CHAPITRE VII
Les missions continuent l'œuvre de Champlain. — Fondation d'un hôpital à Québec. — Brébeuf au Niagara et chez les Eriés. — Eaimbault chez les Nipissings et les Chippeways. — Jogues chez les Iroquois Mohawks. — Sou supplice et sa mort. — Guerre des Iroquois contre les Français et les Hurons. — Destruction des missions. — Anéantissement de la nation huronne. — Persévérance des missionnaires. — Le tremblement de terre.
Ce ne furent ni les gouverneurs royaux ni les commissaires chargés de missions spéciales qui continuèrent Tœuvre de Champlain, mais bien les missionnaires : œuvre de découverte, de colonisation, de civilisation. Les réserves que nous avons faites précédemment au sujet des jésuites, de leur méthode, de leur absolutisme ne sauraient nous empêcher de reconnaître les services qu'ils rendaient à la France, sous le couvert de la religion. Nul doute que l'influence française dans toute l'Amérique du Nord ne leur doive beaucoup, et, à ce titre, ils ont leur place dans une histoire du Canada.
Nous avons vu que les premières missions organisées par les récollets furent reprises par les jésuites sur une plus grande échelle. En 1639, ces derniers étaient déjà au nombre de quinze, répandus sur tout le territoire de
la Nouvelle-France; c'est de cette époque que date, en réalité, le grand mouvement religieux qui tendait à conquérir les Indiens, non par la force, mais par la foi.
Le jésuite Brébeuf, qui succéda au P. Le Caron, chez les Hurons, s'était établi sur les bords du lac Érié. « C'était, » dit un de ses biographes sur un ton qui sent un peu le panégyrique, « un de ces hommes auxquels une foi austère et enthousiaste sert de mobile et de fm. Ses pratiques religieuses rappelaient la sévérité des anciens anachorètes. Chaque jour, il renouvelait son vœu de braver le martyre; il le cherchait, il en avait soif; comme si sa vie, toute de prières, de prédications, de bonnes œuvres, de fatigues, de dangers, ne suffisait pas au gain de sa cause devant Dieu. Le même zèle apostolique animait le P. Daniel et le P. Lallemand, ses collaborateurs. » Et un historien américain, Bancroft, témoigne, après tant d'autres, du désintéressement, non seulement des jésuites, mais des particuliers et du gouvernement au Canada : « Ce ne fut, dit-il, ni une entreprise commerciale, ni une ambition royale, qui porta la France au centre du continent américain. C'est l'enthousiasme religieux qui a fondé Montréal, conquis les déserts et les grands lacs, exploré le Mississipi. C'est à l'Église romaine que le Canada doit ses autels, ses hôpitaux, ses séminaires. »
L'excès d'impartialité mène au défaut contraire. Les protestants sont, en général, d'une politesse exagérée envers le catholicisme en Amérique : ils ont peur d'être taxés de fanatisme et se rendent coupables de complaisance. Le Canada ne doit pas tout aux missions ; disons seulement qu'il leur doit beaucoup.
Le P. Brébeuf était depuis cinq ans à peine chez les Hurons que la mission principale avait essaimé comme
LES FRANÇAIS AU CAiXADA. 101
une ruche mère : plusieurs villages avaient été pourvus d'un missionnaire et d'une chapelle; enfin, un grand chef s'était converti, Ahasistari, dont l'influence ne devait pas, dans la suite, être inutile à la France.
