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LA DISPARITION DE LA NOUVELLE-FRANCE ET LE RÊVE DE SA RÉSURRECTION

Le lecteur qui, au cours des chapitres précédents, a avec moi accompagné La Salle, Joliet, Marquette, etc., dans la découverte du Nouveau-Monde devra s'attendre à traverser des péripéties plus rudes et plus décourageantes encore s'il veut continuer à suivre La Salle dans son voyage de retour. Celui-ci, en effet, après avoir planté une colonne au bord du golfe du Mexique, à près de 7.000 kilomètres du cap du Labrador, commença à remonter en canot le cours de ce fleuve qu'il avait définitivement tracé sur les cartes terrestres, sauf qu'il en exagérait quelque peu le nombre des sinuosités.

Après avoir atteint les bords de la mer déserte nous avions interrompu notre récit pour contempler la majesté du fleuve aux cent mille aflluents. Si maintenant nous voulons revenir vers les lacs et le Canada, nous aurons à affronter encore deux siècles de souffrances dont les souvenirs sont glorieux pour nos deux pays : France et États-Unis, et plus précieux peut-être que la possession de forêts vierges et de prairies sans limites.

La Salle n'entendait point se contenter d'avoir tracé sur la carte la grande voie fluviale qui conduit au golfe du Mexique. En perdant l'espoir de trouver là la route la plus courte menant en Chine, il avait conçu une autre ambition : celle d'ouvrir cette voie à la France par le sud plutôt que par le nord, où le chemin est long et dangereux, bloqué par les glaces et la tempête pendant une moitié de l'année, et toujours en butte aux intrigues hostiles, à l'envie et à la malhonnêteté des agents coloniaux. Il projetait d'établir une colonie franco-indienne le long de l'IUinois, sous la protection du fort Saint-Louis. Plus tard une ligne de forts et de colonies occuperait les bords de la route sur toute sa longueur, du golfe du Saint-Laurent au golfe du Mexique. Les Indiens, qui vivaient de la vente des peaux et de la laine de leurs bufQes et erraient sans ce^se à travers bois d'un côté de la vallée à l'autre, viendraient tout naturellement se grouper autour de ces centres de commerce et de protection, et ainsi se trouverait établi, au profit de la France, l'empire qu'annonçait la colonne placée à l'embouchure du fleuve.

Voilà ce que rêvait La Salle tout en se dirigeant vers le nord. Mais son rêve ne l'eût pas empêché de mourir de faim s'il n'avait pas eu pour se nourrir la chair des alligatores qu'il tuait sur son chemin. Atteint d'une grave maladie, il dépêcha Tonty à Mackinaw pour porter au Canada la nouvelle de sa découverte. Puis, demeurant, même après avoir été soigné pendant plusieurs mois par le P. Membre, incapable de se rendre à Paris pour y travailler à la réalisation de ses grands projets, il alla se réfugier sur le rocher de Saint-Louis, avec Tonty qui

était venu le rejoindre. Il construisit des remparts le long de la crête, remparts dont je crois avoir retrouvé des traces il y a plusieurs années. C'était une seconde édition du rocher de Québec, se dressant brusquement, au milieu d'une prairie, à cent vingt-cinq pieds au-dessus du fleuve. Sous la protection de ce rocher, de nombreuses tribus indiennes se réunirent, pour échapper au danger commun que leur faisaient courir les Iroquois, et pour tâcher de gagner de l'argent en faisant le commerce avec les Français. La Salle, dans un rapport qui se trouve encore à Paris, aux Archives de la Marine, établit que la colonie improvisée comptait quatre mille guerriers et vingt mille habitants ^ Elle avait poussé comme la courge de Jonas et pouvait disparaître aussi rapidement que le village des Illinois, lequel, peu d'années auparavant, avait été plongé dans la désolation en l'espace de quelques heures, par le vent de terreur que répandait la réputation des Iroquois. La Salle, de son domaine seigneurial de Saint- Louis, envoie message sur message au gouverneur du Canada. Mais, ce n'est plus, hélas ! le bienveillant Frontenac : c'est une sorte de Pharaon sans entrailles. En vain La Salle fait valoir qu'il ne peut abandonner ses alliés Peaux-Rouges sans paraître les livrer à leurs pires ennemis, les Iroquois ; en vain il supplie qu'on veuille bien ne pas retenir à Québec comme vagabonds les hommes qu'il envoie pour échanger des peaux contre des munitions ; en vain il proteste qu'il est de l'intérêt de ses créanciers de ne point saisir ses biens s'ils ne veulent pas lui ôter le seul

* Margry, II, 363. Parkman, La Salle, p. 317-318,

moyen qu'il ait de payer ses dettes ; en vain, encore, il demande qu'on lui envoie des hommes, afin qu'il puisse rendre sa colonie solide et attirer les tribus les plus éloignées sous le rocher protecteur de Saint- Louis ^

De telles supplications ne parvenaient pas jusqu'à Louis XIV qui, en mai 1682, avant même que la relation de la découverte du Mississipi n'arrivât à Versailles, avait envoyé Tordre de ne plus accorder aucune autorisation de faire des voyages de découverte dans la direction du fleuve, attendu, disait-il, que les colons se rendraient plus utiles en cultivant la terre.

Voici un exemple des conseils que le roi recevait du gouverneur de Québec : « Vous verrez que... La Salle a été assez osé pour annoncer une fausse découverte, et qu'au lieu de revenir ensuite à la colonie pour s'informer de ce que le roi attendait de lui, il n'a rien fait pour se rapprocher, et est resté dans des bois écartés, à cinq cents lieues d'ici, avec l'idée d'attirer à lui les habitants, et de fonder pour lui-même un royaume imaginaire, en débauchant tous les banqueroutiers et tous les fainéants de la contrée... Tous les hommes qui m'ont apporté de ses nouvelles l'avaient abandonné et ne parlaient pas de son retour; mais ils vendaient, comme si elles leur appartenaient, les fourrures qu'ils avaient apportées. En foi de quoi il ne convient pas de lui laisser plus longtemps son territoire ^ ».

En même temps le roi, ce même roi qui, cinq ans

' Margry, II, 314. Parkman, La Salle, pp. 32U-324. * Parkman, La Salle, p. 323,

auparavant, déclarait dans le mandat confié à La Salle, quil n'y avait rien qui lui tînt au cœur comme l'exploration de cette contrée, écrivait de Fontainebleau au gouverneur du Canada : « Je suis convaincu comme vous que la découverte du sieur de La Salle est parfaitement inutile, et que de semblables entreprises devront être évitées dans l'avenir ' ».

Enfin, réduit à la dernière extrémité, voyant toutes ses ressources épuisées, et apprenant que les hommes qu'il avait envoyés vendre des peaux à Québec avaient déserté avec le produit de la vente, La Salle se décida à laisser Tonty à Saint-Louis, et il partit pour Québec, résolu à aller en France. 11 croisa en chemin un officier désigné poar lui succéder dans le gouvernement du désert. Au printemps de 1684 il se trouvait de nouveau logé rue de la Truanderie, dans cette misérable petite rue que j'ai si souvent parcourue, cherchant à deviner dans laquelle de ses maisons avait bien pu demeurer le Français au cœur vaillant qui avait précédemment habité sur le mystérieux rocher Saint-Louis, voisin du lieu de ma naissance.

Or c'est là que cet homme, épris de solitude, dont la vie s'était passée parmi les sauvages, et qui se contentait, depuis des années, de serviteurs, de vêtements et d'aliments révélant la médiocrité bien plus que l'élégance ; qui, de plus, était affligé d'une telle timidité naturelle, qu'il lui avait fallu toute une semaine pour s'habituer à l'idée d'avoir une audience de Monseigneur de Conti, c'est là que cet homme apprit qu'il était mandé chez le roi lui-même.

La Salle présenta son mémoire à Louis XIV. Dans

' Parkman, La Salle, p. 324.

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son introduction il rappelait ses cinq voyages successifs, représentant un trajet total, fait en grande partie à pied, de cinq mille lieues, dont plus de six cents à travers une contrée inconnue, parmi des sauvages et des cannibales. Le roi, ainsi que son ministre qui était fils de Colbert, accueillirent favorablement le rapport de La Salle, et celui-ci rentra immédiatement en possession de son empire du désert. Il lui fut octroyé quatre navires pour transporter des soldats, des mécaniciens et des laboureurs, en vue d'établir un fort et une colonie à l'embouchure du Mississipi ; d'ouvrir par le sud l'accès de l'intérieur de l'Amérique; de faire éventuellement la guerre aux Espagnols, qui revendiquaient le golfe pour euxmêmes, et de s'emparer de leurs mines précieuses.

Les querelles qui s'élevèrent au cours de l'expédition par suite de la division du commandement ; l'impossibilité de trouver l'embouchure du Mississipi, dont La Salle, malheureusement, n'avait pas réussi à déterminer la longitude en 1682; le débarquement sur les côtes du Texas, bien au delà des bouches du fleuve ; la perte d'un des navires, qui tomba aux mains des Espagnols ; le naufrage de deux autres et le retour en France du quatrième ; le sort misérable de la colonie, abandonnée sur ces cotes désolées ; les longues et pénibles recherches auxquelles se livrèrent La Salle et ses compagnons pour retrouver le fleuve fatal : tous ces détails composent une lugubre histoire qui eut pour fin tragique l'assassinat de La Salle, en mars 1687, sur les bords de la rivière de la Trinité, par un homme de sa suite qui s'était détaché de lui.

Obligés de nous hâter, nous dirons seulement que

le corps de cet explorateur à la volonté de fer fut laissé en proie aux buse§ et aux loups de cette solitude, à laquelle, comme Ghamplain, il avait tout sacrifié.

(( Ce fut l'un des hommes les plus grands du siècle », a dit de lui Tonty, qui l'avait accompagné dans toutes ses expéditions, excepté la dernière. « C'est, incontestablement, l'explorateur le plus remarquable dont l'histoire ait conservé le nom ^), écrit Parkman ^ « Sa personnalité reste, à certains égards, plus profondément imprimée qu'aucune autre dans l'histoire de la Nouvelle-France », dit Fiske-, un autre de nos historiens. « Pour la force de volonté et la grandeur des conceptions : pour la variété des connaissances et la rapide adaptation d'un génie inventif aux circonstances les plus imprévues ; pour la hauteur d'âme qui vous fait accepter les décisions de la Providence, tout en opposant au malheur une ferme résolution et une espérance inébranlable, La Salle ne s'est laissé surpasser par aucun de ses compatriotes », dit Bancroft^. Et, enfin, un historien contemporain de la vallée écrit : « La Salle est sans rival en ce qui concerne les qualités qui lui étaient propres : rudesse virile, courage, persévérance inflexible, mépris de la fatigue et de la douleur * ».

Nous rendrons la parole, pour finir, à celui de ses chroniqueurs qui, après Tonty, a le mieux connu La Salle, afin de nous disculper à nos propres yeux

^ Parkman, La Salle, p. 430.

- Xew France and Nev) England, p. 132. " Eistory of the United States, o, 173.

^ James K. Hosmer, Short Eistory of the Mississipi Valley, p. 140.

