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CHAPITRE VI

Le successeur de Champlain. — Le caractère religieux de la colonie s'accentue encore. — Conversion des Indiens. — Les forestiers, trappeurs ou voyageurs. — Jean Nicolet, voyageur. — Treize ans chez les sauvages. — Fondation des Trois-Rlvières. — Nicolet au lac Michigan. — La baie Verte. — Les gens de mer. — Le bassin du Mississipi entrevu.

Jusqu'au mois de juin 1636, Québec demeura sans gouverneur, et les jésuites, en particulier, nourrissaient de vives inquiétudes. Ne voyant dans la colonie qu'un intérêt, la religion qui les faisait maîtres des esprits, ils se demandaient si le successeur de Champlain aurait les mêmes sentiments religieux et surtout la même bienveillance à leur égard, car, même alors, on pouvait avoir de la religion et n'aimer qu'à demi la Compagnie de Jésus.

Au débarqué du nouveau gouverneur, ils furent promptement rassurés. A peine M. Charles Huault de Montmagny, chevalier de Malte, eut-il mis pied à terre, qu'apercevant un crucifix, il tomba à genoux, se répandant en prières. Les premiers actes de Montmagny ne démentirent pas ces prémisses. A son instigation, Québec se peupla de religieuses; on éleva des couvents et de nouvelles missions furent instituées.

Rien de tout cela, il faut bien le dire, ne constituait un

progrès pour la colonie. A part quelques déboisements pratiqués par un sieur Giffard sur sa seigneurie de Beaufort, par M. de Puiseux entre Québec et Sillery, les environs de la ville n'étaient que forêts impénétrables. La population n'augmentait guère, et sur les 200 habitants que l'on aurait pu compter, plus des trois quarts se composaient de soldats, de religieux et religieuses, d'agents de la Compagnie; on n'avait vu qu'un très petit nombre des 4,000 colons que les Cent iVssociés s'étaient engagés à transporter.

De plus en plus, Québec prenait l'apparence d'une communauté. Les seuls divertissements étaient des fêtes religieuses, particulièrement des processions : « Dans l'une d'elles, le gouverneur en habit de cour, et un Indien, vêtu de peaux de castor, soutenaient ensemble le dais audessus du Saint-Sacrement; pour une autre, on vit six Indiens marchant en avant, costumés tous d'habits écarlate et or donnés par le roi. Puis venaient les nouveaux convertis, deux à deux; la fondatrice du couvent des ursulines suivait avec les enfants indiens habillés à la française; enfin les prêtres, le gouverneur et la population européenne, à l'exception des canonniers qui, du fort, saluaient la croix et la bannière portées en tête du cortège. La cérémonie terminée, le gouverneur et les jésuites régalaient les Indiens dans un festin. »

Cette atmosphère de dévotion, non moins épaisse que celle qui écrasait à la même époque les puritains de la Nouvelle-Angleterre, ne fut pas sans peser à quelques colons, qui tentèrent de secouer le joug. Une députation fut envoyée au roi pour représenter « la gêne où étaient les consciences de la colonie de se voir gouvernées par les mêmes personnes, tant pour le spirituel que pour le tem-

porel. » Richelieu prit garde à cet état de choses, ei envoya en Nouvelle-France un ordre moins entreprenant qui partageât l'influence des jésuites. Mais les capucins, qui avaient été désignés, ne purent se faire accueillir à Québec; il était trop tard. Ils s'établirent dans le Maine, et la colonie demeura sous une domination qui devait entraver de longtemps ses progrès matériels.

La grande, l'unique affaire, c'était la conversion des Indiens, et la méthode employée par les jésuites fait prendre en pitié les infortunés catéchumènes. D'abord, on employait les cadeaux, les douceurs, pour décider les parents à livrer leurs enfants : de la verroterie, un bon repas, et le petit Indien passe aux mains des jésuites. Pour convertir les Indiens eux-mêmes, guerriers et squaius, on cherchait à inspirer la terreur : « Vous faites du bien à vos amis, disait le P. Le Jeune à un chef algonquin, et vous brûlez vos ennemis; Dieu agit de même. » Voici, au sujet des images coloriées employées par les missionnaires, un curieux passage emprunté au même religieux : « Les hérétiques, dit-il en une de ses lettres, sont grandement blâmables de condamner et de briser les images qui ont de si bons effets. Ces figures sont la moitié de l'instruction qu'on peut donner aux sauvages. J'avais désiré quelques portraits de l'enfer et de l'âme damnée; on nous en a envoyé quelques-uns en papier, mais cela est trop confus. Les diables sont tellement mêlés avec les lionnes, qu'on n'y peut rien reconnaître qu'avec une particulière attention. Qui dépeindrait trois ou quatre démons tourmentant une âme de divers supplices, l'un lui appliquant des feux, l'autre des serpents, l'autre la tenaillant, l'autre la tenant liée avec des chaînes, cela aurait un bon effet, notamment si tout était bien distinct, et que la rage

et la tristesse parussent bien en la face de cette âme désespérée. »

