CHAPITRE IV LE FLEUVE COLBERT
Pour les tribus barbares de Peaux-Rouges, lesquelles, selon Parkman, étaient au nombre d'un millier, le fleuve qui coulait dans la vallée s'appelait Mississipi, ce qui dans leur langue signifiait la Grande-Eau. Ils l'avaient probablement baptisé ainsi sans se faire aucune idée de sa longueur, mais à cause de la terreur que leur inspiraient certaines parties de son cours. Ils devaient, de même que les blancs d'aujourd'hui, être impressionnés, spécialement dans le bas de la vallée, par la grandeur imposante et triomphante de l'Esprit qui gouverne le flux des sables, l'entassement des rives, les variations continuelles du canal et la rapidité du courant majestueux. Aucune de ces tribus ne pouvait d'ailleurs connaître a la fois les sources du fleuve et son delta, sa naissance et son embouchure. Pour les habitants du milieu de la vallée, il venait du mystérieux pays des glaces, et passait en silence, ou parfois avec des lamentations, pour se rendre vers le non moins mystérieux pays du soleil. Aucun de ces Indiens n'avait jamais abordé ni l'un ni l'autre des deux mystères par crainte des tribus hostiles. De leur
côté, les Peaux-Rouges du bas Mississipi étaient incapables de reconnaître, comme le fait aujourd'hui l'ange des marais, à la teinte rouge que prend le fleuve dans son estuaire, les effets d'une crue de la Rivière Rouge ; ou de distinguer, toujours d'après leur couleur, les eaux du Wisconsin de celles de rOhio,,ou du limon plus riche et comme teinté de sang qui descend des Montagnes Rocheuses ^ Lorsque ces indigènes remarquaient avec étonnement ces variations de nuances, ils devaient se représenter que des collines bleues, vertes ou rouges dominaient leurs huttes et leurs terrains de chasse. Peut-être aussi recevaient-ils de temps à autre quelque message tangible de leurs frères demeurant en amont, quelque fragment d'objet produit par leur industrie et apporté par le courant, par exemple un canot brisé ou une flèche. Tandis que les hommes des sources, ceux qui vivaient là-haut, parmi les marais où les aigles font leurs nids, ou bien encore le long des filets d'eau qui descendent dans la vallée, n'avaient certainement entendu parler que très vaguement du golfe et de la mer. Nous lisons dans la relation de l'expédition de de Soto que les Indiens de l'Arkansas eux-mêmes ne pouvaient ou ne voulaient faire aucune description de la mer, et n'avaient aucun mot dans leur langue, aucune idée, aucun emblème susceptible de leur faire cojnprendre ce que peut être une grande étendue d'eau salée comme l'Océan.
* Voir Raymond S. Spears : The Moods of tlie Mississipi dans Atlantic Monthly 102, 378-382. Ou encore, du même : Camping on agréât rit'er, .Veu."- l'or/: //a/'/jer, 1912, et beaucoup d'autres articles de Magazines.
Ainsi le Mississipi n'était point pour eux un flot d'eau courante, mais la Grande-Eau terrifiante. C'est ainsi que, comme nous l'avons vu, les Français furent induits en erreur en entendant pour la première fois les Indiens faire allusion à leur fleuve. Ils s'imaginèrent que c'était là l'Océan occidental qu'ils avaient si ardemment cherché, et non une autre Seine, plus grande que celle qu'ils connaissaient. Et, lorsqu'ils eurent reconnu que c'était un fleuve, ce qui les intéressa surtout, ce n'est pas de savoir ce qu'il y avait sur ses bords, mais bien de savoir où il conduisait.
Un célèbre historien américain, auquel, de même qu'à Parkman , nous devons beaucoup en ce qui concerne l'histoire de cette période, établit une comparaison toute à l'éloge des Anglais, entre ceux qui allaient de l'avant et ceux qui restaient tranquillement à respirer l'air marin, le long des rivages de l'Atlantique. Mais si nous analysons les raisons profondes de l'exploration du Nouveau Continent, et des établissements qui y ont été créés, nous ne voyons pas bien pourquoi les Français, qui ont cherché les sources et les voies conduisant vers des senteurs marines différentes, mériteraient d'être blâmés ou même moins loués que les Anglais, pour cela seul que ces derniers se sont contentés des bords de l'Atlantique et s'y sont fixés.