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d'avoir consacré tant de temps à suivre sa bonne et sa mauvaise fortune : « Il était semblable à une tour de diamant aux murs inexpugnables, et c'est en vain que les souffrances et les dangers, la rage de l'homme et la fureur des éléments, le soleil tropical, la bise du nord, la fatigue, la famine, la mort, les délais forcés, les désappointements et les espoirs différés ont vidé leurs carquois contre ses remparts... Jamais sous la cotte de mailles du paladin ou du croisé n'a battu un cœur plus intrépide que celui qui palpitait sous la panoplie stoïque recouvrant la poitrine de La Salle. Pour estimer à leur juste valeur les merveilles qu'accomplit sa patiente résolution, il faut suivre sa piste sur le vaste théâtre de ses voyages

interminables l'Amérique lui doit un souvenir

durable, car dans sa silhouette virile elle reconnaît le pionnier qui l'a guidée vers son plus riche héritage ^ » .

La France eût bien mérité de la vallée du Mississipi, alors même qu'elle se fût bornée à introduire cette rude et vaillante figure au cœur de l'Amérique, comme une condamnation perpétuelle du luxe amollissant et efféminé, d'un art qui ne viserait qu'à la popularité, de l'intempérance et autres vices contre lesquels La Salle a lutté, même dans le désert, ainsi que de la délation et de la démagogie. C'est un exemple toujours présent de ce que les hommes ont appelé vir et virlus, au sens le plus élevé de ces mots.

J'ai assisté un jour, dans le^rand amphithéâtre de la Sorbonne, à une cérémonie célébrée en l'honneur des conquêtes de la langue française dans les

* Parkman, La Salle, p. 432.

pays étrangers : conquêtes dans les Indes occidentales, où La Salle souffrft presque jusqu'à la mort; conquêtes au Canada où il eut ses premières visions, conquêtes, enfin, dans la Louisiane où il perdit la vie. Et je me disais que, bien que son nom n'eût pas été prononcé, le fait que l'esprit d'un Français tel que lui fût resté jusqu'ici vivant et comme incarné dans la vallée qu'il a ouverte aux hommes, rendait cette fête encore plus légitime.

J'aurais aimé visiter à Rouen la tombe de la mère de La Salle, à laquelle il écrivait en 1684 : « J'espère pouvoir aller vous embrasser avec la joie que le plus reconnaissant des fils trouve auprès de la mère si bonne que vous avez toujours été ^ ». Oui, j'aurais voulu faire savoir à cette mère, et, à défaut d'elle, j'ai tenu à faire savoir à la France, qu'il existe en Amérique des millions d'individus qui seraient prêts à affirmer, comme les plus reconnaissants de ses fils, ce que La Salle n'a pas eu le bonheur de lui dire lui-même.

Le rêve de fonder une Nouvelle-France, qu'avait fait La Salle, ne devait pas s'évanouir avec son dernier regard fixé sur l'empire de la Louisiane. Toutefois, malgré l'impulsion donnée par son génie et sa fin tragique, malgré les appels du loyal Tonty, son compagnon fidèle, le siècle devait s'écouler tout entier avant que celui qu'on a surnommé le Cid du Canada (le Moyne dlberville) s'offrît à continuer son oeuvre. On ne voyait pas encore clairement la nécessité où était la France d'agir promptement, si elle ne voulait pas voir l'Angleterre exécuter la construction

^ Parkman, La Salle, p. 364.

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dont La Salle avait dressé les plans. Dans la proposition faite par le jeune Canadien et son frère Bienville se trouvaient certains projets dont la réalisation devait assurer un fondement solide à l'empire de la Louisiane. Conduits par leurs deux navires, en 1699, ils furent pris dans le fort courant d'eau douce et de boue, que malheureusement La Salle avait traversé sans le voir, et pénétrèrent dans le fleuve après plusieurs jours d'exploration. Ils purent vérifier son identité grâce à une lettre, ou, pour employer le langage des Indiens, grâce à une écor ce parlante, datée du 20 avril 1685, que Tonty avait, alors qu'il allait à la recherche de La Salle sur le Mississipi, confiée à un chef Indien, en le chargeant de la remettre à l'explorateur qui remonterait le courant.

Il serait peu agréable de suivre les hauts et les bas de la fortune des colons, cherchant une situation propice au milieu de cette contrée de broussailles et de fourrés. Pendant treize années, la providence paternelle de Versailles veilla sur eux, leur envoyant des femmes à épouser, des soldats, des prêtres et des religieuses, mais si peu de nourriture que la famine et la peste visitaient souvent leurs misérables cabanes. On leur enjoignait de chercher des endroits de pêche pour les perles ; de capturer des bisons, les appriv^oiser et prendre leur laine ; ou encore de découvrir des mines. Quelles occupations pour des fondateurs d'Empire ! ^

' Jai vu il y a quelques années, sur Tun des bras du fleuve à l'embouchure duquel ils s'établirent, un des habitants de la vallée qui errait encore sur les eaux pour y chercher des perles. Une perle d'une valeur d'un millier de dollars ayant

On ne peut s'empoche^: de regretter qu'au lieu de se laisser éblouir par l'or, les perles, la bigoterie, et cœlera, LouisXIV n'ait pas eu assez de bon sens pour permettre aux Huguenots actifs et industrieux, qui avaient été chassés de France par la révocation de l'Edit de Nantes, de se fixer en Louisiane. Il les obligeait par son refus à aller grossir le nombre des colons anglais qui peuplaient les côtes de l'Atlantique, et, éventuellement, à aider ces derniers à s'emparer de la Nouvelle-France.

Un ingénieur français, engagé à bord d'un bateau anglais qui apparut un jour sur le Mississipi, tendit à Bienville une pétition portant les signatures de quatre cents Huguenots réfugiés dans les Carolines et demandant l'autorisation de s'établir dans la Louisiane et d'y célébrer leur culte comme ils avaient le bonheur de le faire ailleurs. La réponse vint de Versailles aux fourrés : de Versailles, où, au milieu d'une pompe qu'aucune autre cour européenne n'aurait puégaler, desprinces, des guerriers, des hommes d'État s'étaient rassemblés durant des semaines et des semaines dans les salons de l'Abondance, de Vénus, de Mars et d'Apollon ; aux fourrés, où se trouvait une petite troupe d'hommes à demi morts de faim, menacés par Mars, mais privés de l'Abondance, de l'Amour, et de tous les arts d'Apollon, si l'on fait abstraction de la musique que fait le vent dans les

été un jour trouvée dans le voisinage, les hommes du pays avaient, dans le même espoir que Louis XIV, l'un après l'autre abandonné leurs fermes fertiles pour aller chercher des perles. Et, comme les malheureux colons de la Louisiane primitive, ils étaient réduits à vivre de coquilles d'huîtres où les perles refusaient de grandir.

arbres et du gémissement des vagues. Etcette réponse était : « Je n'ai pas expulsé de France les hérétiques pour qu'ils aillent fonder une république en Amérique».

Quelqu'un nous a rappelé qu'à l'époque même où Iberville faisait des efforts presque désespérés pour établir sa colonie à l'embouchure du Mississipi avec l'aide à demi bienveillante de son gouvernement, Pierre le Grand commençait à poser les fondements de Pétrograd, dans une situation qui semblait bien moins favorable! C'était une île dénudée, inculte, un marais gelé pendant l'hiver, un tas de boue pendant l'été, entouré deforêtsinextricableset de marécages, fréquenté par les loups et les ours. Pierre le Grand employa de grands trésors à défricher les forêts, à drainer le terrain, et à construire des quais pour protéger la future capitale de son empire. Mais il aurait suffi à Louis XIV de permettre à quelques Français de s'établir sur les côtes moins inhospitalières du golfe du Mexique et d'y fonder une ville, pour que cette ville devînt la capitale d'un empire aussi fécond que celui de Pierre le Grand. La transformation se serait faite toute seule, comme cela avait lieu dans la Nouvelle-Angleterre, et le roi n'aurait eu à intervenir que pour défendre la colonie en cas d'attaque.

Nousdevonsàlamémoired"Iberville,qui,de même que La Salle, a été bien souvent calomnié, sinon de retracer ici l'histoire de ses luttes sans espoir, du moins de montrer clairement pour quelles fins il a si vaillamment combattu. Il avait lulerécit du voyage de découverte de La Salle, fait par le Père Membre, et la relation de sa dernière expédition, écrite par

Joutel. Il avait eu une conversation avec La Salle luimême, conversation où ce dernier lui avait fait la description du Mississipi. Enfin, il avait connu Tonty « à la main de fer », ïonty fidèle jusqu'à la mort. Or Iberville possédait assez d'imagination pour nourrir son ide'e, assez d'intelligence pour la suivre jusqu'au bout. C'était un esprit large, le seul qui se soit rencontré chez les successeurs de La Salle, au moins pour un longtemps.il écrivait, en débarquant à La Rochelle après son premier voyage : « Si la France ne met pas la main immédiatement sur cette partie de l'Amérique, la plus belle que Ton puisse rêver pour y fonder une colonie capable de résister aux établissements de l'Angleterre dans les mêmes parages, les colonies anglaises, déjà très prospères enCaroline, acquèreront un développement tel, qu'en moins de cent ans elles deviendront assez fortes pour s'emparer de toute l'Amérique^ )).

Mais la réponse qu'il reçut de Versailles ne fit qu'accélérer la marche des événements. On aurait dit une page détachée de quelque prospectus moderne donnant la description d'une villa à vendre ou à louer. On y parlait de l'un des lieux d'émigration fondés pariberville sur les bords du golfe duMexique, comme d'un « paradis terrestre », d'une « Pomone » et d'une « île fortunée )). Et pourtant cette description idéalisée correspondait encore plus exactement à la réalité qui s'offrait au nouvel acquéreur, que la description malveillante qu'en fit ensuite Cadillac, lorsqu'il vint pour succéder à Bienville auquel il désirait nuire : « J'ai vu, dit-il, le jardin situé sur

* Margry, loc. cit. IV, 322.

Tîle du Dauphin et qui avait été décrit comme un paradis terrestre, et j'ai trouvé là trois pommiers efflanqués, un petit prunier haut d'à peu près trois pieds et portant trois mauvaises prunes, une vigne d'environ trente pieds de long, avec trois grappes de raisin dont quelques grains étaient desséchés et les autres déjà pourris, bien qu'ils ne fussent qu'à moitié mûrs. Enfin quarante plants de melons français et quelques potirons ^ »

Le frère d'Iberville, Bienville, a bien mérité qu'on se souvienne de lui, en France comme en Amérique. Tombé d'abord en disgrâce, il fut ensuite réhabilité et vint reprendre la place du pessimiste Cadillac et poser les fondements de la Nouvelle-Orléans sur le seul terrain sec qu'il eût rencontré lors de son premier voyage sur le fleuve. Il planta, de plus, dans le jardin de l'île du Dauphin, des graines de melons, de potirons et de difl'érents fruits, qui se multiplièrent par millions, sans, toutefois, expulser jamais complètement les cyprès, les palmiers et les lis, lesquels continuent encore à fleurir là abondamment dans certaines saisons.

Mais, quelque temps auparavant, Louis XIV, qui se sentait près de sa fin et très découragé par l'insuccès de ses guerres et autres coûteuses entreprises, avait livré la Louisiane à un spéculateur nommé Antoine Crozat. C'était un commerçant français dans la bourse duquel le roi avait puisé à plusieurs reprises pour subvenir aux frais de la guerre. A ce moment (17i2)la colonie avait une population totale de trois cent quatre-vingtsàmesdontla moitiéàpeuprès était

' Parkman, A Ualf Century of Conflict, \, 309.

