LES VOYAGES DES FRÈRES GRIS ET DES « ROBES NOIRES
Si l'on en croit certains auteurs, il y avait exactement cent ans que Jacques Cartier avait ouvert et franchi la porte du Saint-Laurent, lorsqu'un autre enfant de la France, Jean Nicolet, précédant vraisemblablement tous les autres Européens, aperçut par le Nord la vallée du Mississipi.
Champlain était alors en train de mourir au pied du rocher de Québec ; il avait atteint deux des grands lacs vingt ans auparavant, sans s'être probablement jamais douté qu'un autre immense lac intérieur se trouvait entre les deux. Pourtant, sa dernière carte indique qu'il avait parlé, plusieurs années avant sa mort, d'un lac plus grand et situé en arrière des deux autres, à l'endroit même où l'on sait que deux lacs, représentant la plus grande masse d'eau douce du globe, transportent aujourd'hui des flottes d'embarcations sans voiles et nourrissent les millions d'habitants qui se trouvent sur leurs rives.
Sa main habile a- dû plus d'une fois interpréter sous forme de cartes les rapports qui lui venaient, soit des coureurs-des-bois que, non sans envie, tan-
dis qu'il restait lui-même attaché au rocher gris pour veiller sur sa petite colonie, il envoyait explorer le pays et servir darbitres entre les Indiens, soit des Frères gris et des Pères en robes noires qui, enflammés au contact de son zèle spirituel, s avançaient dans le désert, de village indien en village indien et de souffrance en souffrance. Il traduisait donc leurs récits en tracés de rivières et de côtes, sur sa précieuse carte, dontroriginal est encore conservé parmi les Archives glorieuses de la France. Peut-être fut-il quelque peu désappointé en constatant que l'eau | douce continuait à couler d'Ouest en Est, et qu'il n'était toujours pas question deau salée.
La ligne droite qui marque la limite occidentale de sa carte montre que s'il était encore ignorant, il n'avait déjà plus d'espoir. Il ne signale pas un seul cours d'eau qui ne se jette dans un des lacs ou dans le Saint-Laurent. Mais cette carte date de quatre ans avant sa mort, et il est possible, voire même vraisemblable, qu'il ait, avant d'être atteint de paralysie, entendu parler, par le fameux Jean Nicolet, envoyé par lui à la découverte l'année précédente, dune rivière que ce dernier avait réussi à descendre si loin, qu'en continuant trois jours de plus il aurait atteint ce que les Indiens appelaient « la Grande- Eau ))^ Le fait que Nicolet ait été envoyé à Trois- Rivières comme ambassadeur et comme interprète nous porte à penser qu'ainsi que nous devons le souhaiter, Ghamplain a pu, dans une vision semblable à celle de Moïse, apercevoir par les yeux de ce
* Le Mississipi. — Mcolet n'arriva probablement pas au delà du fort Fox. Voir : C. N. Butterlield : The Uiscovery of the West by Jean Nicolet.
coureiir-des-bois, cette vallée où il ne devait jamais pénétrer personnellement, mais que ses compatriotes étaient appelés à posséder.
L'historien Bancroft a écrit à propos de cette région : « On ne tourna aucun cap, on ne pénétra dans aucune rivière, mais un Jésuite montrait le chemin, w En réalité, les moines n'étaient pas encore parvenus jusque-là en 1635. Mais il est assez intéressant de constater à l'honneur de ces pionniers spirituels, que le coureur-des-bois plutôt rude, qui le premier plongea ses regards dans la vallée lointaine et solitaire, habitée seulement par des Indiens, des buffles et autres bêtes sauvages, n'aurait sans doute jamais consenti à abandonner les coutumes indiennes pour revenir à la civilisation, s'il avait pu se passer des sacrements de l'Église.
Le coureur-des-bois Nicolet a d'ailleurs l'aspect plutôt grotesque lorsqu'il franchit la ligne de partage des eaux, là où les lits des deux lleuves se touchent de si près et sont tellement remplis qu'à la moindre crue l'eau déborde par-dessus cette ligne et fait des deux vallées une seule vallée continue.
Personne ne reconnaîtrait en lui un Français, lorsqu'il fait là son apparition. Car, ayant entendu dire que les hommes qu'il était appelé à rencontrer étaient dépourvus de cheveux et de barbe, et se croyant déjà sur les confins de la Chine, il s'était accoutré comme s'il devait être reçu dans une ville orientale. Il aborda donc les prairies en robe chinoise de soie damassée, brodée de fleurs et d'oiseaux, et avec un pistolet dans chaque main . Ayant toutefois réussi dans sa mission auprès de ceux qu'il appela des barbares dès qu'il eut constaté qu'ils ne portaient
32 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
pas de robes de soie, mais bien des pantalons, il subit, suppose-t-on, l'attraction qu'exerçait la grande vallée. Il passa du lac qui marquait la limite de la carte de Ghamplain^ à la rivière Fox, qu'il remonta jusqu'au point où elle n'est encore qu'un ruisseau facile à franchir d'un seul bond. Puis il traversa à pied une étroite bande de prairie large d'un mille seulement et qui sépare le Fox du Wisconsin, affluent du Mississipi. J'ai examiné, tout en longeant le fleuve, l'assertion selon laquelle il lui eût suffi de voyager trois jours de plus pour arriver à la « Grande Eau » : elle ne se conçoit que si l'on adopte l'itinéraire que nous venons de tracer.
Les premiers Européens qui suivirent Nicolet dans le bassin des lacs étaient encore des Français : L'un, un homme de Saint-Malo nommé Radisson, voyageur et coureur-des-bois ; l'autre, son beau-frère - Groseilliers (1654) . On croit que ces deux compagnons firent le trajet entier jusqu'au Mississipi et qu'ainsi ce sont eux qui ont découvert la partie septentrionale de la vallée. Le journal de leur voyage est malheureusement assez obscur. Un grand nombre des grandes rivières de cette vallée ont des bifurcations, et il est très difficile d'identifier avec certitude la rivière appelée « la fourche » dont parlait Radisson dans sa relation de voyage, laquelle se divisait en deux bras, l'un dirigé vers l'Ouest et l'autre vers le Sud, et qui, à ce que croyaient les voyageurs, coulait vers le Mexique ^.
* Le lac Michigan.
- Voyez Warren Ilupham : Groseilliers and Radisson, the
firstv)hite Men in Minnesota (165d-o6 and 1659-60) and their
C'est alors qu'arrivèrent^ les moines à capuchons et les prêtres. Aux quatre Frères Récollets que Champlain avait amenés avec lui en 1615 du couvent de Brouage sa ville natale, à savoir : Jamay, D'Olbeau, Le Caron et le Frère servant du Plessis, d'autres étaient venus «e joindre. Mais ils n'étaient pas plus de six en tout pour former des missions rayonnant autour de l'Acadie. C'est dans une de ces missions que Champlain alla trouver Le Caron en 1615 aux environs du lac Huron. On jugera des souiïrances que ces moines eurent à subir, et qui rappellent à s'y méprendre celles des missionnaires actuels sur d'autres continents, par ce passage d'une lettre de Le Caron : « Il serait difficile de vous décrire les fatigues dont j'ai souffert, étant obligé de tenir mon aviron à la main durant toute la journée et de ramer de toutes mes forces en compagnie des Indiens. Il m'est arrivé plus de cent fois de marcher dans la rivière sur des roches coupantes qui me blessaient les pieds, ou bien dans la boue des forêts où il me fallait porter mon canot et mon petit bagage pour éviter les rapides et les chutes d'eau dangereuses. Je ne dirai rien du jeûne pénible qui m'était imposé. Je n'avais pour toute nourriture qu'un peu de sagamite, c'est-à-dire de bouillie composée d'eau et de la farine d'une certaine graine indienne, laquelle nous était distribuée matin et soir en petite quantité. Cependant je dois avouer qu'au milieu de mes peines j'éprouvais une consolation. Car, hélas ! lorsque l'on voit un si grand nombre d'infidèles, et qu'on se
discovery of the Upper Mississipi River in Minnesota, Hist. Soc. GollectionslO : 449-594.
FRANÇAIS AU CCECR DE l' AMÉRIQUE. 3
dit qu'il suffit d'une goutte d'eau pour les changer en enfants de Dieu, on se sent enflammé d'un zèle que je ne saurais exprimer pour travailler à leur conversion ; et l'on est prêt à sacrifier à cette œuvre son propre repos et sa vie même^ »
Six mois avant que les pèlerins du Mayflower commençassent à construire la maison destinée à leurs réunions, sur la colline du cimetière de Plymouth. Le Caron, aidé des autres ecclésiastiques, avait posé la première pierre de la première église élevée dans l'Amérique française. Il éprouva une bien cruelle déception lorsqu'en 1629 il fut chassé par les Anglais de sa mission encore au berceau ; qu'il se vit condamné à achever ses jours loin de ses sauvages convertis, peut-être bien dans sa cellule aux murs blancs du couvent de Brouage, et réduit à officier devant un autel autour duquel il n'était pas nécessaire d'inviter les néophytes à agiter des rameaux verts pour chasser les moustiques. Ces insectes pernicieux, en effet, persécutaient tellement les missionnaires qu'un Frère Récollet a pu dire à leur sujet qu'il avait souffert en Amérique le « pire des martyres ». Mais un chagrin plus amer encore attendait Le Caron. Lorsque les Français «etournèrent à Québec en 1636, à la suite d'une restitution par traité, les apôtres gris à cordes blanches, qui avaient, quelques années auparavant ofi'ert aux Jésuites, dans leur mission, une si généreuse hospitalité, alors que les « Robes Nofres » étaient sans abri à Québec, ne furent pas autorisés à faire partie
' Le Clercq : First Establishment of the Faith in Nev) France Shea) vol. I, p. 95.
de la compagnie ^ Les Jésuites partirent donc seuls. Ils restaurèrent les bâtiments en ruine de Notre- Dame-des-Anges, un peu au delà de Québec, sur le fleuve Saint-Charles, dans lesquels Cartier avait passé son premier et si malheureux hiver, puis ils commencèrent à iravaiWeT ad rjiajoî'em Dei gloriam, dans un champ d'activité dont l'étendue, dit Parkman, pourrait fatiguer les ailes de la pensée ellemême. Le Jeune laissa son couvent de Dieppe et de Noue abandonna son cloître de Rouen, et ils s'embarquèrent ensemble au Havre, pour aller commencer leurs travaux, parmi des populations dont les premiers représentants abordèrent leur navire à Tadoussac avec des visages peints de façon variée, en noir, en rouge, en jaune, ainsi qu'une bande de masques de Carnaval. On ne saurait imaginer de tentative plus désespérée que celle qui consistait à faire comprendre à ces barbares tatoués et à demi nus le mystère de la Trinité, par exemple, ou bien la signification du symbole de la croix. Que l'on se représente le très saint et très charmant P. Le Jeune, assis dans une hutte, à côté d'un de ces sauvages dont il cherche à apprendre la langue, et corrompant son élève à l'aide d'un paquet de tabac à chaque passage difficile, afin de le rendre plus attentif; ou bien, écrivant, de ses doigts à moitié
* « Quand Le Caron, nous dit Le Clerq, vit que tous ses efforts étaient vains, il imita saint François-Xavier, lequel, alors qu'il était sur le point d'entrer en Chine, avait rencontré tant d'obstacles secrets sopposant à l'accomplissement de son pieux dessein, qu'il était tombé malade et était mort de chagrin. Il en lut de même du Frère Joseph, martyr du zèle qui le consumait et de l'ardent désir de revoir son église qui brûlait dans son cœur. » Le Clercq, I, 324, II, 7.
36 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l' AMÉRIQUE
gelés, des exercices en algonquin; ou encore traduisant des prières dans les langues de ses convertis en expectative, et Ton pourra se faire une idée des débuts de la tâche à laquelle ces hommes s'adonnaient, sans l'ombre d'une hésitation.
