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CHAPITRE VIII

Histoire politique du Canada. — La Nouvelle-France possession de la couronne. — Prétentions des Anglais. — Premières hostilités. — Prise de Montréal par les Iroquois. — La flotte anglaise à Québec. — La paix de Ryswick. — Fondation de Détroit. — Reprise de la guerre. — Les Français à Deerfield. — Naufrage de la flotte anglaise en route pour Québec. — La paix d'Utrecht.

Il n'entre pas dans le plan de ce travail de suivre en détail l'histoire politique du Canada. On la résumera donc en quelques pages pour arriver à cette période, navrante et glorieuse à la fois, qui se résume en un nom : Montcalm.

Depuis la mort de Champlain jusqu'en 1663, cinq gouverneurs s'étaient succédé, sans qu'aucun d'eux, au cours d'une période très agitée, ait pu rien faire pour le progrès matériel de la colonie. La Compagnie des Cent Associés, réduits par le fait à quarante-cinq, n'avait, d'ailleurs, tenu aucun de ses engagements ; hors d'état de les mieux remplir à l'avenir, elle fut réduite à remettre ses pouvoirs aux mains du roi.

Le Canada devint une possession de la couronne, et c'est au nom du roi de France, que M. de Mes}^ nommé gouverneur, entra en fonctions le 24 février 1663, installé par le commissaire royal Gandais, qui reçut le ser-

ment de fidélité des anciens agents de la Compagnie. Depuis cette époque jusqu'aux première hostilités avec FAngleterre, ce fut pour le Canada une période d'accroissement, en dépit des inquiétudes que donnait toujours à la colonie l'inimitié des Cinq Nations.

En 1689, au moment où Guillaume d'Orange a réussi à coaliser presque toute l'Europe contre nous, « notre situation », dit un historien de la Nouvelle-France, « ne laissait pas d'être satisfaisante. Nous occupions solidement le Canada, l'Acadie, la baie d'Hudson; nous avions des droits sur une partie du Maine, du Vermont, du New- York, sur toute la vallée du Mississipi et sur le Texas jusqu'au rio Bravo del Norte. Nous avions vécu jusqu'alors en paix avec l'Espagne, qui devait retirer bien peu de fruits de sa lâche condescendance pour l'Angleterre. La confédération des Cinq Nations nous était hostile; gagnée de bonne heure par nos rivaux, elle leur resta toujours fidèle ; mais nos missionnaires avaient su nous ménager l'amitié des autres tribus, des Illinois, des Natchez, des Dacotas, et même des Sioux. Nous les protégions contre les Iroquois, et ils nous payaient, en retour, d'un dévouement qui résista même à nos fautes, à nos crimes. La métropole aimait la colonie naissante. En un mot, malgré sa faible population européenne, qui n'atteignait encore qu'au chiffre de 11,240 personnes, le vingtième à peine de la population des colonies anglaises, la Nouvelle-France semblait promise à de hautes destinées. »

Les Anglais, bien plus que les Espagnols, étaient nos rivaux naturels dans l'Amérique du Nord. Sébastien Cabot, Martin Frobisher, Willoughby, Chancelier avaient, de 1498 à 1541, exploré les régions australes. En 1583,

Humphrey Gilbert , patronné par Walter Raleigh , son beau-frère, prit possession de Terre-Neuve, et Tannée suivante, Philippe Amidas et Arthur Barlow débarquaient sur les côtes de la Virginie , ainsi nommée par

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Fig. 28. — Palissades naturelles de THudson.

la reine Elisabeth elle-même. Mais ce n'est vraiment qu'en 1606, avec Richard Hakluyt, lord Delaware, Dale, Gates, que la Virginie prend quelque intérêt. Quatorze ans plus tard, les Pilgrim Fathers, petite colonie de puritains, s'établissent dans le Massachusetts. Puis, successivement lord Baltimore et Laurent Calvert fondent

le Maryland; Roger Williams, le Rhode-Island et Providence ; Conant et White, Salem ; Ferdinand Georges et Mason, le Maine et le New-Hampshire. En 1643, les diverses colonies s'unissent entre elles par la fédération, et aux États que nous venons de citer vinrent s'adjoindre successivement le New-Plymouth , le Connecticut, le New-Haven, les deux Carolines, le New-Jersey, la Pensylvanie, fondée par Guillaume Penn, le New- York, enlevé aux Hollandais qui lavaient colonisé.