à la solde du roi. Croz^t, ce despote envoyé par Louis XIV, ne fut pas plus heureux que le roi luimême, et se démit bientôt (1717) de ses fonctions, abandonnant sa succession, avec ses angoisses et ses privilèges, au fameux aventurier écossais John Law. Ce dernier fonda alors la compagnie du Mississipi afin de jouir des divers monopoles mentionnés dans sa charte et qui feraient éclater aujourd'hui de bruyantes réclamations parmi les habitants de la vallée du Mississipi, grands ennemis des trusts. C'étaient le trust du tabac, le trust de la monnaie, le trust du trésor, le trust des esclaves, le trust des mines, réunis dans les mains d'un seul homme, et avec une licence illimitée. C'étaient, de plus, le trust de la conscience, le trust de la parole, le trust de la religion, le trust de la race. C'était, enfin, la réalisation intégrale, et sanctionnée par une charte, de la théorie du monopole. Etant donné toutes ces restrictions imposées aux colons, il y avait des chances pour que l'immigration ne fût ni volontaire ni aussi rapide que dans la Nouvelle-Angleterre, et, comme la compagnie avait pour unique obligation de fournir un certain nombre de colons et d'esclaves, elle établit l'immigration obligatoire. Toute espèce de principe économique, toute espèce de principe de morale était violé, et cependant il arrivait des souscripteurs de tous les points de l'Europe. Du matin au soir des foules de spéculateurs à moitié fous se bousculaient et se battaient devant les bureaux de la Compagnie, rue Quincampoix, afin d'inscrire leurs noms sur la liste des actionnaires. Or, bien que cinq cent mille étrangers eussent été attirés à Paris par le désir de spéculer, c'est à peine si un seul colon se

mit en route volontairement pour l'Eldorado de la Compagnie, dont les fonds étaient capitalisés par milliards, et dont les lingots d'or s'étalaient aux vitrines des magasins de Paris. On trouvait partout dans la capitale de la France des cartes de la vallée du i>Jississipi sur lesquelles des mines d'or étaient indiquées à tort et à travers. Lorsque creva la bulle de savon, le mot de Louisiane ne fut plus prononcé en Europe qu'avec dégoût et terreur, et des milliers de personnes souhaitèrent de ne plus jamais entendre sonner celui de Mississipi. Et, pourtant, il ne fallait qu'un peu de temps pour réaliser les folles espérances de Law.

Le système du monopole échoua. Bon nombre de colons s'enfuirent ou moururent; des millions avaient été dépensés qui ne furent jamais remboursés, et, en somme, les résultats visibles furent à peu près nuls : cela se borna à quelques milliers de colons blancs, que l'on considérerait aujourd'hui aux Etats-Unis, selon la formule consacrée, comme des citoyens indésirables, et qui vivaient dans des baraques en bois. Voilà dans quel état revint à la Couronne le pauvre petit établissement. Le roi auquel la Louisiane faisait retour n'était du reste pas le même que celui au nom duquel elle avait été conquise : Louis XIV était mort. La petite colonie abandonnée se retrouvait donc sur les marches de l'escalier de Versailles, et redevenait l'objet de la sollicitude paternelle du roi de France. Grâce à cette protection, ou, peut-être, malgré cette protection, elle finit, à la longue, par donner quelques signes de développement. Le rêve de La Salle allait commencer à se réaliser ; mais cela, au prix d'un siècle de travail et

d'efforts ; d'une somme de plus d'un million dépensée par le roi et de plusieurs millions donnés par les propriétaires des actions sans valeur de la Compagnie du Mississipi ; au prix, enfin, de l'ignominie et de la honte. Et, pendant ce temps, bien que relativement négligées par leur métropole, les colonies anglaises se développaient de façon luxuriante sur les bords de l'Atlantique.

A la même époque des explorateurs français voyageaient à travers la riche vallée centrale où étaient restées incarnées les âmes de Cartier, de Joliet, de Champlain et de La Salle : Pierre Charles Lesueur remontait le fleuve jusqu'aux environs de sa source pour chercher du cuivre et du plomb. La Harpe et Louis Juchereau, sieur de Saint-Denis, exploraient la Rivière Rouge, jusqu'à l'établissement espagnol de Saint-Jean-Baptiste, sur le Rio Grande. On pourrait consacrer un volume à l'histoire de chacun d'eux. Quant au sombre Missouri, que Marquette et Joliet avaient vu les premiers, charriant de grands arbres jusqu'au Mississipi, il ne fut pas exploré, parce qu'on le considérait comme impraticable, même pour de hardis amphibies tels que les géographes la Harpe et du Tisne. Les deux frères Pierre et Paul Mallet poussèrent jusqu'à la colonie espagnole de Santa Fé, et furent peut-être les premiers des Français à apercevoir les limites extrêmes de la vallée, à savoir les Montagnes Rocheuses.

En 1735, deux siècles, par conséquent, après Cartier, les frères Vérendrye étaient encore à la recherche de la mer de lOuest. Dignes de leur précurseur, ils exposèrent leur vie et dépensèrent leur fortune pour faire l'exploration du Nord-Ouest au delà du lac

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Supérieur, et de'passèrent l'emplacement de la ferme où un siècle et demi plus tard l'ex-président Roosevelt devait écrire : Winning of the West, « la conquête de rOuest ». Us atteignirent les limites de ce qui forme aujourd'hui le grand parc national de Yellowstone, ou même parvinrent peut-être encore plus loin, se trouvant ainsi en avance de plus de soixante ans sur les premières phases de la fameuse expédition de Lewis et de Clark. Les sommets des montagnes du Big Horn étaient couverts de neige, mais les explorateurs réussirent probablement à se frayer un chemin jusqu'à la ligne de la rivière Wind, avant d'être forcés, à leur très grand regret, de rebrousser chemin en s'éloignant des montagnes, du haut desquelles ils avaient l'illusion qu'ils auraient pu apercevoir le Pacifique.

J'ai vu, tout près de l'endroit où ils avaient commencé à rétrograder, partir, à quelques mètres l'un de l'autre, deux petits cours d'eau qui se dirigeaient l'un vers le golfe du Mexique, l'autre vers le grand Océan. Il est vrai que le dernier avait à traverser sept ou huit milles de montagnes et de forêts, avant de toucher au but que visaient les frères Vérendrye. S'il est vrai que les explorateurs en question n'ont pas mieux réussi que Cartier, Champlain, Nicolet, La Salle et les autres, à trouver la route de la mer occidentale, ils ont du moins, par leurs efforts bénévoles et vraiment héroïques, rendu le service inappréciable de marquer la ligne des forts français qui devait s'étendre, perpendiculairement à la vallée, jusqu'aux Montagnes llocheuses. Un historien a dit que cette ligne formait comme la barre horizontale d'un T. J'y verrais plutôt la branche transversale

d'une croix dont la branche verticale irait du golfe du Mexique à la baie d'Hudson. Ainsi devait se dresser, sur un fond d'indicibles souffrances, une vision fugitive, mais inoubliable.

Le chevalier de la Vérendrye, après avoir, le premier des Européens, vu les montagnes couronnées de neige, ne tarda pas à tomber dans l'abandon et la misère, et finit par périr dans un naufrage près du cap Breton. Au cours de sa vie, ce fils d'une hardie famille française avait réussi à parcourir les possessions françaises sur toute la ligne allant d'Est en Ouest, il avait tracé de nouveau cette ligne, et l'avait même prolongée ^.

Quant à la ligne allant du nord au sud, chaque année la voyait s'allonger et se renforcer, comme si c'eût été un arbre en croissance. Le long du Mississipi, on élevait des forts et les missions des Jésuites et des Sulpiciens se développaient. Le pays de Tlllinois était, dès cette époque, en pleine prospérité, en plein boom^ comme nous disons en Amérique; et il fut réputé pendant un certain temps comme le jardin de la Nouvelle-France. Mais cela ne devait pas durer, car la vie y était si facile que les habitants, cédant à la tentation, ne tardèrent pas à revenir à l'agriculture primitive et à la chasse, après avoir pendant un temps inauguré la vie intense qui devait un jour faire de cette contrée le jardin du Nouveau- Monde et l'endroit le plus affairé du monde des affaires.

Au milieu de cette histoire tragique on rencontre

' Parkman. The Discovery of the Rocky Mountains dans Atlantic Monthly, 61, 783-793. Th^\aites, A brief History of Rocky Mountains Exploration, 26-36.

çà et là des traits de gaieté qui l'illuminent. Il existait au cœur même de la vallée du Mississipi, non loin de Saint-Louis où se tint il y a quelques années une grande foire internationale, un fort qu'on appelait le fort Chartres et qui était le centre de la vie civilisée dans l'Ouest, en même temps qu'un rempart dressé contre l'Espagne et qu'une barrière opposée à l'Angleterre^ Mais les Indiens, excités par la rivalité des Anglais, tourbillonnèrent tout autour, comme un essaim de moustiques, et alors se livrèrent des batailles dont on entend les échos encore aujourd'hui au sud de Saint-Louis. Un jeune officier français, le chevalier d'Artaguette, étant tombé aux mains des Ghickasaws fut brûlé sur un bûcher. Lui et sa famille étaient fort aimés de tous les Français et la chanson que ceux-ci chantaient en son honneur s'est conservée dans une chanson nègre dont voici le refrain :

Le temps de d'Artaguette

Hé ! Ho ! Hé !

Etait le bon vieux temps.

Le monde marchait à la baguette.

Hé ! Ho ! Hé !

Il n'y avait alors ni nègres, ni rubans, Ni diamants Pour le vulgaire Hé! Ho! Hé!

Ainsi, même dans ce lieu écarté, on pouvait constater des symptômes de mauvais augure, annonçant qu'une lutte avec les Anglais était devenue imminente. C'est alors que nous voyons le marquis de la Galissonnière, gouverneur général du Canada,

* Voir dans Edward G. Mason, Old Fort Chartres, le chapitre sur l'histoire de llllinois, p. 901.

demander au gouvernement de Tinte'rieur, en France, de ne pas laisser de'périr fe petite colonie de Tlllinois, non qu'elle soit bien précieuse en elle-même, mais parce qu'elle pourrait entraîner dans sa chute le Canada et la Louisiane. Il alléguait, d'autre part, la grande valeur de la laine des buffles qui erraient en quantités innombrables dans les prairies ; la facilité avec laquelle la terre se laissait labourer, et l'utilité du bufQe comme animal domestique. « Si l'on s'en saisit pour l'atteler à la charrue, écrivait le Gouverneur avec autant de sincérité que d'incompétence, car on voit par là combien il connaissait mal cet animal sauvage, il avancera à une allure beaucoup plus rapide que le bœuf ordinaire. » Je ne sais si ce moteur primitif, particulier à la prairie, eût été très pratique, mais la question ne se poserait même plus aujourd'hui. Le bufQe a disparu depuis longtemps. Le bœuf normand et le cheval ont même été en grande partie supplantés à leur tour par cette mystérieuse force, l'électricité, qui avait été découverte par Francklin de l'autre côté des monts Alleghanys à l'époque, précisément, où le marquis de Galissonnière adressait sa supplique au ministre de Louis XV. On sait, toutefois, que le roi s'occupa de la petite colonie de l'Illinois, car le modeste fort de bois fut transformé sous la direction du chevalier de Macarty, en une forteresse de pierre, qui reçut comme garnison un régiment environ de troupes françaises. Louis XV dépensa pour cela un million de couronnes, mais il n'était point homme à se préoccuper beaucoup de la dépense, et Sa Majesté, avec des piles de louis d'or devant elle, continua à jeter les dés en compagnie de ses princes.

