‹ Les Français au cur de l'Amérique;Chapitre 18 sur 34 · I BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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porcs, de l'avoine, du foin, du bois, du charbon, du fer, de l'acier et d'autres minéraux.

La population de la vallée du Mississipi est évaluée à 50.000.000 d'hommes, à savorir plus de la moitié de la population totale des Etats-Unis ; et l'on estime que la vallée pourrait contenir de 200.000.000^ à 350.000.000- d'habitants, c'est-à-dire de quatre à sept fois sa population actuelle. Elle a été cultivée avec une luxueuse insouciance. Un paysan breton ou un bûcheron de Normandie seraient 'complètement scandalisés de voir avec quelle prodigalité elle dépense son patrimoine. Des statisticiens dignes de foi affirment qu'il est permis d'espérer qu'elle aura, en l'année 2100, 250.000.000 d'habitants, et que, grâce à une culture intensive, elle sera capable de les nourrir. Au commencement du xix^ siècle l'Europe comptait 175.000.000 d'habitants et l'Amérique du Nord 5. 308. 000. Depuis lors l'Europe a plus que doublé sa population, mais l'Amérique a multiplié la sienne par 20, et la vallée du Mississipi a vu le nombre de ses habitants devenir plusieurs milliers de fois plus considérable. Il n'est donc pas déraisonnable de s'attendre à ce que cette population soit doublée dans cent ans d'ici et quadruplée dans deux cents ans.

Voyons comment de Tocqueville, en décrivant cette vallée, comprise dans la partie du Nouveau Continent qui est située au nord de l'équateur, résume les raisons qu'elle a de s'enorgueillir :

* Justin W^insor, Mississipi Basin, p. 4.

* A. D. llart, Future of the Mississipi Valley, llarper Magazine. Février lUOO, V. 100, p. 419.

« C'est, en somme, dit-il, le plus magnifique séjour préparé par Dieu pour servir d'habitation à l'homme : un espace de 1.341.649 milles carrés (3i.734 myriamètres carrés), à peu près six fois aussi grand que la France, et arrosé par un fleuve, qui, comme un dieu de l'antiquité, distribue le bien et le mal » K

Et c'est encore un Français qui, le premier, a donné au monde une description détaillée des sources du fleuve. Nicollet, qui avait enseigné pendant quelque temps au lycée Louis-le-Grand, partit à ses frais en 1831 pour aller explorer le Mississipi en remontant de son embouchure à sa source. Il passa cinq ans dans ces régions, dont il parle comme d'un (( grand empire, possédant les plus belles frontières naturelles de tous les pays du globe ». Puis il se fixa comme professeur dans un petit collège catholique de Baltimore. Mais le gouvernement américain, découvrant les précieux services quil avait rendus, le chargea d'une nouvelle expédition qui devait le mettre à même de compléter la carte de la région des sources. La tâche qu'il accomplit alors lui assura une place distincte et prépondérante parmi les explorateurs du Mississipi. Sa carie indique une myriade de petits lacs dans cette région des sources, où le plus léger mouvement de terrain peut changer la direction de l'eau qui s'écoule de ces espèces de bols, pleins jusqu'aux bords. Ces lacs sont si nombreux qu'on ne distingue d'abord qu'étangs, marécages et savanes. Mais nous voyons Nicollet fixer ses yeux sur des plateaux, estompés comme un lointain

* Tocqueville, Democvacy in America, I, 22, 21, 20, New- York, 1898.

rivage. Je n'oublierai jamais un tableau qui se trouve dans ie récit de Nicollet. Il nous dépeint un petit guide stupide et à demi inculte, qui en général le regardait, lui et ses compagnons, tandis qu'il les attendait, mais qui, un jour, s'assit en avant de la caravane, sur une petite élévation de terrain séparant les eaux qui vont vers le nord de celles qui coulent vers le sud, et, le dos tourné à la société, regarda fixement, avec des yeux ravis, les plaines infinies qu'il avait devant lui.

