‹ Les Français au cur de l'Amérique;Chapitre 15 sur 34 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

été consacrée à l'action et non à Tétude ; mais je raconte, en qualité de coureur-des-bois universitaire, ce que j'ai appris et vu dans la Vallée de la Démocratie, la plus belle et la plus fertile des régions découvertes en Amérique par les pionniers français.

Il faudrait, de plus, donner comme préface à tous les chapitres qui vont suivre un paragraphe de l'historien aimé auquel je dois tant et dont je me réserve de parler dans la suite. J'ai lu pour la première fois les phrases par lesquelles il débute alors que j'étais encore un collégien, il y a un quart de siècle, et je n'en ai jamais oublié une syllabe. Je voudrais les voir écrites, non seulement en France, mais quelque part, aux portes septentrionales du continent américain, sur les falaises de Sagucnay, ou sur ce rocher de Québec qui vit le premier navire français remonter le cours du fleuve, et sur lequel fut livrée la dernière lutte pour la domination effective d'un pays, que les Français ne pourront jamais perdre moralement, à moins qu'ils ne l'oublient : « De nouveau, les feux fantastiques de leurs camps semblent flamber, et la lueur capricieuse est projetée tout autour, sur le seigneur, le vassal et le prêtre en robe noire, pêlemêle parmi les formes rudes des sauvages guerriers, tous unis par les liens d'une intime camaraderie pour affronter les rigueurs de l'expédition commune. Une vision sans limite s'offre à nos regards : un continent vierge : de grandes étendues de forêts verdoyantes ; des montagnes silencieuses plongées dans le sommeil primitif; une rivière, un lac, un pâle étang, des mers désertes se mariant avec le ciel : tel fut le pays que la France conquit pour la civilisation. Des casques emplumés étincelaient à l'ombre des

forêts, des vêtements ecclésiastiques brillaient dans les cavernes et dans les forteresses de lancienne barbarie. Des hommes versés dans les lettres antiques, pâlis par l'air confiné des cloîtres, venaient passer ici le milieu et la fin de leur vie, gouvernaient des hordes sauvages avec une autorité douce et paternelle et gardaient leur sérénité en face du spectre cruel de la mort. Des hommes élevés dans les cours, héritiers de vieilles et nobles races, rivalisaient, par leur courage invincible, avec les plus intrépides des fils du travail ^ »

Voilà les régions que nous allons parcourir; voilà les hommes que nous aurons pour compagnons au début de notre voyage.

* Parkman : Pioneers of France in the New Woi^lcl. New Library Edition. Introd. xii-xiii.

Nous ne saurions arriver à la vallée du Mississipi dès le premier chapitre. Il nous faudra d'abord remonter sur une grande longueur la vallée du Saint-Laurent qui se trouve sur notre chemin. Peu de temps avant que je quittasse l'Amérique, en 1910, deux aéronautes firent en ballon le trajet entre Saint- Louis, à savoir le cœur même de la vallée du Mississipi, et le Labrador, c'est-à-dire l'extrémité de la vallée du Saint-Laurent, laquelle est pour nous comme le vestibule de la première. Et ce trajet ne dura que quelques heures. Mais il fallut aux pionniers français an siècle entier, et même davantage, pour parvenir au point de départ des aéronautes. Nous ne disposons que de quelques pages pour retracer ce long voyage. Il me faudra donc compter sur votre mémoire ou sur vos lectures récentes, dans Parkman, Winsor, Fiske et Thwaites, en anglais, ainsi que dans Le Clercq, Lescarbot, Champlain, Charlevoix, Sagard, et d'autres, en français, pour vous rappeler en détail tout ce que les voyageurs eurent à souffrir sur leur chemin, par suite des rigueurs du climat septentrional, de la famine et des cruautés des Iroquois.

L'histoire de l'exploration et de l'occupation des vallées situées au delà du banc de Terre-Neuve ne commence pas dans les ports espagnols ou portugais, non plus qu'en Angleterre, mais bien dans une petite ville des côtes de France, construite sur un promontoire rocheux avançant dans la mer, à quelques heures seulement de Paris. C'est la vieille ville de Saint-Malo, qui fut le berceau de hardis navigateurs et qui vit naître la hantise de l'Ouest ^

Car, autant qu'on peut Taffîrmer; c'est un fils de France qui, le premier des Européens, a pénétré au delà des grèves qui font face à l'Europe, qui, le premier, a forcé Je seuil d'un continent dont jusquelà on ignorait l'existence, au moins quant à la partie située au nord du Mexique. Christophe Colomb se vantait tout au plus d'avoir atteint une presqu'île de l'Asie, mais savait fort bien qu'il n'avait découvert que des îles. Les frères Cabot, enrôlés au service de l'Angleterre, n'avaient guère fait que toucher les franges du merveilleux manteau, alors qu'ils naviguaient le long des côtes mystérieuses. Ponce de Léon, un Espagnol, avait fait quelques lieues en Floride, en s'éloignant de la mer, pour chercher la fontaine de Jouvence. Narvaez avait atteint le pauvre village d'Appalache : mais les eaux troubles du Mississipi lui avaient barré le chemin et la violence du courant l'avait envoyé se perdre dans lOcéan. Veirazano, un Italien au service de la France et fixé à

* Lorsque j'arrivai à Paris pour la première fois, mon premier lieu de pèlerinage fut la ville de Saint-Malo et ses remparts gris. Je navals pas rm'rae pris le temps de visiter auparavant les tombeaux des rois et des empereurs, non plus que les musées de peinture.