Dans le même temps, parmi les riches particuliers qui , de France , s'intéressaient à la colonie , il se trouva une femme intelligente et assez généreuse pour fonder à Québec un hôpital, destiné non seulement aux Français, mais également aux Indiens amis de la France. Les religieuses venaient de Dieppe : « En prenant terre à Québec, dit Bancroft, ces jeunes héroïnes s'arrêtèrent pour baiser la terre qu'elles adoptaient et qu'elles étaient prêtes au besoin à teindre de leur sang. Le gouverneur, avec sa petite garnison, vint en personne au-devant d'elles. Des Hurons, des Algonquins, mêlant leurs acclamations à celles de la colonie, remplissaient l'air de cris de joie, et le groupe bigarré accompagna les nouvelles venues jusqu'à l'église où, au milieu d'actions de grâce universelles, le Te Deum fut chanté. Est-il surprenant que les naturels fussent touchés d'un dévouement que leur misère sordide ne parvenait pas à effrayer? Ces religieuses tentèrent également de faire l'éducation des enfants, et Ion montre encore le frêne vénérable sous lequel sœur Marie de l'Incarnation, si renommée pour sa piété austère, son intelligence et son bon sens, essaya, mais en vain, d'instruire les petits Hurons. »
Partout à la fois, les missions s'avançaient, comme des postes, de jour en jour portés un peu plus loin. En l'espace de douze ans, depuis la mort de Champlain jusqu'en 1647, soixante jésuites, pères et novices, avaient exploré la Nouvelle-France, pénétrant tout autour des grands lacs, jusqu'à la naissance du lac Supérieur. Bré-
beuf parcourut les bords du Niagara, alla jusqu'au lac Érié, et même il serait descendu jusque dans TÉtat actuel de New- York, le long de la rivière Albany. Mais on sait que ces régions étaient aux mains des Iroquois et qu'Etienne Brûlé, le seul qui les eût visitées, n'en était sorti vivant que par un concours de circonstances exceptionnelles.
Les Nipissings, la tribu aux maléfices, furent visités par Charles Raimbaultet Claude Pijart. Le premier poussa même plus loin, et, accompagné cette fois d'Isaac Jogues, remonta, parmi les Chippewas ou Chippeways, jusqu'au Sault Sainte-Marie.
« Partis en canot de Penetangushine », dit un historien du Canada, « les missionnaires arrivèrent aux chutes Sainte-Marie, après une navigation de dix-sept jours, au milieu des îles nombreuses du lac Huron. Deux mille Indiens les attendaient; leurs chefs les invitèrent à rester parmi eux et à y établir une mission permanente. Les missionnaires s'enquirent de plusieurs nations, entre autres des Nadowessies et des Sioux, qui n'avaient jamais été en contact avec les Européens; ils se proposaient de les évangéliser. Raimbault voulut alors rejoindre les Algonquins du lac Nipissing, mais la rudesse du climat et l'épuisement de ses forces l'en empêchèrent. » Il dut redescendre à Québec, où il ne tarda pas à succomber. C'était le premier missionnaire mort dans la colonie, victime de son dévouement; on lui fit l'honneur de déposer ses restes dans le tombeau même de Champlain.
Le compagnon de Raimbault, Jogues, revenait de chez l'S Hurons, escorté par Ahasistari, lorsqu'ils tombèrent dans un parti d'Iroquois, des Mohawks. Tous les Hurons
s'enfuirent, et le jésuite demeura aux mains des Indiens avec ]e chef huron, qui voulut partager son sort, bien qu'il eût pu se sauver et se mettre en sûreté comme les siens. Un novice nommé Goupil fut tué d'un coup de
Fiï. 26. — Vue du lac Êrw.
tomahawk ; Jogues, condamné au feu, fut racheté par les Hollandais, qui avaient des liens d'amitié avec cette tribu. Ce furent encore les Hollandais qui sauvèrent le P. Bressiani, lequel, « traîné pieds nus à travers les ronces et les fourrés, déchiré de coups par un village entier,
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brûlé, torturé, » allait être mis à mort, lorsqu'ils intervinrent heureusement.
