‹ Les Francais au Canada et en AcadieChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Arrivée de Montcalm. — État respectif des troupes anglaises et françaises

Victoire de Chouegen. — Montcalm et les Indiens. — L'hiver à Québec. — Prise de William-Henry. — Dilapidations de l'intendant Bigot. — La famine.

Les renforts qui arrivèrent à Québec le 13 mai 1757 étaient sous les ordres du marquis de Montcalm. M. d'Argenson l'avait spécialement recommandé au roi, et il devait diriger les opérations dans l'Amérique du Nord et prendre le commandement général avec le titre de maréchal de camp.

Montcalm , qui avait alors quarante-cinq ans , était né au château de Candiac, près de Nîmes , d'une ancienne famille dont on disait dans le pays : « La guerre est le tombeau des Montcalm. » Élevé par un maître qui possédait les langues classiques et savait les enseigner, il avait conservé le goût des lettres et, tout en faisant campagne, il apprenait l'allemand et lisait, dans le texte, les historiens grecs. 11 avait pris part aux guerres de son temps, et comptait déjà quatre campagnes lorsqu'il fut appelé à commander au Canada. C'était encore un inconnu, et il ne devait rencontrer là gloire que sur le chemin de la mort.

Son aide de camp et son lieutenant devaient comme lui rendre leurs noms illustres : Bougainville, alors capitaine de dragons, par ses voyages, et le chevalier de Lévis, plus tard maréchal de France, par l'héroïsme de sa conduite après la mort de son chef.

Avec les troupes qui arrivèrent quelques mois plus tard, en comptant les marins, les milices et les Indiens, Montcalm réunit sous ses ordres environ 7,000 hommes, dont les trois quarts devaient rester couchés sur ce sol qu'ils défendraient en vain. Les forces de l'ennemi finirent par s'élever, à la suite de renforts successifs, au chiffre officiel de 60,000 hommes, auxquels il fallait tenir tête sur une frontière de plusieurs centaines de lieues. « Étonnantes campagnes, » dit M. de Bonnechose dans son excellente étude sur ^lontcalm, « dont aucune guerre d'Europe ne donne l'idée! Pour théâtre, des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d'autres forêts, à d'autres fleuves. Pour adversaires, des troupes étranges, où le highla7ider écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l'habit blanc combattent près de l'Iroquois et du Huron à la plume d'aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils se rembarquent, et l'hiver, des raquettes aux pieds, la peau d'ours au dos, ils suivent sur la neige des traîneaux de campagne attelés de grands chiens. Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et au grondement des cataractes. La guerre du Canada a deux phases : la première, presque

offensive, de 175G à 1758; la seconde, toute défensive et

Fig. 34. — Le marquis do Monlcalm

de désespoir, de 1758 à 1760. Le tliéàtre des opérations se déplaça avec la fortune : la frontière fut le premier champ de bataille; puis, quand cette ligne fut forcée par

rinvasion, le Saint-Laurent, dans toute sa longueur, devint le témoin de la lutte. »

Les Anglais avaient bâti presque en face du fortFrontenac un fort nommé Chouegen, qui les mettait, dit un mémoire du temps, « à même d'entraver le commerce des lacs, que les Français n'avaient partagé jusque-là avec aucune nation européenne, et qui formait leur principale richesse. De là, il était focile de couper la colonie par le centre et d'arrêter immédiatement toutes ses communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d'en haut et la Louisiane entière se trouvaient ainsi complètement isolés. Les tribus sauvages de ces contrées, parmi lesquelles les Français comptaient des amis nombreux et fidèles, ne pouvaient plus se concerter avec elle, et le Canada devenait une conquête facile. »

Il s'agissait de s'emparer de cette place ; ce fut la première opération de Montcalm. Il avait affaire à plus de 12,000 hommes de troupes ennemies ;, que le général anglais, comte de Loudon, avait rassemblées à Albany. Ne pouvant songer à les affronter, il trompe par une manœuvre habile son adversaire, qui le croit à Carillon, sur le lac Champlain, pendant qu'il se porte rapidement à Frontenac.