Comme ils avaient enlevé ce dernier État aux Pays- Bas, sous prétexte que Cabot l'avait découvert, les Anglais nous contestèrent, d'après le même principe, la vallée du Saint- Laurent et le bassin du Mississipi. On ne pouvait sérieusement contester ni la prise de possession de Cartier ni les explorations de la Salle et de Marquette. Un seul pays pouvait nous disputer le Mississipi, du moins dans son cours inférieur, l'Espagne, en se réclamant du voyage de Soto de Mayor. Quant au bassin de l'Ohio, également en litige, il avait été évangélisé et colonisé par nos missionnaires avant que les Anglais eussent osé franchir les monts AUeghanys.

La guerre éclata sous le gouvernement de M. de Frontenac. Il y était préparé, mais il semble que, s'il avait reçu ou combiné lui-même un plan de conquête, il n'en avait aucun pour la défense. L'objectif des armes françaises était l'état de New- York, dont il s'agissait de s'emparer; cette conquête paraissait si sûre, que son futur gouverneur était désigné d'avance en la personne de M. de Callières. Or, pendant que Frontenac remontait le Saint-Laurent pour aller attaquer par mer les colonies anglaises, on lui annonçait la prise de Montréal. « Dans la nuit du 25 août 1689, » rapporte Bancroft, « les Iro-

quois, débarquant clans Tîle au nombre de 1,500, avaient massacré la population endormie et incendié les maisons. En moins de deux heures, plus de 200 personnes trouvèrent la mort sous des formes trop horribles pour

Fig. 20. — Guillaume Penn achetant la terre des sauvages.

être décrites. En approchant de la ville, ils avaient fait un nombre égal de prisonniers, et, restés maîtres du fort et de toute Tîle, après un violent combat, ils y demeurèrent jusqu'au milieu d'octobre sans être inquiétés. Dans un moment de consternation, Denonville avait

ordonné de raser le fort Frontenac, sur l'Ontario. Des Trois-Rivières à Mockinan, il ne restait plus une ville à la France. »

Cet échec fut vengé bientôt par des représailles partielles. Les Indiens alliés de la France massacrèrent une trentaine d'Anglais aux environs de la baie d'Hudson, et détruisirent les établissements de Shenectady, celui des chutes de Salomon, sur la rivière Piscataqua, tuant jusqu'aux femmes et aux enfants à la mamelle, avec des raffinements de cruauté vraiment sauvages. Hertel et le baron de Castin s'emparent du fort de la baie de Casco et détruisent l'établissement anglais.

Frontenac essayait en vain de détacher les Cinq Nations du parti anglais; il réussit du moins à coaliser contre elles la plupart des autres peuplades du Canada et du Maine. A ce mouvement les Anglais répondirent par la confédération de toutes les colonies. Le congrès se réunit dans l'état de Massachusetts, et l'on résolut d'attaquer le Canada par terre, du côté de Montréal, et par mer, du côté de Québec. D'abord, comme nous le raconterons en faisant l'histoire de cette colonie, ils s'emparèrent de l'Acadie.

« Quant à l'expédition par terre, » dit un historien du Canada, « soit insuffisance de moyens, soit ineptie, désaccord ou trahison, elle n'eut pas lieu. D'ailleurs, elle aurait rencontré sous les murs de Montréal une rude réception. Les Français avaient, nous l'avons vu, renoué leurs alliances avec les Peaux-Rouges. Frontenac vivait donc en sécurité à cet égard, et il s'apprêtait à regagner Québec, lorsqu'un messager indien arrivant des bords de la Piscataqua vint lui annoncer qu'une flotte anglaise quittait Boston, forte de 34 bâtiments, sous les ordres de

Phipps. Le commandant valait ses équipages; tous manquaient d'expérience et faisaient de tristes marins. Faute de pilotes, ils perdirent un temps précieux sur le Saint-Laurent, et quand, arrivés en vue de Québec, ils jetaient l'ancre devant Beauport, Frontenac était dans la place et en mesure de les recevoir. La sommation de se rendre fut accueillie par des huées. Il ne restait plus aux braves citoyens du Massachusetts qu'à se rembarquer, ce qu'ils firent. Au retour, la tempête dispersa ou brisa leurs vaisseaux », et ainsi finit la grotesque expédition du Bostonien Phipps. Repoussés du Canada, les colons de la Nouvelle-Angleterre se bornèrent désormais à défendre leurs frontières, et l'Acadie, en 1692, redevint française.