Ceci se passait au début de la première moitié du xYiii*^ siècle, et le nouveau fort était à peine terminé que les premiers coups de fusil des soldats de Washington se firent entendre de l'autre côté des montagnes de l'est, venant disputer à la France la domination de la région de l'Ohio. Nous verrons comment Jumonville périt, massacré, au milieu des rochers des monts Laurel, dans les Alleghanys, dès le début de l'escarmouche. C'était le commencement de la lutte finale. Mais Jumonville avait un jeune frère, Neyon de Villiers qui était capitaine de la garnison du fort Chartres, sous les ordres du chevalier de Macarty, et qui alla en toute hâte sur l'Ohio afin de venger sa mort. « M. de Wachenston », ainsi que l'appelaient les dépêches françaises, ayant été repoussé, la guerre de la Vieille France en Amérique commença.

C'est du fort Chartres, au milieu du continent, ainsi que de ses riches et fertiles environs, que des secours en armes et en vivres parvenaient aux combattants. La lutte avait lieu le long des montagnes et des lacs, jusqu'à l'ancien fort élevé par La Salle près des chutes du Niagara. C'estsur ce dernier point que tomba, couvert de blessures, le vaillant Aubry, qui commandait l'expédition de l'IUinois, et que beaucoup de ses soldats furent tués ou faits prisonniers. C'est d'ailleurs tout ce que l'on sut, à l'intérieur de la vallée du Mississipi, des opérations de la guerre de Sept Ans, qui se livraient hors de ses limites.

Ce qui donne pour nous un intérêt tout particulier au fort Chartres, c'est que, pendant quelque temps, il fut le seul endroit de l'Amérique du Nord où flottât le drapeau français. La Nouvelle-France tout

entière avait été cédée aux Anglais par le traité de Paris, en 1763; mais Fa petite garnison du fort Chartres tenait toujours. Pontiac et d'autres Indiens alliés empêchèrent les forces anglaises de s'en approcher jusqu'en 1765, deux ans après la signature du traité de Paris, c'est-à-dire deux ans après la cession du Canada et de toute la rive gauche du Mississipi. Quand il fallut se rendre, le commandant du fort, Saint-Ange, annonça à Pontiac, resté son ami jusqu'au bout, que tout était fini ; qu'0)inontio leur illustre père français était obligé de renoncer à protéger ses enfants au teint rouge, qu'il était bien loin, au delà des mers, et ne pouvait les entendre. Pour conclure, il engageait l'ontiac à faire la paix avec les Anglais. Alors, le quarante-deuxième régiment de Highlanders, que l'on appelait la « Garde Noire », fut autorisé à entrer dans le fort, et à substituer la croix de Saint-Georges à la fleur de lis. C'est donc au fort Chartres que se termina, en réalité, la grande lutte, et que prit fin véritablement l'existence de la Nouvelle-France dans le Nouveau-Monde.

Le fleuve qui a l'air d'être toujours français et comme doué de sensibilité, emportabientôt le village qui s'étalait en dehors du fort. Et, lorsque les Anglais eurent établi dans ce fort, que le major Pittman avait déclaré le mieux construit de toute l'Amérique, leur quartier général permanent du Nord- Ouest, une belle nuit, le flot, toujours hostile, s'éleva, et, grâce à sa force irrésistible, balaya un bastion et une partie du quai, puis détruisit le canal, et abandonna ce qui restait du fort à un mille à l'intérieur des terres. C'est là qu'on retrouve, blotti au pied dune colline, le petit village de Prairie-du-Rocher, petit

FRANÇAIS AC CŒUR DE l'aMÉRIQUE. lU

coin de la vieille France transplanté sur les bords du Mississipi il y a un siècle et demi, et bien oublié depuis lors.

La lutte pour la possession de rAmérique que se livraient la France et l'Angleterre avec des armes inégales, finit où elle avait commencé, c'est-à-dire sur les bords de la baie de Cbamplain, à l'ombre du Mont- Royal baptisé par Cartier. Le récit de cette lutte, dit Parkman, lequel diminue ainsi, en un certain sens, la valeur de son œuvre personnelle, « aurait pu former un chapitre de l'histoire, si les défauts de la constitution, la bigoterie et la folie des gouvernants ne l'avaient réduite aux dimensions d'un simple épisode ». Pourtant, si elle ne fut qu'un épisode pour les habitants de la Nouvelle-Angleterre, si, même, elle n'est que cela aux yeux de bien des Français d'aujourd'hui, elle prend l'importance d'un fait historique dans la vallée du Mississipi. Et il faudrait un poète épique, plus encore qu'un historien, pour donner à ce siècle de bravoure sans exemple la place qui lui revient dans la conscience de l'humanité.

Je crois que tous les historiens actuels des Etats- Unis seraient d'accord avec les hommes d'Etat d'alors pour reconnaître les services rendus aux colonies anglaises par la présence des Français le long de leurs frontières. Cette circonstance obligea plusieurs de ces colonies à associer leurs intérêts, et les tint parquées entre les montagnes et la mer jusqu'au jour où elles eurent acquis un certain esprit de solidarité, une certaine faculté d'agir en commun. Si bien que, lorsque la pression céda brusquement, et peut-être forcément, elles purent, non seulement se répandre,

mais se suffire, sans avoir besoin de l'aide de l'Angleterre. '

« Enfin, nous les avons mis dedans! » disait de Choiseul, ministre de Louis XV. en parlant du traité de Paris, en 1763^ Et Burke- prophétisait que l'abandon par la France du nord de l'Amérique hâterait, ainsi qu'il arriva, en effet, la division de l'Empire britannique. Enfin, le grand historien anglais John Richard Greens fait remonter la fondation de la grande république indépendanle de fOuest (les Etats-Unis) à la victoire de Wolfe sur les hauteurs d'Abraham.

On peut, d'ailleurs, trouver la preuve que l'Angleterre redoutait de perdre toutes ses colonies au cas où on lui donnerait et où elle accepterait la Nouvelle- France, dans un fait significatif : les délégués anglais discutèrent très longtemps la question de savoir s'il ne serait pas plus avantageux pour l'Angleterre de prendre la Guadeloupe plutôt que la Nouvelle-France, et il semble que si l'avis de Benjamin Francklin n'avait pas prévalu, cette substitution aurait eu lieu.

La France, qui a supporté le premier choc de la lutte contre la nature et les indigènes de la vallée du Mississipi; qui a révélé au monde les richesses du pa^'s ; qui a consacré cette vallée, sur toute sa longueur et toute sa largeur, et en a trempé les énergies à la flamme de son courage et de son sacrifice ; qui l'a possédée jusqu'à la veille du jour où naquit la nation à qui elle appartient actuellement ; qui a,

' Bancroft, History of the United liâtes, W, 460.

- ^Yilliam Burke, Remarks on the Lettev addressed to tu: fjreat Men.

enfin, aidé matériellement les colonies de l'Amérique du Nord dans la conquête de leur indépendance, a joué un rôle prépondérant dans l'établissement de la république des Etats-Unis. Et, si la vie de cette république est particulièrement vigoureuse dans la vallée du Mississipi, cela est dû, non pas tant aux monarques et aux ministres de la France, qu'aux pionniers du Nouveau-Monde, représentants de l'esprit et du tempérament français.

La Nouvelle-France a disparu et la Nouvelle-Angleterre aussi. Mais à leur place s'est fondée la nouvelle république, qui se recrute dans le monde entier, et qui a fondu les deux territoires en un tout infiniment plus puissant que ne le seraient ces deux colonies ensemble, alors même qu'elles se trouveraient réunies, soit sous la domination française, soit sous la domination anglaise.

On espéra pendant quelque temps reconstituer la Nouvelle-France sur la rive droite du Mississipi, car une partie considérable de la vallée n'avait pas passé aux mains des Anglais en 1763. Tout le vaste territoire qui sépare le fleuve des montagnes neigeuses sur lesquelles les frères Vérendrye avaient fixé des yeux d'envie, fut abandonné, ou plutôt imposé à lEspagne, qui déjà le revendiquait comme sien. La France n'aurait pas mieux demandé que de le céder à l'Angleterre, afin que la Floride pût être sauvée et laissée à l'Espagne son alliée. Mais l'Angleterre n'hésita pas a refuser de céder la Floride. Alors, la France fit semblant détre généreuse et décida finalement l'Espagne à accepter cette colonie, dont elle-même était secrètement fatiguée et que, des années plus tard, les habitants des Etats-Unis considéraient

encore comme n'ayant aucune valeur. Le roi d'Espagne, pour faire contre fortune bon cœur, consentit donc au marché, en s'excusant d'avoir eu d'abord assez peu de jugement pour hésiter.

Mais, bien que Choiseul, ministre de Louis XV, se réjouît avec ostentation de l'embarras résultant pour l'Angleterre de ce qu'il avait été obligé de lui céder le Canada, la Nouvelle-France, l'illinois et la Louisiane, et non la Guadeloupe ; bien qu'il fît montre de la magnanimité avec laquelle il avait cédé à l'Espagne l'autre moitié de la vallée du Mississipi ; bien que la comparaison entre les colonies et les fruits mûrs, imaginée par Turgot, fut bien souvent répétée, en manière de justification et de consolation, il est certain que la France ressentit vivement la perte de ses possessions et rêva de les reconquérir, de reconquérir à tout le moins la partie qui se trouvait de l'autre côté du Mississipi.

Pourtant cette contrée était devenue, avec le temps, plus précieuse aux yeux du roi d'Espagne, et pendant les trente années qui suivirent il refusa toutes les propositions que la France fut en état de lui faire. Le rêve de reconstituer la Nouvelle-France devint plus cher encore à la République française. Talleyrand, qui avait voyagé pendant un an aux Etats-Unis, insistait pour qu'on en fît l'acquisition, non seulement dans l'intérêt de la France, mais pour déjouer les plans des Américains, « dont la conduite, disaitil, a toujours suffi, depuis l'époque de leur indépendance, à montrer qu'ils sont dévorés par l'orgueil, l'ambition et la cupidité ».

(.( Il n'y a, ajoute-t-il, qu'un moyen de mettre fin à l'ambition des Américains : c'est de les enfermer dans

les limites que la nature semble avoir tracées pour eux. Mais l'Espagne n'est pas en état d'accomplir cette tâche à elle toute seule. Elle ne saurait, par conséquent, se trop hâter de recourir à l'aide d'une grande Puissance, à laquelle elle abandonnerait une partie de ses immenses domaines afin de sauver le reste.