Rouen, avait pénétré dan^ le port de New-York : il avait goûté de l'hospitalité primitive que lui offrait un petit port (Newport;, transformé aujourd'hui en une très élégante station de bains de mer; il avait aperçu du pont de son navire les sommets des Montagnes Blanches, et avait cru voir l'Océan Indien, ou la mer de Yerrazano, dans ce qui, sur nos cartes modernes, s'appelle tout humblement la baie de Chesapeake, et ne se trouve guère qu'au cinquantième de la distance qui sépare l'Atlantique du Pacifique.

Oui, ce fut un vrai fils de France qui eut le premier la persévérance dans le courage et la force d'imagination nécessaires pour pénétrer dans ce continent et pour en voir les portes se refermer derrière lui. Jacques Cartier, maître-pilote à Saint-Malo, poussé par sa propre ambition et par son intrépidité, autant que par les convoitises du roi François F"", n'hésita pas à aller chercher des nouvelles fraîches de ce fameux « Golfe Carré », oi^i d'autres navigateurs français, Denys et Aubert, avaient peut-être réussi à arriver un siècle auparavant, et qui devait, espéraiton, devenir la clef de la route des Indes.

C'est de Saint-Malo que partit Cartier pour s'engager sur ce qu'il croyait être la grande route de Cathay, un jour du mois d'avril lo34, avec deux, navires déplaçant chacun soixante tonnes i. On a

^ J'ai fait la même traversée en sens inverse, c'est-à dire vers un port français, à peu près quatre siècles plus tard, sur un paquebot dont le tonnage était égal à quatre cents fois celui d'un des navires de Cartier. Tels sont les descendants géants que la mer s"est plu à donner à des ancêtres aussi hardis.

conservé à Saint-Malo l'engagement signé, penset-on, par les marins qui prirent part à cette expédition et contresigné par Cartier lui-même. Ce document ne saurait être comparé au Compact que signèrent les passagers du Mayflower, lorsqu'ils approchèrent du Nouveau Continent, environ un siècle plus tard; mais il fut cependant gros de conséquences.

Les feuilles d'automne n'étaient pas encore tombées des aibres bretons, lorsque les deux navires partis en aviil rentrèrent dans le port de Saint- Malo, ramenant avec eux du Nouveau-Monde deux passagers de couleur, comme preuves de la réalité de l'expédition de Cartier. Celui-ci avait poussé une reconnaissance dans le golfe, au delà de Terre-Neuve, puis était revenu pour se ravitailler avant de se remettre à la recherche de Cathay.

A peine les feuilles avaient-elles repoussé sur les arbres de son pays qu'il quittait de nouveau Saint- Malo à marée descendante, avec un équipage plus considérable que la première fois et trois petits vaisseaux dont l'un ne déplaçait pas plus de quarante tonnes. Tousses hommes s'étaient confessés, avaient entendu la messe à la cathédrale et reçu la bénédiction de l'évêque avant de partir. Au mois d'août Cartier pénétrait dans le grand fieuve du Saint-Laurent, dont le volume d'eau était si considérable qu'il crut avoir réalisé ses espérances et trouvé la route septentrionale des Indes. Il continua à naviguer, ses deux captifs de couleur lui servant de pilotes, et vit avec chagrin que les deux rives du fleuve se rapprochaient graduellement en même temps que l'eau se refroidissait et grondait d'une voix moins hospita-

lière. Il traversa les somh^^es gorges de Saguenay, avec les tours de leurs hautes murailles et leurs lugubres précipices : pre'cipices insondables, hauteurs vertigineuses, au sommet desquelles l'aigle qui vole en tourbillonnant ne paraît pas plus gros qu'un point. îl navigua le long du promontoire menaçant et des vignes sauvages, jusqu'au pied de la falaise escarpée de Québec, riche aujourd'hui de souvenirs glorieux, mais qui n'était alors que le siège d'une barbarie sans nom. Après avoir parlementé avec le chef indien Donnacona et avec son peuple, il continua son voyage entre deux haies de feuilles jaunissantes ou à travers des prairies déjà touchées par la gelée. 11 arriva ainsi aux rapides de Lachine dont l'éclat de rire perpétuel semblait narguer ceux qui s'étaient flattés de trouver par là un chemin commode menant en Chine. Reçu dans la capitale des Indiens, il fut conduit au sommet d'une colline, semblable à celle de Montmartre et vit s'évanouir le Cathay de ses rêves dans l'immensité d'un désert de verdure, borné seulement par la ligne de l'horizon, et traversé par deux rubans d'eau, étroits mais pleins de promesses. 11 se trouvait ici à des centaines de milles de l'Océan, et il était sans doute le seul Européen présent à l'intérieur du pays entre le Mexique et le pôle Nord, si l'on ne tient pas compte de ses compagnons de voyage. De Soto, en effet, ne s'était pas encore embarqué pour aller se faire engloutir dans le Mississipi ; les grands-pères des pèlerins du Mayflower étaient encore au berceau ; les hommes de Narvaez, après avoir légèrement avancé le long du rivage, avaient disparu ; Cabeça de Vaca était en train d'accomplir son voyage presque invraisem-

