CHAPITRE XIII
Capitulation de Québec. — Victoire de Lévis sous les murs de la ville. — Siège de Québec. — Il se retire dans Montréal. — Le capitaine Pouchot au fort Lévis. — Capitulation de Montréal. — Perte du Canada. — Traité de Paris.
« La mort de M. de Montcalm, » dit un mémoire du temps , (c jointe à l'absence de M. le chevalier de Lévis et de M. de Bougainville, jeta une terreur et une consternation universelles. » Les débris de l'armée se jetèrent dans Québec en désordre, et le conseil de guerre fut convoqué à la hâte. Mais M. de Lévis était le seul homme qui eût pu se faire entendre avec autorité et, selon la suprême recommandation de Montcalm, « ménager l'honneur de la France ». M. de Vaudreuil n'en eut guère souci; il prit l'inconcevable initiative de conseiller à Ramsay la capitulation, « de ne pas attendre, disent ses instructions, que l'ennemi emportât la ville d'assaut ».
Après la victoire de Montmorency, Lévis avait été envoyé au lac Champlain, secourir Bourlamaque. Le répit laissé aux Français par la retraite et le silence de l'ennemi avait déterminé Montcalm à distraire dans ce but de l'armée principale 3,000 hommes, avec lesquels nous n'eussions sans doute pas été vaincus dans les plaines d'A-
braham. Informé de la défaite et de la mort de son chef, Lévis accourut, marcha sur Québec, afin d'empêcher que la capitale ne tombât aux mains des ennemis. Il arriva à la rivière Saint-Charles, le 19; là il apprit que M. de Ramsay venait de capituler. Ainsi ce général de hasard, lâche ou incapable, n'avait pas eu le cœur de tenir seulement cinq jours; et pourtant, chose invraisemblable, le siège n'était pas même commencé. L'étonnement des Anglais fut grand à voir Ûotter le pavillon blanc au-dessus d'une citadelle qui n'avait pas encore essuyé le feu. Évidemment Ramsay avait outrepassé les instructions de M. de Vaudreuil, trop honnête homme pour conseiller une pareille capitulation. Tout est extraordinaire dans cet événement-, ainsi, au moment où Ramsay livrait la place, soixante cavaliers, avant-garde de Lévis, étaient déjà entrés dans la ville.
Lévis fit replier son armée , pendant que les Anglais se rembarquaient pour Louisbourg, après avoir laissé à Québec 8,000 hommes sous les ordres du général Murray.
Le fort Niagara, que défendit héroïquement le capitaine Pouchot, avait été pris par le colonel Johnson, successeur dePrideaux; seul, Bourlamaque arrêtait touj ours Amherst H l'île aux Noix. Qu'allait faire M. de Lévis? « On crut d'abord en France, » dit Raynal, « que la prise de Québec allait terminer la guerre d'Amérique. Personne n'imaginait qu'une poignée de Français qui manquaient de tout, à qui la fortune semblait interdire jusqu'à l'espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable. »
La colonie, en effet, râlait, étouffée par la guerre. Depuis cinq ans, c'était une famine presque continuelle ; on manquait de munitions; il y avait sur le sol canadien autant de soldats anglais que d'habitants français; les
Indiens hésitaient, tant ils avaient été trompés par Bigot, qui les payait en fausse monnaie; la Franco avait prévenu qu'aucun secours ne devait être attendu de sa part : Louis XV ne trouvait pas et ne devait trouver que trop tard à économiser de quoi équiper quelques frégates dans les 37 millions de livres que dévora la favorite , cette Pompadour dont le nom est encore odieux au paysan canadien d'aujourd'hui, toujours anglais malgré lui ; et pourtant Lévis décida que l'on continuerait la guerre , qu'on réparerait la lâcheté de Ramsay, qu'on vengerait Montcalm.
Ainsi fut fait. Parti de Montréal avec 3,000 soldats, 2,000 miliciens et sauvages , il parut le 28 avril devant Québec. Murray vint au-devant de lui et lui offrit la bataille dans ces mêmes plaines d'Abraham, où Wolfe et Montcalm s'étaient rencontrés. Entraînés par Lévis et Bourlamaque, qui commandait l'aile gauche, les Français firent une attaque furieuse, culbutèrent l'ennemi à la baïonnette. Les Anglais, abandonnant toute leur artillerie, se rejetèrent dans Québec. Montcalm était vengé. Cela nous coûtait cher. Tous les grenadiers français furent tués jusqu'au dernier, ainsi que 104 officiers. L'ennemi avait fait des pertes au moins aussi cruelles.
