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CHAPITRE IV

L'imposteur Yignan. — Départ de Champlain et de Vignan. — Les Nipissings. — Le chef Tessouat. — Confusion de Vignan. — Les premiers missionnaires. — ■ le P. le Caron, récollet, chez les Hurons. — Les lacs des Allumettes. — La messe en pays huron. — Chez les Iroquois Sénécas. — Défaite des Hurons. — Champlain blessé. — Champlain arbitre entre les Hurons et les Algonquins. — Retour à Québec.

Au cours de Tannée 1612, un aventurier du nom de Nicolas Vignan, qui avait passé un an cliez les Algonquins de l'Ottawa, faisait un certain bruit à Paris. 11 racontait merveilles de son voyage , car, comme le dit Champlain , c'était « le plus impudent menteur qu'on eût pu voir jusqu'à ce jour ». A l'entendre, il avait trouvé, aux sources de l'Ottawa, une grande rivière qu'il avait remontée jusqu'à un océan encore inconnu. C'était cette chimérique traversée de l'Amérique du Nord qui tenait tant à cœur à Champlain. Le récit de Vignan était vraisemblable et, sitôt de retour au Canada, l'explorateur se mit en campagne, accompagné de Vignan lui-même, dont la présence eût suffi à détourner les soupçons.

Arrivé chez les Ottawas, Champlain leur demanda des guides et des canots pour remonter plus loin, afin de gagner cette région dont parlait Vignan. Plus loin, c'était la tribu des Nipissings. Les guerriers tinrent conseil.

Sans être ennemis de cette nation qui vivait au nord du lac du même nom, les Ottawas ressentaient du moins à son égard une assez vive jalousie, et ne se souciaient pas de voir les Français entrer en relation avec elle. Le chef Tessouat essaya de dissuader Champlain, de lui faire peur : « Les canots, lui dit-il, vous les aurez, si vous insistez, mais nous nous affligeons en pensant aux difficultés que vous allez rencontrer. Les Nipissings sont de lâches cœurs, de mauvais guerriers, qui nous empoisonnent avec leurs sorcelleries (1). C'est pourquoi nous sommes en mauvais termes avec eux; ils vous tueront aussi. » Les Indiens objectaient encore le danger des rapides, qu'il était difficile de franchir en canot. Champlain montra Vignan : « Ce jeune homme, répliqua-t-il, a fait le voyage dont il est question , et il n'a trouvé aucun des obstacles dont vous parlez. — Nicolas , reprit Tessouat , as-tu bien osé dire que tu es allé chez les Nipissings? » L'imposteur resta muet quelques instants, puis il répondit : « Oui , j'ai été chez eux. »

Là-dessus, un cri général sortit de l'assemblée, et leurs petits yeux, enfoncés dans l'orbite , se tournèrent vers lui , étincelants, nous dit Champlain , comme s'ils eussent voulu le déchirer et le manger. « Tu es un grand menteur, repartit le chef Tessouat; tu sais parfaitement que tu as dormi chaque nuit avec mes enfants et que tu t'es levé chaque matin avec eux; si donc tu as jamais été voir ces peuples, il faut que cela ait été pendant ton sommeil! Comment es-tu assez impudent pour mentir ainsi à ton chef et assez méchant pour lui faire

(1) Les Nipissings avaient, en effet, d'après Lallemant, le plus mauvais renom comme maciciens.

risquer sa vie parmi tant de dangers? Il devrait te tuer et te faire souffrir autant de tourments que nous en faisons endurer à nos ennemis. »

Cliamplain rengagea à répondre, mais il demeurait immobile et silencieux : alors il Femmena hors de la hutte, le conjurant de lui dire en vérité s'il avait vu cette mer du nord. Vignan le lui affirma avec serment, et Champlain rentra au conseil, répétant que Vignan avait vu la mer. Pour le coup, les exclamations s'élevèrent plus véhémentes encore : « Tu mens! quel chemin as-tu donc suivi? par quels lacs es-tu passé? qui t'y a conduit? »

Champlain déroula une carte de ses voyages imaginaires , dressée par Vignan , mais ce dernier, qui commençait à perdre contenance, ne trouva aucune explication à donner. Champlain, fort perplexe, le somma de dire la vérité, ajoutant : « Si vous m'avez trompé, avouezle, et tout vous sera pardonné ; mais si vous persistez , la vérité sera bientôt connue, et alors je vous ferai pendre. »

Vignan se jeta aux pieds de son chef, avoua tout, demanda pardon et grâce. Champlain , comme il l'avait promis, fut maître de lui : il se borna à chasser loin de lui l'imposteur, moins pour le punir que pour le soustraire à la colère des Indiens, qui voulaient le mettre à mort.

