'agissait de reprendre la capitale ; se renfermer sous les murs de Montréal, sans fortifications sérieuses, incapable de soutenir un siège, eût été en effet déposer les armes. Lévis le savait ; après avoir réuni à Montréal les dernières troupes qui nous restaient, 5000 hommes environ, soldats, miliciens, sauvages en petit nombre restés fidèles, il prenait hardiment l'offensive et, appuyé par deux frégates et quelques bâtiments de transport, il se portait en avant dès la fin avril aussitôt après la débâcle des glaces. Le 24 avril, il débarquait ses troupes à la pointe aux Trembles, à une journée de marche environ de Québec. Il était impossible malheureusement de tenter d'enlever la place par surprise ; le général anglais Murray, s'était en effet solidement retranché derrière la rivière du Cap Rouge au sud de la ville et dans les villages voisins de Sainte-Foy et de Lorette. Il était difficile également d'enlever d'assaut une position aussi forte. Lévis conçut un plan qui, s'il n'eût

été finalement connu de Murray, lui eût livré peut-être l'armée

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anglaise. Dans la nuit du 26 au 27, les Français remontant vers le nord, passaient à gué la rivière du Cap Rouge, et, par une marche extrêmement pénible, au milieu de bois et de marais glacés, menaçaient de tourner les positions anglaises. Malheureusement, Murray fut averti par un prisonnier du danger qu'il courait. Dès lors, abandonnant à temps ses positions, il reculait rapidement sous les murs de Québec.

L'armée française le rejoignit le 28, débouchant en vue de la ville sur ce même plateau d'Abraham, témoin de notre défaite, l'année précédente. Après deux journées de combats indécis, deux attaques françaises de droite et de gauche à la baïonnette, entraînèrent la victoire. Les Anglais lâchèrent pied, perdant toute leur artillerie, vingt canons, deux obusiers, 800 hommes tués ou blessés. Murray s'enferma dans Québec, avec les débris de son armée. Ce fut notre dernier triomphe : il nous coûtait plus de 900 hommes, dont 97 officiers. Epuisés par deux jours de combats dans les marais, et par un temps affreux, les Français étaient dans l'impossibilité de poursuivre l'ennemi dans Québec. Il fallait donc se résoudre à un siège en règle pour lequel tout nous manquait, même la poudre ; nos canonniers avaient reçu l'ordre de ne tirer que vingt coups par pièce par 24 heures. Lévis n'avait d'autre espoir que dans un secours de France : or, le 15 mai, à 10 heures du soir, il apprenait que deux vaisseaux de guerre venaient de mouiller à la pointe Lévis, en face de la ville. Quelques instants plus tard, les hourras des troupes anglaises montées sur les remparts apprirent aux Français à quelle nationalité appartenaient ces bâtiments. Aussitôt Lévis leva le siège et, abandonnant la flotille française, se replia sur Montréal. Le dernier acte du drame allait se jouer.

H ne restait plus à Lévis que 3600 hommes, exténués, dépourvus de tout. " Nous n'avons même pas de poudre

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pour un combat," écrivait-il. Les miliciens ruinés, voyant leurs villages occupés par l'ennemi et saccagés, désireux avant tout d'assurer au moins la sécurité de leurs familles, désertaient. Le cercle de fer se resserrait autour de nous. En août, Bougainville, avec 500 hommes seulement, avait dû enfin, en face des 12,000 hommes du général Haviland, abandonner l'Ile-aux-Noix et se retirait sur Montréal. A l'ouest, le général Amherst, à la tête de 11,000 hommes, avait obligé le capitaine Pouchot et les 200 soldats qu'il commandait à se rendre, après une résistance héroïque de douze jours.

Le 7 septembre, les trois corps de Murray, d'Haviland et d'Amherst, forts d'environ 20,000 hommes, se réunissaient en vue de la place. Montréal, entouré seulement d'une palissade capable d'arrêter une incursion des Indiens, était hors d'état de tenir. Pourtant Lévis, Bourlamaque, Bougainville auraient voulu combattre encore. Vaudreuil ne put se résoudre à exposer la malheureuse ville à une prise d'assaut. La capitulation, conclue le 8 avec le général Amherst, accordait aux habitants, colons et miliciens, les mêmes garanties pour leurs biens et leur liberté qu'aux habitants de Québec ; mais la garnison française dût se rendre prisonnière de guerre, et l'on peut dire avec Lévis qu'elle méritait de la part du général Amherst, le vaincu de Closterseven, " plus d'attention et plus d'estime."

Ainsi se terminait cette lutte de plus d'un demi-siècle.

Un des articles de la capitulation de Montréal stipulait la

cession totale et définitive du Canada et de ses dépendances

à la Grande Bretagne ; les Canadiens devaient conserver le

libre exercice de leur religion, leurs propriétés et leurs lois.

L'article 2 du traité de Paris, du 10 février 1763, ne faisait

que le reproduire et le sanctionner : "Le roi de France

renonce à toutes les prétentions qu'il a formées ou pu former

sur la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, en toutes ses parties, et

Assaut de Québec.

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la garantit tout entière avec toutes ses dépendances au roi de la Grande Bretagne. De plus Sa Majesté Très-Chrétienne cède et garantit à Sa Majesté Britannique en toute propriété le Canada avec toutes ses dépendances, ainsi que l'île du Cap Breton et toutes les autres îles dans le golfe et dans le fleuve Saint -Laurent, sans restrictions et sans qu'il soit libre de revenir sous aucun prétexte contre cette cession et garantie, ni de troubler la Grande Bretagne dans les susdites possessions."

Par le même traité, le gouvernement de Louis XV abandonnait aussi la Louisiane, toute la vallée du Mississipi à son alliée l'Espagne, en dédommagement de la Floride cédée par elle à l'Angleterre. Saint-Pierre et Miquelon, 242 kilomètres carrés d'une terre montueuse et froide, tel était le seul débris qui devait rester à la France de l'immense empire fondé par elle et qui un instant semblait devoir comprendre les deux tiers de l'Amérique septentrionale.

L'héroïsme de Montcalm a-t-il donc été inutile ? Non, l'honneur du moins était sauf ; en unissant dans le même souvenir les noms de Wolf et de Montcalm, en élevant à la mémoire des deux héros un monument commun, nos adversaires eux-mêmes devaient dans la suite nous rendre hommage. Surtout, le culte de la France ne devait plus disparaître sur les bords du Saint-Laurent. Si, depuis 1760, les Canadiens sont restés les sujets loyaux de la Grande Bretagne, il n'y a cependant pas un événement de notre histoire nationale qui n'ait eu dès lors parmi eux un retentissement heureux ou douloureux. N'est-il pas permis de penser que cet amour de la mère-patrie est fait avant tout du souvenir des gloires passées et des souffrances communes ?

N'est-ce pas sur le plateau d'Abraham et sous les murs de Montréal que s'est scellée cette alliance entre l'ancienne et la nouvelle France.

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