Le gouvernement du Canada essaya de faire la paix avec les Iroquois. Les Mohawks eurent Tair de céder et répondirent en ces termes, qui peuvent donner une idée du pompeux style indien : « Nous avons jeté si haut dans Fair et au delà des nuages la hache de guerre, qu'aucun bras sur la terre n'est capable de la reprendre ; les Français dormiront sur nos couvertures les plus moelleuses, au coin du feu que nous entretiendrons toute la nuit; les ombres de nos braves tombés dans le combat sont entrées si avant dans la terre, qu'il est impossible, désormais d'entendre leurs cris de vengeance. Je place une pierre sur leurs tombes afin que personne ne puisse remuer leurs os! »
Ces belles paroles cachaient une assez noire duplicité. Plus sincères furent les Abenakis du Maine, que le jésuite Sillery avait évangélisés. Le P. Dreuillette put bâtir une chapelle chez eux et s'y établir. Le P. Jogues, qui s'était à grand'peine échappé des mains des Mohawks, osa y retourner, disant : Ibo et non redibo, paroles prophétiques, car il fut mis à mort et périt au milieu des supplices.
Au milieu de l'année 1648, la grande guerre des Iroquois commença. Le 4 juillet, ils envahirent le territoire des Hurons, attaquèrent la mission du P. Daniel, qu'ils firent expirer sous une grêle de flèches; massacrèrent, en l'absence des guerriers, femmes et enfants, et ne se retirèrent qu'après avoir détruit tout par le feu. Peu après, ils revinrent à la charge, et, plus nombreux que leurs ennemis, après de sanglants combats, les exterminèrent complètement. Le peu qui survécut se réfugia
partie à Québec, partie' sur des îles du lac Huron ; ces quelques-uns se laissèrent incorporer aux Iroquois. C'en était fait de la grande nation huronne. Plusieurs jésuites périrent dans ces massacres, les PP. Lallemant, Garmé, Brébeuf.
Après cette dispersion de leurs ennemis, Tinsolence des Iroquois augmenta encore, et ils ne craignirent pas de s'attaquer aux établissements des Français. A Trois- Rivières, le commandant, M. Duplessis-Bochard, fut tué en marchant contre eux. Montréal, assiégé, se défendit à grand'peine; Québec même fut inquiété. De tous côtés c'étaient des embuscades, des massacres; tout Français qui marchait isolé risquait de tomber entrer leurs mains et d'y laisser la vie. Un parti de cinquante colons, qui s'en allait former un établissement chez les Onondagas, fut obligé de rebrousser chemin et de fuir devant une horde de sauvages.
En 1658, des Algonquins furent massacrés sous les canons même du fort de Québec. La paix ne fut pas faite et quelque tranquillité ne fut pas rendue à la conie avant 1662. Les missionnaires en profitèrent pour tenter encore une fois d'évangéliser les Cinq Nations. Le P. Le Moyne se rendit chez les Mohawks, mais au bout de quatre mois d'un séjour à peine toléré, il fut forcé de regagner Québec sans avoir obtenu aucun résultat. Chez les Onondagas, le P. Jogues fut plus heureux : les Indiens l'accueillirent volontiers, et lui bâtirent euxmêmes une chapelle. Les Cruyas, les Onéidas et les Sénécas reçurent également des missionnaires, de sorte que la Confédération tout entière, hormis les Mohawks, semblait gagnée.
Cela ne dura qu'un moment; les hostilités reprirent
après quatre ans de trêve, avec bur cortège de massacres, d'incendies et de pillages. Les jésuites, pourtant, ne se découragèrent pas. Suivant la voie tracée par Jean Nicolet, le P. Mesnard alla évangéliser les Sioux de la baie Verte, où il périt d'une façon mystérieuse. Parti en excursion, on ne le vit pas revenir. Un peu plus tard, Allouez et Nicolas fondaient une mission chez les Illinois; Dablon et Marquette, chez les Chippeways. La pacifique conquête s'étendait, en dépit de toutes les traverses.
L'audace des Iroquois avait été singulièrement augmentée par la faiblesse numérique des Français; des renforts furent envoyés, et il semblait qu'une ère de calme allait s'ouvrir lorsque survinrent des tremblements de terre, accompagnés de divers phénomènes météorologiques, que les folles terreurs de la multitude et l'imagination des missionnaires exagérèrent d'une façon tout à fait ridicule, comme on pourra en juger par les extraits suivants des journaux des jésuites :
« Dès l'automne de 1662, on vit voler dans l'air quantité de feux sous des formes diverses. A Montréal, parut, une nuit, un globe de feu qui jetait un grand éclat; il fut accompagné d'un bruit semblable à une volée de canon.
