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CHAPITRE III

Samuel de Champlain. — Premiers voj'ages. — De Monts et Pontgravé. — Tadoussac et Québec en 1613. — La famine chez les Algonquins. — Expédition contre les Iroquois. — Le lac Champlain. — Bataille. — Nouveau voyage. — Montréal. — Les rapides de Saint-Louis. — Protectorat du prince de Condé.

Au commencement du mois de juin 1603, un navire français, chargé d'hommes et d'approvisionnements, parti de Ronfleur le 13 avril précédent, arrivait en vue de Tadoussac ; son commandant, qui ne voyait point ces parages pour la première fois, se nommait Samuel de Champlain.

Même en un siècle d'aventures et d'aventuriers, peu de vies avaient déjà été aussi accidentées que celle de Champlain.

Né en 1567, à Brouage, petit fort voisin deRochefort, capitaine de la marine royale, estimé du roi Henri IV qui lui faisait une pension particulière, il n'avait pu supporter l'inactivité de la paix. De là lui vint le désir de visiter les Indes orientales et, comme les Français n'avaient que de rares relations avec le Nouveau Monde, il passa en Espagne. Un de ses oncles, devenu pilote général de la marine espagnole, lui obtint le commandement d'un des vaisseaux prêts à partir pour les Indes sous le commandement de don Francisco Colombo. Il passa deux ans

aux Indes, fit le voyage par terre de la Vera-Cruz à Mexico et à Panama, et conçut le projet d'un canal séparant les deux continents. « L'on accourcirait ainsi, dit-il luimême dans son journal, le voyage aux mers du Sud de plus de 1,500 lieues, et depuis Panama jusqu'au détroit de Magellan ce serait une île, et de Panama aux Terres- Neuves, une autre île. »

Revenu en France, Champlain se mit bientôt en quête d'une aventure nouvelle et s'engagea à la suite de Chastes, l'ami d'Henri IV, qui venait de reprendre les projets de Roberval. Chastes obtint aisément des lettres patentes, et pour faire taire la jalousie des marchands malouins et dieppois, qui faisaient en Nouvelle-France un grand commerce de fourrures et de bois de charpente, il les associa à son entreprise. Dans une précédente expédition, le marquis de La Roche avait souffert de ces rivalités d'intérêt que Chastes voulait éviter; aussi ce dernier choisit-il, pour organiser le convoi, M. de Pontgravé, de Saint-Malo , qui connaissait le pays et avait tenté d'y accaparer le commerce des fourrures, associé avec le capitaine Chauvin, de la marine royale. Champlain reçut le commandement de l'expédition (1603).

Ce premier voyage au Canada du grand explorateur se termina assez brusquement devant les rapides de Saint-Louis, qu'il essaya en vain de remonter. A son retour, Chastes était mort, mais Pierre du Guast, sieur de Monts, venait de se substituer à lui et d'obtenir le droit de coloniser l'Acadie (1).

(1) Ce mot, d'origine indienne, vient du mot aquoddie, sorte de morue, qui a donné l'anglais cod; le nom de la baie de Passamoquoddy contient le même mot.

Le nom de Champlain est étroitement associé au souvenir de cette première tentative de colonisation acadienne, mais ce ne fut qu'une tentative, la plus heureuse cependant qu'avait encore vue la Nouvelle-France. Pendant que de Monts et Poutraincourt voyageaient entre la baie Sainte-Croix et la France, Lescarbot, le narrateur de l'expédition, gardait le fort et Champlain explorait le pays. Sainte-Croix fut d'abord abandonné, puis le nouvel établissement de Port-Royal, où Lescarbot avait commencé des essais de culture : les ressources manquaient. Champlain rentra en France en octobre 1607 : ce fut donc moins d'un an plus tard qu'il reprenait pour la troisième fois le chemin de la Nouvelle-France, se dirigeant cette fois vers le Saint-Laurent, région dont il devait être le véritable pionnier.

Champlain, homme simple, d'une culture presque nulle, esprit tout primesautier, crédule, d'une foi naïve, est de la race des grands explorateurs, plus pareil à un Livingstone qu'à un Fernand Certes, doué pourtant d'une certaine perspicacité politique, capable de se servir des Indiens, d'utiliser leurs querelles de race, au liçu de les combattre tous aveuglément, comme firent les Anglais.