La paixj de Ryswick (1697) suspendit pour quelque temps les hostilités, et en 1700, les Iroquois, auxquels Frontenac avait infligé de cruels châtiments, annoncèrent leur intention de mettre bas les armes. Un traité de paix fut signé, et chaque nation indienne, en guise de signature, apposa sur le parchemin un emblème particulier : les Senecas et les Onondagas dessinèrent un lézard: les Cayugas, un calumet; les Oneidas, une fourche; les Mohawks, un ours. Toutefois, un point intéressant ne fut pas éclairci par ce traité : les Cinq Nations formaient-elles une confédération indépendante? Étaientelles soumises à la souveraineté de l'Angleterre ou à celle de la France? Frontenac résolut la question selon les intérêts de la colonie, et il envoya un parti prendre possession de Détroit, situé en territoire iroquois. C'était une position unique, clef des Lacs, trait d'union entre la vallée du Saint-Laurent et le bassin du Mississipi. Un fort fut construit, un village s'éleva; des Hurons, suivis

de leurs amis les Ottawas, vinrent planter leurs wigwams autour du drapeau français; les colons aflluèrent, et Détroit, en même temps qu'un point stratégique de premier ordre, fut bientôt un établissement commercial d'une réelle importance.

Cependant, la guerre, après cette courte trêve consentie à Ryswick, allait reprendre dans l'ancien monde, puis dans le nouveau, où elle se répercutait comme un écho.

Tandis que, cette fois, le marquis de Vaudreuil, alors gouverneur du Canada, avait réussi à obtenir la neutralité des Iroquois, les Anglais ne furent pas aussi heureux avec les Abenakis. Ceux-ci leur firent des promesses de paix et, sitôt les Anglais rassurés, ils tombaient dans le Massachusetts, le New-Hampshire, le Maine, mettant tout à feu et à sang. En 1704, 200 Français et Indiens s'emparent de Deerfield, emmènent en captivité tous les habitants.

Le ministre Bolingbroke, qui portait alors le nom de Saint-John, faisait tous ses efforts pour aider les colonies anglaises à s'emparer du Canada : « Cette conquête est mon œuvre, écrivait-il en 1711, et je prends un intérêt tout paternel à son succès. »

En attendant les secours qui lui étaient promis, la confédération anglaise avait fait des levées de troupes assez considérables et se disposait à unir ses efforts à ceux de la métropole. « C'était le moment où la législature de l'État de New-York représentait énergiquement à la reine Anne les progrès de la France. II est notoire, disait l'adresse, que les Français peuvent remonter par eau de Québec à Montréal. De là, par la rivière et les lacs, ils peuvent aller prendre à dos toutes les plantations de

Votre Majesté, sur le continent jusqu'à la Caroline. Dans

Fig. 30. — Indiens couverts de fourrures et d'orneaienls.

cette vaste étendue de pays vivent plusieurs nations in-

cliennes très considérables. Ils leur envoient continuellement des prêtres et des émissaires chargés de bagatelles et de jouets avec lesquels ils gagnent leur faveur. Ensuite, ils dépêchent des commerçants, puis des soldats, et enlin ils bâtissent des forts. On encourage les garnisons à se marier, à vivre, à s'incorporer parmi les nations. On peut aisément conclure de ces faits que, la paix faite, les Français enverront dans ce but, chez les Indiens, leurs soldats licenciés. »

La paix paraissait donc plus redoutable que la guerre aux colonies anglaises : en 1711, une expédition fut décidée. Elle comprenait 15 bâtiments de guerre et 40 transports, montés par sept régiments et un bataillon d'infanterie de marine; elle arriva à Boston le 25 juin, et s'y renforça des contingents coloniaux. En même temps, les volontaires du Connecticut, de New-Jersey, de New- York, auxquels se joignirent 600 Iroquois, s'assemblaient à Albany, pour attaquer Montréal. Dans le Wisconsin et sur les bords du Michigan, de nouveaux alliés des Anglais, les Renards, s'apprêtaient à fondre sur les Français.