« Le 3 février, on fut surpris de voir que tous les édifices étaient secoués avec tant de violence, que les toits touchaient presque à terre, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre; que les portes s'ouvraient d'elles-mêmes et se refermaient avec un très grand fracas; que toutes les cloches sonnaient, quoiqu'on n'y touchât point; que les pieux des palissades ne faisaient que sautiller; que les animaux poussaient des cris et des hurlements
effroyables; que les arbres s'entrelaçaient les uns dans les autres, et que plusieurs se déracinaient et allaient tomber assez loin. On entendit ensuite des bruits de toutes les sortes : tantôt c'était celui d'une mer en fureur
Vi^. 27. — Tentes d'illinois.
qui franchit ses bornes; tantôt celui que pourraient faire un grand nombre de carrosses qui rouleraient sur le pavé, et tantôt le même éclat que feraient des montagnes et des rochers de marbre qui viendraient à s'ouvrir et à se briser. Les campagnes n'offraient que des précipices. Des montagnes entières se déracinèrent et allèrent se placer ailleurs; quelques-unes s'abîmèrent si profon-
dément qu'on ne voyait pas même la cime des arbres dont elles étaient couvertes. Il y eut des arbres qui s'élancèrent en Pair avec autant de raideur que si une mine eût joué sous leurs racines, et on en trouva qui s'étaient replantés par la tête. De gros glaçons furent lancés dans l'air, et de l'endroit qu'ils avaient quitté, on vit jaillir une quantité de sable et de limon. Plusieurs fontaines et de petites rivières furent desséchées.
« Où l'on avait vu un rapide, on voyait la rivière couler tranquillement et sans embarras; ailleurs, c'était tout le contraire; des rochers étaient venus se placer au milieu d'une rivière, dont le cours paisible n'était auparavant retardé par aucun obstacle. Un homme, marchant dans la campagne, apercevait la terre s'entr'ouvrir tout à coup auprès de lui; il fuyait, et ces crevasses semblaient le suivre. Ici, les eaux devenaient rouges; là, elles paraissaient jaunes; celles du fleuve furent toutes blanches, depuis Québec, jusqu'à Tadoussac. Vis-àvis du cap Tourmente, il y eut de si grandes avalaisons d'eaux sauvages (1) qui coulaient du haut des montagnes, que tout ce qu'elles rencontrèrent fut emporté.
« Assez près de Québec, un feu d'une lieue d'étendue parut, en plein jour, venant du Nord, traversa le fleuve et alla disparaître sur l'île d'Orléans.
« L'air eut aussi ses phénomènes : on y entendait un bourdonnement continuel; on y voyait des spectres et des fantômes de feu, portant en mains des flambeaux. Il y paraissait des flammes qui prenaient toutes sortes de
(1) Avalaisons se traduit aisément par avalanches, mais qu'est-ce que des eaux sauvages?
formes, les unes de piques, les autres de lances , et des brandons allumés tombaient sur les toits sans y mettre le feu. De temps en temps, des voix plaintives augmentaient la terreur. On entendit des gémissements qui n'avaient rien de semblable à ceux d'aucun animal connu.
« Les effets de ce tremblement de terre furent variés à l'infini. La première secousse dura une demi-heure sans presque discontinuer. Il y en eut une seconde aussi violente que la première, et la nuit suivante, quelques personnes en comptèrent jusqu'à trente-deux. »
Ce qui fait voir, fait remarquer M. Bibaud, combien l'imagination ajoute à la réalité, ou jusqu'à quel point les narrateurs se permirent l'exagération, c'est que, durant tout ce temps, plus de six mois, il n'y eut, ni parmi les Européens ni parmi les Indiens, personne de tué ou même de blessé.