Nicollet interrompt sa description topographique pour nous dire à quel point cet enfant subissait, comme lui-même (il était également un fils de la forêt et de la plaine, puisqu'il avait été jadis un petit paysan savoyard) l'influence magique d'un tel panorama, (c II est, nous dit-il, difficile d'exprimer par des mots les impressions multiples que nous cause la vue de ces prairies. Le regard ne s'en lasse jamais. Les voir monter et descendre, gravir une de leurs ondulations, atteindre un petit plateau, se transporter de vague de verdure en vague de verdure à travers des alternatives d'élévations et de dépressions de terrain, gagner enfin la prairie basse et sans limite qui s'étend dans le fond du tableau : que ce spectacle se prolonge pendant des heures, des jours ou des semaines, on n'en serajamais fatigué. Des sensations de bonheur et de joie vous envahissent sans cesse. On n'éprouve aucun ennui. Sans doute, il est des moments où la chaleur excessive, le manque d'eau fraîche et d'autres privations vous rappellent que la vie est une épreuve. Mais ces inconvénients sont de courte durée. On ne rencontre ni danger caché, ni difficulté de route. Une verdure sans fin, rehaussée

par une profusion de fleurs aux couleurs variées ; l'azur du ciel au-dessus de vos tètes, ou bien l'orage, que l'on peut suivre à travers toute son évolution ; les belles modifications des nuages mouvants ; l'étrange mirage qui suspend les objets entre la terre et le ciel, et invite sans cesse votre ingénuité à les remettre à leur place : Toutes ces choses et chacune de ces choses semblent calculées pour éveiller en vous des perceptions et tenir votre imagination en éveil. Dans la saison d'été, notamment, tout ce qui anime les prairies semble gai, gracieux, plein de vie. Les Indiens, avec leurs troupeaux de daims, d'antilopes et de buffles y amènent un mouvement incessant. C'est k ce moment qu'il convient de les visiter, et je plaindrais l'homme qui ne se sentirait pas ébranlé devant un spectacle si émouvant » ^

C'est vraiment par un hasard singulier qu'il a été permis à un Français d'explorer les sources du Mississipi et d'en dresser la carte un siècle et demi après la découverte du fleuve par des Français. Mais ce hasard s'explique, au moins en partie, par l'attrait que le Mississipi a toujours exercé sur les Français.

3Irs TroUope, la fameuse voyageuse anglaise, remarque que la partie inférieure de la vallée exerce une action déprimante sur le moral des Européens, dont les yeux ne sont pas accoutumés à cette vue ; et que l'éternelle mélancolie qui règne dans ces régions pèse lourdement sur le voyageur et d'une façon quasi-mystique. Quelle que soit la direction du vent, quelque brillant et brûlant que soit le soleil du midi

^ Rapport destiné à illustrer la carte du bassin hydrographique du Haut-Mississipi. W^ashington, 1843, 26« congrès, 2o session, Documents du Sénat 237, p. b'2.

dans un ciel sans nuage, le fleuve demeure toujours bourbeux et sombre. De cette embouchure qui a été chantée par La Salle et ses compagnons avec tant d'enthousiasme, elle dit : « Si Dante l'avait vue, il aurait tiré de ses horreurs les images d'un autre Bolgia » ^ Mais le visiteur français, autant que je sache, n'a jamais trouvé si mélancolique le cours tropical du fleuve, pas plus qu'il n'a trouvé désolée la vaste étendue des basses terres. Un voyageur nommé Paul Fontaine, et par conséquent, je suppose, d'origine française, ayant parcouru ces terres peu après la découverte, parle de l'impression de liberté, de santé et de force qu'il en a ressentie : « Aucun air n'est comparable à l'air des prairies, pas même la brise fraîche de l'Océan sans limite. Le charme et la variété des odeurs de la prairie sont indéfinissables, de même que la beauté de ses fleurs sauvages. C'est un véritable paradis. Aucun de ceux qui y ont séjourné assez longtemps pour la connaître et l'aimer — et il suffit de peu de temps, je vous assure — ne peut se dire vraiment heureux une fois qu'il l'a quittée. Il en a la nostalgie, et brûle d'un ardent désir de retrouver la vie qu'il y menait. Les vulgaires coioboys et les chasseurs, aussi dépourvus d'éducation et de poésie que possible, ne la laissent jamais que pour aller s'enivrer. Leur argent dépensé, ils y reviennent pour y puiser de nouvelles forces et l'argent nécessaire à une autre orgie. S'il leur arrive, par malheur, d'abandonner leur vie libre et sauvage, ils boivent alors jusqu'à la folie ou jusqu'à la mort, et les derniers mots qu'ils balbutient s'adressent à la

' Domesllic Manners of Lhe Americaiis, p.. 1.

solitude glorieuse qu'ils aiment tous' ». Tel est le jugement, peut-être trop enthousiaste, d'un homme qui, probablement, n'a jamais possédé en France un foyer à lui. Mais cela donne une idée du charme qui émane de ces étendues immenses, et en apparence infinies, de terrains plats, que beaucoup de personnes, et en particulier les personnes dépourvues d'imagination pourraient trouver monotones.

