CHAPITRE V
Champlain administrateur. — Québec en 1620. — Huguenots et catholiques. — M"" de Champlain ; sa légende. — Les Ircquois devant Québec. — Les de Caen. — Récollets et jésuites. — Richelieu fonde la Compagnie des Cent Associés. — David Kirk. — Les Anglais à Québec. — Mort de Champlain.
Aussi bien que hardi et sagace explorateur, Champlain se montra organisateur actif et intelligent. Cette dernière qualité semblait assez étrangère à son tempérament aventureux ; mais il sut se plier à la nécessité, montrant ainsi la supériorité d'un esprit qu'aucune occurrence ne prend au dépourvu.
Des relations amicales et assez étendues étant assurées entre les Français et les Indiens , il restait à fonder un établissement solide , qui pût devenir, dans un temps donné, le noyau d'une ville commerçante. Québec n'était encore qu'un village fortifié : quelques maisons de trafiquants, la demeure des religieux, une chapelle, une citadelle. Il n'y avait guère plus de cinquante habitants à résidence fixe et, parmi eux, à peine deux ou trois familles. « Dans un vieil écrit, on représente facétieusement le fort comme n'ayant d'autres sentinelles que deux vieilles femmes et un couple d'oies. »
Au demeurant, tout n'était que désordre et incurie. L'autorité, qui appartenait régulièrement à Champlain,
était battue en brèche par rinfluence des marchands, qui tenaient en leurs mains la fortune de la colonie. Ces marchands, jaloux de leurs privilèges, interdisaient aux émigrants de trafiquer directement 'avec les Indiens : il fallait passer par l'intermédiaire des agents de la Compagnie, qui arrêtaient le plus clair des bénéfices au passage. Même entre marchands, il y avait peu d'accord; les querelles religieuses continuaient dans la Nouvelle- France : entre catholiques de Saint-Malo et huguenots de Rouen, l'accord était impossible. En principe, l'exercice du culte protestant était interdit sur le territoire canadien, mais les hérétiques tournaient la prohibition en célébrant leurs offices à bord des vaisseaux. Le chant des cantiques et les psalmodies venaient exaspérer les catholiques jusque chez eux, mais on avouera que le détour était de bonne guerre. La principale cause de trouble était l'hostilité et le trafic illégal des marchands de la Rochelle, qui avaient refusé d'entrer dans la Compagnie; ils venaient, montés sur des vaisseaux bien armés, qui au besoin acceptaient le combat. Dans de telles conditions d'insécurité, la colonie ne pouvait faire de progrès, à ppine se maintenir.
Champlain se mit résolument à l'œuvre, bien décidé à maintenir les droits de la Compagnie, car il croyait, suivant les opinions de son temps, que le privilège seul pouvait permettre des profits et, par conséquent, un développement régulier. Pourtant, il se rendit compte qu'un monopole absolu était aussi bien une entravé que la liberté complète, et il mit son industrie à en faire diminuer la rigueur. Il fit plusieurs voyages en France, y forma des négociations nouvelles, se flattant d'avoir aplani les principales difficultés.
En 1620, il amenait sa femme. Cela avait été un singulier mariage, car il l'avait épousée âgée de douze ans, et sans savoir à quelle religion elle appartenait. Champlain, peu après son arrivée en Nouvelle-France, s aperçut avec
Fig:. 22. — Enlèvement pnr les Indiens.
horreur, lui si bon catholique, qu'elle était huguenote. Dès lors , il employa tout son temps à la convertir, et n'y réussit que trop bien : devenue catholique, elle se consacra à l'apostolat des squaws indiennes et, au bout de quatre ans, s'en retourna en France, un peu contre le gré
de son mari, prendre le voile chez les ursulines, puis fonder un couvent de cet ordre , à Meaux , où elle mourut en odeur de sainteté. Les Indiens, paraît-il, l'avaient prise à son arrivée pour une divinité, tant elle était jolie et gracieuse, et nombre d'entre eux se mettaient à l'adorer bonnement, comme si elle eût été la Vierge dont leur parlaient les missionnaires. Cette tradition s'est conservée au couvent des ursulines de Québec
Cependant, la situation de la colonie demeurait à peu près la même. Les émigrants rebutés ne commerçaient ni ne travaillaient. La sécurité matérielle était compromise par les trahisons des Montagnais ; elle le fut sérieusement en 1622, lorsqu'un gros détachement d'Iroquois descendit sur Québec, assaillant le couvent des récollets, situé en dehors de l'enceinte. Les arquebusades les mirent en déroute, mais ils connaissaient le chemin. C'était la première et funeste conséquence des ingérences de Champlain dans les querelles indigènes.