Mais quelle que fût la théologie enfantine dont on berçait ces âmes primitives, on doit reconnaître que les jésuites améliorèrent la condition matérielle des Indiens. Du moins, telle est l'opinion des historiens, amis ou ennemis de la Compagnie de Jésus. Nous ferons observer que du jour où les Européens eurent pris le contact des Indiens, pour ceux-ci commença la décadence; ils avaient une civilisation rudimentaire, mais originale, des croyances et des traditions nationales, une vie, souvent affamée, mais libre, des rivalités qui les excitaient à un orgueil et aune dignité extrêmes; ils devinrent un troupeau féroce quand il n'était pas gorgé, considérant les Français comme des pourvoyeurs, et destiné à ne plus être, en un temps donné, qu'un peuple de parias, tolérés sur le sol où leurs ancêtres régnaient en maîtres.

Pendant que les jésuites peu à peu s'asservissaient les Algonquins et les Hurons, il y avait tout un essaim de hardis aventuriers, moitié explorateurs, moitijé trappeurs, qui vivaient absolument de la vie de l'Indien. On a conservé les noms de Jean Nicolet, Jacques Hestel, François Marguerie, Nicolas Marsolet, qui presque tous ont fait souche de familles aujourd'hui fort considérées au Canada. Parmi ces hardis coureurs des bois, Jean Nicolet a une histoire particulièrement curieuse, et comme elle est sans doute très peu connue des lecteurs français et même des Canadiens, on la rapportera avec quelques détails. Nous les empruntons au travail qu'un littérateur canadien, M. Benjamin Suite, a publié sur ce sujet, à Ottawa, en 1876.

Normand de Cherbourc;, Jean Nicolet arriva au Canada

en 1618, sous les auspices de Champlain, et comme il paraissait intelligent et vigoureux, doué d'une bonne mémoire et d'une solide santé, son protecteur l'envoya immédiatement passer l'hiver chez les Algonquins de l'île

Fig. 21. — Déclaration de guerre.

des Allumettes, pour y apprendre la langue. Il n'y resta pas seulement un hiver, mais deux années consécutives, mêlé à toutes les chasses, à toutes les guerres, fêtes et habitudes de la tribu. En 1622, il lut chargé d'aller négocier la paix entre les Algonquins et les Iroquois, s'en tira

avec succès, puis disparut pendant huit ans. Il était chez les Nipissings ou Nipissiriniens, et s'était si bien assimilé leur dialecte et leurs mœurs qu'il passait, dit Champlain, « pour un de cette nation, entrant dans les conseils fort fréquents à ces peuples, ayant sa cabane et son ménage à part, faisant sa pêche et sa traite. » Il était devenu, en somme, un vrai sauvage.

<c L'apprentissage de Nicolet était donc chose accomplie, lorsque, en 1629, les Anglais s'emparèrent de Québec et ne lui laissèrent, comme aux autres interprètes, que l'alternative de se livrer à eux ou de s'enfoncer dans les forêts en compagnie des sauvages, ses amis.

<■< C'est peut-être durant l'époque critique de 1629 à 1633 que nos voyageurs jetèrent les plus forts germes d'amitié parmi les tribus algonquines et huronnes. Séparés tout à coup de leur base d'opération tombée aux mains de l'ennemi, on les aurait crus enlevés à jamais au monde civilisé, sinon à la vie même. Il arriva plutôt le contraire de ce que l'on aurait pu attendre. Jusque-là, le trafic des pelleteries contre des articles de fabrication européenne avait servi au commencement d'alliance qui nous permettait de remonter l'Ottawa et de visiter la baie Géorgienne, mais il s'en fallait de beaucoup que nous fussions à l'aise sur ces territoires. Cela se passait, du reste, au moment où les colons anglais, débarqués en même temps avec nous sur les plages de l'Atlantique, n'avaient pas encore osé se risquer à dix arpents de leurs cambuses. Nous avions déjà franchi des centaines de lieues de pays et attiré le trafic, en larges proportions, dans la vallée du Saint-Laurent. Les interprètes, les voyageurs, selon le mot consacré, se refusaient à quitter leur conquête ou à y introduire les Anglais. Ils ne craignirent