Nous ne saurions affirmer, après avoir lu certaines critiques récentes, que Chateaubriand ait jamais vu la grande vallée. Il est certain que nous, qui y avons grandi, nous n'avons jamais rencontré de rennes ou d'élans autour de nos maisons, sauf dans nos rêves de Noël. Les perroquets répétant aux forêts les mots qu'ils ont appris de la bouche des colons, n'appartiennent pas à la faune de l'Ohio, telle qu'elle est décrite par de célèbres naturalistes; et les serpents à deux têtes n'ont jamais existé que dans l'imagination malade des gens qui voient double. Le tamarin et la térébenthine ne sont pas au nombre des arbres de nos forêts. Mais, que Chateaubriand ait ou non visité en personne la vallée du Mississipi, il est certain que son imagination y a souvent séjourné, ainsi qu'au bord de ses affluents. Atala a introduit dans la littérature française une contrée où chacun eût aimé demeurer, bien que, à certains points de vue, sa faune et sa flore ne soient pas plus exactes que la minéralogie etla météorologie de John Law, celui qui provoqua un jour chez les Français une sorte d'excitation ou de folie appelée depuis la bulle de savon du Mississipi. Mais si j'ai fait allusion à la plume que

* The Great Déserts and Forests ofSorth America, p. 22.

Chateaubriand maniait avec tant de ferveur, ce n'est pas que je le considère comme un naturaliste, cest pour avoir l'occasion de citer la phrase suivante : « Rien de plus surprenant et de plus magnifique que ce mouvement et cette distribution des eaux centrales de l'Amérique du Nord, d'où dérive le Mississipi, ce fleuve que les Français descendirent pour la première fois, qui coula sous leur domination, et qui regrette encore leur génie » ^.

Je pense que Chateaubriand voyait juste et que la vallée du Mississipi regrette toujours le génie français. Elle en aurait bien besoin, en effet, à côté du génie pratique qui l'habite maintenant, pour comprendre ce qui échappe à la statistique, ou même à laréthorique embrasée des orateurs de la liberté.

Hamlin Garland, qui avait été élevé dans la vallée du Mississipi et qui est connu dans les lettres américaines comme l'auteur d'histoires remarquables sur la vie dans une ferme de l'Ouest {Mam tramlledRoads) a exprimé ce regret, mais sans nommer les Français, dans un Essai intitulé : The silent Mississipi (Le Mississipi silencieux) et publié il y a quelques années. Il parle des falaises hardies d'un gris bleuté qui bordent le fleuve et regardent au loin dans le brouillard ; des bandes de sable doré avançant dans le flot bruni ; des saules épais, d"un jaune gris, des vieux arbres magnifiques et des clairières qui s'ouvrent vers les collines, le tout formant une voie d'une beauté magique. Mais, en même temps qu'il admire toutes ces choses, il s'en sert pour faire ressortir cette remarque qu'il ne se trouve pas un seul édifice au

' Voyages en Amérique et en Italie.

bord du fleuve, sur une longueur d'un millier de milles. On voit là un grand nombre de villes, mais pas un monument caractérise'. Tout, dans ces villes, fait l'effet d'un amas informe, disproportionné, dépourvu de sens, extravagant, et, de plus, fort heureusement, éphémère, grâce au climat. « Nous avons pris un pays beau comme un rêve, ajoute Garland, et nous en avons fait un tas de débris; les oiseaux du ciel se sont envolés, ceux de leau se sont enfuis, toute créature susceptible de servir d'aliment a disparu : nous entrons dans une ère de vulgarité définitive et sans espoir. »

J'ai descendu dans la vallée en suivant le cours des plus petites rivières, et, sans croire le mal absolument général, j'ai acquis la conviction qu'effectivement, ces rivières regrettent, sinon les Français, du moins le silence primitif et l'architecture naturelle qui bordait leurs rives. Les villes pleines d'activité que j'ai vues s'étaler le long de ces rivières tournaient leurs façades vers le chemin de fer et abandonnaient le bord de l'eau aux flâneurs et aux petits vagabonds. Les étables, les dépendances regardent seules la rivière, dont les berges sont souillées par toutes les ordures. Et, lorsque sur une colline privilégiée s'élève une maison un peu plus soignée que les autres, ses propriétaires ne se demai:ident pas quel genre de construction s'harmoniserait le mieux avec la colline ou avec la rivière, mais reproduisent les lignes de quelque prétentieux édifice, n'ayant aucune relation historique, aucun rapportquelconque avec le paysage ambiant. Les vieux moulins, avec leurs pieds dans l'eau, sont presque les bâtiments les plus agréables, surtout lorsqu'ils sont en ruine.