Gagné par les protestants, le maréchal de Montmorenc3% qui avait succédé à son beau-frère Condé dans la vice-royauté de la Nouvelle-France, supprima la Compagnie et concéda le privilège du trafic à deux commerçants huguenots, Guillaume et Émery de Caen. Cela ne fut pas un remède aux discordes intestines : Champlain dut envoyer un des récollets porter au roi les doléances des colons. Cette démarche n'eut d'autre résultat que de dégoûter le duc de Montmorency d'une vice-royauté si pleine d'ennuis, et il se démit de sa charge en faveur du duc de Ventadour. Ceci est un gros événement, car avec Ventadour que dominaient les jésuites, la Compagnie allait mettre la main sur la Nouvelle-France.
Les récollets avaient à desservir un immense terri-
toire; on leur fit comprendre qu'ils n'en pouvaient venir à bout, et les naïfs religieux demandèrent d'eux-mêmes le concours de ceux qui devaient les supplanter. En 1622, trois jésuites débarquèrent à Québec, les PP. Lallemant, Masse et Brébeuf. Comme, en l'absence de Champlain, personne ne voulait les recevoir, les récollets leur donnèrent l'hospitalité. Bientôt les PP. Noirot et La Noue arrivèrent, amenant une vingtaine d'émigrants, et un édifice s'éleva pour abriter les nouveaux missionnaires, qui ne devaient pas tarder à prendre la direction spirituelle de la colonie, et à rejeter dans l'ombre et à faire injustement oublier les courageux récollets, qui furent les vrais pionniers de la foi en ce pays.
Une autre époque mémorable dans l'histoire du Canada fut l'intervention de Richelieu, qui annula les privilèges des deux huguenots, forma la Compagnie des Cent Associés ou de la Nouvelle-France et se mit à sa tête. En échange de ses privilèges, la Compagnie prenait, entre autres engagements, celui de transporter gratuitement à Québec 4,000 personnes, hommes et femmes de tous métiers, dont environ 300 dès la première année (1628). Mais tout colon devait être catholique, et l'on excluait la seule classe d'émigrants volontaires qui fût alors en France, les protestants. « 11 en résulta, dit Parkman, que, lorsque la révocation de l'édit de Nantes les exila de leurs foyers, les rivages de la Nouvelle-France leur étant interdits, ils portèrent leur industrie dans d'autres contrées, vers les colonies anglaises, qui s'enrichirent des fatales erreurs de la politique française.
« Il est permis de supposer, continue notre historien américain, que si la Nouvelle-France était restée ouverte au courant de l'émigration huguenote , le Canada ne fût
jamais devenu une province anglaise, le champ des établissements anglo-américains eût été contenu par l'expansion des colonies françaises, et de larges portions des États-Unis seraient occupées aujourd'hui par une vigoureuse population française se rattachant étroitement à la mère patrie. » On n'a rapporté cette dernière opinion que par excès d'impartialité, car il est bien évident pour nous, au contraire, que les populations françaises du Canada ne sont demeurées telles de langue et de mœurs que par suite de la différence des religions. De tous les obstacles à l'absorption par les Anglais de l'élément français, celui-ci a été le plus fort et le seul insurmontable.
La colonie était donc aux mains d'une compagnie souveraine, qui, n'étant tenue qu'à l'hommage envers la couronne, pouvait disposer à son gré des ressources de l'immense territoire de la Nouvelle-France. En dehors des privilèges de concession, les membres de la Compagnie furent comblés de faveurs personnelles ; douze d'entre eux, bourgeois, reçurent des lettres de noblesse. Le capital des associés était de 300,000 livres.