Dans cette expédition dirigée par de ]\Ionts, Champlain et Pontgravé s'étaient partagé la tâche. 11 s'agissait principalement de faire du commerce, et Pontgravé était parti en avant avec les objets d'échange, au moyen desquels on acquérait les provisions de fourrures faites durant l'hiver par les Indiens. Champlain, chargé de surveiller l'établissement des postes, d'entreprendre les explorations, s'embarqua huit jours plus tard. Lorsqu'il arriva en vue de Tadoussac, Pontgravé était aux prises avec des pêcheurs basques , qui refusaient de reconnaître

la valeur des lettres patentes royales établissant le privilège de de Monts au commerce exclusif dans ces parages, et qui résistaient par la force à toutes les tentatives de confiscation. Les Basques étaient en nombre, bien armés : Champlain donna une première preuve de son jugement en déconseillant d'employer la force; on fit la paix, on convint d'en référer aux tribunaux français, et les Basques purent continuer la pêche de la baleine. « Longtemps, dit M. Parkman, le port de Tadoussac fut le centre du commerce canadien; la civilisation n'a rien diminué du sauvage aspect des montagnes arides qui entourent la baie : à travers des fissures granitiques , desquelles s'échappent les sombres eaux du Saguenay baignant les racines des bouleaux et des sapins, le lac aux ondes immobiles reflète leurs ombres et grandit, dans son miroir ardoisé, les précipices, les rocs et la forêt que virent Champlain et ses compagnons. »

Au-dessus de la baie, d'après le plan du port de Tadoussac dressé par Champlain (1613), on trouvait un campement de ces Algonquins que les Français n'appelaient autrement que Montagnais. Ces Indiens, qui vivaient de la chasse, vendaient aux Français des peaux d'ours, de lynx, de renard, de castor, de loutre et de martre, et servaient aussi d'intermédiaires obligés entre les trafiquants et les peuplades de l'intérieur; le commerce du pays est encore le même aujourd'hui.

Pontgravé, en paix du côté des Basques, commença ses opérations de trafic, pendant que Champlain, selon le plan de l'expédition , allait entamer l'exploration du pays, à peine effleurée par les voyageurs précédents.

On ne pouvait s'établir dans la désolation de Tadoussac; ce fut plus au sud, au lieu où s'étend maintenant

Québec, que Champlain fit élever les premières constructions en bois, sur l'emplacement actuel de la place du march 3de la ville basse. Champlain, d'une main inexpérimentée, mais sévèrement fidèle, nous a conservé la vue du Québec primitif, et nous pouvons nous le représenter,

Fig. 11. — Castors au travail.

ceint d'une muraille de bois et d'un fossé, composé de trois corps de logis et d'un pigeonnier, défendu par quelques canons balayant la rivière. Les terrains environnants avaient été convertis en jardin. C'est laque, Pontgravé ayant mis à la voile pour rentrer en France, Champlain se prépara à prendre ses quartiers d'hiver.

Le froid se fit sentir, très aigu, dès le mois de novembre, et les Français eurent bientôt à souffrir et à voir souffrir autour d'eux. Les Algonquins, pour qui l'hiver était un temps périodique de famine, ne manquèrent pas, mus par l'instinct qui pousse le faible vers le fort, de venir implorer la pitié des étrangers. Un jour, Champlain aperçut, sur l'autre rive du Saint-Laurent, « une bande d'êtres décharnés, semblables à des animaux en quête, pourchassés par la faim. La rivière, couverte de glaçons flottants, ne pouvait être traversée qu'au risque de la vie. Pourtant, les Indiens, désespérés, hasardèrent la tentative; mais, au milieu du fleuve, les masses flottantes broyèrent leurs frêles embarcations. Agiles comme des chats sauvages, ils sautèrent tous sur un banc de glace, les squaws portant les enfants sur leurs épaules; fait d'adresse qui surprit Champlain, d'autant plus qu'il voyait leur état de dénuement et d'exténuation. Heureusement pour eux, d'autres glaçons vinrent se souder au bloc principal qui les portait et les poussa vers la rive du nord, où, débarquant, ils atteignirent le fort et montrèrent l'horrible état de squelette auquel ils étaient réduits. Les Français leur donnèrent des aliments, qu'ils dévorèrent avec frénésie, puis, inassouvis, ces malheureux tombèrent sur un chien mort, laissé dans la neige deux mois auparavant pour servir d'appât aux renards; ils dépecèrent cette charogne, malgré les efforts qu'on fit pour la leur arracher. »

Ces navrants épisodes se renouvelaient assez fréquemment, et du moins Champlain y trouvait l'occasion de s'attacher les Indiens, de se faire parmi ces malheureux un renom d'homme providentiel. Les heures de solitude étaient longues, pénibles; à peine si, pour toute distrac-

tion, on avait la ressource de tendre des pièges aux renards et aux martres. Vers la fin de Thivernage, la santé de la petite troupe, qui s'était maintenue, tout à coup se gâta, et à un tel point, que des vingt-huit hommes laissés par Pontgravé, huit seulement survécurent au scorbut.