J'ai suivi un jour le cours supérieur de l'Ohio le long duquel Céloron, dont je me réserve de parler plus tard, a planté les marques de la possession française. Céloron, certainement, revendiquerait encore cette vallée aujourd'hui, bien que des maisons informes et des hangars s'y alignent; bien que des tuyaux et des cheminées en fer, dressés à la hâte et abandonnés à la rouille dès qu'ils ne servent plus, l'encombrent de toute part; bien que, enfin, l'eau soit couverte d'une écume huileuse. Le profit immédiat, tel est le seul objectif, le seul résultat visible obtenu dans toute cette vallée fumeuse. Maisje n'oublie pas, encore une fois, qu'il n'est jamais sage de rien généraliser, et qu'on a vu, dans cette vallée même, s'accomplir des miracles.

Un changement est en train de se produire dans un grand nombre des villes situées, soit sur les petites rivières, soit sur les grandes. Dans celles que j'ai le mieux connues, il y a une trentaine d'années personne n'osait s'aventurer sur l'eau, si ce n'est quelques pêcheurs ou des riverains ne prenant guère part à la vie de la communauté. Aujourd'hui le bateau à vapeur ou à pétrole fait de ces cours d'eau les grandes routes de plaisir, et, par conséquent, leur fait jouer un rôle dans la vie quotidienne de milliers d'individus.

Par un beau matin d'été, je me trouvais sur un des quais de Saint-Louis, un quai semblable à celui oii se tiennent les bouquinistes à Paris. Je vis un train de wagons Pullman qui était sur le point de partir pour New-York, et, sur les bords de l'eau, au-dessous du pont majestueux, les piétons qui se coudoyaient. Mais, en lisant le journal du matin, je découvris que

cette ville contenait au moins une personne ayant conservé envers le fleuve' mélancolique le sentiment des Français d'autrefois. La nuit était venue avant que je pusse aller trouver la personne en question, car j'avais passé la journée à naviguer en bateau à vapeur. Un capitaine de l'ancien temps qui commandait sur ce bateau m'avait désigné pendant le trajet, avec une fierté mal dissimulée, son passager le plus important : un brasseur, inventeur d'une certaine bière, bien plus célèbre dans ces parages que les paysages du grand artiste, que j'allais trouver le soir même dans sa salle d'école éclairée à la chandelle.

L'artiste avait son atelier de rivière donnant sur une des plus belles anses que La Salle ait pu rencontrer en pénétrant dans le MississipiparTlllinois. Et je dois avouer qu'à quelques milles de cet atelier j'ai découvert un spécimen d'architecture riveraine qui fait exception à la théorie de Hamlin Garland.

Ces indications peuvent nous redonner de l'espoir, en dépit de la disparition des dernières traces de la période française. J'ai d'ailleurs retrouvé quelquesunes de ces traces, après un voyage de quelques heures, dans le village de Prairie-du-Rocher ; car Prairie-du-Rocher, au contraire, garde une atmosphère et un charme particuliers. Jamais le ciel de France ne produisit un plus beau coucher de soleil d'août que celui que je vis ce soir-là à travers les grands arbres à la Corot de ce village. Prairie-du- Rocher est située ou appuyée au pied de la falaise qui regarde le Mississipi. Toutefois, le fleuve, en cet endroit, s'est retiré bien loin vers louest. J'essayai de découvrir quelques-uns des souvenirs français

dont on m'avait parlé, mais je ne rencontrai qu'un jeune prêtre qui ne savait pas le français. Je n'avais besoin de personne, toutefois, pour me persuader que les Français avaient été là. Après une nuit aussi sereine que celles de Carcassonne, je trouvai, à l'aurore, le chemin qui menait au fleuve à l'endroit où s'élèvent les ruines du fort Chartres, seuls vestiges de la plus grande forteresse française de la vallée du Mississipi, la dernière qui ait cédé aux hommes, et la dernière qui ait capitulé devant la nature. La ville qui était auprès, Nouvelle-Chartres, a disparu et, avec elle, toute sa couleur et toute sa gaîté : elle est devenue un champ de blé ; on n'y trouve plus que les restes des magasins du fort, cachés parmi les mauvaises herbes, les buissons, les vignes et les arbres, à une portée de fusil du fleuve.

C'est quatorze milles plus bas que se trouvait le plus ancien village français de la vallée supérieure. Mais le Mississipi fut assez jaloux pour tout emporter, des fondations aux toits. Les charmes de la vieille Kaskaskia, qui fut pendant quelque temps la capitale de toute la région, rappellent ceux de Ninive ou de Tyre. On n'y découvre pas un vestige de ses premiers jours, et rien qu'une ou deux constructions en ruine dataTit de sa gloire postérieure.