Les débuts de la nouvelle Compagnie furent difficiles. En même temps que Roquemont, l'un des associés, partait pour Québec avec une flotte de transports et quatre vaisseaux armés, les Anglais armaient une escadre pour la même destination. Sir William Alexander s'était mis dans la tète de s'emparer des colonies françaises, et un huguenot de Dieppe, Français malgré son nom, David Kirk, fut mis à la tête de l'entreprise.
Québec, affamé, guettait l'arrivée des Français; ce furent les Anglais qui arrivèrent. Le P. Le Caron fut informé à l'improviste par les Indiens que six gros vaisseaux ennemis étaient à l'ancre à Tadoussac. Néanmoins,
la flotte française, qui avait rejoint l'escadre anglaise, faisait force de voiles pour remonter le Saint-Laurent; un officier renommé. Desdames, arriva enéclaireur donner cette nouvelle. L'anxiété était grande : les Français n'arrivaient pas; enfin, on apprit que David Kirk avait saisi
Fiq. 23. — Colon de la baie d'Hudson au XVII» siècle.
le convoi de Roquemont et jeté toutes les provisions à l'eau. C'était la famine, et il allait falloir soutenir un siège. Cliamplain, sans se décourager, prit ses mesures en conséquence , espérant en imposer aux ennemis par la fermeté de son attitude. C'est ce qui arriva, en effet, et Kirk, intimidé, se contenta de croiser dans le Saint-Laurent et d'établir le blocus. Cependant, les Français furent trahis,
et Kirk, informé de leur situation précaire, envoya un officier demander la reddition de la place. Le 20 juillet, le drapeau anglais fut hissé sur le fort. Tous les soldats et sujets français devaient être reconduits dans leur pays.
Champlain fut envoyé à Tadoussac, et de là transporté en Angleterre. A peine à Londres, il eut une entrevue avec l'ambassadeur de France , et , conformément au traité conclu pendant les hostilités même, obtint le retour du Canada à la couronne. Cette guerre lointaine, désastreuse pour la Compagnie naissante, fut donc complètement inutile aux Anglais : elle ruina aussi bien les forbans transfuges que les négociants français.
Malgré l'opinion, qui ne voyait dans la lointaine possession qu'un sujet de ruine, Richelieu ne désarma pas, et, secondé par Champlain, qui voulait user toutes ses forces au service de la Nouvelle-France, il réussit à lever l'argent nécessaire à une nouvelle expédition. En 1633, délégué par la Compagnie, Champlain reprit le commandement de Québec.
Un peu avant lui étaient revenus les jésuites avec le P. Le Jeune pour supérieur, et bientôt la colonie, sous leur influence, changea d'aspect. « Un étranger, visitant Québec, eût été frappé de l'atmosphère de discipline religieuse qui s'y était établie : les écharpes des officiers se mêlaient aux robes ecclésiastiques à la table du commandant ; on y causait peu , on y faisait la lecture à haute voix d'histoires édifiantes ou dévies de saints, comme dans un réfectoire de communauté. La cloche de la chapelle appelait avec une édifiante régularité aux prières, aux offices, à la confession. Les soldats, gagnés par l'exemple, s'imposaient des pénitences corporelles, et les artisans rivalisaient avec eux dans la ferveur de leur con-
trition. Québec devenait une mission, où les Indiens ne se rendaient plus attirés par l'appât de Teau-de-vie, dont le trafic était défendu, mais appelés par une propagande moins pernicieuse et habilement empreinte d'affectueux procédés. »
A ce tableau dû à la plume impartiale et sympathique d'un protestant, il y a un revers : l'intolérance. Mais l'intolérance même et l'exclusion de tous les huguenots avait sa raison d'être. « Cette exclusion, » dit un historien canadien, M. Bibaud, « qu'on pourrait regarder comme le fruit de l'intolérance qui était l'esprit du temps, et non moins chez les protestants que chez les catholiques, était aussi une mesure politique. On était persuadé à la cour de France que l'entreprise et le succès des Anglais contre le Canada étaient principalement dus aux intrigues de quelques protestants de France et à la connivence de ceux de la colonie. On crut donc qu'il était de la prudence de ne pas trop approcher les réformés des Anglais dans un pays où l'on n'avait pas assez de forces pour les contenir dans le devoir et la soumission aux autorités légitimes. »
On portait, d'ailleurs, une grande attention au choix des émigrants, au rebours du temps où l'on entreprenait de coloniser en vidant les prisons, sottise que nous sommes en train de recommencer, car l'histoire est inconnue et les peuples, comme les individus, arrivent sans expérience à chaque période nouvelle de leur vie. Selon le mot d'un historien d'alors, on ne recevait pas les mauvais garnements et, par-dessus tout, on prenait soin de s'assurer de la conduite et de la réputation des femmes et des filles avant de leur permettre de s'embarquer. Un établissement pour l'instruction des enfants.