blable, de la côte du Texas au Pacifique ; le capitaine John Smith n'était pas encore né ; et le nom de Henry Hudson devait demeurer obscur pendant trois quarts de siècle encore. François P"" avait demandé ironiquement à Charles-Quint si l'Empereur et le roi de Portugal s'étaient entendus pour se partager le monde entre eux, et s'il lui serait permis de voir le testament d'Adam. Si le roi de France avait, en effet, été autorisé à voir le testament d'Adam, il aurait pu y lire un codicille, daté de ce jour même, favorable à la France et allant contre la bulle pontificale d'Alexandre VI et contre les obscures revendications de l'Angleterre au nom des frères Cabot. Car le fleuve, « le plus grand, sans comparaison, que Ton ait jamais vu», ainsi que Cartier l'exposait plus tard à son roi, arrosait une contrée infiniment plus vaste que les vallées de la Seine, du Rhône et de la Loire réunies, infiniment plus riche que la région boisée dont les chutes de Lachine, l'emportant en puissance et en rapidité sur toutes les autres chutes du monde, semblaient garder le chemin.

« Hochelaga » — c'est ainsi que les Indiens appelaient leur ville — était la capitale du fleuve où la mer semblait s'être resserrée. Elle était située à un millier de milles à l'intérieur du Labrador. Or, le Labrador était» encore considéré, quelques années auparavant, comme le bout mystérieux du monde, peuplé de griffons et de démons. Hochelaga disparut dans les trois premiers quarts du siècle suivant, car lorsque Champlain vint en 1611 y construire un poste avancé, il ne restait plus trace des palissades décrites par Cartier et dessinées par un de ses compagnons. On ne trouvait à cette place

qu'une forêt et une prairre et nulle trace de cette population indienne qui avait accueilli Cartier si cordialement. On voyait, dit-on, les fleurs du printemps s'ouvrir dans le jeune gazon et des oiseaux aux plumages variés voler dans les buissons quand le soldat mystique Maisonneuve et ses associés de Montréal, en tout quarante hommes et quatre femmes vinrent s'agenouiller là en 1642. Ils étaient venus pour accomplir un dessein conçu dans la vieille église Saint-Germain-des-Près et consacré à la Sainte-Famille dans une pieuse cérémonie qui avait eu lieu à Notre-Dame. L'autel devant lequel ils s'agenouillèrent avait été dressé et décoré à la hâte. Le P. Vimont, dans ses riches l^abits sacerdotaux parla en ces termes : « Voyez-vous, Messieurs, ce que vous voyez n'est qu'un grain de moutarde, mais il est jeté par des mains si pieuses et si animées de l'esprit de la foi et de la religion, que, sans doute, il faut que le ciel ait de grands desseins puisqu'il se sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne se multiplie et ne s'étende de toutes parts ^. » Parkman, d'après le même auteur français, achève la peinture de cette journée mémorable : « L'après-midi se termina ; le soleil se coucha derrière les forêts de l'Ouest et le crépuscule tomba. Des lucioles volaient sur la prairie gagnée par les ténèbres. Ils les attrapèrent, les réunirent par un fil et en firent de brillants festons qu'ils suspendirent devant l'autel, où le Saint-Sacrement était exposé.

* François Dollier de Casson : Histoire de Montréal. Traduction libre dans Parkman : Jesuitsin yiorth America,^. Wè .

Puis ils dressèrent leurs tentes, allumèrent leurs feux de bivouac, placèrent leurs factionnaires et se couchèrent pour dormir. Telle fut la nuit qui vit la naissance de Montréal^ »

Le 10 septembre 1910 vingt mille hommes s'agenouillaient à cette même place devant un autel en plein vent. Mais les lampes électriques qui l'éclairaient appartenaient à un âge moins romantique et plus pratique. Maisonneuve etM''^ Mance eussent été ravis d'assister à cette cérémonie. Pourtant elle eût peut-être causé encore plus de joie au pilote de Saint- Malo, puisqu'il aurait pu voir la capitale commerciale du Nord dominée par la montagne qui porte toujours le nom qu'il lui donna, et s'étendant bien au delà des palissades qui entouraient jadis la ville d'Hochelaga. Tout Français serait heureux de penser que près de 200.000 hommes de race française occupent aujourd'hui Tespace oii le premier pionnier Jacques Cartier imprima la trace de ses pas. Lorsque, peu de jours avant de m'embarquer pour venir en France, il m'arrivade descendre les pentes du Mont- Royal, en me frayant un chemin à travers des arbres dont quelques-uns existaient peut-être déjà du temps de Cartier, je fus abordé par deux jeunes garçons qui surgirent hors des broussailles. L'un d'eux possédait un des plus jolis visages que j'aie jamais vu, bien

* Parkman : Jesuits in Xorth America, p. 209. V. François Dollier de Casson : Histoire de Montréal : « On n'avait point de lampes ardentes devant le Saint-Sacrement, mais on avait certaines mouches brillantes qui y luisaient fort agréablement jour et nuit, étant suspendues par des filets dune façon admirable et belle, et toute propre à honorer, conformément à la rusticité de ce pays barbare, le plus adorable de nos mystères ».

que ce visage fût tout mQuiilé de larmes. Ils me demandèrent, dans une langue, que, certes, Jacques Cartier aurait mieux comprise que moi, de leur indiquer le chemin qu'ils devaient prendre pour retourner à la rue Saint-Maurice. Je les renseignai, après avoir constaté sur mon plan que la rue Saint- Maurice était située à quelques pas de l'endroit où Champlain avait abattu des arbres au milieu de la forêt pour y construire sa Place Royale, il y a maintenant trois cents ans. Ce splendide gamin, nommé Jacques Jardin, m'a semblé être, avec ses yeux noirs, ses jambes nues et sa tête coiffée d'un képi de soldat, l'incarnation vivante de la glorieuse tentative, qui a réussi à transformer cette froide solitude elle-même en un jardin fleuri de la Bretagne.