Enfin, Taube du printemps apparut, et dans le même temps que l'herbe nouvelle remplaçait la neige, une voile surgissait derrière la pointe d'Orléans. Pontgravé, arrivé cà Tadoussac, envoyait son gendre Marais secourir Champlain. On convint que Pontgravé garderait Québec, pendant que Champlain allait tenter de pénétrer, à la suite des Indiens, dans l'intérieur du pays.

Un chef algonquin des bords de l'Ottawa était venu demander à Champlain son alliance contre les ennemis séculaires des Algonquins et des Hurons, les Iroquois. Champlain accepta. On ne comprend pas bien tout d'abord dans quel but il se joignait ainsi aux misérables adversaires des Cinq Nations; n'était-il pas désavantageux pour les Français de s'aliéner la puissante confédération qui tenait en échec toutes les autres tribus de cette région de l'Amérique? Peut-être voulait-il user les plus forts à l'aide des plus faibles? Toutefois, le plan de Champlain n'apparaît pas d'une façon très claire, et jusqu'à la fin la domination française eut à se défendre contre les Iroquois.

Le jour fixé pour le départ étant arrivé, Champlain, sans attendre ses alliés de l'Ottawa, accompagné seulement de quelques guides montagnais, se mit en route ; il les rencontra, d'ailleurs, à une petite distance de Québec. Hurons et Algonquins, presque aucun d'eux n'avait encore vu un blanc, et l'étonnement que leur causa l'aspect

de ces hommes tout habillés de fer fut tel qu'ils semblèrent pour un instant frappés de mutisme. La familiarité, néanmoins, succéda bientôt à cet excès d'admiration, car rindien, tout comme un enfant, est timide et hardi à la fois. Après les cérémonies de l'hospitalité, discours, calumets, festins, danses guerrières, on se mit en route. Les Français étaient au nombre de onze, parmi lesquels Marais et le pilote La Routte ; on remontait le fleuve sur une chaloupe, qui paraissait un navire d'importance au milieu des h'èles et légers canots d'écorce des Indiens.

Entre Québec et Montréal, on s'engagea dans la rivière des Iroquois, depuis baptisée de plusieurs noms européens, puis on fit halte pour un campement de deux jours sur l'emplacement actuel de la ville de Sorel. La plupart des alliés ne devaient pas aller plus loin; à la suite d'une querelle, plus de la moitié d'entre eux abandonna Champlain. Ce fut donc avec un assez faible contingent que les Français poursuivirent leur exploration. Bientôt les rapides, se multipliant de plus en plus, entravèrent la navigation de la chaloupe ; les Indiens lui avaient cependant affirmé qu'elle passerait sans obstacle. A son grand désappointement, il dut la renvoyer à Québec, avec tout l'équipage, sous la conduite de Marais. Deux hommes s'étant offerts à l'accompagner au milieu des périls inconnus qu'il allait affronter, il les garda, et tous trois prirent place dans les canots. Quand il y avait des rapides infranchissables même pour les indigènes, ceux-ci chargeaient leurs barques sur leurs épaules et, à la file indienne, on s'engageait sous bois; il y avait vingt-quatre canots et soixante guerriers, qui marchaient en trois groupes, l'avant-garde , le corps

principal, un corps volant qui pourvoyait par la chasse à la subsistance de la petite armée. Le soir, ils s'arré talent, se construisaient des abris d'écorce entourés d'une

Fig. 12. — Indiens cliargeanl sur leurs épaules les canots en écorce de bouleau.

palissade et, après une courte reconnaissance, s'endormaient sans placer de sentinelles.

Bientôt on entra dans ce grand lac qui devait prendre et garder le nom de Champlain; la flottille le traversa

dans sa longueur et s'engagea dans le lac Georges jusqu'à Ticonderoga. De là, on devait prendre à dos les canots et gagner la rivière d'Hudson, mais les Iroquois venant au-devant de leurs ennemis, l'expédition ne dépassa pas Crown-Point. Un soir, quelque temps après le coucher du soleil, Champlain aperçut une flottille qui venait en sens inverse : c'étaient les Iroquois sur leur canots d'écorce d'orme. Ils débarquèrent et se fortifièrent, tandis que les alliés passaient la nuit sur le lac. Ceux-ci prirent terre le lendemain matin, sans opposition de la part de l'ennemi, vers lequel ils s'avancèrent à grands cris, dissimulant les Français dans leurs rangs. Aux premiers coups d'arquebuse, un des chefs iroquois tomba mort, un autre tomba blessé dans la broussaille; « alors éclatèrent des hurlements qui eussent assourdi le roulement de la foudre, dit Champlain, et le bois se remplit du sifflement des flèches. Pendant un instant, les Iroquois soutinrent bravement le feu en décochant leurs flèches, mais lorsque les coups d'arquebuse se succédèrent sur les flancs, ils se débandèrent, en proie à une insurmontable terreur. »