français et indigènes fut commencé en 1635 par les soins du jésuite René Rohault, fils du marquis de Gamache.
Deux ans passèrent pendant lesquels Cliamplain montra un dévouement constant à la colonie qui lui devait l'existence, deux ans qui ne sont guère marqués dans Thistoire du Canada que par le rétablissement de la mission des Hurons, où le P. Brébeuf succéda au P. Le Caron.
On atteignit donc sans événements la fin de Tannée 1635, le jour de Noël, qui devait être une date néfaste pour la Nouvelle-France. Après trois mois de maladie, Champlain venait de mourir, à l'âge de soixante-huit ans. Les obsèques se firent avec toute la pompe dont pouvait disposer la colonie.
C'étaitun homme de bien et de mérite. Il avait des vues droites, était doué de beaucoup de pénétration. Ce qu'on admirait le plus en lui, c'étaient son activité, sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté et son courage dans les plus grands dangers; un zèle ardent et désintéressé pour le bien de l'état ; un grand fond d'honneur, de probité et de religion. Au reproche que lui fait Lescarbot d'avoir été trop crédule, Charlevoix répond que c'est le défaut des âmes droites, et que dans l'impossibilité d'être sans défaut, il est beau de n'avoir que ceux qui seraient des vertus si tous les hommes étaient ce qu'ils devraient être.
« Le vide de sa mort, » conclurons-nous avec son historien, « ne devait pas se réparer. Pendant vingt-sept ans, il n'avait cessé de travailler énergiquement en faveur de la prospérité de cette famille naissante, sacrifiant sa fortune, sa santé, la paix domestique à la cause qu'il avait embrassée avec enthousiasme et suivie avec une intrépide persistance. 11 y avait en lui du preux chevalier des
croisades, du voyageur curieux, aimant à s'instruire et recherchant Faventure, du navigateur pratique, et il réunissait l'esprit du moyen âge à une instruction plus avancée. Moins politique que soldat, il penchait vers les voies droites et ouvertes , et l'un des derniers actes de sa vie fut de demander à Richelieu des armes et des hommes pour combattre les Iroquois, menace permanente de la Nouvelle-France. Nous avons vu son incomparable courage égalé par une patience que ne purent lui faire perdre ni les longues épreuves ni même les pieuses exagérations de sa femme. On a parfois peine à se représenter l'intrépide explorateur du lac Huron, l'antagoniste des Iroquois, confiné dans les règles d'une vie monastique à Québec, car on peut affirmer que Champlain était loin d'avoir une dévotion étroite.
« Soldat dès sa jeunesse, dans un siècle de licence effrénée, sa vie eut le rare mérite de répondre à ses principes; et après qu'une génération eut passé sur le temps de sa visite chez les Hurons, les anciens de la tribu parlaient encore avec admiration de la chasteté du grand chef français. Ses écrits gardent l'empreinte de l'homme : tout pour sa cause, rien pour lui-même. D'un style rude, plein des erreurs d'une rédaction hâtive et négligée, mais plutôt trop concis que diffus, ils respirent la vérité à chaque page.»