Et, d'après ce que j'ai entendu dire, si l'on suit les sinuosités du fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans, on ne rencontre plus aucune trace de la domination française. On prétend que les Peaux-Rouges adorateurs du soleil, depuis longtemps célèbres en France, après avoir chaque soir, dans leurs vêtements blancs, suivi leur divinité jusqu'à sa disparition à Thorizon, chantent encore les jours glorieux de d'Artaguetle.

Mais c'est à la condition que tous ceux qui les entourent portent sur leurs visages les ombres africaines. Quant aux monuments, ils ne se rappellent rien qui remonte au delà des temps héroïques et du carnage de la guerre civile, tout au plus de la guerre de 1 812. J'ai été pris moi-même pour un espion étranger un jour que je m'étais avancé trop près des canons du fort actuel, dans l'espoir de découvrir d'autres anciens monuments.

Le grand fleuve et quelques-uns de ses affluents sont utilisés pour le commerce, mais pour un commerce sans animation et sans intérêt. Ils ne déversent plus quotidiennement sur les quais, comme dans les beaux jours du bateau à vapeur, une foule de passagers. Tout le monde est trop pressé aujourd'hui pour voyager sur l'eau.

Le vieux capitaine^ d'un paquebot du Mississipi a écrit un livre de souvenirs, dans lequel il parle avec mélancolie de l'ancienne majesté du fleuve et de sa gloire disparue. L'illusion ne subsiste que chez ceux qui l'ont connu il y a soixante ans au moins. L'auteur déplore la disparition de la flotte nombreuse, détruite par la civilisation même qui l'avait construite. Car c'est la civilisation qui a abattu les forêts protectrices et qui, de la sorte, a fait disparaître les digues naturelles. Il va falloir maintenant construire des digues artificielles si Ion veut maintenir les rivières dans leur lit pendant la saison humide et empêcher que ce lit soit à sec pendant la saison chaude. Ce sont ces beaux jours de l'existence du Mississipi qui sont

^ George B. Merrick, OUI Timeson the Upper Mississipi. Cleveland, A. H. Clark C%19U9.

le mieux connus dans notre litte'rature. Mark Twain a tracé pour toujours sur la carte littéraire, où déjà l'Euphrate, le Nil, l'Ilyssus, le Tibre, la Seine, la Tamise figuraient depuis longtemps, leMississipi, ce fleuve dont les Français avaient les premiers tracé le cours sur une carte de géographie. Aussi sommesnous redevables aux Français de Mark Twain luimême, lequel avait commencé sa carrière comme petit pilote sur ce fleuve qui devait plus tard, à son tour, immortaliser son nom.

Il écrivit un jour en parlant du Mississipi : « La surface de l'eau devint avec le temps un admirable livre, qui restait lettre morte pour les passagers non initiés, mais qui me livrait son âme sans réserve et me révélait ses secrets aussi clairement que s'il les eût exprimés à haute voix. Et ce n'était pas un de ces livres qu'on lit une fois, puis qu'on laisse de côté, car il racontait chaque jour une histoire nouvelle. Sur ce long parcours de douze cents milles, on ne rencontrait pas une seule page qui fût vide d'intérêt, pas une page que l'on pût négliger sans détriment, pas une page que l'on désirât sauter dan^ l'espoir de trouver quelque chose de plus amusant. Jamais l'homme n'écrivit un livre aussi merveilleux et dont l'intérêt fût aussi captivant, aussi soutenu, aussi brillamment réveillé à chaque nouvelle lecture » ^

Lorsque j'entrai dans la Manche en allant au Havre, le capitaine me fit remarquer combien de chemins différents on pouvait prendre, selon les heures et selon les jours, si l'on voulait tirer parti de la marée

* Life on the Mississipi, pp. 82-83.

et du courant, et rester pourtant à l'abri du danger. Mais, ainsi que l'a fait'observer l'ancien pilote du Mississipi, il est aujourd'hui relativement facile d'apprendre à se diriger dans ces canaux de navigation, à l'aide de feux et de bouées. Tandis que c'était, dans ce temps-là, une tout autre affaire de piloter un bateau à vapeur sur le Mississipi ou le Missouri, dont les lits, faits d'alluvion, se creusent et varient constamment; où les herbes cherchent toujours à pousser en de nouveaux endroits ; dont les bancs de sable ne sont jamais en repos ; où les canaux de navigation sont hésitants et disparaissent à tout instant et où, enfin, « tous les obstacles devaient, il y a cinquante ans, être affrontés, toutes les nuits et par tous les temps, sans laide d'un seul phare et d'une seule bouée »-. Et cependant, cet homme, qui devait parvenir, à la fin de sa vie, à suivre toutes les émotions humaines à travers le monde entier, pouvait aussitracer les yeux fermés, ainsi qu'un jeune homme, le cours du 3Iississipi, de Saint-Louis à la Nouvelle- Orléans, et en étudier la surface aussi facilement qu'on recueille les nouvelles dans un journal du matin.