Le siège de Québec commença. Lévis ménageait ses munitions : chaque pièce ne devait tirer que vingt coups par vingt-quatre heures. Il n'avait d'autre but que de temporiser, de donner le temps d'arriver au secours que la débâcle faisait espérer de recevoir : « Une seule frégate arrivée avant la flotte anglaise, » écrivait-il en 1760 au ministère de la guerre , « eût décidé de la reddition de Québec et assuré la Nouvelle-France pour cette année. »
« Le 15 mai, au soir, assiégeants et assiégés, » dit This-
torien anglais Knox, qui était parmi les assiégés, « aperçurent quelques vaisseaux à l'horizon : si c'était une flotte française, Québec revenait à la France, sinon M. de Lévis était obligé de lever le siège. Aussi, tout le monde tournait-il avec la plus grande anxiété les yeux vers le bas du fleuve, d'où chacun espérait voir venir son salut. C'était l'avant-garde de la flotte anglaise. » Il ne faut pas multiplier les accusations contre le gouvernement français, qui fit peu, sans doute, mais fit peut-être son possible. Le ministre de la marine avait envoyé au secours du Canada 6 bâtiments chargés de troupes et de munitions; mais on ne les fit partir de Bordeaux que le 12 avril : c'était trop tard. Les Anglais, aussitôt la débâcle des glaces accomplie, établissaient chaque année leur croisière à l'entrée du Saint- Laurent : il fallait arriver avant eux. Nos bâtiments , venus trop tard , furent pris ou obligés de débarquer les troupes, les vivres et munitions dont ils étaient chargés dans la baie des Chaleurs, à l'entrée du fleuve, si bien que le secours fut absolument inutile.
M. de Lévis leva donc le siège et se replia sur Montréal, craignant même d'être coupé dans sa retraite. Nous n'avions sur le Saint-Laurent que deux frégates et quelques transports; tout fut pris par les Anglais. M. de Vauquelin, qui les commandait, aima mieux se faire tuer que d'amener son pavillon, et ses officiers suivirent son exemple. Lévis eut beaucoup de mal à gagner Montréal, obligé, faute d'embarcations, de traîner ses bagages par un pays où il n'y avait d'autre route que le Saint-Laurent, ses affluents et les lacs.
Montréal était une ville fort mal fortifiée d'un petit mur d'un mètre d'épaisseur, d'une chemise, en termes
techniques, à peine bonne à contenir des Iroquois. Néanmoins Lévis s'y enferma, décidé à brûler sa dernière charge de poudre. Il est d'un héroïsme qui va jusqu'à la folie : « Nous tâcherons de rassembler toutes nos forces ; si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps de leurs troupes qui avancera le premier : c'est l'unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne : vivres, munitions, tout manque; il est surprenant que nous existions encore. » Et quelques jours plus tard : « Je n'ai point négligé de profiter de la confiance que me témoignent les Canadiens pour ranimer leur zèle, leur courage, et calmer leurs alarmes sur les lettres de change et ordonnances et de les engager à fournir des vivres. Nous sommes souvent obligés de les combattre, d'achever de leur enlever de force le peu d'animaux qui leur reste pour leur vie, étant à la dernière extrémité à ce sujet. La récolte paraît belle ; mais il reste à savoir si nous y arriverons, si nous pourrons la couper et qui la mangera. Nous n'avons de poudre que pour un combat. »
Dans cette situation extrême, le brave Lévis assure le roi qu'il « mettra tout en usage pour sauver la gloire de ses armes et lui conserver cette colonie » .
Cependant, les colons refusèrent le papier-monnaie. La garnison allait mourir de faim. Lévis obtint de ses officiers et même de ses soldats qu'ils livrassent tout ce qu'ils avaient d'argent sonnant , et avec la somme qu'il trouva ainsi, il acheta de la farine pour un mois.
Les Anglais approchaient : ils étaient 40,000 contre 3,000 Français.
M. de Bourlamaque ne put empêcher la flotte de
Murray de forcer le passage devant Sorel; M. de Bougainville fut obligé, le 27 août, d'évacuer le fort de l'île aux Noix. Murray et Haviland arrivèrent à Longueil, presque en vue de Montréal, où ils firent leur jonction. Le général Amherst fut arrêté dans sa marche par le fortLévis, dans lequel le capitaine Pouchot se délendit pendant douze jours, avec ses 200 soldats contre les 11,000 Anglais qui l'assiégeaient; il ne se rendit, le 25 août, qu'après que les remparts du fort eurent été détruits et toutes ses pièces mises hors de service; tous les officiers et le tiers de la garnison avaient été tués ou blessés. Quand les ennemis entrèrent dans la place, ils furent fort surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes et une soixantaine de miliciens. Ils demandaient au capitaine Pouchot où était sa garnison.