Mais, pour en revenir à Cartier, la saison étant trop avancée pour lui permettre de poursuivre ses recherches vers l'Ouest et le Nord-Ouest, ainsi que l'y invitaient les deux cours d'eau, il se décida à aller rejoindre ses compagnons de voyage qu'il avait laissés près de Québec, chargés d'y construire un fort avant l'hiver. Chose curieuse, comme pour me rappeler ces dures intempéries, la grêle fouettait les fenêtres du musée de Saint-Malo le jour oii j'y examinais les reliques du vaisseau que Cartier avait été obligé d'abandonner dans le fleuve canadien, ses hommes ayant succombé en si grand nombre au scorbut et aux fatigues de l'expédition qu'il ne lui en restait plus assez pour ramener en France les trois navires. Il est même vraisemblable que pas un marin n'eût survécu et que la Grande Hermine elle-même n'eût pu revenir au port, si l'on n'avait pas réussi à découvrir avant la fin de l'hiver un remède contre le

scorbut. Ce remède consistait dans l'enveloppe des feuilles d'un certain arbre. Il était tellement efficace que si tous « les docteurs de la Lorraine et de Montpellier s'étaient trouvés réunis et avaient eu à leur disposition toutes les drogues fabriquées à Alexandrie, ils n'auraient pu obtenir en un an ce que ledit arbre a fait en six jours. Car ce remède réussit tellement bien que ceux qui en usèrent, recouvrèrent, grâce à Dieu, force et santé ».

Cartier reparaît en juillet lo36 devant les remparts de Saint-Malo. La Petite Hermine' était restée aux mains des sauvages du fleuve Saint-Charles, ceux-ci ayant accepté les clous du navire en dédommagement de la perte momentanée qu'ils faisaient de leur chef Donnacona, emmené par Cartier en captivité.

Une croix avait été dressée au bord du Saint-Laurent, et, près de cette croix, on avait planté une fleur de lis. Donnacona fut présenté à François V^ et reçut le baptême. Je n'ai pas pu découvrir où il fut enterré plus tard avec ses compagnons d'exil. Mais ce doit être quelque part, sur cette pointe de

* James Phinney Baxter : A memoir of Jacques Cartier, p. 20u : « Les débris de ce bateau (la Petite-Hermine) lurent retrouvés en 184:j dans le lleuve Saint-Charles, à l'embouchure dun ruisseau nommé « Lairet ». On trouva cette précieuse relique enlouie sous cinq pieds de boue et divisée en deux morceaux, dont lun l'ut placé dans le Musée de la Société Littéraire et Historique de Québec, et détruit par le feu en 1835. L'autre morceau fut envoyé au Musée de Saint- Malo où il se trouve encore. » Pour plus de détails, voir : Le Canadien rlu 25 août 1843, et la Gazette de Québec du 30 août de la môme année : les Comptes rendus de la Société Littéraire et Historique de Québec (\^^^) et Le Moine : Québec pittoresque, Montréal, p. 484-87.

terre française, la plus voisine de Stadacone, siège de son royaume perdu.

Cartier trouva de l'occupation à Saint-Malo (ou Limoilou) jusqu'en lo4l, époque à laquelle la paix étant rétablie en France, on lui offrit de le nommer capitaine général d'une nouvelle expédition, sous les ordres du sire de Roberval, « seigneur de Norembega, vice-roi et lieutenant général du Canada, d'Hochelaga, de Saguenay, de Terre-Neuve, de Belle-Ile, de Carpunt, du Labrador, de la Grande Baie et de Baccalaos' ». Il était cbargé de faire des découvertes, de créer des établissements etde convertirles Indiens. 11 était autorisé à emprunter aux prisons et à emporter avec lui tout le matériel nécessaire à l'accomplissement de ces ambitieux et pieux desseins, et, par là, ajoutait le roi, à employer « la clémence, en accomplissant une œuvre méritoire et miséricordieuse à l'égard de quelques criminels et malfaiteurs, de telle sorte qu'ils pussent connaître Dieu, lui rendre grâce et amender leur vie )). De nouveau Cartier lève l'ancre, Roberval ayant négligé darriver à temps; il passe devant les sombres rocbers de Saguenay et la falaise de Québec; de nouveau, il laisse en arrière ses compagnons avec charge de préparer des refuges pour l'hiver; de nouveau, il remonte le fleuve et explore les rapides, rêvant toujours de découvrir la route de l'Asie; de nouveau, enfin, après un pénible

' Baxter : A Memoir of Jacques Cartier, note, p. 40. « Ces titres sont donnés daprès Charlevois : Histoire de la Nouvelle France. Paris, 1744, tome I, p. 32. Toutefois, en se référant aux Lettres Patentes du 15 janvier 1540, que Charlcvoix prétend citer et qui sont encore conservées à Paris, dans les Etats de Guerre, à la Cour des Comptes, on constate que ce témoignage n'est pas conlirmé. »

hiver, il revient en France, échappant ainsi à Roberval qui se trouvait arriver d'un an en retard, et rapportant quelques minerais de diamant sans valeur et quelques pépites de faux or. Alors Roberval, seigneur de Norembega, régna seul sur son vaste domaine aux noms multiples pendant une nouvelle période de neige et de famine, en usant d'ailleurs largement du fouet et du gibet pour maintenir sous le joug sa colonie pénitentiaire. Enfin, si l'on en croit certains auteurs, auxquels l'absence momentanée du nom de Cartier dans les actes locaux de Saint-Malo semble donner raison, ce dernier fut envoyé avec mission de ramener chez lui le seigneur de Norembega.