Les colons anglais travaillaient pour eux-mêmes et pour leurs nationaux, et non pour le bien et la gloire d'une contrée transatlantique. Ils n'avaient aucune raison de regarder par delà le cours restreint de leurs rivières, tant que les vallées où elles coulaient restaient riches et fertiles. Devons-nous donc
les admirer davantage, parce que, pendant un««iècle, ils ne se sont point aventurés au delà des sources de ces rivières ? Les premiers Français qui ont descendu le cours du Mississipi étaient, comme nous l'avons vu, des apôtres d'une religion qui veut le salut de tous, des porte-bannières en marche pour la gloire de leur roi, et des amateurs passionnés de la belle nature et des aventures. En admettant que parmi eux se soient glissés des hommes avides, comme cela a dû arriver, en effet, comment pourrions-nous le leur reprocher, sous prétexte que l'avarice et la parcimonie excessive des Anglais ont pu devenir économiquement plus profitables pour le monde, pour la communauté, pour la colonie et pour les colons anglais eux-mêmes ? Des valeurs économiques et des vertus morales qui peuvent se mesurer à la production des champs, des mines et des usines, à la fréquentation des églises, et à l'obéissance aux chefs sont si faciles à évaluer, qu'il est comparativement presque impossible d'estimer à sa juste valeur la conduite de ceux qui ont tout enduré, tout sacrifié, non pour conquérir leur propre liberté ou en vue d'un profit personnel quelconque, mais pour la gloire d'un autre; et qui, en fin de compte, n'ont guère réussi à rien obtenir qui se traduise par un progrès positif, visible, tangible, soit au point de vue économique, soit au point de vue religieux.
Quel est le premier Européen qui vit l'embouchure du fleuve? Nous ne saurions le dire au juste. Mais on a cru reconnaître le delta, distinctement tracé sur une carte de Ptolémée, publiée à Venise en 1513, et même, quoique bien plus vaguement, sur la carte de Waldseemiiller qui date de 1507. Un
peu plus tard (lol8j, ^ur la carte de Garay, qui donne le tracé des voyages d'exploration d'Alvarez de Pineda, on voit descendre dans le golfe un fleuve dépourvu de sources, le Rio del Espiritu Santo, lequel, selon l'opinion de plusieurs géographes, n'est autre que la rivière désignée sur la carte de Marquette sous le nom de rivière de la Conception, rivière qui, au contraire, est dépourvue d'embouchure et termine son cours au milieu du continent. Mais on croit plus généralement qu'il s'agissait de la rivière Mobile et que le golfe del Espiritu Santo corpondait à la baie de Mobile. Nous avons vu que Narvaez avait essayé de pénétrer dans le Mississipi mais avait été rejeté à la mer par la force du courant, avec son embarcation légère et improvisée. Gabeça de Vaca, après avoir quitté Narvaez, avait peut-être revu le fleuve. Pourtant son récit ne contient aucune mention permettant de distinguer le Mississipi d'un autre cours d'eau. Ensuite, vint celui que l'on considère comme le véritable auteur de la découverte, à savoir de Soto. Mais de Soto ne sut voir dans le Mississipi qu'un obstacle nouveau s'opposant à sa marche vers les Ozarks, oii il allait chercher de l'or ; et il trouva la mort en revenant vers la Floride, harassé de fatigue et plein de découragement.
Plus d'un siècle devait s'écouler entre le moment où, comme le dit la chronique, « Dieu permit que le flot s'élevât », et portât les brigantines construites par Morosco, lieutenant de de Soto, pour descendre le fleuve jusqu'à son embouchure, et celui où il fut donné à un autre Européen d'apercevoir de nouveau cette grande masse d'eau. C'est en 1543 que Morosco et sa suite avaient disparu, chassés par les flèches
des indigènes, et c'est un jour de juin 1673 que Marquette et Joliet, arrivant de la Baie- Verte par le^Yisconsin, virent devant eux, « avec une joye, dit Marquette, que je ne peux pas expliquer w le cours lent et majestueux du Mississipi.