« Que la cour de Madrid cède ces districts à la France, et, à partir de ce moment, la puissance de l'Amérique sera enfermée dans les limites qu'il conviendra à la France et à l'Espagne de lui imposer, conformément à leurs intérêts et pour assurer leur tranquillité. La République française sera comme un mur d'airain à jamais infranchissable, opposé aux efforts combinés de l'Angleterre et de l'Amérique^. »

Si le rêve conçu par le cerveau de Napoléon fut aussi redoutable pour les Etats-Unis que pour le reste du monde, il fut du moins de courte durée. Il comportait d'abord l'occupation de Saint-Domingue et la répression de l'insurrection dont cette île était le théâtre ; puis, la conquête de la Louisiane déjà promise à la France par l'Espagne ; ensuite, l'acquisition de la Floride, la transformation du golfe du Mexique en un lac français ; et, finalement, lextension de la province de Louisiane jusqu'aux monts Alleghanys, peut-être même jusqu'aux anciennes frontières de la Nouvelle-France, le long des grands lacs et du Saint-Laurent. Mais, à Saint-Domingue, ses troupes furent massacrées et décimées par la peste dès leur premier pas vers la réalisation de ces vastes desseins. Ces desseins, d'ailleurs, changèrent

' Cité dans Henry Adams, Histonj of the United States. I, 357.

bientôt de forme et de couleur sous la poussée des événements, tant en Europe que sur les côtes de l'Amérique. Napoléon finit même par y renoncer complètement pour concevoir une Amérique plus forte, qui deviendrait la rivale de l'Angleterre. Voici comment il exprime la vision qui avait remplacé dans son cerveau le rêve d'une reconstitution de la Nouvelle- France, à l'ouest du Mississipi et de la république américaine :

« Je reconnais pleinement la valeur de la Nouvelle- France et j*ai désiré réparer la faute des diplomates français qui l'avaient abandonnée en 1763. Quelques lignes d'un traité me l'avaient rendue, mais à peine l'ai-je reconquise qu'il me faut songer à la perdre de nouveau. Toutefois, si elle m'échappe, elle coûtera plus cher un jour à ceux, qui m'obligent à me dépouiller d'elle qu'à ceux à qui je souhaite de la donner. Les Anglais ont réussi à prendre à la France le Canada, le Cap Breton, Terre-Neuve, la Nouvelle- Ecosse et les plus riches parties de l'Asie. Ils sont maintenant en train d'exciter des troubles à Saint- Domingue. Ils n'auront pas le Mississipi qu'ils convoitent. La Louisiane n'est rien au regard de leurs conquêtes dans toutes les parties du monde, et cependant, la jalousie que leur inspire le retour de cette colonie sous la domination française me fait voir qu'ils souhaitent de s'en emparer. C'est par là qu'ils commenceront la guerre... J'ai idée de la céder aux Etats-Unis. C'est à peine si je puis dire que je la leur cède, puisqu'elle n'est pas encore en notre possession. Mais si je laisse du temps à nos ennemis, je ne pourrai plus transmettre qu'un vain titre à ces républicains dont je recherche l'amitié. Ces derniers ne me

demandent qu'une seule ville dans toute la Louisiane. Mais je considère dores et déjà la colonie comme entièrement perdue ; et il me semble qu'entre les mains de cette Puissance en voie de croissance, elle sera plus utile à notre politique, et même au commerce de la France qu elle ne le serait si je tentais de la conservera »

Le délégué des Etats-Unis, venu un jour à Paris pour acheter la Nouvelle-Orléans, repartit ayant en poche un acte de vente qui abandonnait aux Etats- Unis plus de 800.000 milles carrés (20.711 myriamètres carrés), pris sur le vaste territoire que, plus d'un siècle auparavant, La Salle était venu revendiquer au nom de Louis XIV. L'acte était ainsi rédigé :

« Le Premier Consul de la République française, désireux de donner aux Etats-Unis une preuve solide de son amitié, cède par cet acte aux dits Etats-Unis, au nom de la République française, pour toujours et en pleine souveraineté, ledit territoire, avec tous ses droits et privilèges, alissi complètement, et de la même manière qu'ils eussent pu appartenir à la République française-. »

Le rêve de Napoléon s'était comme fondu dans une conception plus vague, mais plus grandiose, qui le débarrassait, lui et la France, de tout danger immédiat. Cette conception ouvrait à l'humanité des perspectives et des espoirs plus vastes que n'eût pu le faire la reconstitution d'une colonie, administrée à distance et n'ayant, pour la séparer d'une jeune na-

* Marbois, lUstory of Louisiana, p. 263-264.

* Acte d'achat passé entre la France et les Etats-Unis, Article I.

tien en plein progrès, qu'un fleuve capricieux, toujours prêt à l'entraver plutôt qu'à la protéger.

Quoi qu'on puisse dire de la soif de vengeance qui a guidé Napoléon en cette affaire et de la façon dont il a servi l'humanité en d'autres circonstances, il faut admettre qu'il a rendu service au monde, non pas tant en empêchant l'Angleterre de posséder la vallée du Mississipi, et, par suite, de dominer l'Amérique tout entière, qu'en donnant aux Etats- Unis la possibilité d'accomplir leur tache, la plus considérable, à coup sûr, qui jamais ait incombé à une république. En même temps, il assurait ainsi à la France l'amitié d'un peuple qui, peut être, serait devenu son plus grand ennemi si son premier rêve s'était réalisé. Quels qu'aient été ses motifs, c'est Napoléon qui, au nom de la France, a donné aux Etats-Unis les moyens de devenir une Puissance mondiale.

Avant de suivre le flot des habitants des frontières et des colons, arrivant en masse à travers les montagnes, longeant les lacs, descendant le cours des rivières, et balayant sur leur passage la plupart des souvenirs concrets de la grande solitude primitive de l'Ouest, restée jusque-là emprisonnée entre ses montagnes, il convient de nous rappeler que ce sont les Français qui l'ont fait sortir du néant.

Laissons errer nos imaginations sur les bords de la Seine, juste autant de minutes qu'il s'est écoulé de siècles depuis qu'on soupçonne l'existence de l'Amérique, et nous nous rendrons compte qu'un cercle tracé autour du Louvre sur un rayon de deux kilomètres contiendrait le petit coin de terre où furent évoqués en rêve ces millions et ces millions d'acres de forêts vierges, de plaines et de prairies incultes, reliées entre elles et arrosées par cent mille cours d'eau différents, baignées par une enfilade de lacs qui sont les plus grands du globe, et gardées par une double chaîne de montagnes. C'est dans ce petit cercle de quatre mille mètres de diamètre que Cartier, hanté par la vision de l'Asie, postula l'autorisa-

tion d'explorer le mystérieux golfe carré, à savoir le Saint-Lauréat, et présenta au roi le chef captif des Peaux-Rouges, Donnacona. C'est dans ce même cercle que se trouvait la rue aux Ours avec ses boucheries, à laquelle Lescarbot songeait en Acadie comme à un endroit où l'on mange bien, et aussi, sans doute, comme à un endroit où l'on s'entretient avec passion de la Nouvelle-France encore inexplorée, de cette Nouvelle-France dont il devait connaître plus tard les joies et les épreuves. C'est dans ce cercle encore que Champlain marchait ainsi que dans un rêve, aussi impatient, nous dit-on, qu'un lion dans sa cage de se retrouver sur le chemin du désert, à l'ouest de Québec, et d'aller vers l'inconnu. C'est dans ce cercle que le prêtre Olier, de Saint-Germain-des- Prés, reçut l'avertissement d'en haut qui devait donner naissance à Montréal, et que la fondation de cette ville reçut sa consécration dans la basilique de Notre-Dame. La Salle demeurait rue de la Truanderie en attendant la décision royale qui devait lui permettre de réaliser l'empire du désert, objet de ses rêves. Or une pierre jetée de la rue de la Truanderie atteindrait facilement la rue Quincampois, aboutissant à ses deux extrémités à la rue aux Ours, et dans laquelle se bousculèrent et en vinrent aux mains des millions de personnes, avides de se procurer des actions du même empire du désert. Enfin, c'est toujours à l'intérieur du même cercle que la vision de la Nouvelle-France brilla de nouveau devant les yeux de Napoléon et se transforma en la conception d'une grande république, république, pensait-il, qui pourrait, au bout de deux ou trois siècles, devenir un danger pour l'Europe, mais où il prévoyait que des

dissensions pourraient bien s'élever dans l'avenir. II est donc parfaitement juste de dire qu'une solitude de près de mille kilomètres carrés a été découverte grâce à la divination, aux prières, à lintrépidité et à l'endurance d'un petit nombre de Français, dirigés par un nombre encore plus petit de Français, qui avaient séjourné à tel ou tel moment dans le petit cercle de quatre kilomètres de diamètre qui entoure la Sorbonne.

J'ai longé, un des derniers jours de l'année 1910, les fortiûcations qui enferment la vieille cité parisienne. Il m'a suffi de ces quelques heures de promenade pour faire le tour d'une enceinte qui, grâce à l'activité infatigablequ'onyadéployéedansles domaines de l'intelligence et de 1 imagination, est riche de chefs-d'œuvre artistiques et littéraires et de résultats scientifiques. Mais cette cité est beaucoup plus riche encore qu'elle ne le suppose, puisqu'elle serait en droit de revendiquer tout ce qu'ont produit ces billions d'acres de terrain quelle aconquis sur l'océan préhistorique^ et donné au monde, de manière que la civilisation pût y combiner des forces empruntées à toutes les nations de la terre et reprendre sans idée préconçue tous les problèmes relatifs à l'individu et à la société.

Je me rends compte que ce point de vue est entièrement nouveau et qu'aucun historien américain ne s'y est placé avant moi. Pourtant je ne pense point avoir été victime d'une illusion d'optique, lorsque, en regardant la ville de Paris du haut de ses vieux

* Les géographes antérieurs à Cartier croyaient que la vallée du Mississipi était une mer, ainsi quelle lavait été en effet dans des temps très reculés.

remparts, j'ai vu en elle, non pas, exclusivement, la capitale artistique et littéraire et la gardienne d'une grande langue moderne qu'aiment à considérer ceux qui y vivent, ou bien encore le centre de plaisirs et de frivolité qui attire bon nombre de mes compatriotes, mais la mère de la solitude féconde, la patronne des pionniers, la divinité des terres lointaines et l'ancêtre de la démocratie de l'Ouest.

On doit se rappeler quêtant que l'Angleterre gouverna une moitié de la vallée du Mississipi, c'est-àdire pendant les vingt années qui suivirent 1763, et tant que l'Espagne gouverna l'autre moitié, c'est-àdire vingt ans de plus encore, l'occupation ne fut guère que nominale. Il est vrai que le roi d'Angleterre, George III, avait interdit en 1763, comme Louis XïV avait un-moment souhaité de le faire, de coloniser au delà des monts Alleghanys sans une autorisation spéciale, et que, de plus, dix ans à peine après que le pays eut été cédé à l'Angleterre, les colons se déclarèrent indépendants. Quant au roi d'Espagne, comme il mit cinq ans avant de se décider à envoyer un représentant pour prendre possession de la moitié improductive du désert, il n'eut aucun besoin de faire un décret pour interdire la colonisation. Il n'avait point à redouter les colons trop impatients.

Ce n'est donc, en fait, ni à l'Angleterre, ni à l'Espagne, ni même aux colons anglo-américains que les pionniers français ont donné la vallée du Mississipi, mais bien aux pionniers de la jeune république, lesquels, quelle que soit leur origine, n'appartiennent à aucune nation européenne.

On peut dire avec une exactitude relative que,

bien que le drapeau anglais ait remplacé pendant quelque temps le drapeau français sur quelques forts isolés de la rive gauche du Mississipi, et bien que le drapeau espagnol ait flotté, provisoirement également, sur l'autre rive du fleuve, le centre de l'Amérique n"a jamais connu que trois espèces d'habitants: 1° les vieux Américains et les Indiens ; 2° les pionniers français ; 3*" les nouveaux Américains.