A partir de ce moment le nom de Cartier cesse de figurer dans l'histoire et c'est à peine s'il appparaît encore dans les registres de Saint-Malo. L'explorateur passe le reste de ses jours sur l'âpre petite péninsule qui s'avance hors de France comme une main tendue vers l'Ouest. A quelques lieues 'de Saint-Malo le locataire breton de l'ancien manoir Cartier, appelé Port Cartier, porte aujourd'hui ses choux et ses carottes au marché et il a paru étonné que ma curiosité me poussât à aller voir le berceau de Cartier plutôt que le tombeau de Chateaubriand. Certes, c'est Cartier plutôt que Chateaubriand, qui aurait dû être enterré à « La Plage », derrière les remparts, et se trouver ainsi exilé de la terre tous les jours à marée haute. Car ce maître-pilote à la vie amphibie, qui sortait du port ou y rentrait avec la marée, avait ajouté à la France des milliers de kilomètres de côtes et de rivières ; il avait ouvert à l'imagination des Européens la porte du Nouveau-Monde, par delà les bancs de Baccalaos; et il avait, sans s'en

DU LABRADOR AUX GRANDS LACS il

rendre compte, montré le^ chemin, sinon de l'Asie, du moins d'une vallée telle que l'Asie n'en possède pas.

A partir du moment où Cartier eut rapatrié Roberval (l'année même où les compagnons de de Soto, accablés par le malheur, quittaient la basse vallée du Mississipi), il s'écoule un demi-siècle sans qu'il soit mentionné aucune navigation sur le Saint-Laurent. Hochelaga devient un désert, tous ses habitants étant morts ou dispersés; le fort Cartier est presque complètement détruit; les ambitieux symboles de la domination française sont tour à tour ensevelis sous les neiges ou brûlés par le soleil. La France était alors trop occupée chez elle. Cependant, d'après ce que raconte Parkman, « les Esquimaux nomades continuaient à voir les barques normandes rôder autour de quelque cap solitaire ou se rassembler pour jeter l'ancre dans le port de Saint-Jean. Et les pêcheurs prenaient toujours avec leurs harpons le meilleur poisson de la mer, en dépit des embruns salés et des brouillards qui les égaraient; car on a besoin de morue pour le carême et les jours maigres ». Un autre auteur nous montre les petits Bretons de cette époque jouant avec des breloques faites de dents de morses, et les jeunes filles normandes parées de fourrures rapportées par leurs frères des rivages d'Anticosti et du Labrador.

C'est à ce moment que naquit à Brouage, dans la baie de Biscaye, celui qui, après avoir nourri son imagination des récits du Nouveau-Monde, devait transformer en colonie durable le pays que Cartier avait trouvé et laissé à l'état de désert : celui qui était appelé à inscrire son nom en tête du livre d'or

des chevaliers de la forêt. J'ai nommé Samuel Champlain.

On m'a dit qu'autrefois la mer venait baigner les remparts massifs de Brouage. On peut encore voir à quelques pieds au-dessous du sommet de ces remparts les anneaux auxquels les marins et les pêcheurs attachaient leurs bateaux. Ils avaient coutume de venir chercher à Brouage du sel pour saler leur poisson. Ce sont leurs récits au sujet des bancs de morue de Terre-Neuve qui éveillèrent chez le jeune Champlain le désir d'aller à la découverte par delà les brouillards qui enveloppent ces bancs. Les petits garçons qui fréquentent aujourd'hui l'école d'Hiers- Brouage, située à deux kilomètres de là, dans la commune où je me rendis pour consulter les registres de la paroisse, ne m'ont pas semblé connaître beaucoup mieux que l'enfant d'il y a trois siècles le pays que celui-ci a réussi à faire sortir du brouillard par toute une vie d'héroïque aventure. Ce qui me porte à penser que tant qu'il y aura des enfants français ignorant l'existence de Brouage et des enfants américains l'ayant oubliée, il conviendra de redire l'histoire des Français en Amérique. Le nom de Brouage est resté dans la mémoire des habitants de la vallée canadienne, mais je ne sache point qu'un seul citoyen de la vallée du Mississipi ait récemment fait de pèlerinage en cet endroits

L'année où naquit Champlain l'horrible tragédie coloniale de la Floride touchait à sa fin. Il fit en 1603, au service de l'Espagne, un voyage de deux ans dans

' Voir dans « Acadiensis » IV, 226, une étude intéressante sur le Brouage actuel.

