CHAPITRE IX
Guerre de 1744. — Prise de Louisboitrg. — Le Saint-Laurent relié au Mississipi par une ligne de forts. — L'Oliio. — Jumonville et Washington. — Franklin et le Canada. — Braddock est battu sur l'Ohio.
Ce traité d'Utrecht, tout défavorable qu'il était à la France, aurait dû au moins avoir pour conséquences, dans l'Amérique du Nord, la paix entre les deux nations rivales. Il n'en fut rien, et son application même fut une nouvelle cause d'hostilité. Trop d'intérêts étaient engagés pour que la délimitation des frontières pût se faire sans qu'il y eût du sang de répandu.
Comme les frontières n'étaient indiquées que d'une façon très sommaire, les Anglais, très envahissants, cherchaient à pousser, de-ci de-là, des pointes en territoire français. Mais ils furent fermement repoussés : il ne leur resta aucun établissement dans le bassin du Saint-Laurent, et la France maintenait, avec une égale fermeté, ses droits sur la Louisiane.
Nous n'avons pas à relater ici les luttes dont fut témoin la vallée du Mississipi. Au Canada, les hostilités traînèrent jusqu'en 1744, époque à laquelle Louis XV déclara la guerre à l'Angleterre.
Pour la troisième fois, les colonies anglaises organisé-
rent une expédition maritime contre la Nouvelle-France.
Cette fois, Tobjectif était Louisbourg, dans Tile [Royale ou du Cap-Breton. Un historien du Canada a fait, d'après Bancroft, un pittoresque récit de cette nouvelle campagne : « New-York envoya de Fartillerie; la Pensylvanie, des provisions. Le Massachusetts, le Connecticut et le New-Hampshire fournirent les hommes. Toutes ces forces réunies s'élevaient à 4,000 hommes. On avait demandé au Commodore Warren, qui stationnait aux îles Sous-le- Vent , le concours du plus grand nombre possible de ses vaisseaux. Mais, en l'absence d'ordres venus d'Angleterre, il crut devoir s'abstenir, et la petite armée, abandonnée à elle-même , se réunit à Canseau , petite île au nord-est de l'Acadie, sous le commandement suprême de Guillaume Pepperel , marchand du Maine.
« Bancroft a tracé une peinture piquante de cette armée improvisée. L'un proposait un équipage de ponts volants à l'aide desquels on escaladerait les murailles même avant l'ouverture de toute brèche; un autre avait trouvé un préservatif contre les mines; un troisième offrait à son général , aussi peu familier que lui avec la guerre , un projet de campement, d'ouverture des tranchées , de placement des batteries. Le gros du corps expéditionnaire était composé de pêcheurs , qui avaient emporté avec eux leurs instruments de pêche dans le but d'utiliser les loisirs du siège; d'ouvriers, de bûcherons, de laboureurs, familiers d'ailleurs avec les armes à feu et les surprises nocturnes des Indiens ; de gens d'église qu'accompagnaient généralement leurs femmes et leurs enfants. Les glaces du cap Breton chassaient en telles masses qu'elles rendaient les côtes inaccessibles, et retinrent plusieurs jours la flottille de la Nouvelle-Angleterre à Canseau. Tout à
LES l'KANÇAIS AU CANADA. 117
coup, par un ciel clair et un soleil brillant, l'escadre du Commodore Warren apparut. Le lendemain, neuf vaisseaux amenaient les forces du Connecticut.