Les Iroquois avaient laissé quelques prisonniers; ce fut l'occupation de la nuit suivante que de les torturer, de les scalper, de les larder de pointes rougies au feu. Cependant Champlain eut assez d'influence pour qu'on lui permît d'abréger les souffrances des victimes d'une balle qu'il leur envoya dans la tète. Les alliés revinrent avec Champlain jusqu'à la rivière des Iroquois, puis l'abandonnèrent à la garde des Montagnais, avec lesquels il regagna Québec, étant descendu dans l'intérieur du continent plus loin qu'aucun autre Européen.

Après cette expédition, où les Français, versant pour

la première fois le sang indien, venaient d'amasser contre eux une terrible haine, Champlain retourna en France, avec Pontgravé, laissant Québec au commandement de Pierre Chauvin (octobre 1609).

Fis:. 13. — Lac Georges.

De Monts, désespérant d'obtenir le renouvellement de son privilège, n'en résolut pas moins de continuer l'entreprise à ses risques et périls. Henri IV, pourtant, avait été amusé par les récits de Champlain; mais autour du roi, il y avait des intrigues, il y avait les plaintes

des trafiquants nonuands et bretons, qui n'avaient pas été associés à la Compagnie formée par de Monts. Vouloir coloniser le Canada sans quelques privilèges de nature à couvrir les frais des expéditions, c'était tenter une hardie aventure. Champlain, qui n'avait pas à se préoccuper des ces questions, ne s'en prépara pas moins, sitôt de retour en Nouvelle-France (1610), à reprendre le cours de ses explorations.

Malheureusement, cette nouvelle campagne fut peu féconde, toute absorbée par une inutile expédition contre les Iroquois. Les alliés, Montagnais, Algonquins et Hurons, furent encore une fois vainqueurs de leurs ennemis, grâce aux Français, mais Champlain n'eut pas le loisir de profiter de la victoire. Il aurait pu, après cet immense service rendu aux alliés d'avoir découragé l'insolence de leurs mortels ennemis, exiger une escorte qui le fît pénétrer plus avant dans l'intérieur du continent. Au contraire, effrayé par la nouvelle de l'assassinat du roi que lui apportait un navire venant de Brouage, il remit à la voile et rentra en France, laissant les trafiquants libres de se livrer à un commerce désormais licite, puisque le privilège de la Compagnie n'avait pas été renouvelé.

A son troisième retour à Tadoussac, le 13 mai 1611, Champlain essaya d'utiliser au profit de de Monts ses relations avec les Indiens, qui avaient en lui la plus absolue confiance, et il se rendit à Montréal, l'un des grands centres du commerce d'échange indigène. L'endroit où il établit son poste, qu'il nomma Place Ro^'ale, est aujourd'hui occupé, dans la ville de Montréal, par l'hôpital des Sœurs- Grises; il le protégea, du côté de la rivière par un rempart en briques cuites sur place, destiné encore à me-

Fig. 14. — Le iiolcau de la torture.

surer la force de pression de la débâcle du printemps.

Les Indiens arrivèrent, chargés de fourrures, et tout d'abord les Hurons. Mais effrayés par une fusillade dont on les salua , choqués des manières avides de la bande d'aventuriers qui suivait la petite armée française, ils ne tardèrent pas à s'enfuir et à mettre les rapides du lac Saint-Louis entre eux et les trafiquants. Champlain, pour aller les voir, descendit les rapides à la mode indienne, à genoux dans un canot d'écorce, non sans une certaine appréhension, confesse-t-il. A la suite de cette excursion , l'on voit l'explorateur, un peu découragé , se rembarquer pour la France.

Là, de Monts lui confia en mains tous ses intérêts, et Champlain, devant cette responsabilité, se mit en quête d'un puissant protecteur. Il le trouva d'abord dans le comte de Soissons, puis, celui-ci mort, dans Henri de Bourbon, premier prince du sang, et le père du grand Condé. C'était, par le fait, la protection royale, en même temps que la liberté , car le prince ne s'enquit jamais de la Nouvelle-France si ce n'est pour toucher les gratifications que lui attribuait la nouvelle Compagnie, où s'étaient coalisés presque tous les gros trafiquants de Normandie et de Bretagne. Seuls, les huguenots de la Rochelle avaient refusé d'entrer dans une association dont un des buts était la conversion des sauvages au catholicisme.

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