La vallée du Mississipi n'eut guère qu'un écho de la guerre de Sept ans, de la guerre de la Vieille France, comme l'appelle Parkman ; et c'est à peine si le sang coula un peu sur ses frontières. Tout ce qu'elle sut, c'est que les lis ne fleurissaient plus le long de ses rivières. Et, quelques années plus tard, elle vit arriver par les défilés des montagnes des hommes armés de haches et de charrues, et porteurs d'un emblème qui n'avait jamais poussé sur le sol de l'Europe, d'une nouvelle bannière prenant place parmi les drapeaux nationaux. Ils apportaient aussi, assurément, une Constitution et des institutions différentes de celles de la France, et tout aussi étrangères aux autres nations de l'Europe.

Si j'insiste sur ce point, c'est que la grosse dette que nous imposent nos origines britanniques nous fait oublier trop souvent que notre grand héritage physique de l'intérieur nous est arrivé fécondé par l'esprit gaulois, et qu'en fait, il a passé directement des mains des Français, qui avaient conquis ses premiers titres, à celles des colons américains, au moment même oi^i chez ces derniers, qui cessaient d'être des individus isolés et indépendants, s'éveillait la conscience nationale.

Ce territoire est resté distinct de celui des colonies

IGO LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'amÉRIQUE

anglaises jusqu'aux jours de la révolution américaine ; et, lorsque cette révolution fut terminée, et l'indépendance conquise, avec l'aide des Français, les seuls établissements de la vallée consistaient en trois petites agglomérations de Français, groupés autour de forts qui avaient d'abord été français, puis théoriquement anglais pendant un temps très court, et enfin étaient devenus américains. Ces établissements comptaient deux mille habitants à Détroit, plus quatre mille à Vincennes sur le Wabash et dans quelques hameaux situés le long du Mississipi, audessus de rOhio.

On peut juger par le fait suivant du peu de changements qu'apportèrent les événements dans ces établissements : le vénérable et très populaire commandant du fort Chartres, Louis Saint-Ange de Belle Rive avait, dès la première reddition du fort, remonté le cours du Mississipi, et, désireux de passer en territoire espagnol, il avait traversé le fleuve à l'endroit même où l'on était en train de poser les fondements de Saint-Louis. Mais l'officier anglais chargé de commander le fort étant mort subitement, et personne n'ayant la compétence nécessaire pour lui succéder, Saint-Ange regagna son ancien poste, rétablit l'ordre, et resta là, en attendant qu'un autre officier anglais pût atteindre le fort. Les habitants du village qui s'étendait autour du fort étaient accoutumés à « obéir aux ordres de leurs supérieurs sans poser aucune question... Ils se soumirent passivement à leurs nouveaux chefs... Us restèrent les propriétaires et les laboureurs de la terre ^)). Et lun des derniers actes

' Roosevelt, Winniiig of the West^ l, 38. Edition Alleghany.

du Congrès Continental, comme le premier acte du nouveau Congrès, fut, conforme'ment à la Constitution, de veiller au recensement des colons français et au partage entre eux des terrains de cette valle'e, où ils avaient toujours été les seuls possesseurs du sol.

Un grand nombre de ces habitants n'étaient pas de race pure. Il était rare que les Français emmenassent avec eux des femmes dans le désert. C'étaient des commerçants, des trappeurs, des soldats. Ils épousaient des femmes indiennes, sans se laisser arrêter, nous le fait remarquer le Président Roosevelt, « par le singulier orgueil qui fait que les colons anglais sont si peu disposés à épouser des femmes Peaux-Rouges, alors qu'ils en font très volontiers leurs concubines^ ».

Dans les circonstances ordinaires, c'étaient des hommes charmants et de bonne humeur; parfaitement polis -, se distinguant en cela avantageusement des hommes de la « frontière » ; et religieux tout en aimant le plaisir, la musique et la danse. Enfin, bien qu'à la longue ils se fussent assimilé certains traits de caractère empruntés aux Peaux-Rouges du voisinage, et que, même, ne sachant plus compter les mois et les années, ils mesurassent le temps, comme le faisaient les Indiens, d'après les crues du fleuve ou le degré de maturité des fraises, ils avaient conservé beaucoup de qualités aimables et estimables, qui devaient être englouties avec le reste lorsque le flot de la vie nouvelle vint balayer leurs jolis petits villages. Déjà, quelques marchands de fourrure anglais

' Id., ibicL, J, 41, ici.

^ Id., ibid., ], 45, id.

FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQCE. 11

OU américains étaient arrivés à l'occasion, en avantcoureurs de ce flot débordant d'activité humaine qui se préparait à submerger les chaînes de montagnes et à s'épancher à l'intérieur du pays.

Au début duxviii^ siècle un gouverneur anglais de la colonie de Virginie, nommé Alexander Spotswood, était venu à la tête d'une troupe de cavaliers, que, depuis lors, on a appelés « les chevaliers du fer à cheval d'or », et, au milieu d'une joyeuse hilarité surexcitée par Tabus du vin de Champagne, du rhum et autres spiritueux, il avait traversé les crêtes des monts Blue-Ridge, dans les Alleghanys, puis était arrivé jusqu'à Shenandoah. 11 avait alors prononcé des paroles menaçantes contre les Français qui détenaient le bas de la vallée, avait encouragé les colonies anglaises à briser la ligne des possessions françaises, et avait fondé une éphémère compagnie virgino- indienne, destinée à protéger la frontière contre les incursions des Français et des Indiens. Cette expédition était un véritable défi. Aidé de ses gais compagnons, Spotswood enfouit le récit de son voyage dExtrême-Occident dans une des bouteilles vidées en route, et regagna les bords de l'Océan. Ainsi se termina son escapade, dont ne devait sortir que l'élargissement de la frontière de la Virginie jusqu'aux monts Blue-Ridge ^

Pendant les trente ou quarante années qui suivirent, seuls les commerçants et les trappeurs osèrent s'aventurer dans ces lointains parages. C'étaient,

* On trouve un récit des expéditions des premiers Virginicns dans rOuest dans G. W. Alvord et Lee Bidgood, First exploration of the trans-Alleghany région by the Virginians, 1650-

selon un gouverneur récent, « une troupe de pauvres diables abandonnés » . Pourtant, Parkman admet qu'il y avait bien parmi eux quelques exceptions ; et j'aime à croire qu'il y en avait, en eiïet, car c'est l'un de ceux-là qui importa mon nom dans le pays, en allant faire le commerce et chasser avec les Indiens.

J'ai parcouru il y a quelques années des liasses de vieux numéros d'un journal publié au commencement du XLx.^ siècle sur les confins de ce désert, et s'intitulant déjà : the Western World, « le Monde occidental ;). C'était une des premières en date parmi ces myriades de feuilles de choux en quoi les forêts abattues ont été converties, et qui se sont tellement multipliées qu'elles pourraient aujourd'hui recouvrir tout le sol de la vallée. Je tombai sur le récit suivant, et demeurai aussi surpris que si l'écume de la mer avait passé par-dessus les montagnes et était venue m'éclabousser le visage sur les bords du Mississipi : « Cette délicieuse contrée (le Kentucky), y était-il dit, avait été de temps immémorial le refuge des bêtes féroces et d'hommes à peine moins sauvages, lorsqu'en l'année 1767^ elle fut visitée par John Finley et un petit nombre de blancs, appartenant à la colonie anglaise de la Caroline du Nord, attirés par l'amour de la chasse et le désir de trafiquer avec les Indiens. La distance qui séparait cette contrée des parties peuplées de la colonie, les guerres presque

' La première exploration de la contrée du Kentucky par Finley avait eu lieu en i'^i. L'expédition de 1769 était un

gnie vanienne

Finley avait eu lieu en iloi. L'expédition de 1769 était un voyage d'exploration entrepris pour le compte de la compagnie territoriale qui s'est appelée depuis Compagnie Transsyl-

continuelles, elles revendications desFrançais avaient arrêté toute tentative d'exploration ».

J'insiste sur ce point, en partie parce que j'ai hérité du nom de ce marchand-chasseur, lequel a pénétré dans la vallée au moment même où Saint- Ange, cédant le fort Chartres aux. Anglais, passait de l'autre côté du Mississipi, et qu'ainsi je montre bien que les sympathies de mes ancêtres, lorsqu'ils habitaient les frontières, n'allaient pas auxFrançais ; en partie aussi parce que ce John Finley était un précurseur, un vrai type du premier habitant des frontières.

Comme le coureur-des-bois Nicolas Perrot, qui vivait exactement cent ans plus tôt, John Finley symbolisait l'aurore d'un jour nouveau commençant à poindre dans la vallée. C'est lui qui conduisit Daniel Boone lors de sa première exploration et de son premier établissement dans le désert, au sud de l'Ohio, désert qui, si l'on en croit encore the Western Woi^ld^, avait un sol plus gras et plus fertile que celui de l'Egypte, et était à coup sûr l'endroit oii le dieu Pan, si toutefois il existe, régnait sans conteste sur Cérès ou Lucinia.

Tel fut le presque silencieux début de ce qui devait bientôt prendre les proportions d'une immense procession, s'avançant au milieu d'un bruit sans cesse grandissant, fait du roulement des voitures et des cris des conducteurs sur les routes de terre, du glissement des conques sur les rivières, accompagné du grondement des torrents, du cri des oiseaux épou-

* The Western World, k FrankCort (Kcntucky), 18064808. par John AVood et Joseph M. Street,

vantés et du fracas des arferes brisés. Dabord arriva le chasseur marchand de fourrures, homme pour ainsi dire muet, et avançant aussi furtivement qu'un Indien. Puis ce fut un pauvre homme pâle et décharné, à demi chasseur, à demi cultivateur, aux mouvements lents, trop indolent pour troubler la solitude dont il tirait sa maigre pitance, et semant son malheureux grain parmi des arbres morts, enguirlandés de feuillages fanés, quil ne prenait pas le temps d'abattre. Ensuite vint l'homme des bois, émergeant, comme son prédécesseur immédiat, de l'ombre des forets. Celui-ci prit sa hache, fit une petite clairière, s'y construisit une hutte, fit paître son bétail dans un gazon qui avait poussé pendant des siècles sans que nul n'y touchât, et nourrit ses porcs des glands des chênes d'alentour. Alors arriva l'agriculteur plus robuste, qui s'attaqua résolument à la forêt pour la faire reculer, ensemença le désert de graines merveilleuses apportées des vallées d'Europe et d'Asie, protégea par des palissades sa propriété individuelle, et construisit sa maison de bois, son château du désert, qui devait devenir le berceau de l'Américain nouveau. Puis, ce fut le tour du spéculateur et de celui que nous appellerons le promoteur, qui se mirent en quête de terrains à bâtir. Et, derrière eux, enfin, vinrent les constructeurs des usines, des manufactures et des cités, centres d'activité économique, mais aussi de malpropreté, de fumée, de vanité, de mauvaises odeurs, et d'architecture de mauvais goût, s'élevant au milieu de terrains vagues, dénudés, inexploités, que Ton ne cultivait qu'au fur et à mesure des besoins, au fur et à mesure qu'ils étaient acquis à force de risques et de privations.

Cette procession, « cette marche incessante et progressive des races européennes vers les Montagnes Rocheuses, écrit la plume ardente d'Alexis de Tocqueville. a toute la solennité d'un événement providentiel. C'est comme un déluge d'hommes toujours grossissant et poussé chaque jour en avant par la main de Dieu^ ».