Dès qu'ils avaient quitté la mission de Notre- Dame-des-Anges, ils étaient privés de toute relation avec leurs semblables, renonçaient à toute ambition terrestre, se trouvaient souvent exposés à la torture et à la mort, toujours au manque de confort sinon à la souffrance. Un travail rude et ingrat, continuellement imposé à leurs mains délicates, la solitude, la douleur, les privations, la mort : telle était la part réservée à ces messagers de la foi, qui avaient leurs visages tournés vers le désert, et qui engageaient leurs pieds dans l'obscurité des forêts, où il n'existait d'autres chemins que la piste des sauvages et celle des bêtes féroces.
C'est tout juste vingt-cinq ans après le jour mémorable où Le Garon avait, en présence de Champlain, dit la première messe sur les bords d'un des grands lacs, que les intrépides et persévérants pèlerins de l'Ouest atteignirent les rives opposées du dernier des grands lacs. L'histoire de ce voyage héroïque, de la consécration de ces forêts, de ces eaux et de ces clairières par les souffrances inhérentes à un ministère aussi désintéressé remplit de nombreux volumes : quarante dans l'édition française et soixante-douze dans l'édition récemment publiée aux États-Unis, laquelle donne le texte original, en latin ou en français, en regard de la traduction anglaise. On y trouverait la matière de bien des chapitres consacrés à l'Odyssée du Nouveau-Monde. A
ces « Relations )>. comn^e on les appelait, nous devons notre principal fonds d'informations relatives à la Nouvelle-France, entre 1603 et la première moitié du xviii^ siècle, d'abord en Acadie, puis dans les vallées du Mississipi et du Saint-Laurent. Car ceux qui les écrivaient n'étaient pas uniquement des prêtres. Il y avait en outre des explorateurs, des savants, des historiens, des ethnologistes (les premiers et les plus compétents de ceux qui ont étudié l'Amérique du Nord), des médecins pour le corps aussi bien que des ministres pour l'âme de ces créatures sauvages.
Il fut un temps oîi ces Relations, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la fameuse presse de Gramoisy, étaient attendues et dévorées avec impatience, et où elles étaient le thème de discussions enthousiastes, dans les cercles de la haute dévotion, tant à Paris qu'en province. Mais aujourd'hui, sans nul doute, il y a des Français persuadés que les bords de ces lacs, qu'ont traversés les auteurs des Relations, sont encore au pouvoir des Indiens, ou tout au moins habités par des populations à demi civilisées, à demi sauvages, capables de tenir leurs agapes dans le Louvre, exactement comme les Goths devant les temples et les statues de Rome.
Les Relations des Jésuites sont au nombre de nos plus précieuses chroniques sur l'Amérique. Avec elles commence véritablement l'histoire du Nord, c'est-à-dire de la vallée du Saint-Laurent, de la région des grands lacs et de la vallée du Mississipi. Les coureurs-des-bois ont pu précéder les prêtres dans quelques endroits isolés, mais ils n'ont que rarement relaté leurs voyages par écrit. Sans doute.
38 LES FRANÇAIS AU CQECR DE l'aMÉRIQUE
comme Nicolet, ils racontaient aux prêtres leurs aventures quand ils retournaient en arrière, vers les autels, pour recevoir les sacrements, et leurs expériences ont pu généralement être utilisées. Mais lorsque nous apprenons dans quelles conditions les prêtres eux-mêmes écrivaient, étant sans cesse dérangés et souvent découragés, nous nous étonnons, comme l'a fait Thwaites, que quoi que ce soit ait été conservé par écrit. Ce dernier nous rappelle que les Jésuites écrivaient leurs Relations dans des camps indiens, les insectes du pays bourdonnant et rampant autour d'eux; quils étaient accablés par une masse de préoccupations, déprimés par la vue de la saleté et de la dégradation humaine, affaiblis par la fatigue et par une nourriture insuffisante, souvent blessés ou malades, maltraités par leurs hôtes qui parfois se faisaient leurs geôliers. Ce qu'ils écrivaient dans de telles circonstances est simple et réel. On n'y trouve point de fleurs de rhétorique, à peine quelques signes de légitime fierté, aucun détail inutile au sujet des martyres, et pas un mot qui puisse faire soupçonner qu'un seul des hommes de cette troupe loyale ait jamais reculé ou hésité ^
« Je ne sais pas, dit l'un de ces apôtres-, dans une épître aux Romains (car cette lettre-la était spécialement adressée à Rome), je ne sais pas si votre Paternité reconnaîtra la lettre d'un pauvre estropié, qui, jadis, lorsqu'il était en bonne santé, était bien connu de vous. Elle est mal écrite et toute souillée, parce
* Jesuit Relations, I, 39-40.
* Fra Francesco Gioseppe Bressani, Jesuit Relations (ïliwaites), 39, 55.
qu'entre autres inconvénients, celui qui l'e'crit n'a qu'un doigt entier à la main droite et qu'il lui est difficile d'éviter de tacher le papier du sang qui coule de ses blessures, non encore cicatrisées. Il se sert de poudre d'arquebuse en guise d'encre et du sol en guise de table. » Cet écrivain américain de la toute première heure eut ensuite, outre sa main déchirée, les ongles et les articulations des doigts brûlés les uns après les autres, les cheveux et la barbe arrachés, les chairs brûlées avec des charbons ardents et des pierres rougies au feu. Puis il fut pendu par les pieds, avec la nourriture destinée aux chiens placée tout près de lui, de telle sorte que ces hôtes pussent le lacérer tout en mangeant. Mais, finalement, il put échapper à la mort parce qu'il fut vendu aux Hollandais.
Deux autres chroniqueurs ont raconté cette vie qu'eux-mêmes avaient menée. C'étaient deux hommes de noble naissance : d'abord le géant Brébeuf, « TAjax de la Mission )), chez qui les passions violentes étaient tempérées par la religion. Parkman le compare à « un torrent de l'enfer que l'on contraindrait à broyer, couper et recoudre pour le bien de l'humanité » ; et ensuite, formant un étrange contraste avec le premier, Charles Garnier, un jeune homme imberbe de trente-trois ans, qui avait, nous dit-on, été en butte aux moqueries de ses amis de Paris pour cette raison qu'il n'avait point de barbe, et qui fut admiré pour la même raison par les Indiens. Il avait une nature délicate et une grande vaillance de caractère.
Ce fut Brébeuf qui pendant longtemps dirigea le poste le plus occidental. Il était doué d'une grande
40 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
imagination et d'une volonté de fer, et la seule critique que j'aie jamais relevée contre lui pourrait fournir un sujet à un grand artiste : « Comme il n'avait pas le temps de lire son bréviaire en plein jour, il le lisait seulement au clair de la lune ou à la lumière du feu, alors qu'il était couché pour dormir, sur une roche nue, auprès de quelque sauvage cataracte... ou bien dans un trou humide de la forêt voisine )>. On nous fait une autre peinture de lui dans l'action : On nous le montre accroupi dans son canot, nu-pieds, maniant l'avironpendant des heures, des jours et des semaines, derrière les cheveux plats, les épaules brunes, et les longs bras nus de son compagnon indigène. Une autre encore de ces Relations nous le fait voir apprenant aux petits Hurons à chanter et à réciter les commandements, en leur promettant comme récompense des perles, des raisins ou des prunes. En 1637, accusé d'avoir ensorcelé la nation huronne, il fat condamné à mort. Il écrivit une lettre d'adieu à son Supérieur, offrit à ses amis un dîner d'adieu, et profita de l'occasion pour prononcer un dernier sermon sur la Sainte Trinité, le paradis et l'enfer, les anges et les démons qui, pour lui, étaient les choses les plus réelles. Il fit une telle impression sur ses invités qu'il fut épargné et put continuer son œuvre, non sans danger souvent. Enfin les Iroquois (1649), qui poursuivaient sans cesse les Hurons, le trouvèrent avec un autre prêtre en train de distribuer le baptême et l'absolution aux Hurons qui mouraient dans cette dernière lutte livrée en deçà des lacs contre leurs ennemis héréditaires. Ils l'attachèrent à un poteau, lui mirent autour du cou un collier de hachettes chauffées à
FRERES GRIS ET « ROBES NOIRES » -il
blanc, le baptisèrent avec àe l'eau bouillante, découpèrent des languettes de chair dans ses jambes, burent son sang afin dhériter de sa vaillance, et, finalement, lui arrachèrent et lui dévorèrent le cœur pour acquérir son courage supérieur. Un tel cannibalisme semble, au point de vue poétique, être un juste hommage rendu à une si inflexible constance dans la dévotion.
Son frère en prêtrise, Lalemant, qui fut torturé jusqu'à la mort vers la même époque, avait, dix ans plus tôt (1639), considéré comme de mauvais augure que le sang d'un martyr n'eût pas encore servi de semence pour faire pousser une église sur ce sol nouveau. Il s'était pourtant consolé à la pensée que la vie quotidienne passée au milieu des injures et des menaces, de la fumée, des puces, de la saleté et des chiens pouvait bien être « acceptée comme un vivant martyre ». Désormais, il y aurait de la semence en suffisance ; et plus de semence encore devait être répandue, car, peu après, au cours de la même année, le jeune Garnier fut appelé à mourir de la même mort en exerçant son ministère auprès des Hurons fugitifs, lesquels, en se retirant derrière deux lacs pour échapper à leurs sanguinaires ennemis, entraînaient les prêtres toujours plus loin vers l'Ouest, si bien que, même pour ces imaginations détachées du monde, le grand fleuve mystérieux commençait à couler vers la mer désirée.
Ce fut par un tel chemin, hérissé de dangers et d'épreuves, et à travers des forêts obscures, que les premières silhouettes en robes noires arrivèrent aux confins de la vallée et aperçurent le fleuve inconnu. Cela se passait avant même que Radisson et Groseil-
liers ne parcourussent cette presqu'île boisée, humide et fertile qui commence à la jonction de trois lacs, puis s'élargit de manière à couvrir toute la partie Nord-Est de ce qui constitue aujourd'hui les Etats- Unis. On peut maintenant facilement, en l'espace d'un jour et d'une nuit, partir de Montréal, remonter la rivière Ottawa au-dessus du lac Nipissing, contourner le lac Huron et arriver à l'extrémité de cette péninsule. Et, pour peu que l'on fasse ce voyage dans la saison d'été, comme je l'ai fait une fois, on verra cette route (celle-là même où Champlain vint perdre la vie, où Récollets et Jésuites, coureurs-des-bois et soldats peinèrent pendant des centaines d'étapesj bordée comme une allée de jardin par des fleurs pourpres, teintée peut-être du sang dont cette vieille terre huronne est imbibée, avec quelques taches d'or par-ci, par-là.