les Indes Occidentales. Ce voyage a été raconté dans un journal illustré^, dont l'unique exemplaire, écrit de la main même de Champlain, après être resté à Dieppe pendant plus de deux siècles, a été récemment acquis par une Bibliothèque des États-Unis-. Il est extrêmement précieux, notamment parce qu'il renferme une prophétie concernant le canal de Panama^ : (' On peut voir que, si les quatre lieues de terre qui séparent Panama du fleuve étaient coupées, on pourrait passer de la mer du Sud à l'autre côté et raccourcir ainsi la route de plus de quinze cents lieues. Le pays entre Panama et Magellan formerait une île et le pays entre Panama et Terre-Neuve en formerait une autre, si bien que l'Amérique serait faite de deux îles. »

Champlain avait aussi fait une expédition sur le Saint-Laurent, atteint la ville d'Hochelaga devenue un désert; vu les rapides de Lachineet pris un avantgoût du mystérieux Ouest. Il revint sans doute à Paris à temps pour y voir les onze survivants de la malheureuse expédition de La Roche en io90, lesquels, après avoir vécu pendant plus de douze ans sur rile de Sable, furent recueillis et amenés à Henri IV. Ils avaient « l'air de dieux fluviaux avec leurs longues barbes et leurs vêtements faits de peaux à longs poils.

^ « Brief Discours des Choses plus remarquables que Samuel Champlain de Bronage, reconnues aux Indies Occidentalles au volage qu'il en a faict en icelles t-n l'année 1599 et en l'année 1601 comme ensuite. » Il existe une traduction anglaise, éditée par la Société Hakluyt en 1859.

- La bibliothèque John Carter Brown, à Providence.

^ Plusieurs prédictions avaient déjà été faites en Espagne relativement à ce canal. Voir : N. F. Johnson ; Four Centuries of the Panama Canal.

Pendant les trois années qui suivirent, ce pionnier infatigable et plein de ressources participa à la fondation de lAcadie et à l'exploration de la côte de TAtlantiqueversle Sud. Tous les enfants d'Amérique, garçons et filles, sont familiers avec l'histoire de la dispersion des Acadiens, qui s'est produite plus d'un siècle plus tard et dont le souvenir a été fixé dans notre littérature par le poète Longfellow. Mais pas un sur cent mille, peut-être, n'a lu les premiers chapitres de cette Enéide.

Ce qu'il y avait de mieux et ce qu'il y avait de pis en France s'était mis en route avec Champlain pour aller coloniser : des hommes de la plus haute condition et de la plus grande réputation avec des vagabonds ; des prêtres catholiques et des ministres huguenots ; des soldats et des artisans. Des discussions théologiques s'élevèrent avant que les colons fussent arrivés bien loin dans la mer. L'historien Fiske dit que « l'atmosphère du bateau fut bientôt aussi alourdie par les textes et aussi viciée par les disputes que celle d'une salle de la Sorbonne ». Nous mentionnerons encore l'aventure de Nicolas Aubry, qui, plus habile à s'orienter dans les détours du quartier latin qu'au milieu des complications inextricables de la forêt acadienne, y resta perdu pendant seize jours, se nourrissant de baies et de fruits sauvages. Nous mentionnerons les dégâts causés par l'impitoyable maladie de terre, le scorbut, à laquelle on ne put opposer le remède de Cartier, l'arbre spécifique ayant été vainement recherché dans la forêt; l'exploration des plages, des ports, des îles et des rivières, y compris la future baie de Massachusetts et Plymouth, et le relevé minutieux de toutes ces

côtes, si bien connues aujoT*rd"hui. Nous signalerons les deux ariùvées du navire Jouas, chargé dans son premier voyage de provisions matérielles et dans le second, comme une espèce de Mayflower des Jésuites, de maîtres spirituels. Nous parlerons de l'ordre des chevaliers du Bon Temps qui, à Port-Royal, dans la solitude du Nouveau-Monde, menaient une vie aussi gaie et aussi plantureuse que les gourmands de la rue aux Ours, à Paris, et cela même à meilleur marché ^ Ensuite eut lieu la mort d'Henri IV que l'on apprit par un pécheur de Terre-Neuve. Mais ce qu'il faut remarquer avant tout, à côté de l'indomptable ténacité de Champlain, c'est l'inépuisable enthousiasme, la libre fantaisie et le bon sens de Lescarbot, l'avocat-poète parisien.

Il règne tant de souffrance tragique et tant de mélancolie dans toute cette épopée de la forêt, que l'on est tenté de s'attarder sur ce petit coin de terre défriché par les Européens, l'un des deux seuls points qui aient été colonisés jusque-là au nord de la Floride et du Mexique. L'on aimerait à vivre dans l'agréable compagnie de ce juriste, qui faisait des vers, qui avait sans nul doute écouté des cours de professeurs de Paris et qui était en tout cas aussi savant et intéressant que tous les professeurs américains envoyés à Paris ces temps derniers; dans la compagnie d'un homme qui gagnait tous les cœurs

* « Bien que les épicuriens de Paris prétendent que nous n'avons pas de rue aux Ours de Tautre côté de l'Océan, nous faisions généralement aussi bonne chère et vivions aussi gaiement que nous eussions pu le faire dans ladite rue aux Ours, et cela avec une moindre dépense. ;) Lescarbot, Chaynplain Society publication, 1, 342,

22 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQUE

et ne faisait jamais de mai à personne ; qui, chaque jour, faisait quelque invention nouvelle contribuant au bien de tous, et qui, enfin, démontrait par l'exemple quel avantage peut tirer une nouvelle entreprise du fait qu'un esprit cultivé par l'étude et inspiré par le patriotisme lui applique sa science et ses réflexions.