pas de retourner au fond des bois reprendre la vie d'aventure et s'appliquer plus que jamais à agrandir Finfluence du nom français vers Fouest. Sans pouvoir compter avec certitude sur le retour du drapeau blanc à Québec, ils se mirent en travers des projets que les marchands anglais auraient pu concevoir de se répandre de ce côté. Ainsi, pour compenser efficacement les fautes d'une administration mal éclairée, cinq ou six pauvres hommes du peuple, prenant l'ennemi par derrière, nous préparaient avec ardeur une revanche éclatante en rapprochant tout à fait de nos intérêts les nations éparses qu'un accident ordinaire, ou seulement un abandon de quelques années, pouvaient faire pencher contre nous d'une façon désastreuse. »

De 1618 à 1628, et tant que dura l'occupation anglaise, de 1629 à 1632, Nicolet vécut entièrement avec les Indiens. Au commencement de l'année 1634, Champlain résolut de mettre à profit les connaissances de son interprète et de l'envoyer en découverte.

« A peu près le premier de juillet, une double expédition partit de Québec. L'un des convois s'en allait bâtir un fort aux Trois- Rivières ; l'autre, composé du P. Brébeuf et de Jean Nicolet, comme personnages principaux, se destinait aux explorations des pays d'en haut, aujourd'hui la province d'Ontario. Le 4 juillet, tout le monde était réuni aux Trois-Rivières, et Nicolet assista ainsi à la fondation d'une place où devaient s'écouler les dernières années de sa vie.

« Resté à l'île des Allumettes, tandis que Brébeuf poursuivait son chemin, Nicolet fit ses préparatifs de voyage vers les régions inconnues, conformément à ses instructions et à son expérience personnelle. Ensuite, il se ren-

dit chez les Hurons, au bord du lac de ce nom, prit avec lui sept Indiens et s'enfonça dans la direction du lac Michigan, alors totalement ignoré des blancs. Il se dirigea vers la contrée dite des Gens de mer, ainsi nommés parce que, d'après la description qu'ils donnaient d'une grande étendue d'eau qui se rencontrait au delà de leur pays, les Français les croyaient voisins de la mer Pacifique, ou, tout au moins, d'une rivière considérable qui y menait. Ces gens de mer n'étaient connus des Français que pai" ouï-dire. On ne les supposait pas cruels, et on admettait qu'avec le huron et l'algonquin, langues que Nicolet possédait à merveille, tout homme pouvait s'entendre avec eux.

« Parvenu à la baie Verte ou des Puants, au milieu des Mascoutins, Nicolet avait épuisé, selon toutes les apparences, la géographie de ses guides. Il entrait en plein pays inconnu. Ayant devant lui une immense contrée à parcourir, entendant sans cesse parler de grands cours d'eau, de mers prochaines, de peuples trafiquants et navigateurs, il marchait, dans son imagination, à la découverte du reste du globe, complétant l'œuvre de Colomb et de Cartier, qui avaient voulu se rendre à la Chine, mais qui en avaient été empêchés par la largeur du continent américain.

« Un regard sur la carte nous montre la possibilité de passer de la baie Verte au Mississipi. Les sauvages de la contrée en connaissaient le chemin, de toute nécessité. Nicolet sut se le faire indiquer; il remonta la rivière aux Renards et franchit la bande de terre qui la sépare de la rivière Ouisconsin, laquelle se jette dans le Mississipi. Il avait pour mission de traiter de la paix, c'est-à-dire de faire alliance avec les peuples qu'il rencontrerait et

d'étendre ainsi la renommée et le commerce des Français. Chez chacune de ces nations, il s'arrêtait, accomplissait dans toute sa pompe le cérémonial usité en pareille circonstance, y ajoutant même certaines pratiques tirées des

Inondalion du Mississipi.

coutumes des peuples civilisés, ce qui le faisait passer pour un homme extraordinaire.