Les premiers des prêtres qui parvinrent jusque-là furent le P. Raymbault et son compagnon le P. Isaac Jogues. Jogues était né à Orléans et était, comme Garnier, de tempérament délicat, modeste et raffiné, mais si vif qu'aucun Indien ne pouvait le dépasser à la course. Dans l'automne de 1641 ces deux ecclésiastiques se trouvaient à l'extrémité de la presqu'île formée parles lacs, et les membres de leur congrégation, au nombre de deux mille, étaient venus au-devant d'eux pour les recevoir, de toute la contrée qui s'étend au Nord du lac Supérieur, c'est-àdire du pays des Chippewas. Le P. Raymbault mourut à Québec des intempéries et des fatigues qu'il venait de subir au cours du voyage et fut ainsi le premier martyr chrétien de cette campagne. Quant au P. Jogues il fut envoyé dans une expédition qui
Trait des dangers encore plus grands. Un jour lil allait de Québec au nouveau territoire (l'anjienne station huronne), en portant du vin pour l'Eucharistie, le matériel ne'cessaire pour écrire et d'autres provisions spirituelles et temporelles, il fut pris par les Iroquois et soumis, ainsi que ses compagnons, à des tortures telles, que Brébeuf lui-même n'en devait pas connaître de semblables. En se rendant du lieu de sa capture, sur le Saint-Laurent, à celui de son long supplice, il vit, avant tout autre Européen, le lac de Gôme de l'Amérique. Ce lac porte le nom de George, un roi d'Angleterre, au lieu de s'appeler, comme il l'aurait dû, du nom du P. Jogues, qui eût mérité d'être canonisé par l'Eglise, mais qui mériterait surtout de l'être par les collines et les eaux auprès desquelles il a souffert. Il avait eu les doigts coupés par les sauvages avant même que le voyage eût commencé. En remontant la rivière Richelieu il souffrait cruellement de ses blessures et de la présence d'une nuée de moustiques. A l'extrémité du lac Champlain ce noble Français fut de nouveau soumis a des tortures particulières pour faire la joie d'une autre troupe d'iroquois. Ses mains furent lacérées, son corps brûlé et frappé jusqu'à ce qu'il tombât noyé dans son sang. Là où des milliers de personnes s'installent maintenant chaque été pour leur plaisir, à la pointe du lac George, il allait chancelant sous son fardeau de portage et avançait vers les bords du Mohawk. Là, de nouveau, le chef invita la foule à « caresser » les Français avec des couteaux et autres instruments de torture. Les enfants imitaient la cruauté des grandes personnes. Je ne répéterais pas ici les détails d'une si horrible histoire, si
ce n'était pour en arriver à un fait particulier qui, au milieu de toutes ces horreurs, fait bien voir quel était le mobile de cette endurance sans exemple. Tandis que le P. Jogues et ses compagnons étaient sur le chevalet pour la torture, on amena quatre Hurons prisonniers que l'on plaça devant eux. Alors le P. Jogues recommença à exercer son ministère; et un épi de blé vert lui ayant été jeté en pâture, il vit qu'une goutte de rosée était restée suspendue a la balle, et il en baptisa secrètement deux de ses néophytes qui n'étaient pas convertis depuis plus de onze heures.
Il n'était point encore au bout de son martyre. Pourtant, après des mois de souffrances et de privations que l'on s'émerveille de voir supporter par ce corps frêle et cet organisme délicat, il s'échappa, avec l'aide des Hollandais, à Fort-Orange, capitale actuelle de l'État de New-York, où les Iroquois se rendaient pour faire le commerce ; et, après s'être caché pendant six semaines, il put gagner New-Amsterdam qui n'était à cette époque qu'un fort en ruine, avec une garnison de soixante soldats, et un modeste village pouvant compter de quatre à cinq cents habitants, mais qui était déjà tellement cosmopolite, que, d'après un recensement fait récemment par un de mes amis, on y parlait vingt langues différentes.
Voilà comment un petit Père français du désert réussit à revenir du lac le plus éloigné de la France, situé au centre du Nouveau Continent, à 1.600 kilomètres au delà des montagnes, dans un temps où New-York et Boston réunis avaient à peine plus d'habitants qu'il n'en tiendrait aujourd'hui dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
Si seulement Richelieu, gui mourut l'année même où Jogues mettait si fidèlement en pratique la doctrine du Christ (dont lui, Richelieu, s'intitulait le frère), avait permis à ceux des Huguenots qui désiraient quitter la France, d'accompagner le Père Jésuite dans les solitudes de l'Amérique, au lieu de chercher en vain à faire partir ceux qui désiraient rester, qui sait si les visiteurs américains qui viennent aujourd'hui à Paris du centre du Nouveau Continent ne parleraient pas une langue plus familière à Richelieu?
Le petit P. Jogues, qui m'a toujours fait l'effet d'un vieillard bien qu'il n'eût encore que trente-six ans à cette époque, fut ramené en Angleterre et eut presque autant à se plaindre de la nature et des pirates qu'il avait eu à se plaindre des Iroquois. Il finit par arriver à Rennes, où, dès que son identité eut été établie, il passa la nuit dans la joie et les actions de grâces. 11 ne tarda pas, d'ailleurs, à être appelé à Paris, et la reine baisa ses mains mutilées en s'écriant : « Il y a des gens qui écrivent des romans pour nous. Mais fut-il jamais de roman plus beau que celui-là, qui, pourtant, est vrai d'un bouta l'autre ! » Mais tout cela était impuissant à satisfaire son âme adonnée entièrement à l'idée de son apostolat, et, aussitôt que le Pape, à la demande de ses amis, lui eut accordé, par une dispense spéciale \ l'autorisation de dire la messe bien qu'il fût déformé par « les dents et les couteaux des Iroquois », il retourna dans le désert. Au bout de quelques mois, cette fois, son
* La réponse du Pape Urbain VII fut : a Indignum esset martyrem Christi, Christi non bibere sanguinem.
martyre fut consommé et sa tête exposée au haut d'une palissade dans une ville Mohawk.
Ainsi disparut la figure du premier prêtre français qui ait pénétré sur les confins de la grande vallée. Comme Raymbault il avait pu espérer atteindre la Chine en traversant le désert, mais il y avait trouvé sa voie, orientée vers le ciel.
Avant 1660 aucun autre prêtre ne réussit à pénétrer dans la péninsule jusqu'au point où Jogues avait prêché. Mais à cette date arriva le vieux Ménard, qui, après avoir séjourné pendant bien des jours dans les marais enchevêtrés du Wisconsin septentrional, se perdit si bien, qu'on ne put jamais retrouver que sa soutane, son bréviaire et sa bouillotte. Un peu plus tard vinrent Allouez, Dablon, et Druillètes qui avait été reçu à Boston par Winslow, Bradfort, Dudley et John Eliot. C'est ici que nous mentionnerons l'arrivée, parmi les membres toujours plus nombreux de la Communauté, du jeune Père Marquette, fils d'une vieille et honorable famille de Laon. Il était, nous dit Parkman, extraordinairement bien doué pour les langues et parlait aisément six dialectes indiens. En matière de dévotion, il était l'exacte répétition des Pères Garnier et Jogues. Il fit sa première apparition dans l'Ouest a la Mission de Point-Saint-Esprit, près de l'extrémité occidentale du lac Supérieur. C'est là que, par les Illinois, qui tous les ans visitaient sa mission, il entendit parler du grand fleuve qu'ils avaient traversé sur leur passage, et que, par les Sioux qui vivaient sur les bords mêmes de ce fleuve, il en entendit vanter les merveilles. Le désir d'en suivre le cours semble l'avoir emporté chez lui sur celui de réaliser la fin plus spi-
rituelle de sa mission, car^c'est avec un certain désappointement, nous insinue-t-on, qu'il se résigna à suivre fidèlement son petit troupeau de Hurons, lorsque celui-ci fut subitement rejeté vers l'Est par les Iroquois de l'Ouest, à savoir les Sioux. A Point- Saint-Ignace, à mi-chemin entre les deux dangers : les Sioux à l'Ouest et les Iroquois à l'Est, il groupa les Hurons autour de son ministère.
C'est là, au milieu de ses travaux, parmi ses fugitifs, que Louis Joliet, fils d'un carrossier de Ouébec et petit-fils d'un Français, le trouva en train d'écrire son journal, le jour de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge, « laquelle, raconte Marquette, j'avais continuellement invoquée depuis mon arrivée dans le pays des Ottawas, afin d'obtenir la grâce de pouvoir visiter les peuples qui habitent sur les bords du Mississipi ». Joliet apportait un ordre du Gouverneur Frontenac et de l'Intendant Talon, disant que Marquette devait se joindre à lui, ou lui se joindre à Marquette, pour entreprendre ce voyage de découverte, qui répondait d'ailleurs aux vœux de Marquette dans l'ordre des choses divines. Marquette tranquillisa sa conscience maladive qui eût pu lui reprocher ses ambitions d'explorateur, en songeant à l'heureuse nécessité dexposer sa vie pour le salut de toutes les tribus de cette vallée, « et, se disait-il pour achever de faire taire ses remords tenaces, en particulier pour le salut des Illinois qui, du temps que j'étais à Point-Saint-Esprit, m'ont demandé très sérieusement d'apporter la parole divine parmi eux ».
C'est ainsi que le jeune lettré de Laon et le fils du carrossier de Québec, plus versé dans les choses de la pratique, entreprirent leur voyage dans l'Ouest,
SOUS la protection de la Sainte Vierge qui était l'objet d'un culte particulier de la part de Marquette. Toutefois, les voyageurs s'étaient munis en outre, grâce à la prévoyance de Joliet, de viande fumée et de blé indien, ainsi que d'une carte où était tracé l'itinéraire du voyage, d'après des données indiennes d'ailleurs assez confuses. Ils suivirent d'abord la ligne droite qui mène au lac Michigan et les rives de ce merveilleux lac occidental, faisant halte pendant la nuit pour bivouaquer sur ses bords ; puis, après avoir longé la Baie-Verte jusqu'à l'ancienne mission, ils remontèrent le Fox, que Nicolet avait naguère visité, non pour le salut des âmes, mais par simple esprit d'aventure. Ce qui nous intéresse, nous autres habitants de la région, c'est d'entendre le premier cri d'admiration que provoque chez les nouveau-venus la vue de ces prairies s'étendant à perte de vue et interrompues seulement par des bocages et de grands arbres majestueux ^
J'ai parlé plus haut de la petite rivière qui se rétrécit à mesure qu'on la remonte jusqu'à n'être plus qu'un ruisseau au lit hésitant, et par laquelle on arrive au chemin de portage qui relie les deux grandes vallées. Il serait impossible maintenant de manquer ce chemin, car, la dernière fois que je l'ai traversé, on était en train de le paver ou de le macadamiser. Un rouleau à vapeur accomplissait en quelques jours ce que les pieds chaussés de mocassins ou de sandales des premiers voyageurs n'auraient pu faire en des milliers et des milliers d'années. Je dirai plus tard tout ce qui a poussé depuis
* ïhNvaites : Jesuit Relations, '69, 103.
lors sur cet isthme étroit, qui est traversé aujourd'hui, non seulement par'une piste et une grande route, mais en outre par un canal. Il nous faut maintenant nous hâter de suivre vers le Wisconsin le prêtre dévoré d'impatience et son compagnon pratique et résolu.
Nicolet avait peut-être déjà navigué sur le Wisconsin, mais, en ce cas, il n'avait pu s'avancer bien loin du portage ; de son côté, La Salle pouvait avoir foulé de ses pieds le même portage un an ou deux auparavant. Mais toute la question est de savoir quel est le Français qui le premier est arrivé là, car nous ne pouvons douter qu'un jour de juin 1G73, Joliet et Marquette abandonnèrent leurs canots au gré du courant de cette large et paisible rivière, après avoir ramé pendant bien des jours pour remonter le ruisseau rempli de riz sauvage.
J'ai marché dans la large vallée du Wisconsin ; j'ai vu, à travers la brume dun jour d'été indien, les mêmes sombres falaises qu'avait considérées Marquette ; et j'ai vu, la nuit, la lumière des mêmes étoiles qu'il avait regardées. Mais, n'ayant jamais eu l'occasion de naviguer sur les eaux du Wisconsin, je suis obligé d'en emprunter la description à quelqu'un qui a suivi son cours plus intimement, sinon plus religieusement que moi : « Ils glissaient en descendant le courant, le long d'îles toutes couvertes d'arbres et enguirlandées de vignes enchevêtrées ; le long des forêts, des bosquets, des prairies, des parcs et des pelouses, placés là comme par une main prodigue ; le long des fourrés, des marais et des larges bancs de sable dénudés, à l'ombre de grands arbres entre les sommets desquels regardait de haut
FRANÇAIS AU CCECR DE L'.iMÉRlQUE. 4
et de loin le front hardi de quelque montagne boisée. La nuit, le bivouac, les canots renversés sur la rive, le feu tremblotant, le repas, composé de viande de bison ou de venaison, les pipes du soir, et le sommeil sous les étoiles ! Et quand, le matin, ils s'embarquaient de nouveau, le brouillard blanc restait suspendu au-dessus de la rivière comme un voile de mariée et se dissolvait au soleil, jusqu'à l'heure où l'eau vitreuse et les bois alanguis s'évanouissaient, à bout de souffle, dans la lumière sufi"ocante »*.