Nous accompagnerons donc Poutrincourt et Champlain, revenant blessés et battus par la tempête, d'une inspection de la côte anglaise, et retrouvant tout illuminés les bâtiments de Port-Royal, restés à la garde de Lescarbot. Sous un arc de triomphe improvisé et décoré des armes de Poutrincourt et de De Monts nous serons reçus avec eux par Neptune, qui, accompagné d'un cortège de Tritons, déclamera des couplets en alexandrins en guise de compliment de bienvenue. Puis nous nous asseoirons à la table somptueuse des chevaliers du Bon Temps, mentionnés plus haut, table à laquelle les légumes seront fournis par l'industrie du juriste-poète, qui sera en outre agriculteur. Nous pourrons même nous arrêter un instant pour entendre le noble appel que Lescarbot adressait à la France. Si cet appel eût été entendu, le nom de Lescarbot fût devenu familier aux habitants de toutes les demeures américaines, tandis qu'il n'est guère connu que des rats de bibliothèques :

« France, Bel œil de l'univers, ancienne nourrice des Lettres et des Armes, recours des affligés, ferme appui de la religion chrétienne, très chère Mère... Nos pères et majeurs ont jadis par plusieurs siècles été les maîtres de la mer. . . Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie... Ils ont encore porté les armes et le nom François en l'Orient et au Midi... Toutes ces choses sont marques de votre grandeur... Il faut

aujourd'hui reprendre les vieux errements en ce qui a esté laissé, et dilater les bornes de votre pitié, justice et civilité en enseignant ces choses aux nations de la Nouvelle-France... Il faut, il faut reprendre l'ancien exercice de la marine, et faire une alliance du Levant avec le Ponant, de la France orientale avec l'occidentale, et convertir tant de milliers d'hommes à Dieu avant que la consommation du monde vienne... Il vous faut, dis-je, ô chère Mère, faire une alliance imitant le cours du soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumière d'ici en la Nouvelle-France ainsi, que continuellement votre civilité, votre justice, votre piété, bref votre lumière se transporte là même par vos enfants, lesquels dorénavant par la fréquente navigation qu'ils feront en ces parties occidentales seront appelés enfants de la mer, qui sont interprétés enfants de l'Occident selon la phrase hébraïque en la prophétie d'Olée ^ » Les « enfants de l'Occident » ! La fervente prière de Lescarbot ne reçut pas plus de réponse qu'elle n'en recevrait, sans doute, aujourd'hui ; et, par les enfants de l'Ouest, on entendit, en France, les enfants du sud de l'Afrique. Les Français ont toujours aimé leurs foyers. Si l'on excepte quelques explorateurs, ils ont préféré rester les enfants des rivières et de la mer de leurs ancêtres. Voilà pourquoi si peu de sang gaulois a réussi à germer dans le sol de ce continent glacial. Mais l'esprit d'aventure et d'évangélisation que des hommes tels que Cartier et Champlain, Poutrincourt et De Monts y ont implanté a donné naissance à un tel héro'isme et à un tel esprit de

^ Lescarbot : Histoire de la Nouvelle France, 1618, p. 1j-22.

sacrifice, qu'il est permis de voir dans ceux que par millions nous appelons en Amérique « les enfants de rOuest », des descendants, par leurs origines géographiques, des Bretons, des Normands et des Picards.

Les fleurs de lis françaises et les armoiries de Poutrincourt, peintes par Lescarbot pour le château de la solitude, s'effacèrent; la mer, personnifiée jadis par Lescarbot costumé en Neptune pour la fête de bienvenue, se chargea d'aider les navires anglais à recueillir ceux des colons qui n'étaient pas déjà enterrés au cimetière ; et c'est ainsi que disparut la première colonie agricole des déserts septentrionaux en tombant, pour un temps du moins, au rang d'entrepôt pour le commerce des fourrures et de rendez-vous pour les pêcheurs.

C'est seulement en relevant ces points sur la carte de Port-Royal faite par Champlain, qu'il me fut possible de déterminer, en 1911, l'emplacement de l'ancien fort, du jardin, de l'étang poissonneux et du cimetière. Les hommes que je vis en train de décharger une goélette à quelques mètres de là semblaient n'avoir jamais entendu parler de Lescarbot, de Poutrincourt et même de Champlain. Il est vrai que nous ne parlions pas la même langue.

Champlain, rempli d'inquiétude, quitta l'Acadie pendant Tété de 1607, la charte ayant été retirée par le roi. Dans l'hiver de 1607-8 il arpentait, nous dit-on, les rues de Paris comme plongé dans un rêve. Il souffrait de la nostalgie des solitudes du Nord, où il avait laissé son cœur quatre ans auparavant. Mais, au printemps de 1608, les vagues blanches dansaient de nouveau autour de son vaisseau solitaire.

dans le fleuve de ses rêves. Il posa les fondements d'un fort au pied des rochers gris de Québec, et fit le projet de partir de là et de continuer à remonter les rivières vers leurs sources, pour courir la chance de découvrir une route septentrionale des Indes, et pour frayer un chemin devant les missionnaires qui allaient tirer « des griffes de Satan» les innombrables sauvages. Parkman appelle Champlain « l'Enée d'un peuple prédestiné » et couramment on lui donne le titre de « père du Canada » ; mais je le comparerais plus volontiers à un Prométhée qui, après avoir passé sa vie à défier bravement les éléments et les Indiens, auiait eu le cœur arraché par morceaux, au jour le jour, et serait resté enchaîné au même rocher gris. La seule différence, c'est que Champlain ne pouvait attendre sa délivrance que de la mort, et non d'Hercule.