Le siège fut mené d'un train rapide, et, son commandant tué, la place capitula : « Ils se sont rendus prisonniers de guerre au nombre de 1,700, dont 80 officiers, deux régiments de la vieille Angleterre, » écrit Montcalm à sa mère. « Je leur ai pris 5 drapeaux, 3 caisses militaires d'argent, 121 bouches à feu, y compris 45 pierriers, un amas de provisions pour 3,000 hommes pendant un an, 6 barques armées et pontées depuis 4 jusqu'à 20 canons. Et comme il fallait, dans cette expédition,

user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21, j'ai démoli ou brûlé leurs

Kig. 33. — Canot porté à bras.

trois forts et emmené artillerie, barques, vivres et prisonniers. »

Dans cette expédition, les Indiens avaient été d'un grand secours àMontcalm, qui, du premier coup, avait réussi à gagner leur confiance. D'ailleurs, il suffisait d'être Français et loyal pour être ami des sauvages. Cette sympathie était si profonde, qu'elle survécut à la domination

de la France, selon la remarque qu'en fit le voyageur anglais Isaac Weeds en 1797 : « La nature, dit-il, semble avoir implanté dans le cœur des Français et des Indiens une affection réciproque : ils s'associent dans leurs travaux, et vivent sur le pied le plus amical. C'est à cette circonstance plus qu'à toute autre cause que l'on doit attribuer le prodigieux ascendant que les Français ont eu sur les Indiens, tant qu'ils ont été maîtres du Canada.

« C'est une chose étonnante et bien digne de remarque que, malgré les présents considérables distribués chaque année aux Indiens du haut Canada par les Anglais, malgré le respect religieux que ceux-ci ne cessent d'avoir pour leurs usages et leurs droits naturels, un Indien qui cherche l'hospitalité préfère, même aujourd'hui, la chaumière d'un pauvre fermier français à la maison d'un riche propriétaire anglais. »

Plus que nul autre général français, Montcalm sut utiliser ces alliés, que les Anglais appelaient, avec un mépris où il y avait de la terreur, « les chiens de guerre des Français ».

Et ce mot était assez juste : « Jamais, en effet, » remarque M. de Bonnechose, « service d'éclaireurs ne lut exécuté comme celui des Peaux-Rouges aux sens subtils et aux ruses inouïes. Guides incomparables à travers les forêts, aussi bons rameurs que pilotes, excellents tireurs, et terribles le casse-tête ou la hache en main , ils marchaient en campagne sous les ordres d'officiers français, et, dans l'intervalle des opérations militaires, ils poussaient sur le territoire ennemi des pointes hardies. Mais Montcalm n'ignorait pas davantage combien de si braves soldats étaient parfois indisciplinés; enfants indociles

d'Onnonthio (1), n'obéissant qu'à leur heure et toujours tentés de faire dans les bois l'école buissonnière. Les plans de campagne en étaient souvent entravés, « car, écrit Bougainville, ces peuples indépendants et dont le secours est purement volontaire exigent qu'on les consulte, qu'on leur fasse part de tout, et souvent leurs opinions et leurs caprices sont une loi pour nous. »

l-"ii,'. 30. — Iiuliens alta(|uaiit des postes anglais.

Durant toute la campagne, Montcalm tira de leur alliance le plus grand secours, et lui seul avait assez d'autoiité sur eux pour vaincre jusqu'à leurs superstitieuses habitudes de guerre.

Cependant l'iiiver était venu, rendant impossible toute opération militaire, et, en dépit de la situation critique,

(1) On avait dit aux sauvages que le nom de M. de Montmagny, successeur de Champlain, signifiait Grande Montafiae; ils traduisirent ces mots en leur langue et n'appelèrent jamais le gouverneur ou le généralissime, quel qu'il fût, qu'Onnonthio.

on s'amusait à Québec, à Montréal, partout où il y avait quelques officiers. « Pour ma part, » écrit Montcalm à sa femme, « trois grands beaux bals jusqu'au carême. Outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. » Puis ce sont des concerts, des soirées improvisées. On soupe à deux heures après minuit, et après on danse encore. A Montréal, où la société féminine était peu nombreuse, on jouait, et les jours monotones de l'hiver passaient ainsi.