« Le 30 avril, l'expédition arrivait en face de Louisbourg. C'était une place ceinte de hautes murailles , de fossés profonds, bastionnée et pourvue d'une nombreuse artillerie. Deux batteries défendaient le port : l'une, placée sur une île et forte de 30 obusiers ; l'autre, sur le rivage, dite la batterie Royale, et armée de 30 canons de gros calibre. Les assiégeants n'avaient que 18 canons et 3 mortiers. Ils opérèrent avec succès leur débarquement, et poussant vivement les Français, ne s'arrêtèrent que devant la ville. Un de leurs détachements prenait position le lendemain au nord-ouest du port. Pris de panique, les défenseurs de la batterie Royale l'abandonnèrent, enclouant leurs canons. Le lendemain, les Français essayaient vainement de la reprendre. Ignorants de toute règle de l'art militaire, les assiégeants n'avaient ni tracé de zig-zags, ni élevé d'épaulements. Instinctivement, cependant, ils dressèrent des batteries revêtues de fascines. Pour les armes, il fallut, à raison du terrain impraticable aux voitures, mettre les pièces sur des traîneaux que les soldats, enfonçant dans la boue jusqu'aux genoux, traînaient à l'aide de bricoles. Le siège marchait ainsi à l'aventure. Les hommes connaissaient mal la stricte discipline; ils n'avaient pas de campement régulier; dépourvus de tentes pour s'abriter des brouillards et des rosées , ils logeaient dans des cabanes faites de gazon et de branchages, couchaient sur la terre. Le temps, cependant, était beau, et l'atmosphère, ordinairement chargée de brumes épaisses, demeura tout le temps du siège singulièrement sèche. Quand ils n'étaient pas de service, les
hommes passaient tout le jour en amusement, tirant à la cible, péchant, chassant, et ramassant les projectiles ennemis. »
Le siège, comme on le pense bien, traîna fort en longueur. Malheureusement les Français n'étaient pas en nombre pour faire une sortie, qui eût facilement déblayé la place; la garnison ne comptait que 600 soldats réguliers et un millier environ de miliciens. Il faut ajouter que le commandant, du Chambon, fit mal son devoir. Lorsqu'il capitula, le 17 juin 1745, la situation était loin d'être désespérée : huit jours de plus, et les secours envoyés de France arrivaient à temps pour ravitailler la place et chasser les miliciens anglais. Ceux-ci n'eurent guère à se louer de leur victoire de hasard. Les pertes qu'ils subirent furent très cruelles, grâce à leur inexpérience, et deux ans plus tard le traité d'Aix-la-Chapelle nous rendait Louisbourg.
La paix, observée en Europe, ne le fut guère dans l'Amérique du Nord. C'étaient toujours des contestations de frontières. Il avait été stipulé que les deux pays reprendraient le statu quo, et les Anglais, profitant du vague d'un tel article, élevaient les plus étonnantes prétentions. Le gouverneur, M. delà Galissonnière, pendant que la commission des frontières se perdait en discussions rendues vaines par la mauvaise foi des Anglais, prit les précautions nécessaires pour enfermer le Canada dans une vraie ceinture de défense et le relier solidement à la Louisiane. Il fit construire deux forts sur l'isthme d'Acadie, le fort des Gaspareaux et le fort Beauséjour; sur le Saint-Laurent, entre Montréal et le fort Frontenac, s'éleva le fort de la Présentation, qui devait maintenir les Iroquois ; enfin , le fort Frontenac fut relié à Détroit par le
fort de Toronto. Il y eut dès lors, entre le Saint-Laurent et le Mississipi, une grande ligne de postes militaires qui assuraient la communication entre les deux parties de
nos possessions : Québec, Mont- ' ' ' réal, la Présentation, Frontenac,
Toronto, Détroit, les Miamis, Saint-Joseph, Chicago, Crèvecœur, Chartres. En même temps, la ligne de l'Ohio était fortifiée de façon à empêcher les Anglais ■ de franchir les Alleghanys.
La Galissonnière, après la défense, réorganisa la milice, qu'il
?ig. 32. — Les liommes se liviaienl au plaisir de la pêche.
porta à 12,000 hommes. Ce fut sa dernière œuvre. Son successeur, à un an d'intervalle, le marquis du Quesne, trouva donc une milice plus nombreuse et des forts moins espacés; mais l'armée régulière était dans le plus triste état. D'après sa correspondance avec le ministre de la
marine, on voit que les officiers font les mutins, que les soldats sont indisciplinés, que l'impunité règne même pour des fautes graves, que le service est négligé. Ce ne fut pas sans peine qu'il fit de l'armée ce qu'elle devait être, du moins en apparence, car il y avait bien du rebut dans les bataillons qu'on envoyait aux colonies.