L'inutilité de la campagne qui venait d'échouer contrariait vivement Champlain, et ce fut la tête basse que l'expédition redescendit vefs Montréal. On n'a jamais bien su dans quel but Vignan avait échafaudé ses mensonges : il échappa au châtiment, et l'on n'entendit plus parler de lui.

Deux ans après cette aventure, en 1615, les mission-

naires firent leur apparition au Canada en la personne des PP. Denis Jamet , Jean Dolbeau , Joseph le Caron et Pacifique Duplessis, religieux récollets, appelés aussi « franciscains de la stricte observance ». Leur costume, non moins que les cérémonies religieuses qu'ils accomplirent sitôt leur arrivée, étonnèrent fort les Indiens. Ce fut le P. Dolbeau qui célébra la première messe dite au Canada; les canons du fort et des navires à l'ancre retentirent à cette occasion. Les quatre missionnaires se partagèrent la besogne : Dolbeau reçut les Montagnais en partage, le Caron, les Hurons; provisoirement, Jamet et Duplessis devaient rester à Québec.

Pendant que Dolbeau faisait, chez les Algonquins au nord de Tadoussac et du Saguenay, une campagne pénible et hardie, qui le mettait en relation avec des bandes d'Esquimaux, le Caron entreprenait un voysige d'un intérêt plus immédiat. Il alla passer quelque temps à Montréal, étudiant leurs mœurs et leur langue, à l'époque du grand marché annuel, puis résolut de suivre une tribu de Hurons et de vivre pendant un hiver sous leurs huttes.

Champlain était venu le rejoindre à Montréal. A peine son arrivée avait-elle été connue des Indiens qu'il était entouré, fêté, mais dans un but intéressé. Les aUiés se souvenaient du précieux concours que les Français leur avaient donné en deux occasions différentes , et ils se flattaient de l'obtenir encore : Champlain céda, en effet, à leurs instances, et promit de se joindre à une grande expédition contre les Iroquois. Il redescendit à Québec faire ses préparatifs; mais à son retour les Indiens, sans l'attendre, avaient décampé : le Caron les accompagnait.

Habitué à ces fugues bizarres trune race si impressionnable, que le mauvais rêve d'un seul d'entre eux suffisait à les frapper de panique, Champlain, avec dix Iniliens montagnais, l'interprète Etienne Brûlé et un autre Français, s'engagea sur les traces des fugitifs. Son voyage

Kig. io.

Indiens en embuscade.

fat pénible, si l'on en croit le récit de le Caron, qui suivait la même route, à quelques journées d'avance : « Il serait difficile, lit-on dans une de ses lettres, de vous rendre compte combien j'étais las de ramer ainsi tout le jour et de toutes mes forces parmi les Indiens, traversant les rivières maintes fois à gué, au milieu de la vase et sur des roches me coupant les pieds; portant le canot et les

bagages à travers les bois, afin d'éviter les rapides et des cataractes effrayantes, à demi mort de faim durant ce temps, car nous n'avions rien autre chose à manger qu'un peu de saganiete, mélange de farine de maïs et d'eau, dont on nous donnait une faible part matin et soir. Mais je n'ai pas besoin de vous dire que je ressentis néanmoins de grandes consolations , car, hélas ! quand on voit un si grand nombre d'infidèles, et qu'il ne tient qu'à une goutte d'eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur de travailler à leur conversion et d'y sacrifier son repos et sa vie. »

Le Caron et Champlain traversèrent les deux lacs des Allumettes, franchirent, sur l'Ottawa, les rapides des Joachims, du Caribou, du Capitaine, arrivèrent au lac Nipissing, où les canots purent être remis à flot. Champlain passa deux jours parmi ces Indiens, dont Tessouat, le chef Ottawa, lui avait fait un portrait si peu rassurant, et il fut au contraire fort bien reçu : ce ne furent que fêtes et repas, où on le régala de poisson, d'ours et de daim. Il se remit en route, entra dans la rivière Française, et bientôt après il approchait du grand lac que les Indiens appelaient « la mer des eaux douces des Hurons ».