Les Indiens, pourtant, ne se reposaient pas, « levant des chevelures, » poussant des pointes aux alentours des postes anglais. Les Iroquois eux-mêmes furent gagnés à la France, et envoyèrent à Montréal une grande ambassade, à l'occasion de laquelle on tint un grand conseil de toutes les nations alliées. « Cette assemblée, » écrit Montcalm, « est la plus mémorable qu'il y ait jamais eue au Canada , tant par le nombre de ses membres et la nature des objets qui se sont agités, que pour les bonnes dispositions dans lesquelles les Cinq Nations iroquoises ont paru être. Non seulement leurs ambassadeurs s'engagèrent à garder la neutralité, mais encore ils foulèrent aux pieds les médailles des Anglais. »

Au printemps de 1757, les flottilles reprirent le cours des fleuves, sillonnèrent les lacs, et les troupes furent concentrées sous les remparts du fort Carillon. Jamais on n'avait réuni autant de sauvages : il y en eut plus de 2,000, qui rallièrent le drapeau français. Afin de les retenir près de lui au milieu de ces déserts, Montcalm les convoqua en assemblée générale.

La scène fut des plus pittoresques, et le récit, emprunté aux lettres privées du général, n'en sera point déplacé

Montcalm se leva, et à la fin de son discours, s'inspirant des usages des Indiens, il montra à l'assemblée un collier symbolique formé d'innombrables grains de coquilles. « Pars, m'a dit notre roi, va au delà de la grande eau salée défendre mes enfants et les rendre heureux et invincibles. » "Ce collier, que je vous offre de sa part, est le gage sacré de ma parole, et la cohésion de ses grains est rimage de notre union et de notre force. » L'orateur lança aux pieds des chefs le collier de ivampum. Un guerrier ottawais, appelé Pennahoël, porteur d'une médaille avec le portrait de Louis XV sur une face et les groupes de Mars et Bellone sur l'autre, releva le collier et le présentant aux assistants : « Voilà maintenant, » dit-il; « un cercle est tracé autour de nous par notre grand-père (le roi). Malheur à qui en sortira! Le maître de la vie le châtiera. Que cette malédiction ne retombe jamais sur toutes ces nations sœurs qui veulent former ici une union que rien ne puisse rompre! » Un murmure approbateur couvrit ces dernières paroles. Puis, du sein de la foule frémissante, une voix, sur un rythme lent et d'un accent guttural, entonna cette invocation aux esprits tutélaires : « Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et ornez nos cabanes de leurs chevelures ! »

L'objectif de l'expédition était le fort William-Henry, qui commandait la vallée de l'Hudson et le lac Champlain.

Après une première escarmouche où la flottille des Indiens avait attaqué et dispersé les embarcations anglaises, le siège commença le 3 août. « Malgré sa garnison de 2,500 hommes , ses 40 canons et son camp retranché, »

dit l'historien de Montcalm, qui ne fait qu'analyser le journal de Bougainville, « la place ne pouvait résister. Mais au fort Edouard, à quelques heures de marche vers Albany, le général Webb commandait 6,000 hommes : d'heure en heure, le vieux Munro, le défenseur de William-Henry, écoutait si le canon ne grondait pas sur la route d'Hudson : de ce côté, les bois restaient silencieux. Une lettre cachée dans une balle creuse fut découverte sur un courrier tué par les Peaux-Rouges : elle était écrite par Webb pour informer son frère d'armes de ne pas attendre son secours, et pour l'engager à capituler sans scrupule. Munro était perdu. Montcalm lui écrivit aussitôt : « Monsieur, un de mes partis, rentré hier au soir avec des prisonniers, m'a procuré la lettre que je vous envoie, par une suite de la générosité dont je fais profession visà-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guerre. »

Munro capitula le 9. Près de 3,000 prisonniers tombèrent aux mains de Montcalm qui, ne sachant comment les nourrir, prit le parti de les renvoyer chez eux, sous serment de ne pas servir contre la France pendant dixliuit mois. Les Anglais, qui avaient des Indiens la plus profonde terreur, crurent se les concilier en leur versant force rasades de rhum. Mal leur en prit. La férocité des sauvages s'éveilla dans l'ivresse ; comme les prisonniers quittaient le fort, 2,000 indigènes se jetèrent sur eux en vociférant, et en massacrèrent quelques-uns, car presque tous purent trouver à temps un refuge dans les remparts.