Mais pour ces premiers voyageurs, ce trajet avait un charme, un attrait qui n'était pas celui des étoiles, des ombres, des collines boisées ou d'un bivouac avec des compagnons. Il conduisait au grand fleuve inconnu, lequel à son tour conduisait à une mer différente de celle qui avait porté les Français d'Europe en Amérique ; il s'étendait en dehors des marges de la carte de Champlain, en dehors de l'Europe, en dehors du Canada, au delà des grands lacs. Si l'on fait exception de la piste qui monte au-dessus du Fox, à travers le gazon et les roseaux, ainsi que de quelques pas de portage à Lachine et au Niagara, ce trajet pouvait se faire entièrement par voie d'eau, à partir du Havre, ou même des quais de la Seine, à Paris. Et pourtant, l'étroite bande de prairie que traversaient les voyageurs, en ce jour de juin 1673, était, en un sens, la côte d'une mer nouvelle, ils ne savaient pas bien laquelle ; ou plutôt c'était la frontière d'un monde nouveau.
Le ITjuin ils pénétrèrent dans le Mississipi avec une joie qu'ils ne pouvaient exprimer. Conformé-
* Parkuiari : La Salle, pp. 63 et 64.
ment au vœu qu'il avait fait, Marquette lui donna le nom de « Rivière de la Conception w, en l'honneur de la Vierge Marie, et Joliet le baptisa « la Buade » en l'honneur de Frontenac. On verra à volonté, dans ce dernier choix, soit une marque de gratitude, soit une manœuvre diplomatique d'un caractère tout terrestre. Quatre jours durant ils s'abandonnèrent au puissant courant et se dirigèrent vers le Sud à travers le pays des buffles, mais sans voir âme qui vive pendant soixante lieues, le long des mêmes rives qui sont aujourd'hui bordées de fermes, de villages et de villes. Cependant, ils finirent par découvrir des empreintes de pieds humains, et, guidés par ces traces, ils arrivèrent, en s'éloignant du fleuve, à une belle prairie où s'étalaient quelques villages indiens. Là, après des cérémonies pacifiques et les salutations d'usage, les premiers Français qui avaient traversé le fleuve reçurent un accueil amical, dû à leur bonne réputation qui, des Missions des grands lacs, s'était répandue vers l'Ouest. « Je te remercie, dit le Sachem des Illinois, je te remercie, Robe Noire, et toi, Français, ajouta-t-il en se tournant vers Joliet. Je vous remercie d'avoir pris tant de peine pour venir nous visiter. Jamais la terre n'a été aussi belle ni le soleil aussi brillant qu'aujourd'hui. Jamais notre fleuve n'a coulé avec autant de calme et n'a été aussi bien débarrassé des rocs qui encombrent son lit, car vos canots les ont écartés sur leur passage; jamais notre tabac ne nous a semblé aussi bon ni notre grain ne nous a paru aussi beau qu'en ce moment. Voici mon fils, dont je te fais cadeau afin de te montrer mon cœur. Je te prie d'avoir pitié de moi et de toute ma nation. C'est toi qui connais le Grand Esprit qui nous
a tous créés ; c'est toi qui lui parles et entends sa parole. Prie-le donc de me laisser la vie et la santé, et de venir habiter parmi nous, afin de te faire connaître de nous^ »
Étant donné la sincérité de Marquette et ses connaissances en linguistique, on doit croire à l'authenticité de ce premier spécimen de l'éloquence et de la poésie chez les Indiens de l'Ouest. Ceux-ci s'étaient formés au contact des forces élémentaires : l'eau, la terre et le ciel-. Posséder une terre magnifique et toute parsemée de fleurs, un soleil brillant, un fleuve calme et sans rocs, du tabac parfumé, du blé en abondance, et, de plus, entrer en relation avec le Grand Esprit ! En vérité, le vieillard qui accueillait les Français avait bien raison de leur dire : « Vous pouvez pénétrer en paix dans toutes nos cabanes w.
Mais l'éloquence indienne n'est pas uniquement sur les lèvres, et un speech indien passe pour un pauvre speech s'il n'est pas accompagné de présents. En conséquence, lorsque les voyageurs français reprirent le cours de leur voyage, ils partirent chargés des cadeaux de leurs hôtes de la prairie, avec un esclave pour les guider et un calumet pour apporter la paix partout où ils iraient.
11 nous suffira sans doute d'ajouter maintenant que les voyageurs dépassèrent les embouchures de l'Illinois, du Missouri et de l'Ohio, et atteignirent
* Thwaitcs : Je suit Relations vol. 59, p. 121.
- Cestà lécole de ces mômes prairies, de ces mèraesrivièrcs et de ce même ciel, de ces mêmes forces élémentaires, toujours présentes, «{u'Abraham Lincoln a appris la rude et simple éloquence qui a l'ait de lui lesprit le plus puissant qu'ait jamais connu la vallée.
celle de l'Arkansas où ils s'i*naginaient être tout près du golfe. Mais, dans la crainte de tomber aux mains des Espagnols s'ils s'aventuraient trop près de la mer et de perdre ainsi le fruit de leur expédition, ils firent faire demi-tour à leurs canots et commencèrent à remonter le courant. Au lieu de suivre le chemin qu'ils avaient pris en allant, ils s'engagèrent dans rillinois, que l'on désigne parfois sous le nom de « Rivière Divine )). J'emprunte aux observations du P. Marquette la description particulière de cette rivière telle qu'elle était tout juste deux cents ans avant le moment où je me rappelle l'avoir vue moimême : (( Nous n'avons rien vu qui puisse être comparé à cette vallée quant à sa fertilité, à ses prairies, à ses bois, a ses animaux sauvages : cerfs, daims, chats sauvages, outardes, cygnes, canards, perroquets et même castors, ainsi qu'à ses nombreux petits lacs et à ses cours d'eau ^ » C'est à travers ce luxuriant paradis que Marquette et Joliet remontèrent une des branches de l'IUinois jusqu'à quelques kilomètres du lac Michigan. Là, ils firent à pied un millier de pas et arrivèrent à une petite rivière qui déversait ses eaux dans le lac. S'ils suivaient aujourd'hui ce chemin de portage et cette petite rivière, ils aboutiraient à une ville presque aussi peuplée que Paris : la grande cité de Chicago, dans l'Etat qui porte le nom du pays traversé par les Français, c'est-à-dire dans l'IUinois.
Ils étaient absents depuis quatre mois et avaient pagayé leurs canots sur une longueur de plus de
* B. F. French : Historical Collections of Louisiana, 4,51. Thwaites : Jesuit Relations, o9, 161.
2.500 milles, lorsqu'à la fin de septembre ils revinrent à la Baie-Verte. Là se quittèrent les deux pionniers dont l'histoire du Nouveau-Monde ne pourra jamais séparer les noms, Joliet pour aller faire au comte de Frontenac son rapport sur la découverte du fleuve « la Buade », Marquette pour reprendre ses dévotions envers la sainte Vierge et restaurer ses forces épuisées. Il se proposait de se mettre en état de tenir sa promesse et d'aller évangéliser les Illinois. Il disait que les Illinois étaient, en effet, la tribu qui lui donnait le plus d'espérances, car, dans leur langue, dire « les Illinois », c'était dire « les hommes ».
Le malheur voulut que le canot de Joliet fût renversé dans les rapides de Lachine, presque en vue de Montréal, et que tous ses papiers, y compris sa précieuse carte, se perdissent dans le torrent. Mais plusieurs autres cartes ont été faites sous sa direction ou d'après ses indications.
Quant à la carte de Marquette, qui ne donne que le tracé du voyage sans aucunes conjectures, elle fut retrouvée à peu près deux siècles plus tard au collège Sainte-Marie, à Montréal. Je me suis dit qu elle fournirait un thème et un modèle de peinture murale pour l'un des amphithéâtres de la Sorbonne, où l'on a évoqué d'une façon si intéressante, en même temps que si distinguée, les périodes, les personnages, les épisodes de l'histoire du monde. L'art relatif à la vallée du Mississipi a cherché à rendre ou à idéaliser les figures de ses pionniers. Nul souvenir visible ne serait plus intéressant que cette carte grossière, tracée de la main du prêtre Jacques Marquette, fils de Rose de La Salle, de la cité royale de Reims.
Du nouveau départ de >^rquette pour l'Illinois où il se proposait d'établir une mission, de l'hiver qu il dut passer, malade, sur le portage de Chicago, de sa brève visite aux Illinois, de son retour vers le Nord, de sa mort survenue en cours de route, et de la procession indienne qui ramena ses restes jusqu'à Point- Saint-Ignace, je ne parlerai pas dans le présent chapitre.
Qu'il me soit seulement permis de lui rendre ici le tribut qui déjà lui fut payé de son vivant, dès que les premiers récits de ses voyages commencèrent à passer de bouche en bouche, de génération en génération, en attendant qu'un poète ou un historien vînt les immortaliser. J'ai connu l'histoire de Marquette, il y a bien des années, grâce à l'aveugle Parkman ; mais, il n'y a pas bien longtemps, j'ai rencontré un jeune Indien qui avait encore dans les veines du sang français de cette époque reculée. C'était le fils d'un chef Chippewa, un jeune garçon qui n'avait jamais lu ni Parkman, ni Winsor, mais qui savait mieux que moi l'histoire de Marquette ; car sa grand'mère lui avait raconté ce qu'elle tenait de sa grand'mère, qui elle-même le tenait de sa mère ou de sa grand'mère. Or cette dernière se souvenait d'avoir entendu Marquette prêcher sur les bords du lac Supérieur, d'avoir pris part avec d'autres, Français ou Indiens, aux voyages de la mission, d'avoir préparé de ses mains la nourriture du prêtre, de l'avoir pleuré avec les Indiens lorsque la nouvelle de sa mort avait, bien après l'événement, pénétré jusque dans leurs cabanes.
L'histoire tragique de l'œuvre accomplie chez les Indiens par les disciples de Loyola a eu son apogée
56 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l' AMÉRIQUE
béatifique dans la vie de ce zélateur doublé d'un explorateur. La peste et les Iroquois avaient mis fin à toutes les espérances des Jésuites dans l'Est. Leur petit troupeau de sauvages était dispersé, annihilé, conduit plus loin dans des forts ou exilés dans des îles. Les pasteurs, tout en suivant vainement le nombre décroissant de leurs fidèles, étaient arrivés aux confins d une nouvelle contrée. Si les Ii-oquois de TEst et ceux de l'Ouest avaient pu être domptés, les Jésuites seraient devenus les maîtres de ce territoire et de tout le nord du pays. Nous pouvons, en considérant cette éventualité, avoir des opinions différentes, et d'ailleurs inconciliables sur le rôle qu'ont joué les Iroquois dans l'histoire de lAmérique. Mais, quelles que soient nos préférences politiques et religieuses, nous serons tous d'accord pour admirer ce désintéressement sublime, ce zèle courageux, et cette dévotion absolue envers quelque chose qui dépasse l'individu, auxquels la vallée des lacs a dû sa consécration. Ce sont de telles vertus, personnifiées dans un homme tel que Marquette, fils de Laon, qui ont exercé la première influence sur la vie de cette vallée, dont il avait aidé à découvrir la « Grande-Eau ».