C'était un pays fort différent des contrées incultes qu'il avait parcourues jusqu'alors : il était soigneusement cultivé par places, montrait, au milieu des forêts, des étendues de maïs, de citrouilles, de ces soleils ou tournesols dont les Indiens exprimaient l'huile pour l'entretien de leur chevelure. Dans tous les villages qu'ils traversaient, les Français étaient reçus comme des amis ou des dieux : sans manifester aucun étonnement trop vif qui ne convient pas à la gravité indienne, les Hurons les accueillaient « fort amiablement », selon le mot même

LES FRAiNCAIS AU CANADA.

de Champlaiii. A Carhagouha, il retrouva le Caron, tous deux, mais principalement le missionnaire, assez surpris de se rencontrer en pareil lieu, à plus d'un mois de marche de Québec. L'arrivée de Champlain détermina

Fig. 16. — Cérémoni(?s avant le flôpart pour la guerre.

le courageux missionnaire à réaliser un de ses plus vifs désirs, et le 12 août, en présence des Français, des catéchumènes et de la foule des Indiens, il célébra pour la première fois la messe en pays huron. Au lieu de se reposer, et d'ailleurs craignant plutôt

reniiui que la fatigue, Cliamplaiii se mit à explorer les environs de la ville indienne. Le 17 août, après avoir visité cinq villages, qui lui parurent des plus prospères, il arriva à Cahiagué, la capitale huronne, à trois lieues de la rivière Severn, dans le comté moderne d'Orillia. La ville, où leur présence causa une joie mêlée de beaucoup d'étonnement , se composait d'environ deux cents huttes. Mais la plupart étaient inhabitées d'ordinaire, Cahiagué étant surtout un lieu de concentration, l'endroit où se réunissaient les guerriers de la nation avant de partir en campagne.

Les Hurons étaient en fête ; la nouvelle venait de leur parvenir que les Ériés fourniraient cinq cents guerriers qui se joindraient aux alliés contre l'ennemi commun. On se mit en marche en suivant le lac Simcoé, où Etienne Brûlé quitta le gros des troupes pour se porter au-devant des Ériés, entreprise assez téméraire, car il allait avoir à côtoyer le territoire iroquois.

Du Simcoé, on passa dans la rivière de la Trent, qui mena la flottille indienne au lac Ontario ; elle le traversa et les guerriers débarquèrent à Hungry-Bay. De là, quatre jours de marche les menèrent en vue de la ville des Sénécas, sur le lac de Canandaigua. Il s'agissait d'en faire le siège, et cela ne laissait pas d'être une entreprise difficile, même pour les Européens, car la ville était entourée de hautes palissades et de plus protégée d'un côté par le lac, de l'autre par une rivière qui l'isolait presque entièrement de la terre ferme.

« Nous arrivâmes devant le fort, raconte Champlain, et les sauvages firent quelques escarmouches les uns contre les autres, encore que notre dessein ne fût pas de nous découvrir avant le lendemain. JMais l'impatience

de nos sauvages ne le put permettre. Voyant cela, je m'approchai avec le peu d'hommes que j'avais : néan-

Kig. 1". — Bataille contre une tribu d'Iiulicns. (Tiré des Voyaoes du sieur Champlain, capitaine ordinaire en la marine; Paris, 1013.)

moins, nous leur montrâmes ce qu'ils n'avaient jamais vu, ni ouï. Car aussitôt qu'ils entendirent les coups

d'arquebuse et les balles siffler à leurs oreilles, ils se retirèrent promptement dans le fort, enmportant leurs morts et leurs blessés. De notre côté , nous nous éloignâmes, mais bien contre mon avis, car ne pas profiter immédiatement de ce succès, c'était compromettre le résultat. »

Malgré l'indiscipline des Indiens, Champlain mit à leur service toute son industrie. Ce fut d'abord la construction d'une machine de guerre, plate-forme montée sur quatre pieux, du haut de laquelle les arquebusiers devaient pouvoir plonger dans l'intérieur du fort, par-dessus les hautes palissades. On y réussit en moins de quatre heures, dit Champlain, bien que la clôture qu'il fallait dépasser eût plus de trente pieds de haut. Champlain appelle cet ouvrage un cavalier; mais il semble que ce mot soit appliqué, en termes de fortification, à une levée de terre sur laquelle on établirait un canon. « Nous approchâmes, continue-t-il, pour attaquer le village, faisant porter notre cavalier par deux cents hommes des plus forts; j'y fis monter trois arquebusiers, bien à couvert, par des rebords en bois, des flèches et pierres qui leur pourraient être tirées et jetées. Néanmoins, l'ennemi ne laissa de lancer un grand nombre de flèches et quantité de pierres qu'ils jetaient par-dessus leurs palissades, mais enfin la multitude infinie des coups d'arquebuse les contraignirent de déloger et d'abandonner leurs galeries. »