Quelques écrivains anglais, voulant sans doute trouver à toute force une contre-partie au meurtre de Jumonville, accusèrent Montcalm d'avoir fait froidement assassiner ses prisonniers. Mais Dussieux, Bonnechose, Bancroft luimême, peu favorable aux Français, ont fait bonne justice

de cette calomnie. Voici, d'après un témoin oculaire, M. de Malartic, un des officiers de Fétat-major, ce qui se passa exactement :

« Le 10 août, M. le chevalier de Lévis a fait partir les Anglais à six heures du matin, escortés par un détache-

Fig. 37. — Entrevue de Muiiro et de Monlcalm.

ment des troupes régulières, les officiers attachés aux sauvages et tous les interprètes : ils n'ont pas fait une demilieue que les sauvages ont couru après eux, en ont tué quelques-uns, pris beaucoup, presque tous dépouillés, ont tué un soldat et blessé trois qui voulaient s'opposer à leur cruauté. M. de Montcalm y a accouru avec presque tous les officiers, leur a arraché tous les Anglais qu'il

leur a vus, a fait rentrer dans le fort tous ceux qui avaient écliappé à leur fureur et revenir tous ceux qui ne pouvaient gagner le fort Edouard sans danger. »

D'ailleurs, les prisonniers avaient gardé leurs armes, et ils auraient pu se défendre, mais la peur qu'ils avaient des Indiens paralysait leurs mouvements : ce fut un véritable cas de fascination par la crainte. Les Indiens firent plus de 600 prisonniers : Wontcalm en racheta 400 et le reste, conduit à Montréal, fut mis en liberté par le gouverneur, M. de Vaudreuil.

La prise du fort William-Henry ouvrait la route de l'Hudson. Si IMontcalm eût eu des vivres en suffisance , qui sait le parti qu'il aurait tiré de sa victoire? Le Canada, en réalité, fut perdu par la mauvaise administration civile, surtout par les concussions de l'intendant Bigot : la famine devint l'alliée des Anglais. M. Dussieux a fait sur ce côté de l'histoire de la Nouvelle-France de patientes recherches qu'on nous saura gré de mettre à profit. C'est lui qui le premier a mis en lumière des faits sans lesquels il y aurait, dans les hésitations d'un homme aussi résolu que Montcalm, quelque chose d'impossible à comprendre.

Le Canada coûtait au trésor environ un million par an; mais depuis la guerre, les dépenses, qui dépassèrent 6 millions en 1755, 11 millions en 1756, allaient s'élever en 1757 à la somme de 19 millions. Cette augmentation était, en grande partie, le résultat des malversations de l'intendant Bigot. « Pour lui, la guerre, la famine, la désolation de la colonie ne furent que des circonstances heureuses, qui lui permettaient de spéculer, de gagner de l'argent et de voler impunément l'État. » 11 avait pour complice principal un munitionnaire ou fournisseur général des vivres, nommé Cadet, et son crédit s'appuyait

M-. 38. - Miiiiro à la tùle de ses troupes quitte le fort ^Yilliau>■.leury.

sur le trop faible M. de Vaudreuil qui, d'ailleurs, jalousait Montcalm et ne tenait aucun compte des réclamations (lu général en chef. Les protestations des officiers supérieurs sont unanimes. Doreil, commissaire ordonnateur des guerres, signale un protégé de Bigot, qui en huit ans

Fig. 39. — Anglais massacrés par les liulicns.

fit une fortune de 3 à 4 millions. Cet officier d'intendance s'appelait Péan. Vaudreuil, abusé, disait de lui : « C'est l'officier qui connaît le mieux cette colonie, et c'est en lui que j"ai le plus de confiance. »