Nous avons vu que c'est en 1682 que La Salle, ayant réussi, grâce à son indomptable courage, à descendre le fleuve jusqu'au golfe du Mexique et à planter près de son embouchure les emblèmes de l'Empire, prit possession du cours inférieur du Mississipi dont le cours supérieur avait précédemment été atteint par Marquette, Joliet et Hennepin. En faisant appel à la chronologie suggestive qui est particulière à Mark Twain, nous constaterons qu'entre l'époque de la conquête et l'époque où le Mississipi devint la voie régulière d'un commerce très actif, « sept souverains se sont succédé sur le trône d'Angleterre; les États-Unis sont devenus une nation indépendante ; Louis XIV et Louis XV ont corrompu la monarchie qui a sombré dans la tempête sanglante de la révolution ; et le nom de Napoléon a commencé à être connu dans le monde » ^ Nous dirons plus tard ce qui est arrivé durant cette période qu'ont dominée de telles figures et de tels événements. Pour aujourd'hui nous nous contenterons de parler du fleuve lui-même, de ce fleuve aux cent mille affluents, a-t-on dit, qui, pendant un temps assez court, a porté à travers la vallée de la Louisiane et de l'IUinois le nom du grand ministre français, Colbert.
Pour les Espagnols, le Mississipi était un accident, une difficulté à surmonter. Pour les Indiens, c'était
* Mark Twain : Life on the Mississipi, p. 20.
un lieu de pêche et une ligne de défense. Pour les Anglo-Américains, qui tétaient transportés en voiture d'un versant des montagnes à l'autre, c'était une barrière dressée au travers de la route, une barrière qu'il fallait passer en bac, à gué, ou sur des ponts, mais qu'il n'était pas question de longer. Certes, le cours du fleuve fut utilisé plus tard, pendant un certain temps, par les Américains comme une voie de commerce, active et bruyante, par laquelle ils conduisaient rapidement leurs produitsau marché. Et les bateaux de commerce pourront venir encore agiter les eaux du fleuve. Mais celui-ci ne pourra jamais être pour personne ce qu'il a été pour les apôtres français, ceux du pouvoir comme ceux de la foi, qui avaient su en deviner la signification et en infiltrer l'esprit dans leurs veines. En effet, à dater du jour où Marquette et Joliet ont senti leur courage se ranimer et la rude tâche de ramer jour et nuit s'atténuer pour eux devant la joie que leur causait leur expédition, les Français ont véritablement possédé le Mississipi. Et ils continueront h le posséder, bien que le pays tout entier appartienne à d'autres et bien que le cours du fleuve et ceux de ses affluents soient au service de millions d'individus à qui la belle langue française est inconnue. Bien des fois, en faisant, ces années dernières, avancer ma barque à la perche ou à laviron, sur quelqu'un de ces affluents, j'ai pensé et dit à mon compagnon : « Combien ces rivières seraient moins suggestives, si les Français n'y étaient point passés les premiers, avec leur bravoure et leur esprit d'aventure ! » Et généralement j'avais l'illusion que mon compagnon était mon Tonty à moi. Oui, c'est bien toujours le fleuve de
Marquette et de Joliet, de Nicolet, Groseilliers et Radisson, de La Salle et Tonty, d'Hennepin et Accau, des robes grises et des robes noires, d'Iberville et Bienville, de Saint-Ange et Laclède, car, de si loin qu'on se souvienne, ce sont toujours les hommes de France qui sont arrivés les premiers, devant tous les autres Européens, par tous les chemins qui mènent dans la vallée : soit en remontant du lac Erié au lac Ghautauqua ; soit par le fort le Bœuf, en descendant la rivière Française, jusqu'à l'Alleghany et à l'Ohio (La Belle- Rivière); soit en remontant le Maumee et en traversant le Wabash (la voie Appienne) ; soit en remontant le Saint-Joseph à partir du lac Michigan et en allant par terre rejoindre le Kankakee à South- Bend ; soit par la route la plus fréquentée, celle qui, partant de la Baie-Verte, remonte le Fox et rejoint le Wisconsin par chemin de portage ; ou encore par Chicago, en marchant de la rivière de Chicago au Des Plaines, qui semble avoir reçu des Français, en même temps que l'Illinois, le nom de « Rivière-Divine », et ensuite par TlUinois jusqu'au Mississipi.