La prise du fort Lévis coupait le chemin du sud qui aurait pu être une retraite éventuelle pour les Français. C'était le plan de Montcalm, exposé dans un des mémoires présentés à Berryer par Bougainville, de se retirer devant les Anglais vers le Mississipi, en suivant la ligne des forts. Si Pouchot avait pu être secouru, Lévis l'eût sans doute mis à exécution, et les Anglais, du moins, n'auraient pas fait prisonniers les débris de la valeureuse petite armée.
L'investissement terminé, Montréal était incapable de tenir. Du moins la garnison , et Lévis en tête , voulait vendre la victoire aux Anglais le plus cher possible. Mais M. de Vaudreuil, poussé par les habitants qui ne voulaient plus se battre, donna l'ordre formel de capituler. Lévis hésita entre l'obéissance et un coup de tête : se jeter dans les bois et harceler les Anglais. A la fin, pressé par Vaudreuil, il céda, réclamant au moins les honneurs
de la guerre. Amhcrst lui refusa cette suprême satisfaction. C'était le 8 septembre 1760. Le Canada était devenu anglais. Gouverneur et fonctionnaires, marins et militaires quittèrent la colonie.
= fe1i,
Fis. 45. — Indiens des environs de Québec.
Un seul homme peut-être comprit alors l'étendue de la perte que venait de faire la France, ce fut M. Bernier, commissaire des guerres, qui écrivait au maréchal de Belle-Isle en lui annonçant la capitulation de Montréal :
« Si ce pays ne doit plus rentrer sous la domination de la France, c'est une perte infinie. »
Le traité de Paris (1764) confirma la conquête des Anglais, qui ne se doutaient pas que, de toutes leurs possessions américaines, bientôt le Canada seul leur resterait. « Les politiques du temps, » dit Laboulaye, « se croyaient sûrs d'une revanche prochaine. Nous les tenons! s'écria M. de Choiseul, le jour où la paix fut signée. On sentait que les colonies anglaises animées par la victoire, et n'étant plus contenues par la crainte des Français et le besoin d'un appui, ne se soumettraient pas longtemps aux gênes qui étouffaient leur commerce et leur industrie, non plus qu'aux prétentions hautaines que l'Angleterre avait déjà plus d'une fois affichées. Mais si ce fut la pensée qui décida M. de Choiseul à signer l'abandon du Canada, quelle fausse et médiocre politique ! Sans doute, il était bien de prévoir que les colonies, en grandissant, se détacheraient de l'Angleterre et briseraient un jour sa toute-puissance maritime ; mais ce qu'il était aussi aisé de comprendre, c'est que dans cet immense territoire s'établirait bientôt un empire aussi grand et aussi peuplé que l'Europe, et un empire anglais de mœurs ^ d'idées, de langage, de religion. Un homme d'État eût risqué la France pour sauver le Canada et conserver à la civilisation latine une part du nouveau continent. Céder, c'était signer l'affaiblissement de notre race; la part que la France a prise à la révolution d'Amérique a bien pu laver son injure, mais elle n'a pas relevé sa puissance abattue. »
Si nous poursuivions cette étude au delà du traité de Paris , il nous serait peut-être facile de montrer que la civilisation latine n'a pas complètement abdiqué dans
l'Amérique du Nord, qu'avec la langue deux millions do Canadiens y perpétuent les traditions françaises, mais nous ne dépasserons pas la date fatale. Pourtant, et afin de montrer qu'il y a encore un Canada français, et à quel prix il est resté français, on citera cette page d'un publiciste de Montréal, M. Benjamin Suite :
« Voilà deux cent cinquante ans que nous habitons ce pays. Durant tout ce temps, on nous a trouvés en lutte avec la forêt et avec les hommes, défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant des routes, établissant des villages, des écoles et des collèges. Les guerres contre les Indiens nous ont coûté du sang et des peines. Les guerres contre les Anglais nous ont écrasés, parce que la France nous abandonnait contre des forces dix fois supérieures. La conquête venue , les persécutions ont commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de nos pères, nous sommes devenus des paysans, le corps et la force du pays. Malgré la tyrannie , malgré notre pauvreté , il nous restait assez de cœur pour entreprendre des luttes politiques. Nous les avons entreprises résolument. Elles ont duré soixante-quinze ans, et, pied à pied, durant cette longue période, nous avons regagné le terrain perdu par la faute de notre mère-patrie; nous nous sommes refaits politiquement, commercialement et comme nation (1). »
On dirait parfois que les Français sont toujours au Canada.
(1) D'après le même auteur, il y avait en 1876 1,500,000 Français au Canada, et depuis douze ans la population a rapidement augmenté. La ville de Québec, seule, presque uniquement française, comme la province dont elle est la capitale , a plus de 250,000 lîabitants.