J'ai souhaité pendant des années que lorsque Mark Twain viendrait à mourir, il ne fût pas enterré dans une sépulture ordinaire, mais bien dans le fleuve qu'il connaissait et aimait tant, et dont il a chanté l'âge d'or. J'aurais voulu que le Mississipi fût détourné de son cours ordinaire, ainsi que le Busentinus pour l'enterrement d'Alaric, et qu'ensuite, après que Mark Twain y aurait été enseveli,

* Life on the Mississipi, p. 86.

FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE. 8

tout rentrât dans l'ordre; de telle sorte que le mort pût entendre au-dessus de lui la voix sonore des eaux, et parfois même le cri du pilote répétant aux profondeurs le nom de Mark Twain, ainsi qu'il avait cru souvent l'entendre au-dessous de lui dans l'obscurité, quand lui-même occupait la cabine du pilote. Aussi me suis-je senti très désappointé quand des représentants du monde entier l'accompagnèrent jusqu'à sa tombe, à savoir un petit tertre situé en dehors de la vallée du Mississipi, hors même de la portée de son affluent le plus écarté.

La grande vallée a été le siège d'un empire et l'objet de l'ambition de plusieurs autres. L'Espagne, la France, l'Angleterre et les États-Unis l'ont tour à tour revendiquée. Pour un temps, les Allemands ont rêvé de fonder un Etat sur les bords du fleuve, mais ils n'ont jamais pu se mettre d'accord pour choisir entre le Minnesota et le Texas, tant la fertilité de la vallée supérieure et celle de la vallée inférieure les tentaient, chacune à leur manière. Les descendants des Scandinaves labourent aujourd'hui la contrée des sources. On trouve, sans aucun doute, sur les rives du Mississipi et autour de la myriade de rivières qui lui apportent leurs eaux, une vraie tour de Babel où toutes les races de la terre sont confondues, bien que le fleuve n'ait pas réussi, comme la rivière aux fleurs de lotus, à les ramener toutes à un type uniforme.

Nous commençons à nous rendre nettement compte qu'il faut maintenant se mettre à faire la conquête du Mississipi. Jusqu'ici il n'a abdiqué devant aucun peuple. Il a fait bon marché des symboles de l'empire. Il a même voulu ignorer les marques

blanches indiquant le tracé d'un canal projeté parle gouvernement même qui exerce actuellement sa domination surtout le pays qu'il arrose. Son esprit indompté jette un perpétuel défi à la face du monde entier. Une ville, par exemple, en est réduite à cette alternative : ou bien s'installer sur la hauteur, bien à sec, mais à cinq milles du fleuve, ou bien être condamnée à partager le sort de l'ancienne Kaskaskia. Et, lors même qu'elle aurait déjcàjeté à l'eau un million de dollars, comme pour apaiser quelque divinité en colère, le dieu reste sans pitié. On pourrait nommer telle et telle ville qui ont été condamnées à l'ostracisme ou détruites ; leurs quais, abandonnés par le fleuve, se trouvent maintenant à distance, à l'intérieur des terres ou au bord de quelque bassin privé de commerce. Le sentiment que j'ai touchant le Mississipi me rend pourtant difficile d'excuser son infidélité envers une petite ville française, en particulier : la ville de Sainte-Geneviève. Je ne puis le faire qu'en admettant qu'elle tenait moins à ses derniers habitants qu'à ceux qui lui avaient donné son nom. Le Mississipi a bien ri quand la nation a dépensé des centaines de millions pour lui construire des digues et tenir son flot en respect. Dépouillé de ses arbres, comme Samson de sa longue chevelure, il a englouti dans ses eaux destructrices les piliers construits par les hommes. En 1912 un espace à peu près deux fois et demie aussi grand que l'État de New-Jersey a été dévasté^ ; en 1913 les pertes, pour une seule année, ont été de 160 millions de dollars-.

* 17.605 milles carrés (433 myriamètres carrés 77).

* 163 millions, d'après restimation du bureau météorologique.

116 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

On estime qu'au cours des trente dernières années elles ont atteint un demi-billion; et elles auraient été beaucoup plus considérables, naturellement, si l'on n'avait pas donné au fleuve toute liberté de s'écouler dans de grands marécages incultes. Et pourtant, il n'avait pas ordonné la mobilisation générale de ses eaux : c'était tantôt l'Ohio, tantôt le Missouri, tantôt la Rivière Rouge qu'il envoyait à l'assaut des travaux d'art. Si par malheur tous ces cours d'eau avaient leur crue simultanément, le bas de la vallée serait complètement submergé.