Le P. Marquette était encore dans son couvent de Reims que déjà un Français, forestier et marchand de fourrures, en visitant les forêts de l'Ouest, faisait des amis pour le compte de la France. C'était un sieur Nicolas Perrot, dont le nom serait sans doute oublié comme celui de beaucoup d'autres de son métier, si, par exception, il navait su lire et écrire. Et, tandis que Marquette se trouvait à mi-chemin entre la France et le Canada, le sieur Perrot faisait la conquête des hommes de l'âge de pierre, habitant les rives méridionales du lac Supérieur, en leur distribuant des perles, des couteaux, des haches et autres armes de fer, exactement comme, quelque temps plus tard, le prêtre devait les convertir en leur distribuant l'eau du baptême et de mystérieux emblèmes. Perrot, que volontiers ces sauvages eussent adoré comme un dieu, préparait ainsi les voies pour les autels des prêtres et les forts des capitaines. Car, derrière les prêtres, allaient arriver, dans leurs beaux atours, les envoyés du roi. Un jour que Perrot était l'objet du culte dont nous venons de parler, il fit observer à ses adorateurs à l'esprit grossier qu'il
n'était qu'un simple Français ; que le véritable Esprit créateur de l'Univers avait fait connaître le fer aux Français et leur avait donné la capacité de le manier comme de la pâte, et que, par pitié pour les Indiens ses créatures, ce grand Esprit avait permis à la nation française de s'établir dans leur pays*. Une autre fois il dit : « Je suis l'aurore de cette lumière qui commence à apparaître dans vos régions ». Comme il avait appris par expérience en quoi consiste la véritable éloquence des Indiens, il usait au cours de ses discours de silences impressionnants : « C'est à ces jeunes gens que je laisse mon fusil : qu'ils y voient un gage de l'estime que m'inspire leur valeur ! Ils devront s'en servir s'ils sont attaqués, et le préféreront également aux arcs dont ils faisaient usage pour chasser les buffles et autres animaux. A vous, les vieillards, j'abandonne ma marmite... {une pause). Je l'emportais partout, sans crainte de la casser, car elle est faite de cuivre et de fer, et non de terre glaise. Vous pourrez y faire cuire la viande rapportée de la chasse par vos jeunes gens et les aliments que vous ofTrirez aux Français lorsqu'ils viendront vous visiter ». Et il continuait ainsi, lançant aux femmes des poinçons de fer pour remplacer les pointes en os, et aux hommes des couteaux pour remplacer les pierres qui leur servaient à tuer les castors et à couper leurs aliments. Enfin, il ponctuait sa péroraison en jetant à pleines mains des perles, pour servir d'ornements aux enfants et aux jeunes filles-.
* Emma H. Blair : Indian Tribes of the Upper Mississipi Valley, 1,310.
* Emma H. Blair : Indian Tribes of the Upper Mississipi Valley, I, 330-^31 .
Ne pensez pas que ce soient là des détails puérils. C'est une page de l'histoire d'un âge de fer, prenant, en l'espace d'une seule génération, la place d'un âge de pierre. Les splendeurs de la cour et du siècle de Louis XIV commençaient à éclairer l'obscurité des forêts primitives du Nord.
Le même pseudo-ambassadeur Perrot, plus versé dans le commerce des arbres que dans celui des cours, et plus habile dans la diplomatie des forêts qu'une armée avec ses bannières, fit sa réapparition sur les mêmes rivages en 1671. Il avait convoqué les nations à une assemblée qui devait se tenir au bord de la gorge tumultueuse, connue partout aujourd'hui sous le nom de « Soo », et qui s'appelait dans ce temps-là le Sault-Sainte-Marie. Il devait y rencontrer les représentants du roi, qui demeuraient de l'autre côté du lac, et ceux de l'Onnontio, gouverneur du Saint-Laurent.
Cette assemblée, dont Perrot avait réussi à se faire le héraut, se tint au commencement de l'été 1671. Sans doute, l'espoir de faire une bonne pèche avait contribué autant que l'éloquence persuasive de Perrot, à y attirer un nombreux auditoire de sauvages. Quand les flottes de leurs canots arrivèrent de l'Ouest, du Sud et de l'Est, Daumont de Saint- Lusson et ses compagnons français, qui avaient été envoyés de Québec l'automne précédent et avaient hiverné dansl'ile Mantoulin, étaient là pour les recevoir. C'est une véritable scène de l'Iliade. Déjà, les coureurs-des-bois et les prêtres, ainsi que nous l'avons vu, avaient pénétré dans ces régions. Mais il s'agissait maintenant de prendre possession au nom de la Couronne de ces territoires, qui commençaient
à être appréciés comme ayant par eux-mêmes une grande valeur, si même l'on n'y trouvait aucun fleuve coulant vers les côtes qui regardent l'Asie.
La description de cette scène nous a été conservée avec beaucoup de détails et de couleur. La procession se forme par une belle matinée de juin et les rapides fournissent probablement la seule musique qui accompagne la marche solennelle des guerriers et des prêtres. Derrière Saint-Lusson quatre jésuites marchent en tête. Ce sont : Dablon, Allouez, que nous avons déjà rencontré sur les bords du lac Supérieur ; André, de l'île Mantoulin, et Druillètes. Ce dernier, familiarisé, depuis son long séjour à Plymouth et Boston, avec les caractères de la colonie puritaine, comprenait sans doute mieux que tout autre les dangers que feraient un jour courir aux Français la hardiesse, l'esprit d'industrie et le culte de la liberté individuelle qui déjà distinguaient les Anglais. A la vue de cette domination de parade, il a dû se demander combien de temps les montagnes retiendraient encore ceux qui construisaient des ponts durables sur les rivières, au lieu de se borner à les traverser en vue d'un profit passager, ou pour arriver à des eaux plus éloignées ; ceux qui travaillaient le fer des marais voisins, au lieu d'aller chercher des pierres ou des métaux précieux sur de lointains rivages; qui sciaient les arbres pour en faire des maisons et des boutiques stables, au lieu de s'adapter à la vie primitive et au trafic dans les bois ; qui tiraient leur richesse des champs défrichés, et non du dos des castors vivant dans les forêts privées de soleil ; qui élevaient des brebis et faisaient multiplier le bétail, au lieu de chasser le daim et le buffle ;
qui commençaient à entretenir le commerce avec les ports européens, non comme de simples voyageurs, mais en marchands avisés ; qui s'intéressaient avant out à leur propre salut, et ensuite, par-dessus le marché, à la destinée des sauvages ; et qui, principalement, apprenaient dans leurs Assemblées municipales à se gouverner eux-mêmes, au lieu de voir tous les détails de leur vie quotidieiine réglés à Versailles ou au Louvre. Druillètes, en pensant ce jour-là à la Nouvelle-Angleterre, a dû se demander anxieusement quel serait l'avenir de cet Empire de la Nouvelle-France, que proclamait Saint-Lusson, et qui n'avait ni champs cultivés, ni charrues, ni animaux domestiques, ni hommes, méme^ » Le nom de Nouvelle-France devait-il donc se borner à être écrit sur l'eau par le sillage des canots qui la traversaient?... Quinze Français accompagnaient Saint-Lusson, et parmi eux se trouvait le paisible et positif Joliet, qui, après avoir travaillé pour entrer dans les ordres, s'était fait simple marchand et explorateur, et qui était déjà allé deux ans auparavant sur les bords du lac Supérieur pour y chercher du cuivre. Marquette n'assistait point à la cérémonie, mais il avait travaillé à y faire aller les Hurons récalcitrants et les Ottawas, lesquels arrivèrent, d'ailleurs, quand tout était terminé.
Les Français étaient groupés autour d'une croix, sur le sommet d'un monticule voisin du rapide, et la foule des sauvages bigarrés et parés à la mode des forêts se tenaient assis ou debout, en formant un grand cercle. Le P. Dablon bénit d'abord la croix et
Voir Justin Winsor : Pageant of Saint-Lusson, 189;
celle-ci fat dressée, tandis que ceux qui occupaient l'intérieur du cercle chantaient Vexilla Régis. Puis, près de la croix on érigea un poteau portant un écusson avec les armes royales, lequel avait été envoyé par Colbert ; et les échos des bois répétèrent VExaudiat pendant qu'un prêtre récitait une prière pour le roi. Alors Saint-Lusson, son épée dans une main, une motte gazonnée dans l'autre, cria à ses disciples français qui applaudissaient chacune de ses phrases, aux sauvages qui ne le comprenaient pas, aux rapides qui refusaient de l'écouter et aux bois qui ont longtemps conservé les vibrations de sa voix, les paroles suivantes :
(( Au nom du très haut, très puissant et très redoutable monarque, Louis, quatorzième du nom, roi très chrétien de France et de Navarre, nous prenons possession du lieu dit Sainte-Marie, des chutes d'eau, ainsi que du lac Huron et du lac Supérieur, de l'île de Gaïentoton, et de toutes les autres contrées, de toutes les rivières, lacs et cours d'eau tributaires qui y sont contigus et adjacents, tant de ceux qui sont déjà découverts que de ceux qui sont encore à découvrir ; ce pays est borné d'un côté par les mers du Nord et de lOuest, de l'autre par la mer du Sud, sur toute sa longueur ou toute sa largeur. » Pais, soulevant à trois reprises une motte de terre, il cria : « Vive le Roi ! » et ordonna à toute l'assemblée. Français et Indiens, d'en faire autant. 11 déclara aux hommes présents que désormais ils étaient sujets de Sa Majesté, soumis à ses lois et obligés de vivre selon ses coutumes. Il leur promit en même temps aide et protection contre les incursions ou invasions de leurs ennemis. Enfin, il déclara à tous les autres
potentats, princes, souvera^s, Etats ou Républiques, que ni eux ni leurs sujets ne pourraient s'emparer d'aucune portion des pays susmentionnés, ni s'y établir, sans le consentement du roi très chrétien, ou de celui qui serait chargé de gouverner en son nom, sous peine d'encourir sa haine et sa vengeance par les armes. Et, afin que personne ne pût se retrancher derrière son ignorance, il ajouta : « Nous avons attaché par derrière les armes de la France pour signifier la présente prise de possession ^ ))
Alors le P. Allouez, rapporte son frère en religion le P. Dablon, après avoir expliqué la signification de la croix que l'on venait de dresser, leur parla du Grand Souverain temporel de la France, de celui qu'on venait admirer des quatre coins du globe et qui décidait de tout ce qui arrivait dans le monde.
« Mais considérez également cet autre poteau, qui porte les armes du grand capitaine que nous nommons notre roi. Il vit par delà les mers. C'est le capitaine de tous les capitaines, et il n'a pas son égal dans le monde. Tous les capitaines que vous avez pu voir, ou dont vous avez entendu parler ne sont que des enfants en comparaison de celui-là. Il est semblable à un arbre géant, et eux ne sont que comme de petites plantes, que nous écrasons du pied en marchant. Vous avez entendu parler d'Onnontio, le fameux capitaine de Québec; vous savez et vous sentez qu'il est la terreur des Iroquois, et que son nom seul suffit à les faire trembler, maintenant qu'il a dévasté leur contrée et mis le feu à leurs villages. Or au delà des mers il y a dix mille Onnontio pareils à
* \yisconsin Historical Collections, II, 28.
64 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
lui, et ils ne sont que les soldats du grand capitaine, notre grand roi, dont je suis en train de vous parler. Lorsqu'il dit : « Je vais à la guerre », tout le monde lui obéit, et les dix mille capitaines lèvent des compagnies de cent hommes chacune, et sur terre, et sur mer. Quelques-uns s'embarquent sur des navires, au nombre de cent ou deux cents, comme ceux que vous avez vus à Québec. Vos canots ne peuvent contenir que quatre ou cinq hommes, tout au plus dix ou douze, mais nos canots de France en contiennent quatre ou cinq cents, voire même un millier. D'autres hommes font la guerre sur terre, et ils sont si nombreux que si on les plaçait sur un double rang leurs lignes s'étendraient d'ici jusqu'au delà de Mississaquenk, bien que la distance dépasse vingt lieues. Lorsque le roi attaque, il est plus terrible que le tonnerre. La terre tremble, l'air et la mer prennent feu quand il décharge son canon, tandis qu'on l'aperçoit lui-même, au milieu de ses escadrons, tout couvert du sang de ses ennemis, dont il a tué un si grand nombre avec son épée qu'il ne peut compter leurs crânes, mais bien les rivières de sang qu'il a fait couler. Il emmène tant de prisonniers de guerre qu'il ne peut pas davantage les compter et qu'il les laisse aller où ils veulent, pour montrer qu'il ne les craint pas. Personne n'ose lui déclarer la guerre, toutes les nations qui sont de l'autre côté de la mer lui ayant demandé la paix en se soumettant à tout ce qu'il voulait. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties du monde pour l'écouter et pour l'admirer, et c'est lui qui décide de tout ce qui se passe sur la terre. Que vous^irai-je de sa richesse? Vous vous croyez riches parce que vous avez dix ou douze sacs
de blé, quelques haches,^des perles de verre, des marmites et autres choses de ce genre. Lui, il possède plus de villes que vous n'avez d'hommes dans cette contrée, à cinq cents lieues à la ronde. Or dans chacune de ces villes il y a des magasins contenant des haches de quoi abattre toutes vos forêts, des marmites de quoi faire cuire tous vos élans, et des perles de verre de quoi remplir toutes vos cabanes. Sa maison est si grande qu'elle s'étendrait au moins d'ici au haut du Sault-Sainte-Marie, c'est-à-dire sur plus d'une demi-lieue: et elle est plas haute que le plus grand de vos arbres. Enfin, elle peut abriter plus de familles que le plus considérable de vos villages n'en saurait contenir ^ »
Cette remarquable proclamation et ce discours extraordinaire sont conservés dans les Relations. Et, sans doute, un historien de profession terminerait ici le récit de l'anecdote. Mais il est permis de se demander quelle opinion emportaient les sauvages sur Louis le Grand, Paris et la France, lorsqu'ils regagnaient leurs villages pour y réfléchir et parler de ces choses durant les longues soirées d'hiver; de se demander, surtout, quelle impression avaient bien pu faire sur eux la proclamation et l'espèce de pantomime qui avaient marqué la prise de possession. Perrot s'était chargé de faire, à l'usage des indigènes, une traduction de cette proclamation : traduction libre, sans aucun doute, faite dans l'idiome du pays et avec des expressions adoucies. Le mot « vassal » devait se changer en « enfant » et le mot « roi » se traduire par «père )). Il engagea les Indiens à répéter
* Thwaites : Jesuit Relations, oo, 111-113.