Le peu de place dont nous disposons ne nous permet de faire qu'un récit très sommaire des exploits et des souffrances de ce navigateur au cœur bien trempé, à l'imagination hardie, qui fait honneur à l'humanité tout entière. La fondation de Québec ; la construction de ces pilotis en bois sur lesquels s'élève aujourd'hui la ville basse, au bord du fleuve ; le complot avorté tendant à tuer Champlain avant l'achèvement du fort : la mort de vingt sur vingt-huit de ses hommes avant l'arrivée du premier printemps : tels sont les incidents qui remplissent la première période.

La visite au pays des Iroquois ; la découverte du lac qui porte le nom de Champlain ; la première rencontre avec les Indiens des Cinq Nations, tentée en vue de conserver l'amitié des tribus du nord du Saint-

26 LES FRANÇAIS AU COECR DE l'AMÉRIQUE

Laurent et dont le résultat fut de mauvais augure ; un hiver passé en France ; le nivellement du sol en vue d'établir un poste à Montréal ; une seconde visite en France pour y chercher les moyens de restaurer et de faire vivre la colonie en train de péricliter, marquent la seconde période, période assez sombre et décourageante.

Puis vint le voyage le long de l'Ottawa en compagnie du jeune de Vignau, qui allait révolutionner Paris en prétendant avoir enfin découvert le passage du Nord-Ouest vers le Pacifique, alors qu'il s'était borné à passer l'hiver dans une hutte indienne, à deux cent milles de Montréal ; le pardon noblement accordé à de Vignau par Champlain ; le retour en France de ce dernier, très découragé ; son nouveau départ en 1615, avec quatre Frères Récollets. Franciscains de la règle la plus sévère, venant du couvent de Brouage, son lieu natal, et enflammés par lui d'un saint zèle envers le continent peuplé de sauvages. Pendant quelque temps les mendiants apostoliques, avec leurs robes grises, une corde blanche en ceinture et les pieds nus ou chaussés de sandales, demeurèrent sur le rocher gris. Puis ils se dispersèrent et allèrent vers l'Est, le Nord ou l'Ouest, bientôt rejoints (en I626j par leurs frères plus puissants, les Jésuites ou Robes noires, pour remplir une mission dont l'histoire est aussi merveilleuse qu'un conte de chevalerie ou qu'une légende tirée de la vie des saints.

C'est à la même époque que Champlain, en explorant les régions du Nord-Ouest, découvrit la « Mer Douce » (lac Huron), qui fut explorée avant les lacs du Sud. Aucun homme blanc n'y avait pénétré avant lui, si ce n'est le jeune Etienne Brûlé et le Frère Le Caron.

Arrivé là avant Champlain,Je Frère Le Caron y avait célébré la messe le jour même (:2 août 16ooj. Ce jour est marqué en blanc dans le calendrier des Frères : il mériterait d'être inscrit en rouge dans le calendrier de l'Ouest.

Pendant les vingt ans qui suivirent, Champîain partagea ses efforts entre de nouvelles découvertes et le développement de sa petite colonie. Ses occupations consistaient, tantôt à contenir les Indiens alliés qui vivaient le long de la route septentrionale de l'Ouest; tantôt à combattre leurs ennemis du Sud, les Iroquois; tantôt à réprimer les jalousies qui s'élevaient entre les marchands et les prêtres, le commerce et les missions; tantôt à réconcilier catholiques et protestants; tantôt à aller en France pour y soutenir les intérêts de la colonie, ce qu'il faisait à peu près tous les ans; tantôt à construire et à restaurer, quitte à s'incliner momentanément devant la supériorité des navires anglais. Pourtant le soldat farouche et l'explorateur, accrédité à nouveau et réconforté par la protection fidèle et bienveillante de Richelieu, devait lutter jusqu'à son dernier jour pour le développement de son chétif établissement, lequel, dix-huit ans après sa fondation, n'existait guère que dans le cerveau de son fondateur. Il cherchait moins, peut-être, à en faire une colonie agricole qu'à y établir un centre spirituel qui, rayonnant à l'intérieur du pays, permettrait de l'explorer et d'en gagner les hordes sauvages, et pour la France, et pour le ciel. Il soumettait les Indiens, non en les exterminant, mais en les civilisant, non par le fer, mais par la croix. Toute différente était la colonie qui commençait à grandir autour du port de Plymouth. Là, des

hommes en possession de leurs libertés politique et religieuse, et aussi intolérants envers les prêtres catholiques que Richelieu Tétait envers les Huguenots, construisaient des maisons et se fondaient un foyer.

Au moment où s'achève Tannée lô3o Ghamplain est mourant. Il continue à réclamer l'aide de Richelieu. Mais sa grande œuvre est accomplie : la voie du Saint-Laurent est ouverte, deux des grands lacs ont été atteints, et les prêtres se sont avancés jusquau seuil de la vallée plus lointaine du Mississipi, où nous pénétrerons dans le prochain chapitre.

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