L'histoire de cette anabase, qui ne devait pas avoir de katabase, a été racontée dans des centaines et des milliers d'ouvrages. C'est l'ascension en masse de tout un peuple, s'élevant du niveau de l'agriculture, du travail le plus primitif et de la simple juxtaposition des individus, à un degré supérieur de la vie, caractérisé par le travail mécanique, l'augmentation du bien-être et les aspirations sociales.

De Quincey a réuni dans une histoire immortelle les détails dramatiques d'un exode qui eut son commencement et sa fin dans le même temps que les demi-chasseurs demi-marchands, descendant les derniers contreforts des monts AUeghanys, pénétraient dans le désert, où les petites colonies françaises étaient accrochées comme des grappes de raisin mûr dans une grande vigne. C'est l'histoire de la fuite des Tartares Kalmuck allant des bords du Volga aux frontières de la Chine, à travers les steppes de l'Europe et les déserts de l'Asie; c'est la relation du voyage d'un demi-million de pseudo-barbares, dont la moitié moururent en chemin de froid ou de chaud, de faim ou de soif, à moins que ce ne fût par le sabre et le canon des hôtes féroces qui les poursuivaient jour et nuit à travers des étendues sans fin ; c'est l'his-

* Democracy in America, édition Gilman, I, 512.

toire de la transformation, au prix de misères infinies, de ces bergers nomades des steppes de Russie, en agriculteurs stables, exerçant leur art sous les murs de la Chine.

Si les détails innombrables de l'histoire de l'immigration dans le Nouveau-Monde pouvaient être groupés avec autant de génie, cela donnerait un drame comparable à l'exode des Israélites hors d'Egypte et à leur conquête du pays de Canaan : un drame moins pittoresque, peut-être, et moins riche en couleur que ne le fut la fuite des Tartares, avec leurs costumes orientaux, leurs chevaux fringants, leurs chameaux, et leurs tentes, brillant sans l'ombre d'un arbre sur la neige ou sur le sable du désert, mais un drame infiniment plus riche en conséquences pour l'avenir de l'humanité.

Les Indiens se montraient naturellement hostiles envers cette horde, qui venait construire des cabanes sur leurs terrains de chasse et qui détruisait leurs forêts; envers ces intrus qui semblaient poussés, non par la main de l'homme, mais par celle de Dieu, ainsi que l'a dit de Tocqueville, et ainsi qu'on pouvait le constater à un certain désir de liberté, un certain mépris de la convention, un certain besoin de puissance et de domination. Les Indiens, donc, attaquaient les immigrants de l'Amérique ; ils étaient pour eux ce que les Kirgheses, les Baskirs et les Russes étaient pour les immigrants de l'Asie, et les poursuivaient à travers des milliers de milles. Et, si l'on considère tous les maux que les immigrants de l'Amérique eurent à souffrir, par suite de la faim, de la soif; du froid congelant ; de la chaleur étouffante, congestionnante, flétrissante ; des fièvres que don-

i68 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l' AMÉRIQUE

nent les terres fraîchement remuées ; des ravages causés par les cigales, les sauterelles, les punaises et la sécheresse ; de l'absence de toute amitié humaine et du manque de bonne nourriture, on trouvera que les imprudents voyageurs de de Quincey eux-mêmes n'en endurèrent pas de plus douloureux, non plus que les enfants d'Israël, qui voyaient leur soif étanchée par l'eau jaillissant du rocher frappé par Moïse, et leur faim assouvie par la manne tombant du ciel ou les cailles fournies par la terre ; qui vo3'aient, enfin, les ennemis lancés à leur poursuite arrêtés par la mer se refermant derrière eux, et vaincus par des armées invisibles marchant sur le sommet des mûriers, et rassemblant leurs chars làhaut dans les cieux.

Ici, dans la vallée du Mississipi, l'exode ne s'accomplit pas dans l'espace d'une seule nuit : il demanda tout un siècle d'exil et de vie sans affection ; tout un siècle de privations, de travaux gigantesques, de combats de frontière : il fallut souffrir, et encore souffrir, jusqu'au jour où les immigrants venus d'Europe se furent transformés, en qualité d'enfants du désert, en un peuple nouveau, et doué de qualités tellement particulières, qu'un auteur faisant autorité en ce qui concerne la vallée du Mississipi ^ a pu voir dans l'Ouest une certaine forme sociale plutôt qu'une division géographique des Etats-Unis. Cette forme sociale se serait développée, selon lui, d'une façon toute spéciale, non par croisement, comme la magnifique fleur de lis de Park-

* Voyez Frederick J. Turner, Tke Significance of the Mississipi Valley in the American History. Dans les Proceedings of the Mississipi Valley Association (1909-10), 3, 159-184.

manS non par greffage, mais par le simple procédé qui consistait à planter ou semer les graines du vieux monde dans des terres nouvelles et vierges ; des terres préservées par les montagnes d'alentour contre le pollen de l'esprit étranger; des terres sur lesquelles le vent froid du puritanisme, soufflant des côtes de la Nouvelle-Angleterre, se trouvait tempéré dans une certaine mesure par les vents chauds venant du Sud ; des terres où l'eau était légèrement ferrugineuse, et qui, enfin, pouvaient être considérées comme aussi libres que si elles sortaient des glaciers et des torrents.

Pour des gens qui réfléchissent, le caractère distinctif et si original de l'Ouest, est dû, moins à sa situation géographique, qu'à son mode particulier de développement : au défi que semblaient opposer les montagnes à tout homme qui les traversait ; à l'isolement dans lequel celui-ci devait vivre ensuite, isolement qui l'obligeait à opérer lui-même son salut; à la lutte qu'il devait livrer avec ses seules mains contre les forces de la frontière, et enfin à l'uniformité de tout ce qui l'entourait. C'est ce qui fait que l'histoire des pionniers français peut être considérée comme la préface de l'histoire d'une civilisation particulière, différente de celle des autres parties de l'Amérique, d'une civilisation qui est aujourd'hui prépondérante en ce qui concerne l'éducation, la politique et l'industrie en Amérique.

C'est en vain que nous essayerions de conjecturer ce qu'eût été la civilisation dans l'Ouest, si elle n'avait pas eu pour préface l'épopée française. Mais,

^ Voir l'Epilogue.

telle qu'elle est, avec cette préface, elle fournit un des plus beaux chapitres de l'histoire universelle. L'ambassadeur James Bryce a dit : « Ce que l'Europe est à l'Asie, ce que l'Angleterre est au reste de l'Europe, ce que l'Amérique est à l'Angleterre : voilà ce qu'est l'Ouest par rapport aux Etats des bords de l'Atlantique ^ ». Les Français pourront discuter la prétention impliquée dans le second de ces rapports. Mais ils éprouveront du moins quelque satisfaction à penser que la partie des Etats-Unis qu'ils ont possédée est au reste de l'Amérique comme l'Europe est à l'Asie. Et voilà pourquoi je me sens autorisé à considérer les habitants de la France comme exerçant encore une domination idéale sur ce pays qu'ils ont consacré et inauguré, et dont la conquête est un de leurs principaux titres de gloire.

Cependant l'immigration dont, comme nous l'avons vu, les chasseurs et les marchands avaient été les hérauts, resta très faible jusqu'à la conquête de l'indépendance, à cause de l'hostilité des Indiens et de la nécessité de conserver les soldats sur le versant qui regarde l'Atlantique. Mais elle devint sensible dès la fin du xviii^ siècle, et, après la guerre de 1812, qui assura sans conteste, à la nouvelle république, la possession du Mississipi, elle prit le caractère d'un torrent débordant.

« La vieille Amérique, dit un voyageur anglais qui la visita en 1817, paraît éclater et faire irruption vers rOuest. Il est rare que nous n'ayons pas sous les yeux, lorsque nous suivons cette grande roule (la route nationale qui traverse la Pennsylvanie) en nous

' American Commonwealth, 1913, 2,892.

dirigeant vers l'Ohio, dé^ groupes familiaux, devant et derrière nous... Une petite voiture, si légère qu'on pourrait presque la soulever, et pourtant assez solide pour transporter un bon chargement d'objets de literie, d'ustensiles et de provisions de toute sorte ainsi qu'un essaim déjeunes citoyens, capable aussi de supporter des cahots prodigieux lorsqu'elle traverse les sommets rocheux, constituait avec deux petits chevaux, et parfois une vache ou deux, toute la fortune de la famille. Celle-ci emportait en outre une petite somme de monnaie laborieusement gagne'e et destine'e au bureau de vente de terrains du district. Là, on pourrait acquérir autant d'acres de terre que l'on avait de demi-dollars dans sa poche, en soldant comptant le quart du prix d'achat. La voiture était couverte d'une bâche faite d'un drap de lit ou parfois d'une couverture. Les membres de la famille marchaient devant ou derrière, ou se tenaient à l'intérieur du véhicule, selon les routes, selon le temps qu'il faisait, et sans doute aussi selon leur humeur. Souvent le moyen de transport était réduit à une seule voiture attelée d'un seul cheval ; parfois même la voiture manquait et le cheval portait les ballots sur sa selle. Enfin, c'était parfois le pauvre pèlerin lui-même qui portait sur son dos tout son bagage, tandis que sa femme le suivait pieds nus et fléchissait sous le poids des espérances de famille ^ » Voilà un exemple de la façon dont s'opérait l'exode dans les défilés des montagnes du Nord.

Plus au Sud, le Qortège s'avançait dans de lourdes voitures traînées par quatre ou six chevaux. « Des

* Morris Birkbeck, Notes on a tour in America 1817, 34-3o.

familles entières, encombrant les routes et le lit desséché des rivières, marchaient vers le soleil couchant. » Elles allaient sur une ligne formant un angle droit avec celle que trace le vol des oiseaux migrateurs, et sans tenir compte des saisons comme ces derniers. Tels étaient les caractères de l'immigration transcontinentale dans le Tennessee et le Kentucky. Les plus pauvres voyageaient à pied, comme dans le Nord, mais en traînant des voitures qui contenaient tout leur petit ménage ^

Enfin, plus au Sud encore, l'occupation avait lieu de la même manière. « Les plus pauvres des immigrants du Sud se défrichaient des clairières le long des rivières qui se jettent dans le golfe, et le long du cours inférieur du Mississipi, puis ils se répandaient vers l'Ouest, dans ce qui forme aujourd'hui le Texas -. »

Les populations errantes que j'ai vues, en faisant le tour de Paris, habiter l'ancienne zone militaire dans des maisons démontables ou des masures délabrées, ont des abris plus confortables que n'en avaient ces premiers envahisseurs en arrivant de l'autre côté des montagnes, c'est-à-dire au delà des fortifications naturelles qui gardaient, à l'Ouest, les colonies de l'Atlantique.

Mais, bien que beaucoup des nouveaux habitants du désert ne fussent que de pauvres pèlerins, ou même, provisoirement, des vagabonds, tout comme ceux qui habitent immédiatement en dehors des murs de Paris, ils étaient recrutés parmi les

* F. J. Turner, Rise of the New West, p. 80.

* F. J. Turner, Rise of the New West, p. 90.

hommes les plus vigoureux des bords de l'Atlantique. Certes, il en vint dans le nombre qui n'avaient pas re'ussi ailleurs et qui désiraient tenter la chance encore une fois; d'autres cherchaient à avoir plus de liberté que n'en tolérait la vie conventionnelle et essentiellement sociable des anciennes colonies; d'autres étaient à la recherche des aventures ; d'autres se proposaient d'acquérir une fortune et une compétence difficiles à tirer des vieux établissements ; d'autres enfin avaient tout simplement hérité de ce besoin de changement, de cet instinct nomade des sauvages, le même qui pousse les vagabonds parisiens à émigrer toujours plus loin vers l'extérieur; et ils continuaient à avancer, abandonnant derrière eux des tombes anonymes, sous le couvert de la forêt ou dans le silence de la plaine.