C'est la dernière de ces routes que j'ai connue d'abord, et bien qu'un panache de fumée flotte habituellement comme un rideau devant l'entrée de la vallée, je n'ai, quant à moi, qu'à écarter ce rideau par l'imagination pour trouver que la Rivière-Divine est encore le meilleur des chemins qui mènent au Mississipi. Les hommes ont fait de la Rivière-Divine des usages très pratiques et en ont m.ême changé le nom. Mais elle est toujours la plus vénérée parmi celles qui conduisent à la Grande-Eau. C'est dans une hutte située sur le chemin de portage de Chicago
que le P. Marquette, malade, a passé son dernier hiver, étendu sur la terre. En aval, le brave La Salle a construit son fort Saint-Louis sur le grand rocher qui domine les prairies ; et, plus bas encore, il a bâti le fort Crèvecœur. Aucun autre affluent du Mississipi n'offre au visiteur des souvenirs plus héroïques et plus émouvants de l'expédition française et des sacrifices qu'elle a coûtés à ceux qui voyageaient sur ces rivières ou bivouaquaient le long de ces rives. Et c'est pourquoi j'invite mon lecteur à prendre en imagination cette route du Mississipi, afin de voir le fleuve briller pour la première fois au-dessous des gigantesques falaises blanches, qui forment comme un portail à l'embouchure de la Rivière-Divine.
Les affluents du Mississipi passent pour avoir tous, à un certain moment, porté le nom dun saint, et lui-même a été en quelque sorte canonisé. Mais ces rivières, pas plus que la Seine, ne possèdent aucune des qualités qui justifieraient cette sainte terminologie. C'est de l'anthropomorphisme plutôt qu'une canonisation qui conviendrait au Mississipi et à ses tributaires, étant donné l'humeur du fleuve et son charme. Le mystère, d'ailleurs, a cessé de flotter sur ses eaux. Depuis que la prairie et la plaine sont occupées, le rêve s'est complètement enfui de la vallée, à moins qu'il ne soit allé se cacher dans la solitude et les « mauvaises terres ». Tout, maintenant, dans cette région, se traduit en valeur positive et en résultats matériels de l'exploitation industrielle.
Voici quelques-uns des faits concrets que j'ai rassemblés, en interrogeant les explorateurs, visiteurs et admirateurs de la vallée du Mississipi,
et, notamment, Ogg ^ Austin - et Mark Twain ^ Le cours du fleuve se trouve tout entier dans la zone tempérée. Sous ce rapport il occupe une situation plus favorable que la fertile vallée de l'Amazone. Son climat, bien que très variable, et même souvent inhospitalier, offre cependant à l'homme des conditions de développement qui ne se rencontreraient pas dans la grande vallée de l'Amérique du Sud.
Le cours principal a 2.503 milles de long (plus de 4.000 km.), ou, plus exactement, si l'on considère le Mississipi et le Missouri réunis, 4.190 milles (6.755 km. 900), ce qui représente bien des fois la longueur de la Seine. Ainsi que l'a dit Mark Twain, dont le nom est à jamais inséparable de l'histoire du Mississipi : a C'est le fleuve le plus sinueux du monde, coulant sur une longueur de 1.300 milles pour arroser un territoire que l'on pourrait traverser à vol d'oiseau en faisant seulement 675 milles. Pendant plusieurs centaines de milles, dans son cours supérieur, le Mississipi a un mille de large (1.609 m.). Il avait, à l'époque des crues, une largeur maxima de 70 milles (112 km. 730) en 1882, et de 60 milles (96 km. o40j en 1912. Le volume d'eau qu'il apporte à la mer n'est dépassé que par celui de l'Amazone et il est plus considérable que celui de tous les cours d'eau d'Europe réunis, sans y comprendre pourtant le Volga. Ce volume est estimé à 159 milles cubes (plus de 662 kilomètres cubes). Le fleuve avec ses
* Ogg . F. A : Openiny of the Mississipi, ^e'w-York, 1904.
* Austin O. P. : Sleps in Ihe Expansion of our Tervitory. New-York, 1909.
' Mark l\vaiu : Life on the Mississipi, plusieurs éditions.
affluents offre une longueur totale de 16.000 milles d'eau navigable (25 mfriamètres 744 kilomètres), c'est-à-dire plus qu'aucun autre système fluvial, exception faite encore de l'Amazone. Cette longueur représente une distance plus grande que celle de Paris au lac Supérieur en passant par le Kamchatka et l'Alaska, et équivaut environ aux trois quarts de l'équateur.