FRANÇAIS AU CXUR DE l'AMÉHIQUE. 5
après lai : « Vive le Roi ! ^), et parvint à leur faire comprendre que, tout en suivant les lois et coutumes de Versailles, ils seraient libres de continuer à porter leurs coiffures et leurs ornements, de chasser et de séjourner sur les bords du lac Supérieur.
Le discours du P. Allouez pourrait sembler hyperbolique à quiconque connaît le roi par l'histoire et a vu de ses yeux le palais pris par le prêtre comme terme de comparaison. Toutefois, si nous considérons le roi Louis XIV, non comme un individu, mais comme le représentant de la civilisation européenne affirmant pour la première fois ses droits sur le désert, ce discours, alors, prend pour nous la signification d'une prophétie, et les termes nous en semblent véritablement modérés. Songeons qu'aujourd'hui, le long des rapides auprès desquels parlait le prêtre, une flotte d'embarcations transporte du fer en quantité suffisante pour assurer une marmite neuve tous les ans à chacun des quatre-vingtdix-sept millions d'habitants des Etats-Unis ; qu'une autre flotte en transporte assez pour fournir des haches à discrétion à tout le Nouveau Continent, sinon au monde entier ; et que des trains assez longs pour encercler les palais du Louvre ou de Versailles parcourent maintenant quotidiennement ces gorges étroites, tout chargés de grains dorés et bien plus précieux que des perles ! Un chemin de fer, portant en abrégé le nom des rapides et de la mission, pénètre dans les forêts et les marécages où furent réunies les congrégations de sauvages appelées à prendre part à la plus grande assemblée laïque tenue jusque-là sur les bords des lacs de l'Ouest. Et, sur ces mêmes rives, circulent tous les jours des hommes
qui ont étudié à la Sorbonne et qui portent sur l'épaule les insignes de la science.
Parkman s'est demandé, à propos de la proclamation, ce qui subsistait aujourd'hui de cette souveraineté si solennellement inaugurée. Et il a conclu : quelques mots de français, de temps à autre, sur les lèvres d'un batelier isolé ou d'un vagabond à demi sauvage, et c'est tout.
Mais je vous prierai à nouveau de vouloir bien considérer que Saint-Lusson ne se bornait pas à proclamer la souveraineté de Louis XIV et la domination française, mais qu'il annonçait en môme temps la civilisation nouvelle. Car, pour découvrir le sens profond de toute cette mise en scène et des missions françaises en général, il est nécessaire de les rattacher, non seulement aux voyages que des Français de noble naissance firent ultérieurement dans « toute cette contrée : rivières, lacs et fleuves, bornée d'un côté par les mers du Nord et de l'Ouest, et de l'autre par la mer du Sud », mais à l'ensemble de la vie nouvelle à laquelle ils ouvrirent la voie, grâce à leurs périlleuses aventures.
Les Iroquois et les maladies avaient décimé les populations indiennes du Nord-Est, et voici que, de nouveau, était menacée, mais amicalement, cette fois, cette barbarie de l'âge de pierre dont les obscurs représentants regagnaient leur antre à la lumière des étoiles, allumaient leur feu d'un coup de fusil, festoyaient avec gloutonnerie les jours d'abondance, et jeûnaient stoïquement les jours de famine.
Les Français voyaient là comme un défi jeté à ces contrées, faites d'iles et de lacs et baignées par les mers. Ils entendaient maintenant réaliser complète-
ment leurs espérances. Un valeureux de'but ne se fit pas attendre. Les scènes si colorées auxquelles nous venons d'assister n'étaient que le frontispice d'un nouveau et glorieux chapitre. Au milieu des souffrances qui s'y rencontrent, on ne peut toutefois réprimer un sourire de pitié légèrement ironique en voyant ces personnages en habits de cour, dans des armures brunies et des vêtements déteints, s'établira l'endroit où se rencontrent les quatre points cardinaux.
11 existait une seigneurie sur le Saint-Laurent, à huit ou neuf milles de Montréal, juste au-dessus des rapides à la voix rauque et moqueuse qui avaient trompé et si cruellement déçu Cartier, Ghamplain et Maisonneuve. Or ces rapides ont dû plus tard leur nom durable au désappointement qu'allait y éprouver à son tour celui qui occupait cette seigneurie en 1668, à l'époque où nous arrivons. Robert René Cavelier sieur de La Salle regardait de là, par-dessus le lac Saint-Louis dans lequel le Saint-Laurent s'élargit un moment, les sombres forêts de Chàteauguay et de Beauharnois. Et ses pensées allaient plus loin encore : elles voyageaient dans la belle vallée qu'il avait dans l'imagination et où devait couler un fleuve déversant ses eaux dans la mer de Vermillon, c'est-à-dire dans le golfe de Californie. C'était toujours le même rêve, toujours aussi tenace.
Ce jeune homme, qui n'avait alors que vingt-trois ans, était le rejeton d'une ancienne et riche famille de Rouen. Dès sa jeunesse il montrait d'extraordinaires dispositions d'intelligence et de caractère; on croit généralement qu'à cause, sans doute, de ces belles promesses il fut placé sur les bancs des
Jésuites. En tout cas il était bon catholique, mais peu porté par son tempéranaent à obéir passivement à une volonté autre que la sienne. Il était conduit, en effet, par sa volonté plutôt que par la pure passion. Dans ses fautes, fait observer un historien avec sympathie, l'amour du plaisir n'était pour rien. Il quitta Rouen à vingt-trois ans et devint possesseur d'une seigneurie (celle, précisément, où nous venons de le trouver) qu'il nomma seigneurie de Saint-Sulpice, en l'honneur du séminaire du même nom, mais que, par dérision, ses ennemis s'amusaient à appeler c( La Chine », comme les rapides.
Là, après avoir appris la langue indienne et avoir enflammé son imagination au spectacle quotidien des étendues de l'Ouest, ses pensées firent, comme eût dit Lescarbot, alliance avec le soleil, et il ne rêva plus que d'exploration et d'empire.
Dix ans plus tard, ceux qui tenaient la mission et le poste de commerce de Point-Saint-Ignace, où aujourd'hui des cierges brûlent devant le portrait du P. Marquette, devaient voir arriver un bateau à voile aussi grand que celui sur lequel Jacques Cartier avait traversé l'Atlantique pour la première fois. Ce navire se frayait un chemin à travers des eaux qui n'avaient, certes, jamais porté un tel fardeau à moins de sentir en même temps les coups de rame ou d'aviron. Or son capitaine n'était autre que le sieur de La Salle, récemment anobli, et possesseur d'une nouvelle seigneurie sise à deux cent milles en avant de la première, c'est-à-dire d'autant plus près du but que se proposait son propriétaire. Le galion, qui avait reçu le nom de « Griffon » parce qu'il portait à sa proue un griffon sculpté emprunté aux
armes du comte de Frontenac, était le précurseur des flottes puissantes qui animent aujourd'hui ces eaux de leur commerce.
Les dix années de désillusion et de malheur qui s'étaient écoulées dans l'intervalle, et qui n'avaient jamais vu fléchir ni la volonté de La Salle ni son indomptable persévérance, méritent d'être rappelées à la mémoire du lecteur. Mais ce récit sera nécessairement très sommaire. En 1669 La Salle quittait sa seigneurie avec des prêtres sulpiciens et queiques autres personnes." Ils étaient trente-quatre en tout. Ils cabotèrent le long de la côte Sud du lac Ontario, s'arrêtant en route pour visiter les Sénécas chez qui La Salle, tout au moins, espérait trouver un guide pour le conduire aux sources de la rivière que nous appelons Ohio aujourd'hui. Mais, n'ayant pas réussi à se procurer ce qu'ils cherchaient, ils se dirigèrent vers l'Ouest, au delà des chutes du Niagara, dont ils se bornèrent à entendre de loin le formidable vacarme. Ils eurent la chance inattendue, à l'extrémité du lac Ontario, de rencontrer Joliet avec un compagnon. Gela se passait deux ans avant la cérémonie de parade exécutée par Saint-Lusson. Joliet venait justement de découvrir le grand lac intérieur (le lac Erié; qui se trouve entre le lac Ontario et le lac Huron, et qui, d'après les cartes françaises, ne communiquait avec les autres que par une seule rivière. Ce lac, qui est peut-être à présent le plus actif de toute cette srrande chaîne, avait été évité avec soin jusque-là, à cause de l'hostilité des ïroquois, et cest pour cette raison qu'il fut le dernier à sortir des ténèbres géographiques. Le guide iroquois de Joliet lui-même, quelque familier qu'il fût avec la route la
plus facile, n'avait pas osé passer par l'embouchure lu Niagara; il avait suivi la Grande Rivière, en parmt de ses rives septentrionales, puis était allé par i rre de la au lac Ontario.
Les prêtres sulpiciens et leurs compagnons suivirent donc la route récemment découverte et conduisant à l'Ouest. Mais La Salle, dont l'objectif était toujours rOhio, fit, croit-on, semblant d'être malade. Il reçut les sacrements de la main des prêtres devant un autel improvisé à l'aide de quelques avirons, puis se sépara d'eux, feignant de retourner à Montréal. Ce n'était pas, toutefois, d'un tel bois qu'il avait édifié ses plans. On ne sait pas exactement où il alla. On admet généralement qu'il atteignit rOhio, et le suivit au moins jusqu'à l'emplacement actuel de Louisville (Kentucky). Quelques-uns affirment qu'il aborda sur les rives occidentales du lac Huron, lesquelles étaient encore inconnues, qu'il parvint ensuite jusqu'à l'emplacement de Chicago et vit môme le Mississipi, deux ans au moins avant Marquette et Joliet. Parkmann, dans son édition la plus récente, après avoir fait une critique approfondie des papiers Margry, à Paris, écrit ceci : « La Salle découvrit rOhio \ et aussi, très probablement, riUinois ; mais il n'est pas prouvé qu'il ait été le premier à voir le Mississipi. La chose ne paraît même pas vraisemblable d'après les données que nous pos-
' Les historiens ne sont pas d'accord quant aux prétentions contradictoires des Français et des Virginiens sur la première exploration de la contrée de l'Ohio. Voir, en faveur des revendications anglaises, G. W. Alword and Lee Bidgood : First exploration of the trans-ALleghany région by the Virginians, 1600-1674.
sédons )). Winsor fait observer qu'aux yeux de ceux qui avaient connu La Salle à Montréal son expédition fut considérée comme ayant échoué, attendu que cest à la même époque que l'on avait donné à sa propriété (Lachine) un nom ironique. Il se trouve, d'ailleurs, que le nom en question aurait pu lui être appliqué sérieusement, puisque, ainsi que quelqu'un l'a fait remarquer, depuis que le Canadian Pacific Railway traverse les anciennes possessions de La Salle, elles sont effectivement situées sur la nouvelle route de la Chine.