Mais il était impossible d'obtenir des Indiens la moindre obéissance, de leurs chefs l'exécution d'un plan suivi. C'était une horde indisciplinée qui se précipitait contrôles palissades, essayait d'y mettre le feu, tirait en l'air des flèches qui retombaient à l'intérieur, au hasard. Fina-

lement, après trois heures de combat, les alliés se retirèrent, sous prétexte d'attendre les cinq cents Ériés pour reprendre l'assaut. Champlain avait été blessé de deux coups de flèche, l'un à la jambe, l'autre au ge-

Fig. 18. — Flèches incendiaires.

nou, et quand les Indiens, découragés, se décidèrent à la retraite, il se trouva incapable de marcher.

Alors, rapporte -t-il, ils se mirent à « faire certains paniers pour porter les blessés , qui sont mis là-dedans , entassés en un monceau, plies et garrottés de telle façon

as LES FRANÇAIS AU CANADA.

qu'il est impossible de se mouvoir, de même qu'un petit enfant au maillot. Et ce n'est pas sans occasionner aux blessés d'extrêmes douleurs. Je le puis bien dire avec vérité, quant à moi, ayant été porté quelques jours, durant lesquels jamais je ne m'étais vu en telle torture. La douleur que j'endurais à cause de la blessure de mon genou n'était rien au prix de celle que je supportais, lié sur le dos d'un de nos sauvages. Cela me fit perdre patience, et, sitôt que j'en eus la force, je sortis de cette prison, ou de cet enfer. »

Les Hurons s'étaient engagés à reconduire les Français jusqu'à Québec, mais, lorsqu'il s'agit de tenir leur promesse, ils s'y refusèrent. « L'homme à la poitrine d'airain » avait perdu de son prestige ; s'il n'avait pas été vaincu, il avait manqué à vaincre. Champlain se résigna à passer l'hiver chez les Hurons, dans la hutte du chef Darontal, qui lui offrit l'hospitalité. L'hivernage fut rude, mais non pas sans intérêt. Champlain suivait les chasses des Indiens, faisant grand carnage avec son arquebuse, tuant loups, daims, cerfs, ours et oiseaux de toutes sortes. Cependant, c'était l'inactivité pour un homme comme Champlain, et dès qu'il put rejoindre le P. Le Caron à Carhahouga, tous deux entreprirent de pousser jusque chez une nation qu'il appelle Tobaccos ou Petuneux, amis des Hurons. Il conclut avec elle une sorte de traité d'alliance, l'engageant à descendre à Montréal prendre part au trafic annuel.

Dans le même temps, il fut choisi pour arbitre entre les Hurons et les Algonquins, près d'en venir aux mains à la suite d'une querelle assez futile, et réussit à les mettre d'accord. C'était sauver la naissante colonie d'un grave péril, car les Algonquins, qui tenaient l'Ottawa,

auraient pu empêcher les Hurons de venir annuellement à Montréal, et sans ce grand marché d'échanges, la Nouvelle-France se lïit trouvée privée de ses principales ressources. Lorsque Champlain rentra à Québec, on le reçut « comme un père échappé miraculeusement au tombeau », car les Indiens avaient répandu le bruit de sa mort.

A côté de cette campagne de son chef, il faut conter

Fig. 10. — Champlain suivait les cliasses des iudlcns.

les aventures d'Etienne Brûlé, Tinterprète dont le nom et le courage sont demeurés légendaires au Canada. Nous en empruntons le récit à l'auteur des Pionniers français, qui a rajeuni et complété la narration donnée par Champlain :

« Parti avec douze Indiens, ils traversèrent le lac Ontario, et avancèrent avec toute la célérité possible, évitant les sentiers et les marais pestilentiels; choisissant les plus épais fourrés, afin d'échapper aux vigilants et cruels Sénécas, dont ils foulaient le territoire. Ils avaient

déjà parcouru une bonne partie de leur route, lorsque, faisant la rencontre d'une petite troupe d'Iroquois, ils les assaillirent, en tuèrent quatre et firent deux prisonniers; on conduisit ceux-ci à Carantouan, but de leur voyage et ville fortifiée, d'une population de 800 guerriers, ou environ 4,000 âmes. Les Carantouans devaient faire partie de la nation des Ériés; accueillis avec les réjouissances et les repas accoutumés, les cinq cents guerriers se préparaient au départ, mais avec une telle lenteur que, bien que la ville assiégée ne fût qu'à trois iours de distance, ils arrivèrent lorsque le siège était levé. Brûlé retourna avec eux à Carantouan et y passa l'hiver en explorations dignes de l'esprit aventureux de son commandant.