Bolingbroke se prétendait assuré de conquérir tout le Canada en quelques semaines : « Nous pouvons comptei' que cette fois, enfin, nous allons devenir maîtres de toute l'Amérique du Nord. » Mais Vaudreuil, alors gouverneur, veillait et avait préparé la défense. « Paroles présomptueuses ! » dit M. de Fontpertuis dans son excellent résumé historique; « la nouvelle campagne ne devait rien ajouter à la puissance britannique. Le Canada était en mesure d'affronter la lutte avec succès. Vaudreuil avait rappelé aux Onondagas et aux Sénécas la fidélité de la France â respecter les traités conclus avec

eux, et s'était assuré de leur neutralité. Il avait rassemblé à Montréal tous nos alliés indiens, et 800 guerriers avaient entonné le chant de guerre. Les sauvages du nord-ouest paraissaient indécis, mais la prise d'armes

Fig. 31. — Navire de guerre du XVii» siècle.

des Hurons de Détroit les décida. La voix des missionnaires entraînait les Chippeways, et les Abenakis s'enfermaient dans Québec. Les femmes elles-mêmes se tenaient prêtes à concourir à la défense commune. La population entière, pleine de confiance et de résolution, attendait patiemment les Anglais. »

La flotte ennemie pénétra, non sans peine, dans le Saint-Laurent. 11 paraît, au rapport de Bancroft, que sir Hovenden Walker, amiral et chef de l'expédition, n'avançait qu'au milieu des précautions et des appréhensions les plus étranges. Il avait surtout grand'peur de se trouver emprisonné dans les glaces. « Que deviendraient ses vaisseaux? Il ne voyait d'autre ressource, que de les décharger et de les mettre à terre, en sûreté sur des carènes jusqu'au printemps. Le 22 août au soir, un épais brouillard survint avec une forte brise d'est. Sur l'avis unaniiïie des pilotes, on mit en panne, l'avant tourné au sud. La flotte, cependant, continuait de dériver au nord. Au moment où Walker se mettait au lit, son capitaine de pavillon vint l'avertir que la terre était en vue. Sans se déranger, l'amiral lui donna l'ordre de gouverner au nord. Il y avait cà bord du vaisseau un homme de sens, Goddard, capitaine d'infanterie. Il courut en toute hâte à la cabine de l'amiral, le suppliant de monter au moins sur le pont, ce que Walker, raillant ses craintes, refusa de faire. Goddard revint : « Au nom du ciel, criat-il , venez sur le pont, ou nous sommes tous perdus. Je vois des brisants tout autour de nous.

« Mettant ma robe de chambre et mes pantoufles, écrivit plus tard cet étonnant amiral, je montai sur le pont et je reconnus la vérité de son dire. » Même à ce moment, pourtant, il répétait avec obstination : « Je ne vois aucune terre sous le vent. » Mais la lune, perçant la brume, lui démontra bientôt son erreur. La flotte était tout près du rivage nord, au milieu des îles Eggs. Il lui fallut bien alors croire les pilotes et il fit immédiatement pousser au large. Seulement, au matin, on s'aperçut du naufrage de huit vaisseaux : 900 hommes avaient péri

dans les flots. Un conseil de guerre décida à Tun-animité qu'il était impossible d'aller plus avant, et l'expédition regagna heureusement Boston. »

Sur terre, les armes anglaises, pour n'encourir pas le ridicule, ne furent pas plus heureuses. L'attaque sur Montréal, qui devait être convergente, ne put avoir lieu; Détroit, bloqué par un parti de Renards, fut promptement délivré par les Indiens alliés des Français, et parmi lesquels figuraient des nations nouvellement conquises par les missionnaires : Illinois, Sacs, Potawatomies, Missouris, Osages.

La paix d'Utrecht empêcha les Français de tirer parti d'une situation où tous les avantages se trouvaient de leur côté; bien plus, il fallut laisser à l'Angleterre Terre- Neuve, l'Acadie, la baie d'Hudson, et sortir diminués d'une lutte où if n'y avait eu, en somme, ni vaincus ni vainqueurs.

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