« A deux journées des Gens de mer, il envoya un de ses Hurons annoncer la nouvelle de la paix, qui fut bien accueillie, surtout lorsqu'on sut que c'était un homme blar.c

qui porterait la parole. On dépêcha plusieurs jeunes gens au-devant du manitou iriniou, Têtre merveilleux. Nicolet, qui se figurait que ces peuples n'étaient pas loin des Chinois ou qu'ils devaient les connaître, s'était revêtu d'une grande robe de damas de Chine, toute parsemée de dessins de fleurs et d'oiseaux, et s'avançait vers eux en déchargeant en l'air ses pistolets qu'il tenait à chaque main. Son apparition causa une surprise et un ravissement extrêmes. La nouvelle s'en répandit au loin, de nation en nation : on disait qu'un homme était venu qui portait le tonnerre. Expert en l'art de manier l'esprit des sauvages, Nicolet sut se rendre populaire. Il convoqua des conseils qui dépassèrent en solennité ceux qu'on avait coutume de tenir. A l'une de ces assemblées, il y eut de 4 à 5,000 guerriers. Chaque chef de quelque importance voulut donner son festin, et dans l'un de ces repas on servit jusqu'à cent vingt castors. »

S'il ne marchait pas vers la Chine, du moins Nicolet allait, le premier, entrevoir le Mississipi :

« Le sieur Nicolet, » écrivait six ans plus tard le P. Le Jeune, « lui qui a le plus avant pénétré dedans ces pays si éloignés, m'a assuré que s'il eût vogué trois jours plus avant sur un fleuve qui sort du second lac des Hurons (le lac Michigan), il aurait trouvé la mer. Or j'ai de fortes conjectures que c'est la mer qui répond au nord du Nouveau-Mexique, et que de cette mer, on aurait entrée dans le Japon et la Chine. »

Il s'en fallait de beaucoup que ce fût là le chemin cherché. Nul, au temps de Jean Nicolet, ne le pouvait trouver, car la question n'a été tranchée que de nos jours par le Pacific Rail-Road. Mais ces illusions aidaient à marcher en avant, et sans elles Nicolet, peut-être, et les autres

fussent demeurés sur les bords du Saint-Laurent. Il faut vouloir l'impossible pour faire le possible. « Nicolet, » dit un autre Canadien, M. Gabriel Gravier, « a servi la cause de l'humanité et glorifié le nom français. »

Cette expédition ne causa que très peu d'émotion au Canada, et l'histoire n'a pas donné à Nicolet la gloire d'avoir découvert le chemin du Mississipi; elle devait échoir à Marquette et à Joliet, surtout à La Salle, qui ne firent pourtant que marcher sur ses traces.

Si Champlain eût été encore à la tète de la colonie, nul doute qu'il eût tiré parti de ce voyage, mais il était mort lorsque Nicolet revint à Québec, et le hardi explorateur, qui ne voulut pas prendre de service près des jésuites, s'établit interprète aux Trois-Rivières. Il était en même temps agent général de la Compagnie des Cent Associés dans cette région. Ses services ne furent point entièrement méconnus. Le fils du messager ordinaire de Cherbourg à Paris fut anobli, et il reçut le fief de Belleborne, sur la route actuelle de Sainte-Foye, près de Québec.

Il était allé passer quelques jours dans ce domaine lorsque M. des Rochers, gouverneur des Trois-Rivières, connaissant son influence sur les Indiens, l'envoya chercher pour terminer un différend qui s'était élevé entre les Français et les Algonquins. Nicolet se jeta dans une barque avec M. de Chavigny et quelques autres. « C'était à la fin d'octobre, sur les sept heures du soir, au milieu d'une tempête épouvantable. Ils n'étaient pas arrivés à Sillery qu'un coup de vent du nord-est chavira la chaloupe. Les naufragés s'accrochèrent à l'embarcation renversée, sans pouvoir la remettre à flot. Alors Nicolet, s'adressant à M. de Chavigny, dit : « Sauvez-vous, vous

savez nager, je ne sais pas. Je m'en vais vers Dieu. Je vous recommande ma femme et ma fille. » La chaloupe n'était pas loin d'une roche, située assez près du rivage, déjà bordé de quelques glaces en cette saison, mais l'obscurité ne permettait pas de distinguer les objets. M. de Chavigny se jeta seul à la nage et atteignit la terre avec beaucoup de peine. Les malheureux qui restaient cramponnés à la chaloupe se virent emportés par les vagues, à mesure que le froid les gagnait. »

La perte de Nicolet fut vivement ressentie, car il s'était concilié l'estime et l'affection, non seulement des Français, mais encore des sauvages. « Il nous a laissé, dit le P. 'V^incent, dans sa Relation, des exemples qui sont audessus de l'état d'un homme marié et tiennent de la vie apostolique, et laissent une envie aux plus fervents religieux de l'imxiter. »

Notons que sa fille, qu'il avait recommandée en mourant, épousa M. Le Gardeur de Repentigny, dont le fils. Le Gardeur de Courtemanche, se distingua par de longs et utiles services dans l'ouest du Canada. Son nom fut donné par les Canadiens à la petite rivière que Champlain avait baptisée Pontgravé, et plus tard à une ville, maintenant en voie de prospérité.

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