« Descendant une rivière qui devait être la Susquehanna, il la suivit jusqu'à son embouchure dans la mer, à travers les territoires de tribus populeuses, en guerre les unes avec les autres. Revenu à Carantouan, au printemps, quelques Indiens lui proposèrent de le guider vers ses compatriotes; moins heureux alors, ils rencontrèrent les Iroquois, qui, fondant sur eux, les dispersèrent dans les bois. Brûlé s'enfuit comme les autres, et bientôt se trouva perdu en pleine forêt, dans un inextricable labyrinthe. Pendant quatre jours, il erra jusqu'à ce qu'affamé et désespéré, il trouvât un sentier indien, et n'ayant le choix qu'entre les Iroquois et la famine, il opta pour les premiers, résolu à tenter leur clémence.

« Bientôt, il voit au loin trois Indiens chargés de poisson frais et leur parle en langue huronne, qui ne diffère pas de celle des Iroquois. Ceux-ci s'arrêtèrent stupéfaits, puis prirent la fuite. Brûlé, égaré par la faim, jeta ses armes en signe de paix. Les Indiens, s'approchant alors.

écoutèrent le récit de sa détresse, fumèrent les pipes avec lui et le conduisirent au village, où on lui donna de la nourriture.

« La foule s'assembla et les questions commencèrent :

Fig. 23. — Attaque d'Indions.

« D"où venezvous?N*êtes-vous pas un de ces Français , les hommes de fer, qui nous font la guerre. »

Etienne Brûlé répondit « qu"il était d'une nation supérieure encore aux Français et bonne amie des Iroquois ».

Mais les Indiens, incrédules, l'attachant à un arbre, lui arrachèrent et lui brûlèrent la barbe, pendant que le chef s'interposait en vain en sa faveur. Comme beaucoup de bons catholiques de ce temps,

Brûlé portait sur la poitrine un Agnus Dei. L'un de ses bourreaux demanda ce que c'était, et avança la main pour s'en saisir.

« Si vous y touchez, s'écria Etienne, vous et votre « race vous périrez. »

« L'Indien ne tint pas compte de cette menace. Or, la journée était chaude et un de ces ouragans, succédant souvent aux brûlantes après-dînées américaines, s'élevait

Fis'. 21. — Agnus Dci.

à l'horizon, comme portant la menace de la colère céleste; au même moment, l'orage éclatait, et au bruit du tonnerre résonnant dans le ciel, une terreur superstitieuse s'empara des Iroquois.

« Tous s'enfuirent, laissant leur victime étroitement liée jusqu'à ce que le chef, qui avait déjà cherché à le protéger (1), vînt couper ses liens, et, l'emmenant dans sa demeure, pansât charitablement ses plaies. Depuis lors, aucune fête ni cérémonie ne se passa sans que Brûlé y fût invité, et lorsqu'il voulut rejoindre ses compagnons.

(1) C'est une observation de Cliaraplain que les chefs indiens, en paix comme en guerre, n'avaient qu'une autorité toute nominale, sans autre moyen de s'exercer que la persuasion.

une bande d'Iroquois le guida pendant quatre jours. Il retrouva, sans autres mésaventures, ses amis les Hurons, et les accompagna dans leur descente annuelle pour rencontrer les marchands français à Montréal.

« Brûlé devait avoir une fin lamentable. Les Hurons l'assassinèrent traîtreusement dans un de leurs village?, près de Penetanguishine. Bien des années après, une épidémie ayant frappé la population huronne réduite de près de moitié, les Indiens crurent voir dans ce fléau la vengeance du meurtre du Français, et les sorciers les plus renommés de la nation annoncèrent avoir vu la sœur de la victime volant au-dessus de leur contrée et répandant à travers les airs cette peste mortelle. »

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