Je pense qu'avec ses ennemis d'alors et les autorités impitoyables d'aujourd'hui nous devons admettre qu'en dépit des documents Margry, ce premier voyage de La Salle fut une expédition manquée, si ce n'est qu'il lui permit d'acquérir une connaissance plus approfondie des régions environnantes, des mœurs des Indiens, et des ressources naturelles de la vallée. Ce fut à la fois le premier défi que lui opposa le désert et la première victoire des ennemis qu'il avait laissés derrière lui.
Tandis que Marquette, atteint dune maladie mortelle, hiverne dans une cabane, sur le chemin de Chicago, La Salle se rend à Paris porteur d'une lettre de Frontenac qui le recommande au ministre Colbert : « Je vous le présente, écrit Frontenac, comme l'homme le plus capable que je connaisse de mener à bien toute espèce d'entreprise et de découverte, et comme celui qui possède la connaissance la plus parfaite de la contrée w^ 11 voulait dire : de l'Ouest. J'ai constaté qu'une autre lettre avait été adressée à Colbert à la
* Margry : Découvertes et Etablissements des Français, 1, 227.
même date S ou à peu pçès, pour lui annoncer la découverte faite par Joliet. La Salle aurait donc, à cette époque, entendu parler du Mississipi et de son trajet, si tant est qu'il ne l'ait pas vu de ses propres yeux et n'ait. pas senti l'attraction de son courant.
La Salle revient au Canada, et, comme il avait dépensé les revenus de sa première propriété durant sa fâcheuse expédition, il entre en possession d'une nouvelle seigneurie, d'une grande valeur, avec charge d'entretenir une garnison à ses frais dans le fort Frontenac, situé sur les rives septentrionales du lac Ontario, et de créer autour de lui une colonie française. Pendant deux années il dépense son activité en cet endroit, ouvrant à la lumière du soleil une centaine d'acres, au cœur même des forêts, construisant des embarcations pour la navigation sur les lacs, et fondant une école placée sous la direction des Frères. Il n'eût tenu qu'à lui de rester là et de s'enrichir, s'il eût préféré le gain à la gloire. Il y jouissait à la fois de la solitude et du pouvoir : seigneur féodal de la forêt qui lentourait, commandant de la garnison, qu'il levait et payait lui-même, fondateur de la mission et patron de l'église, il régnait en autocrate sur ce petit empire solitaire. Mais cela ne satisfaisait pas son ambition : ce n'était qu'un premier pas vers le grand empire qu'il comptait fonder plus à l'Ouest.
En 1677, La Salle revient de nouveau à Paris pour demander, non du terrain, mais l'autorisation d'ouvrir au commerce la contrée occidentale dont il fait
' W'insor date cette lettre du 14 novembre 1674, et Margry du 11 novembre.
74 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
la description dans une lettre adressée à Colbert : « Ce pays, dit-il, est presque partout si beau et si fertile, si peu boisé et si riche en prairies, en ruisseaux et en rivières, si abondamment pourvu de poisson, de gibier et de venaison, que l'on peut y trouver en abondance, et sans se donner beaucoup de peine, tout ce qui est nécessaire à une puissante colonie. Son sol pourrait produire aisément tout ce que l'on fait pousser en France ))^. Il explique, de plus, que le bétail peut sans inconvénient être laissé en plein air tout l'hiver ; il attire l'attention du ministre sur quelques peaux qu'il a rapportées avec lui et qui proviennent de bêtes dont la laine a également de la valeur; enfin il exprime de nouveau sa confiance dans la prospérité des futures colonies, dont il serait facile d'augmenter l'importance en y introduisant les Indiens, susceptibles de s'adapter rapidement aux coutumes françaises dès qu'ils auraient tiré des avantages de l'amitié de la France. Il ne manque pas de mentionner l'hostilité des Iroquois et la rivalité toujours menaçante des Anglais, qui commencent à convoiter le pays. Mais toutes ces circonstances le poussent d'autant plus à agir. Bien que La Salle loge dans une ruelle obscure (la rue de la Truanderie) et qu'il soit poursuivi comme visionnaire, ou même quelque chose de pis, il réclame de Louis XIV le gouvernement d'un royaume plus grand que celui du roi lui-même ; et il entre en conférence avec Colbert.
Enfin, au début de l'été, après avoir attendu tout l'hiver dans un endroit voisin de celui où j'écris en
* Parknian : La Salle, 122. Margry, I, 3ol.
c<^ moment, il reçoit du château royal de Saint-Germain-en-Laye une lettre patente qui lui cause plus de plaisir que ses titres de noblesse ou que Tacte de donation d'un domaine quelconque situé en France :
« Louis, par la grâce de Dieu roi de f>ance et de Navarre, à notre cher et bien-aimé Robert Gavelier, Sieur de la Salle, avec nos salutations : Nous avons reçu favorablement la très humble pétition qui nous a été faite en votre nom, demandant l'autorisation de découvrir la partie occidentale de la Nouvelle-France, L't nous avons d'autant plus volontiers accepté cette proposition que rien ne nous tient à cœur comme 1 exploration de cette contrée, à travers laquelle, selon toute apparence, on doit trouver une route pour le Mexique ^ » En vertu de quoi La Salle reçoit l'autorisation de construire des forts à ses frais, d'exercer un certain commerce de peaux de buffles et d'explorer la contrée à son gré.
Le locataire de la rue delà Truanderie se met alors a chercher des fonds pour son entreprise, et, grâce à ses frères et à quelques parents, il réussit facilement à s'en procurer. Il réunit des matériaux pour la construction de deux navires, engage des ouvriers, et s'embarque enfin à La Rochelle, pour se rendre dans son empire. Il emportait évidemment sur lui sa lettre patente et emmenait comme lieutenant Henri de Tonty, fils de l'inventeur du système d'assurances de la tontine, qui était venu de Naples à Paris. C'était un fidèle et précieux collaborateur,
* Voir différentes traductions. L'original se trouve dans les papiers Margry, l, 337.
possédant une âme intrépide et la volonté de faire son chemin.
Partant du fort Frontenac, leur poste d'arrière, La Salle et ses hommes allèrent d'abord construire un nouveau fort au-dessous des chutes du Niagara, tout près de Tembouchure de cette rivière, qui est comme la clef des quatre grands lacs situés plus haut. Puis ils réussirent à construire, au-dessus des chutes, un bateau d'une capacité de cinquante tonnes permettant de naviguer sur ces quatre lacs supérieurs. C'est a propos de ce voyage que l'on voit entrer en scène un historien peu fidèle, le Frère Hennepin qui, muni d'un autel portatif, exerçait son ministère tout le long du chemin, tant envers ses compagnons qu'envers les sauvages, et qui était chargé d'écrire la chronique de l'expédition. C'est Hennepin qui nous a laissé une description des chutes du Niagara avant qu'elles ne fussent profanées par les touristes, des buffles, dont il ne reste aujourd'hui que quelques spécimens, enfermés dans des parcs, et des chutes Saint-Antoine. Malgré le naufrage, dans lequel avait été engloutie une partie des matériaux destinés à sa construction, et malgré des retards successifs occasionnés par les créanciers de La Salle, à Frontenac, et par les Indiens rencontrés en chemin, le vaisseau fut enfin terminé et lancé avec les cérémonies d'usage ; et il put exécuter son voyage de début, en remontant jusqu'à ces lacs qui n'avaient jamais vu de voile.
C'est ce même navire, le Griffon, que nous avons vu plus haut chercher un abri provisoire dans la petite baie qui est derrière Point-Saint-Ignace (I679j, tandis que La Salle, superbement vêtu d'un
habit écarlate garni de dentelles d'or, s'agenouillait avec ses compagnons devant lautel des Jésuites, et CQtendait la messe, à l'endroit même où, supposet-on, les restes de Marquette étaient déjà rassemblés. De là il poussa jusqu'à la Baie-Verte oii ses agents d'avant-garde avaient déjà récolté des peaux avant son arrivée. Le Griffon, chargé de ces peaux, qui étaient sa première cargaison précieuse, fut alors dépêché en arrière pour aller désintéresser les créanciers. Pendant ce temps La Salle voyageait en canot, accompagné de quatorze hommes, pour poursuivre le double but de sa mission, qui était de rassembler des peaux de buffles et de découvrir la route du Mexique.
On raconte qu'il lui est arrivé plus d'une fois de dire : « Je ferai voler le Griffon plus haut que les corneilles ! » C'était une menace à l'adresse des Jésuites qui faisaient de l'opposition à ses plans ambitieux, prétendant eux-mêmes occuper, fortifier et coloniser la contrée que leur Ordre souhaitait de conserver pour lui. Mais le vol de cet animal aquatique semble avoir été de mauvais augure pour le succès final de l'entreprise, car on admet que le bateau ne parvint jamais au port. Tonty parcourut toute la côte Est du lac Michigan dans l'espoir d'apercevoir ses voiles. Mais ce fut en vain. Et ceux qu'en Amérique nous appelons des chercheurs ou des fureteurs, ceux qui vont à la chasse dans les manuscrits des bibliothèques, nont encore trouvé nulle part de ses nouvelles. Les nombreux promeneurs qui, comme moi, ont marché sur ces rives n'ont même jamais pu parvenir à découvrir une plume de ses ailes. On ne saura probablement jamais
si le Griffon a fait naufrage au cours d'une tempête, ou bien s'il a été coulé criminellement et sa cargaison volée.
La Salle et ses compagnons firent un voyage très mouvementé, en naviguant dans leurs canots surchargés le long des rives occidentales du lac Michigan^ Us traversèrent l'emplacement du Chicago actuel et résolurent d'aller plus loin, ce qui donne à penser que La Salle avait déjà du visiter ces régions auparavant. Continuant toujours à avancer ils atteignirent le Saint-Joseph et, là, perdirent un temps précieux à attendre Tonty qui venait de l'autre rive avec ses compagnons. Si je me complais à entrer dans tous ces détails, cest que ce voyage s'effectuait sur une seconde route importante conduisant dans la vallée du Mississipi.
A soixante-dix milles environ au-dessus du Mississipi, se trouve un vieux cèdre lequel, si l'on en croit les archéologues, porte encore des marques visibles des larges haches françaises, et indique le point de départ dun autre de ces grands portages historiques qui franchissent les limites peu sensibles de la vallée. Deux milles à peine séparent cet arbre de la ligne du Saint-Joseph, qui, tout d'abord, ressemble à un simple fossé creusé au milieu de la prairie, mais qui est tributaire de l'illinois, et réunit bientôt
* Le lecteur se fera une idée de la métamorphose qui sest opérée sur une partie de ces rives, quand je lui diraiquétant débarqué là, un jour, en revenant dun endroit nommé Milwaukee, situé sur un certain petit lac quon appela plus tard lac Griffon, la première personne que je rencontrai était justement en train de lire un numéro du Spectator, de Londres, que certaines personnes pourraient considérer comme le dernier cri de la civilisation.
saffisamment d'eau pour pouvoir porter un canot dans le golfe du MexiqueT
J'ai lu dans les chroniques, avec autant de regrets qu'en éprouvait l'affamé Hennepin lui-même, que les Illinois, dont La Salle avait escompté l'hospitalité dans un village situé plus bas et visité deux fois par Marquette, se trouvaient être absents à ce moment-là pour quelque expédition cynégétique. Mais j'ai été immédiatement rassuré en apprenant que le même Hennepin avait découvert dans les cachettes des Indiens tous les vivres dont il avait besoin et s'en était emparé. Ceci se passait dans mon propre comté, en un lieu appelé La Salle.