Pour compléter la ligne de l'Ohio, du Quesne ordonna la construction d'un nouveau fort, auquel son nom fut donné , et dans le même temps qu'il chargeait de cette expédition M. de Contrecœur, le gouverneur de la Virginie, Dinwiddie, envoyait au même point, avec le même ordre, un jeune homme dont on ne soupçonnait guère alors les étonnantes destinées , Georges Washington , major dans les milices de la Virginie.
Les Français bâtirent leur fort, qui est aujourd'hui la ville de Pittsbourg, sans être autrement inquiétés par les Anglais , qui s'étaient contentés d'observer les lieux et noter l'endroit où un fort pouvait être élevé pour battre en brèche le fort français.
Dinwiddie renvoya Washington l'année suivante, et l'avant-garde du détachement construisit sur l'Ohio un petit fort, qui fut aussitôt enlevé par les Français. M. de Contrecœur chargea ensuite un de ses officiers, M. de Jumonville , de porter aux Anglais une sommation de se retirer, attendu qu'ils étaient sur le territoire français. Venu en parlementaire, Jumonville fut traité en ennemi, son escouade cernée traîtreusement, et lui-même tué au commandement de Washington, qui fit feu le premier.
Washington chercha plus tard à expliquer un acte qui pesait sur sa renommée, et il dit dans ses lettres qu'il regardait les frontières de la Nouvelle-Angleterre comme envahies par les Français, et que la guerre lui semblait
déclarée, ajoutant quelques autres raisons insuffisantes pour justifier une telle agression. M. Dussieux, dans son Histoire du Canada sous la domination française.
Fig. 38. — Ancienne forlificalion de TOhio.
prononce même le mot d'assassinat et appuie cette assertion d'une quantité de documents que nous lui empruntons. D'abord, la lettre de M. de Contrecœur au gouverneur du Canada :
« A sept heures du matin , ils furent entourés. Deux décharges de mousqueterie furent tirées sur eux par les Anglais. M. de Jumonville les invita par un interprète à s'arrêter, ayant quelque chose à leur dire. Le feu cessa. M. de Jumonville fit lire la sommation que j'avais envoyée pour les prévenir de se retirer. Les sauvages qui étaient présents dirent que M. de Jumonville fut tué par une balle qu'il reçut à la tête, tandis qu'il écoutait la lecture de la sommation, et que les Anglais auraient sur-lechamp taillé en pièces toute la troupe, si les sauvages ne les en avaient pas empêchés en s'élançant devant eux. »
Du Quesne écrit au ministre : « J'ai infiniment pris sur moi de ne pas mettre tout à feu et à sang après l'acte d'hostilité indigne commis sur le détachement du sieur de Jumonville. » Dans une autre pièce, on trouve que les nommés J.-B. Berger et Joachim Parent, Canadiens, faits prisonniers par les Anglais et renvoyés en France en 1755, « confirment toutes les circonstances de Fassassinat du sieur de Jumonville par les Anglais ». Dans le rapport au ministre de M. de Vaudreuil, successeur du marquis du Quesne , on retrouve ce même mot d'assassinat; il semble que l'opinion fût unanime. « Cette déplorable affaire, continue M. Dussieux, eut un grand et long retentissement. En 1759, Thomas publiait un poème en quatre chants, sous le titre de Jumonville, dans lequel il racontait l'événement selon les traditions que nous venons de faire connaître. »
Enfin, le 28 juin, M. de Contrecœur envoya M. de 'V^illiers, frère de Jumonville, avec 600 Canadiens et 100 sauvages , venger la mort de son frère et repousser l'ennemi; sa commission était ainsi conçue :
« Il est ordonné au sieur de Villiers, capitaine d'infanterie, de partir incessamment avec le détachement français et sauvage que nous lui confions, pour aller à la rencontre de l'armée anglaise. Lui ordonnons de les attaquer s'il voit jour à le faire, et de les détruire même en entier, s'il le peut, pour les châtier de l'assassinat qu'ils nous ont fait en violant les lois les plus sacrées des nations policées.