C'est dans le procès fait en 1763 à Bigot et à ses complices qu'il faut chercher toute la vérité. Il fut démontré que Bigot faisait partie de plusieurs sociétés organisées

pour voler TÉtat. En général, il gagnait 200 à 250 pour 100 sur les fournitures faites à la colonie; en 1757, il revendait23 millions des vivres qu'il avait payés 11 millions; la même année, il tira encore 12 millions d'une fourniture particulière. Ce qui était pis encore, cette bande de coquins simulait des approvisionnements, de sorte qu'un général partait pour un pays désert, avec un état qui lui mentionnait des vivres existant seulement sur le papier. Pour ces approvisionnements fictifs des forts éloignés de Québec, Bigot se faisait payer des sommes considérables pour frais de transport, ajoutant ainsi au vol l'ironie la plus effrontée.

Avec ce système, les soldats manquaient de tout, lion seulement d'équipement et de vivres, mais d'armes, de plomb, de poudre. « Seulement delà poudre! » crie Montcalm. Et le général qui devait mourir pour la Nouvelle-France a un mot bien amer : « Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. »

Une autre cause d'affaiblissement pour la colonie fut la mauvaise entente qui ne cessa de régner entre Montcalm et Vaudreuil. Celui-ci, excité par Bigot et sa coterie, ne cessa de desservir le général près du ministre de la guerre, et peu à peu il se forma deux partis au Canada, celui des honnêtes gens, Montcalm, Lévis, Bougainville, Doreil, et celui des prévaricateurs que Vaudreuil couvrait innocemment de sa protection.

Le 2 août 1758, Montcalm écrivit à M. de Vaudreuil pour lui reprocher sa conduite à son égard, et lui montrer les inconvénients graves qui résultaient de l'hostilité existant entre eux et entre les gens de la colonie et les officiers des troupes de terre. Bougainville, envoyé avec ce message

auprès du gouverneur, obtint de bonnes paroles et la promesse d'un changement de conduite envers le général. Mais ces dispositions ne durèrent pas, et M. de Vaudreuil retomba sous le joug de la coterie qui l'exploitait avec tant de profit.

Les prévarications de Bigot avaient amené la disette; la mauvaise récolte de 1758 changea la disette en famine. « Le peuple périt de misère, » écrit Doreil le 26 février. « Les Acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval ou de la merluche, sans pain ; il en est déjà mort plus de 300. Le peuple canadien a un quart de livre de paîn par jour. La livre de cheval vaut 6 sols; on oblige ceux qui sont en état d'en manger de prendre de cette viande par moitié. Le soldat a une demi-livre de pain par jour. « Au mois d'avril, la famine augmentant, on ne donna plus au peuple que 2 onces de pain par jour. Tout était d'une horrible cherté. Au mois de mai, il n'y avait presque plus de pain ni de viande; la livre de bœuf valut alors 25 sols et autant la livre de farine.

Enfin, quelques bâtiments arrivèrent, chargés de vivres, et on put envisager sans terreur le temps qui devait encore s'écouler jusqu'aux prochaines récoltes. Le peuple ne murmurait pas. Il fallait du courage, non pas seulement pour le présent, mais pour l'avenir, qui s'annonçait menaçant. Fatiguées d'être sans cesse repoussées par une véritable poignée d'ennemis, les colonies de la Nouvelle- Angleterre allaient se résoudre à un prodigieux effort. Elles mirent sur pied 60,000 miliciens, dont 30,000 de réserve , et l'Angleterre , à la voix de Pitt , envoya Abercromby avec 22,000 soldats de troupes régulières. C'était presque ridicule. Et pourtant les Anglais devaient encore subir plus d'un échec avant d'entrer en maîtres

dans ce pays qu'ils convoitaient depuis si longtemps. Le Canada, malgré l'énorme disproportion des forces qui allaient être opposées les unes aux autres , ne désespéra pas un instant. Montcalm, qui n'avait pas alors sous la main plus de 5,781 soldats, écrivait : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie. »

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