Au début de janvier les voyageurs se transportèrent dans un autre village situé plus loin à quatre journées de marche, et à la place duquel s'élève aujourd'hui la seconde grande ville de llUinois. C'est là que La Salle devait passer le reste de l'hiver, retenu par les Indiens qui le soupçonnaient d'avoir fait une alliance avec les Iroquois. Il était alors profondément découragé par la désertion de quelques-uns de ses compagnons et par la conviction qu'il avait acquise de la perte totale du Griffon, avec lequel avaient été engloutis, non seulement ses précieuses peaux, mais les matériaux qu'il destinait à la construction d'un autre bateau pour opérer la descente du Mississipi. Afin de s'assurer un abri et une protection, il éleva alors un fort qu'il appela Grèvecœur, non pour signifier le désenchantement qu'il éprouvait, mais, ainsi que nous l'affirment certains historiens, pour célébrer la destruction du fort Grèvecœur des Pays-Bas, qui avait été ordonnée par Louis XIV, et à laquelle Tonty avait participé. Il se décida même à construire bra-
vement son vaisseau pour le Mississipi, en dépit de la désertion de ses scieurs de long qui s'étaient laissé corrompre au contact de la barbarie, et qui, fort heureusement, ne revinrent pas assez vite pour l'empêcher, lui et quelques hommes fidèles, de travailler, autant que le leur permettaient leurs mains inhabiles. C'est ainsi que débuta le premier établissement créé dans l'IUinois.
Un des derniers jours de février, le Frère Hennepin et deux compagnons furent envoyés en exploration et descendirent le cours de l'IUinois. Us étaient chargés de nombreux présents à offrir aux Indiens sur la route. Nous ne les suivrons pas dans leurs tribulations et leurs tristes expériences. Mais nous avons de bonnes raisons de croire qu'ils atteignirent la haute vallée du Mississipi. Là, pris par les Sioux, ils subirent une captivité humiliante et pleine de périls, jusquà ce qu'enfin du Luth vînt les délivrer. Nous serions presque tentés de regretter qu'Hennepin n'eût pas été pendu par la corde de sa ceinture, comme le bruit en avait couru, si cela avait pu avoir pour résultat de nous délivrer de son second volume, sans toutefois nous priver du premier.
Le jour qui suivit le départ d'Hennepin, La Salle, après avoir abandonné le commandement à ïonty, partit de son côté pour le fort Frontenac \ à travers les glaces amoncelées sur la rivière, en compagnie de quatre à six hommes^ et d'un guide. Il se proposait d'aller remplacer tous les articles engloutis avec le Griffon et d'éviter ainsi la perte d'une seconde année. Ayant marché, moi aussi, pendant bien des
* Margry, 1, 448 .
DES GRANDS LACS AU GOLFE 8t
milles le long de la même rivière et des mêmes prairies, je puis, comme, s^s doute, quelques-uns de mes lecteurs ne sont pas en état de le faire, me rendre compte de ce que put être ce voyage d'un millier de milles, à travers un terrain bourbeux, parsemé de plaques de neige, alors que la glace n'était pas assez forte pour supporter le poids d'un homme et était pourtant assez épaisse pour l'empêcher d'avancer. La Salle, de plus, était sans cesse harcelé par les Indiens de différentes tribus. Il écrivait à un ami que, bien qu'il sût fort bien d'avance qu'il aurait à souffrir de la faim ; qu'il dormirait couché sur la terre, à la belle étoile, et souvent à jeun ; qu'il devrait veiller la nuit, et marcher le jour, portant lui-même ses bagages, tantôt se frayant un chemin à travers les fourrés, tantôt errant pendant des journées entières dans des marécages avec de l'eau jusqu'à la ceinture, il était décidé à partir. Deux de ses hommes tombèrent malades : il fit construire un canot pour les transporter, et le voyage continua. Deux autres hommes furent envoyés à Point-Saint-Ignace pour demander si l'on avait des nouvelles du Griifon. C'est au Niagara qu'enfin La Salle apprit la consommation de son malheur. Alors, il laissa encore deux autres Français et le fidèle Indien Mohigan, qu'il jugeait incapables daller plus loin, et il continua à avancer avec une escorte toute fraîche composée de trois hommes. Il avait mis soixante-six jours à aller du fort Crèvecœur à Fontenac. On peut voir par là quelle volonté tenace gouvernait cet homme de pensée, versé dans les lettres et les arts. « Chez lui, dit le puritain Parkman, un esprit indomptable était accompagné dune vo-
lhA>ÇA15 AC C'XIH LE Î.AMÉhi-LE. 6
lonté de fer. » Et Fiske ajoute : (■< Nous pouvons voir par cet exemple comment un savant, grâce à la force qu'il tire de ses vastes pensées et de ses nobles desseins peut, bien qu'ayant été élevé dans le luxe, l'emporter en endurance sur le guide indien et le chasseur, habitués aux rigueurs de la forêt ». Je me suis demandé comment il aurait décrit la vallée du Mississipi dans sa pétition au roi, si celle-ci avait été écrite après son malheureux voyage. Mais il ne semble pas que l'attrait qu'elle exerçait sur lui ait été diminué par sa triste expérience, car il était prêt à se remettre en route lorsqu'il apprit que le fort Crèvecœur avait été détruit et que ses hommes désertaient en masse, jetant dans la rivière les provisions et le matériel qu'ils ne pouvaient emporter.
Tout était à recommencer. De son capital il lui restait moins que rien. Il ne pouvaitplus compter que sur son caractère inflexible et sur la loyauté de son Tonty, resté seul au milieu du désert. Toujours résolu, il reprend son œuvre gigantesque, mais c'est pour trouver, en atteignant l'Illinois, un présage menaçant du malheur final. Les Iroquois, fléaux de 1 Est, avaient dévasté la vallée de l'Illinois, comme des hyènes de la prairie, laissant sur leur passage une désolation totale. Après avoir anxieusement et vainement recherché Tonty au milieu des ruines et de la mort, La Salle se résigne à battre en retraite et finit par découvrir, au confluent des deux rivières qui forment l'Illinois, une petite portion de bois dont les arbres avaient été coupés à la scie.
Je crains fort d'avoir fatigué le lecteur par la monotonie d'un récit qui n'est guère que la simple répétition des mêmes incidents, de la même lutte
acharnée contre le découragement et le désespoir. Mais je crois indispensable de suivre l'ordre des événements si l'on veut se faire une idée exacte de l'histoire de la vallée du Mississipi . Je suis loin, d'ailleurs, d'avoir tout dit en ce qui concerne la malveillance que rencontrait La Salle, là où il aurait pu, au contraire, espérer trouver du secours, et le concours malheureux des circonstances qui semblaient s'être conjurées pour lui barrer le chemin. Et l'on me pardonnera ce que j'en ai dit, lorsqu'on saura qu'à la fin, cet esprit supérieur devait triompher de tous les maux et de tous les obstacles. Aidé du fidèle Tonty, qui, d'après ce qu'écrit La Salle luimême, se montrait plein de zèle, il arriva à confondre ses ennemis de France et à confédérer les tribus de l'Ouest contre les Iroquois, ainsi que Cham plain l'avait fait jadis pour les tribus de l'Est. Puis, la rivière étant gelée, il remit à plus tard la construction de son navire, et partit en traîneau sur le portage de Chicago (1681). Il réussit à descendre riUinois sans accident jusqu'au fort Crèvecœur, et là, sembarquant de nouveau, mais cette fois sur des canots, lui et ses hommes se mirent en silence à manœuvrer l'aviron et arrivèrent au Mississipi à travers des villages abandonnés. Il parvint ainsi jusqu'à l'embouchure de l'Arkansas, que déjà avaient atteinte Marquette et Joliet, dépassa ce point, et fut reçu par les Indiens décrits par Chateaubriand avec tant de charme dans Atala. Enfin, au mois d'avril 168'2, quinze ans après le moment où il avait commencé à regarder au loin avec une noble avidité, des terres de sa seigneurie, par-dessus les rapides de Lachine, il voyait l'eau saumâtre se changer en eau
84 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQUE
salée et sentait le vent du large lui caresser le visage. « Alors, à ses regards, découvrant son large sein, s'offrit le golfe immense, sans limite, sans voix, désert comme au sortir du chaos, sans une voile à Ihorizon, sans aucune manifestation de vie. »
Entouré de ses compagnons français et d'une grande troupe d'Indiens, La Salle réédita là, dans le printemps tropical, la cérémonie qui avait été célébrée par Saint-Lussonplus de dix ans auparavant au bord des eaux septentrionales. Mais la poursuite audacieuse de ses inflexibles desseins lui avait conféré un nouveau droit de prononcer ces phrases solennelles : « Au nom du très haut, très puissant, invincible et victorieux prince, Louis le Grand, nous,... en vertu du mandat qui nous a été remis par Sa Majesté, avons pris et prenons en ce moment, au nom de Sa Majesté, possession de cette contrée de la Louisiane, de ses mers, de ses ports, ses rades et ses baies, des gorges voisines, ainsi que de tous les peuples, nations, provinces, cités, villes, villages, mines, minéraux, pêches, fleuves et rivières, à partir de l'embouchure de la grande rivière Saint-Louis (autrement dit rOhio), et également le long du fleuve Colbert, ou Mississipi, et de tous les affluents qu'il reçoit, de sa source, située au delà du Nadouessioux, à son embouchure, dans la mer ou dans le golfe du Mexique, sans oublier l'embouchure de la rivière des Palmiers. Et cela en nous fondant sur l'assurance qui nous a été donnée par les indigènes que nous étions les premiers Européens ayant descendu ou remonté le fleuve Colbert ^ »
• M-digry, II, l'Jl.
Personne, certainement, ne se rappelait les compagnons de de Soto, ces Espagnols aux visages émaciés qui ne s'étaient plus occupés de la terre depuis qu'ils avaient perdu l'espoir d'y trouver de l'or, et qui souhaitaient uniquement d'être ramenés à la mer qu'ils avaient si imprudemment quittée. Aucune tradition, même, ne se rattachait au dieu blanc, qui avait été englouti dans le fleuve afin que son immortalité restât cachée. C'était, donc, dans toute l'acception du terme, un fleuve français, allant de l'endroit 011 Hennequin s'était laissé capturer par les Sioux à la mer libre que La Salle avait enfin réussi à atteindre, en suivant des routes préparées par Marquette et Joliet. La grande voie d'eau, reliant Belle-Ile, dans le Labrador, au golfe du Mexique, était ouverte ; elle n'était interrompue que par un court trajet de portage à Lachine et au Niagara, et par une marche de quelques pas aux endroits où le Fox se rapproche du Wisconsin, le Chicago du Des Plaines ou le Saint- Joseph du Kankakee. Il avait fallu près d'un siècle et demi pour ouvrir cette voie, dont chaque lieue avait été véritablement conquise par les pionniers français. Et si la France n'a pas pu en conserver toujours la possession, elle en a gardé, du moins, la gloire.
Quand les voyageurs épuisés eurent, le jour même, planté une croix sur les bords du golfe, qu'ils eurent gravé les armes de la France sur un arbre et enterré une plaque de plomb pour marquer la prise de possession de la terre, ils entonnèrent : ce Les bannières du roi du ciel s'avancent ». Puis, d'une voix haute, La Salle lut la proclamation que j'ai en partie reproduite plus haut. C'est ainsi qu'en fait, une faible voix
humaine, qui ne s'entendait pas à un demi-mille à la ronde, donna à la France un fleuve et un prodigieux territoire, territoire que Parkman décrivit plus tard en ces termes : « Les plaines fertiles du Texas; le vaste bassin du Mississipi, de ses sources glacées aux rivages torrides du golfe du Mexique, et des crêtes boisées des Alleghanys aux pics dénudés des Montagnes Rocheuses ; une région de savanes et de forêts, de déserts brûlés par le soleil et de grasses prairies, arrosées par mille rivières et sillonnées par mille tribus guerrières^ ». Voilà ce que les pionniers français avaient réussi à donner à la France. Peut-être les Français d'aujourd'hui souhaiteraient-ils presque de l'oublier. Mais il est préférable et plus juste de dire que, ce jour-là, la France, pionnier des nations, a donné au monde ce riche et magnifique pays.
* Parkman, La Salle p. 308.