« Malgré leur action inouïe, recommandons au sieur de Villiers d'éviter toute cruauté, autant qu'il sera en son pouvoir, » etc.
Villiers, qui avait à cœur de venger son frère, conduisit l'affaire avec énergie. Il s'agissait de s'emparer du fort de la Nécessité, défendu par 500 Anglais et 9 pièces de canon. « Au bout de dix heures de combat et malgré une pluie torrentielle, notre mousqueterie força l'artillerie anglaise à cesser son feu. Les Anglais, qui avaient eu 90 hommes tués ou blessés à mort et beaucoup de blessés, se décidèrent à capituler. L'article VII de la capitulation accordée au major Washington, et signée de son nom, débute ainsi : « Que comme les Anglais ont en leur pouvoir un officier, deux cadets et généralement les prisonniers qu'ils ont faits dans Yassassinat du sieur de Juraonville, etc. »
Il faut remarquer, à la décharge de Washington, que, dans cette triste affaire, il remplissait un service commandé et que la plus grande part de responsabilité revient au gouverneur de la Virginie, Dinwiddie.
Pendant ces événements, les belligérants faisaient de grands préparatifs, demandaient et recevaient des renforts de leurs métropoles. Franklin, consulté en Angleterre, s'était prononcé avec violence contre toute tempo-
risation, dit Sainte-Beuve en analysant ses mémoires : « Il ne vit point M. Pitt , ministfo, qui était alors un personnage considérable et peu accessible; mais il communiqua avec ses secrétaires et ne cessa d'insister auprès d'eux sur la nécessité et l'urgence d'enlever à la France le Canada, indiquant en même temps les voies et moyens pour y réussir. Il écrivit même une brochure à ce sujet. Prendre et garder le Canada, c'était pour lui la conclusion favorite, comme de détruire Carthage pour Caton... Il avait le sentiment des destinées croissantes et illimitées de la jeune Amérique; il la voyait du Saint-Laurent au Mississipi , peuplée d'Anglais en moins d'un siècle. Mais si le Canada restait à la France, ce développement de l'empire anglais en Amérique serait constamment tenu en échec, et les races indiennes trouveraient un puissant auxiliaire toujours prêt à les rallier en confédération et à les lancer sur les colonies. »
Le résultat de la bataille définitive devait être bien différent de celui que prévoyait Franklin : ce ne sont pas les Français, mais les Anglais qui devaient demeurer en Amérique les ennemis de la colonie émancipée.
A la fin de 1755, nous avions au Canada 7,000 hommes de troupe, dont 2,800 soldats, le reste composé de miliciens et sauvages, sous le commandement du baron Dieskau. Les Anglais étaient forts de plus de 15,000 hommes. Leur première attaque fut contre la partie de l'Acadie demeurée française, en deçà de l'isthme; nous racontons cet épisode dans les deux chapitres qui sont spécialement consacrés à l'Acadie.
Dans la vallée de l'Ohio, le sort nous favorisa d'abord : « Nous avons été battus, battus honteusement, par une poignée de Français, » écrivait Washington, dont le cou-
rage assura la retraite des débris de Tarmée anglaise. Sur 2,000 hommes, Braddock, qui commandait l'ennemi, en perdit 1,300 et 13 officiers sur 80. Notre victoire fut suivie d'une incursion de sauvages qui coururent les colonies anglaises « en levant des chevelures sur l'Anglais ». On estimé qu'ils massacrèrent plus de mille colons, et leur présence, qui jetait dans le pays une incroyable terreur, paralysait complètement les relations et le commerce intérieur. Il y eut dans le même temps une autre rencontre auprès du lac Champlain, où nous fûmes moins heureux, mais les Anglais ne surent pas profiter de leur victoire, et fhiver suspendit pour quelques mois les hostilités.