On évalue à 400.000.000 de tonnes^ le dépôt que le Mississipi déverse annuellement dans la mer. Pour transporter ce limon il faudrait par jour 500 trains de 50 wagons chacun, chaque wagon contenant 50 tonnes ; et il pourrait recouvrir chaque année un terrain de 2 milles carrés (plus de 5 kilomètres carrés) sur une épaisseur de 130 pieds (43 mètres). Mark Twain dans Life 07i the Mississipi établit, avec la compétence incontestable qu'il a acquise sur le sujet, que l'eau chargée de dépôt du Missouri est la plus salubre du monde et que celle de l'Ohio, par exemple, n'est pas moins bonne. En laissant reposer une pinte de cette eau on trouve au fond du vase un dépôt de trois quarts de pouce d'épaisseur environ. Il conseille donc d'agiter le vase constamment-.
Le territoire arrosé par le Mississipi est en gros de 1.250 milles carrés (32 myriam. carrés 26 km. 4) et il occupe les deux cinquièmes de la superficie totale des Etats-Unis. Ce qui veut dire, comme la fait remarquer un géographe pour rendre son étendue sensible aux Européens, que l'on pourrait y loger
' D'après l'estimation de Humphrey et Abott. * Life on the Mississipi, Edition Hillcrest, p. 182.
FRAiSÇAIS AU CCEUR DE l' AMÉRIQUE. 7
98 LES FRANÇAIS AU CŒUR DE L AMERfQUE
l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la France et l'Italie et qu'il resterait encore de l'espace vide.
Le fleuve a une force de 60.000.000 de chevaux, force dont la plus grande partie n'a pas encore été utilisée. L'élévation du niveau de l'eau en cas d'inondation est en certains endroits de 50 pieds, ce qui montre que le Mississipi est sujet à de plus fortes fluctuations que la Seine.
Le terrain qui sépare le bassin da Mississipi de celui des grands lacs consiste, comme nous l'avons déjà dit, en une bande basse et étroite. Il est difficile en certains endroits, particulièrement pendant la saison humide, de distinguer la direction du courant. L'eau semble hésiter pour savoir quel chemin elle doit prendre. Gela explique la facilité avec laquelle les explorateurs français sont arrivés au Mississipi par le Nord. Une haute chaîne de montagnes retenait loin du fleuve, du côté de l'Est, les colons anglais. Les Espagnols ne rencontraient pas, il est vrai, d'autre obstacle physique que le courant, qui, au contraire, était favorable aux Français, mais, ainsi que nous l'avons vu, ils manquèrent de décision.
La ligne isothermique qui passe à l'extrémité sud de la France traverse le Mississipi à mi-chemin entre sa source et son embouchure. On trouve dans la partie septentrionale de la vallée la température moyenne de la France, l'Allemagne et l'Angleterre réunies, et, dans la partie méridionale, la température des côtes méditerranéennes.
Du golfe du Mexique part un courant sous-marin qui traverse l'Océan Atlantique et arrive jusqu'aux côtes occidentales de l'Europe. Un second courant sous-marin coule le long des côtes nord-est de l'Ame-
rique, et, lorsque le canal de Panama sera ouvert, un troisième courant attendra les navires à leur sortie de ce canal pour les aider à traverser le Pacifique.
La belle régularité des pluies fait que l'on peut compter sur la nature pour rendre le sol de la vallée labourable et fertile sans quil soit besoin de l'irriguer, sauf pourtant dans ses parties les plus occidentales. Et ces bénédictions continueront vraisemblablement à pleuvoir sur le pays, « aussi longtemps, dit un auteur faisant autorité, que la terre continuera à tourner vers l'Est et que les rapports entre mers et continents demeureront les mêmes ».
En y comprenant le Texas et l'Alabama, situés à l'intérieur des montagnes qui ferment le bassin du Mississipi bien que les cours d'eau qui les arrosent se jettent directement dans le golfe du Mexique, cette vallée possède à peu près 140.000 milles (2^.526 myriamètres) de lignes ferrées, à savoir environ 60 p. 100 de l'ensemble des chemins de fer des Etats-Unis et 23 p. 100 de l'ensemble des chemins de fer du globe.
Au point de vue des richesses du sol, de la variété du climat, du nombre et de la valeur des produits, des facilités de communication, des conditions générales de la fortune et de la prospérité, la vallée du Mississipi l'emporte sur toutes les régions connues, aussi bien dans l'Ancien-Monde que dans le Nouveau. Elle fournit la plus grande partie du coton et de l'huile employés dans le monde , elle fait pousser beaucoup plus de céréales que tout le reste du monde ensemble, et livre en grande quantité à toutes les nations de la terre les produits suivants qu'elle tire en majeure partie de son sol : du blé,