Ainsi, quand je parle de guerre, je ne fais pas une vaine métaphore. Il y a, bien réellement, une bataille continuelle. L'habile tireur à la mine efflanquée qui traverse la digue son Winchester à la main, pour aller tuer quelque confédéré du fleuve : un rat ou une taupe, est bien vivant : ce n'est pas une figure imaginaire. Et les batailles qui ont eu lieu jusqu'ici le long du Mississipi ne sont que des jeux, en comparaison de celles qu'il faudra livrer pour l'assujettir à l'homme.

C'est, comme de juste, puisqu'il s'agit de guerre, le Ministère de la guerre qui a été chargé de surveiller les moindres mouvements du fleuve, de faire placer des signaux sur son flot capricieux, et d'étudier rhistoire de ses fluctuations au cours de nombreuses années, comme si c'était un ennemi vivant. Sa superficie, sa rapidité et sa capacité, sujettes à des variations infinies, ontété notées et analysées. Pourtant, jusqu'ici, le Ministère de la guerre est presque aussi incapable d'imposer au fleuve ses volontés que le simple fermier de Yazoo, lequel surveille les sautes d'humeur du Mississipi, non à l'aide d'instru-

ments, mais en observant les mouvements de l'eau dans son propre e'tang' Il faut livrer bataille aux courants, aux bas-fonds et à l'e'rosion, mais principalement aux courants ; car, tant que l'on ne s'est pas emparé des bastions qui les gardent, la victoire ne peut pas être considérée comme définitive. Dès le début, la maîtrise de l'embouchure du fleuve a été jugée très importante. L'effort fait pour l'obtenir a finalement amené la France à vendre aux États-Unis la Louisiane, c'est-à-dire la rive occidentale du fleuve. Le résultat principal de la bataille de la Nouvelle-Orléans a été de confirmer la sécurité de la navigation dans cette région. Puis, l'embouchure une fois obtenue, elle a été trouvée trop étroite pour les exigences du commerce, et on a livré ce qu'une personne douée d'imagination poétique a appelé la bataille des bancs de sable, une bataille où le général Eads, qui avait construit un pont sur le fleuve à Saint-Louis, a contraint le Mississipi, au moyen de jetées, à couler dans un lit plus profond et à transporter des fardeaux plus lourds.

Mais on devine que les futurs champs de bataille seront dans la région des sources, au bord des gouttières, si l'on peut dire, desquelles s'échappent les eaux, et du Mississipi, et de ses affluents. On aura beau creuser le lit du fleuve, l'enfermer entre des quais et rétrécir sa canalisation, on n'obtiendra pas de résultat durable tant que le danger d'une crue ne sera pas écarté.

Un jour que j'errais parmi ces eaux tributaires, j'observai les sources de quelques-uns des affluents, et je constatai que ces timides petits filets d"eau circulaient dans des champs nus et déboisés sans savoir

exactement s'ils devaient se diriger vers le Nord ou le Sud, vers l'Est ou l'Ouest. J'ai trouvé très intéressant le projet qui consiste à enfermer dans des réservoirs toutes ces eaux naissantes; car leur liberté n'étant plus entravée par de sages forêts pendant leur jeunesse, elles deviennent folâtres et insubordonnées dans les vallées qui sont au-dessous.

Une telle opération a déjà été tentée avec succès pour cinq petits réservoirs actuellement en usage, et les sources du Mississipi figurent au nombre des quarante-deux sources pour lesquelles les réservoirs sont encore à l'état de projet. Un plan ambitieux tendant à la régularisation du cours turbulent de rOhio au moyen d'un système de dix-sept à quarante-trois réservoirs, qui coûteraient de vingt à trente-quatre millions de dollars, a été proposé par M. M.-O. Leisfhton, membre de la Commission de surveillance géologique des États-Unis, et a reçu l'estampille de la Commission fluviale de Pittsburg et celle de la Commission nationale de Navigation. Cela suffirait pour maintenir les eaux à un niveau raisonnable au printemps, et pour assurer à la navigation un flot plus abondant pendant l'été et l'automne. A ceux qui objectent l'énorme dépense qu'occasionnerait une telle entreprise, on répond qu'elle rendrait possible d'accroître considérablement la quantité de force hydraulique. On estime, en efl'et, que, sur les soixante millions de chevaux qui représentent théoriquement la force du courant du Mississipi, six millions et demi environ sont employés annuellement pour les besoins de l'industrie, et que douze millions pourraient être consommés en un peu plus de six mois sans qu'il soit besoin de faire usage

de réservoirs. Or un système de re'servoirs bien approprié permettrait 'de doubler ou tripler ces chiffres. Une force d'un ou deux millions de chevaux pourrait alors servir immédiatement à commencer le paiement des travaux, et, petit à petit, une plus grande quantité de force pourrait être emmagasinée et être employée de la même manière. Ainsi, fait-on observer, le fleuve couvrirait lui-même la dépense faite pour le conquérir ^

Et, une fois que ce travail serait accompli, le cours du fleuve pourrait être raccourci, rétréci, creusé, nivelé, et il offrirait au commerce une voie commode et sûre. Il serait alors contraint de respecter les villes, les signaux posés par le gouvernement, les quais et les moulins. Et l'idée ingénieuse du pratique Joliet, qui proposait la canalisation du fleuve, se trouverait alors réalisée, puisque, non seulement les bateaux ordinaires, mais de majestueux et gigantesques transatlantiques pourraient naviguer des grands lacs au golfe du Mexique en toute sécurité.

Il y a cent ans (1809) un certain Nicholas Roosevelt fut envoyé à Pittsburg, chargé par l'inventeur du bateau à vapeur, Robert Fulton, et par d'autres personnes, de construire le premier bateau à vapeur qui fut mouillé dans les eaux occidentales. Ce jeune homme avait Jant de confiance dans le succès de la navigation à vapeur sur l'Ohio et le Mississipi que, dans son voyage d'inspection, il acheta des mines sur son passage^et s'arrangea pour distribuer du charbon tout le long'des rives, escomptant le moment où ce

* Voir les Rapports de the National Conservation Commission, 1909 ; National Watericays Commission, 1912, etc.

charbon deviendrait nécessaire à des bateaux dont la quille n'était pas encore posée, et dont l'existence même dépendait du consentement encore problématique des capitalistes de l'Est. On peut voir en lui un précurseur de son neveu, Théodore Roosevelt, lequel plaça des approvisionnements de charbon le long de la côte de l'Atlantique en prévision de la guerre avec l'Espagne. Je me trouvais sur la route qu'ont suivie Marquette et Joliet le jour oii le neveu en question prédisait, avec la même confiance, aux habitants de Saint-Louis, que le cours du Mississipi serait creusé de plus en plus jusqu'au jour où il deviendrait praticable pour les bateaux transatlantiques. Ghamplain avait prévu le percement du canal de Panama trois siècles avant sa réalisation. Joliet annonça en 1673 l'ouverture d'une grande voie navigable allant des lacs au golfe ^ : pour le trois centième anniversaire de Joliet cette voie sera certainement terminée.

Dans un voyage que j'ai fait en 1911, je suis parti de l'emplacement des premiers établissements français en Nouvelle-Ecosse, j'ai touché la baie de Chaleur et le cours inférieur du Saint-Laurent, puis j'ai suivi la voie des eaux françaises, et le maître-pilote, un descendant des Français, m'a conduit jusqu'au golfe du Mexique. Je suis reparti dès l'aube sur un petit bateau, pour le retour, et j'ai vu le soleil se lever sur le sol marécageux où le fleuve commence à se diviser. J'ai vu alors se détacher sur le ciel la silhouette d'un gros bateau de mer que j'ai pris pour une apparition sinistre. Mais, en y réfléchissant, je crois maintenant que c'était le présage d'un com-

* Margry, I, 268.

merce nouveau plutôt que le spectre d'un commerce disparu.

Ceux qui connaissent le caractère résolu des populations de la vallée du Mississipi, de cette vallée qu'arrosent cent mille cours d'eau, passant les uns ou les autres par toutes les localités de quelque importance, entre les monts Alleghanys et les Montagnes Rocheuses, et aboutissant tous au Mississipi, ne doutent pas que la lutte ne se termine par la conquête du grand fleuve lui-même. Les soixante millions de chevaux représentant la force motrice du Mississipi ne sauraient résister indéfiniment aux soixante millions d'habitants de la vallée, alors même que le flot appellerait à son aide tous les nuages que le golfe lui envoie. Un jour le grand, le libre fleuve Colbert coulera vers la mer, apprivoisé, maté, emprisonné entre des murs impénétrables; il devra renoncer à 1 ambition gigantesque, qu'il a nourrie pendant des siècles, de continuer à descendre librement le long de cette vallée doucement inclinée: il devra se résoudre à n'être qu'un instrument de l'homme. En ce temps-là l'esprit indompté de la Grande-Eau sera devenu aussi patient et aussi peu soucieux de son bien-être et de ses propres désirs que le doux Marquette lui-même.

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