C'était, en somme, une procession bien hétérogène, une sorte de résidu de ces colonies des côtes de l'Atlantique, généralement animées d'un esprit conservateur, aristocratique, voire même intolérant en matière politique et religieuse. Mais on commettrait une erreur en s'imaginant que ces immigrants représentaient une humanité de rebut comme celle qui campe en dehors des portes de Paris. Ils pourraient plutôt se comparer à certains résidus industriels qui n'ont besoin que de subir une légère transformation ou une certaine adaptation pour devenir utiles à la société, plus utiles même, souvent, que les produits de la première opération, qui seuls avaient d'abord attiré l'attention du manufacturier ; et qui servent à tout le moins à augmenter la somme des profits. De scories qui semblaient sans valeur et que l'on rejetait, on a pu arriver à tirer par la distil-

d74 LES FRANÇAIS AU C'^UR DE L AMERIQUE

lation nos extraits de goudron : la saccharine, infiniment plus douce que le sucre ; des couleurs ignorées jusque-là par les plus habiles teinturiers ; des parfums aussi odorants que celui des fleurs distillées ; des remèdes tout-puissants pour calmer la fièvre.

L'été dernier, j'ai rencontré dans les forêts du Canada un chimiste qui cherchait à faire pour les résidus du bois ce que Remsen et Perkin avaient fait pour les résidus du charbon. Je rie puis donc m'empêcher de poursuivre ma métaphore et de dire que dans les vallées boisées qui sont au delà des monts AUeghanys les résidus rejetés par les colonies de l'Atlantique, et qui étaient en apparence inutilisables, ont rencontré des éléments et des conditions qui leur ont permis de se transformer et de devenir la substance d'une civilisation nouvelle et infiniment précieuse.

La procession des colons, qui se transportait d'un versant des montagnes à l'autre, arrivait surtout par les vallées du Sud et du centre. Jusqu'en 1830 le plus grand nombre des pionniers qui colonisèrent la vallée du Mississipi avaient été fournis par les hautes terres du Sud. Ce sont surtout, ainsi que nous le rappelle le Président Roosevelt, les Irlando- Écossais qui avaient donné la première impulsion. Cette double race, faite de la combinaison de deux races jumelles, avait fui d'île en île, et avait été trempée par les épreuves de l'exil. C'était la race par excellence des hommes des frontières; elle était pareille à l'acier fondu dans le fer d'une hache, et fut comme le noyau de cette élite, essentiellement et distinctement américaine, appelée à donner pour

successeurs aux pionniers français de l'ëpée et de l'aviron, les pionniers delà hache et du fusil.

Ce que je viens de dire des Irlando-Écossais est ne'cessairement une citation, car, ainsi que je l'ai insinué plus haut, je descends moi-même de cette double race. A dater du jour où le premier Américain de mes aïeux s'est établi de l'autre côté des montagnes en qualité de ministre officiel de la religion, suivant ainsi les traces des missionnaires français, et où il a fait partie d'une église presbytérienne s'étendant des monts Alleghanys au couchant, jusqu'au jour où le dernier de mes ascendants collatéraux, qui vivait parmi les Indiens, participa à la délimitation des nouveaux États, et, finalement, marqua les bornes des dernières fermes sur les pentes des Montagnes Rocheuses, mes ancêtres se sont constamment avancés d'Est et d'Ouest, en même temps que la frontière. Ils se sont transportés de l'endroit où Céloron avait planté les emblèmes de la domination française, sur les bords de l'Ohio, au point d'où le chevalier de la Vérendrye considérait les impassibles pics neigeux des Montagnes Rocheuses.

En arrivant dans le pays nouveau, un grand nombre des Américains de cette sorte trouvèrent tout de suite les contreforts des montagnes, principalement en Pennsylvanie. C'est là qu'ils s'établirent, en pénétrant graduellement vers le Sud à travers les gorges des torrents, si bien qu'une large zone peuplée d'hommes vigoureux finit par s'étendre du Nord au Sud, formant comme un tampon entre les populations de la côte de l'Océan et les guerriers indiens du désert. Ce sont ces mêmes hommes qui procla-

mèrent l'indépendance de l'Amérique dans la Caroline du Nord avant tous les autres colons, y compris ceux de Massachusetts. Avec eux, ils avaient entraîné au delà des montagnes des hommes d'origines variées : des Anglais, des Huguenots français, des Allemands, des Hollandais, des Suédois. Mais les Irlando-Écossais formaient la moelle de la population nouvelle, laquelle, dans ce milieu de fer, ne tarda pas à devenir solidement homogène, en même temps qu'elle se distinguait de tout le reste du monde, y compris le monde américain, et qu'elle se distinguait par-dessus tout du monde européen.

Dans le Nord, les grandes rivières coulent à travers de monotones défilés, parallèles à l'équateur. Ainsi, c'est en partie pour des raisons géographiques que la première poussée des colonies de la Nouvelle- Angleterre ne se produisit pas dans la direction de la grande solitude de l'Ouest, mais bien le long des vallées plus resserrées qui se dirigent vers le Nord. Et c'est seulement lorsque l'immigration eut rempli à pleins bords les étroites limites et la faible capacité de ces petites vallées, lorsqu'elle eut élevé des maisons d'école, des églises et des maisons communes jusque sur les pentes des montagnes de granit, que l'exode vers l'Ouest commença. Les premiers colons abandonnèrent derrière eux, comme la mer en se retirant abandonne des coquillages sur le sable, toutes ces constructions des collines, toutes ces maisons d'éducation. Leurs demeures restèrent vides, ou furent occupées par une autre espèce d'immigrants^.

* Dans celle de ces vallées septentrionales que je connais le mieux, il y avait avant l'exode une école qui comptait à peu prùs soixante-dix élèves, appartenant aux familles des

Les fermes furent délais^e'es pour les terres plus fertiles du far-west, d'où le blé peut être transporte' à moins de frais qu'il n'en faudrait supporter pour le faire pousser sur des collines ste'riles ou dans des vallées qui ne savent pas ce que c'est qu'un long été,. La Nouvelle Angleterre avait revendiqué pour un temps une partie des immensités de l'Ouest, ainsi que l'ont fait plusieurs autres colonies du littoral de l'Atlantique. Mais ces territoires furent abandonnés au gouvernement général, et entrèrent dans le domaine public, ainsi que nous le verrons plus tard, de sorte que les immigrants venant de la Nouvelle- Angleterre n'eurent plus aucune raison de rester dans la zone qui avait fait l'objet de leurs convoitises, si ce n'est cet instinct qui semble pousser les hommes à avancer toujours le long d'un même parallèle. Leurs enfants envahirent à tel point les États de New-York, de New-Jersey et de Pennsylvanie, qu'une carte dessinée en 1820 et coloriée de façon à montrer l'origine et le caractère des différentes communes de ces États, fit à peu près de tout l'ouest de New-York, d'une partie de Ne vv -Jersey et du tiers septentrional de la Pennsylvanie, une extension de la Nouvelle-Angleterre. Quant aux plus hardis des Nouveaux-Anglais, ils se joignirent à ceux qui traversaient les montagnes, et, après l'ouverture du canal Érié, entre 1830 et 1840, toute l'extrémité supérieure de la vallée fut peinte sur les cartes de géographie de la même couleur que la Nouvelle-Angleterre. Ainsi les premiers immigrants de la vallée étaient

fermiers des environs. Il n'y a plus aujourd'hui qu'une demidouzaine d'élèves, encore vont-ils à l'école dans un district voisin.

FRANÇAIS AU CŒUR DE l'amÉRIQUE. 12

un mélange des fils de ceux qui avaient livré les premières luttes sur ce continent âpre et sauvage. Ils avaient été dressés à l'école du malheur ; ils connaissaient déjà quelques-uns des problèmes de la frontière ; ils étaient ce que la civilisation avait produit de plus purement individualisé et de moins socialisé : c'était le bon grain qui était resté après un premier vannage fait à leur arrivée dans le Nouveau-Monde.

Il est curieux de constater que des hommes venant du Nord et des hommes venant du Sud, de parages aussi éloignés les uns des autres, par exemple, que la Caroline l'est de Massachusetts, se réunirent, dès leur arrivée, dans les mêmes maisons communes. Mais, sur ce versant des montagnes, toutes les rivières coulent vers le Mississipi, et le Mississipi est le trait d'union qui confond les intérêts de tous.

On ne faisait pas alors de distinction entre le Nord et le Sud : tous les habitants de la vallée s'appelaient des occidentaux ou « les hommes du monde occidental ». Le sens national n'était pas encore très développé chez eux, et ils ne se considéraient pas comme les citoyens des États-Unis. Ils s'intitulaient encore : les hommes des vallées occidentales, car ils évitaient soigneusement les hauteurs et se tenaient près des cours d'eau où ils avaient trouvé la terre libre et qui leur fournissaient leur boisson. Nous pourrions aussi les appeler : les hommes de la hache, car les premiers arrivants ne s'aventurèrent jamais bien loin des arbres qui leur assuraient un abri et du combustible. Ce n'est que plus tard, ainsi que nous l'avons vu, que les hommes de la charrue vinrent occuper les régions défrichées par les hommes de la hache.

Détail intéressant : lorsque les fondateurs des nou-

veaux États durent choisir un emblème à graver sur leurs sceaux officiels, beÊFUcoup d'entre eux prirent la charrue, cet antique instrument importé, comme on sait, par les Aryens lorsqu'ils envahirent les plaines de l'Europe. Mais la plupart mirent un soleil levant sur l'horizon de leur blason, pour signifier l'aurore d'un jour nouveau.

Les bases de la société nouvelle furent donc posées par une sorte de combinaison chimique de caractères et de races, par un mélange hétérogène, mais composé uniquement d'éléments néo-américains de la première période et non de vieux éléments européens. Les ancêtres d'Abraham Lincoln ont pu naître parmi les bûcherons du Sud, tandis que ceux du général Grant naissaient dans la Nouvelle-Angleterre, parmi les constructeurs de villes, mais tous ont vu le jour dans des cabanes. Et cet exemple nous donne une idée de ce qu'était cette agglomération d'hommes, susceptible, une fois l'unité morale établie, de fournir à la société une base de construction aussi solide que pourrait l'être un bloc homogène de vieux granit entrant dans la structure des nations. Or cette agglomération est devenue homogène, non pas à la façon des briques ou des pierres que l'on soude entre elles à l'aide de ciment ou de mortier, mais d'une manière spontanée, éternelle, comme les collines, qui n'ont pas besoin d'être sculptées ou découpées artificiellement, mais seulement d'être modelées et posées au bon moment. Si cette métaphore éveille dans l'esprit du lecteur l'idée d'une chose manquant de stabilité et prête à s'effondrer, c'est alors qu'elle n'est pas heureuse. Je me proposais seulement de lui faire comprendre — et, pour

cela, je vais encore avoir recours a une métaphore — que, de ces myriades d'individualités indépendantes et d'idiosyncrasies, s'était formé un tout nouveau, solide comme le roc.

Les hommes de cette première immigration avaient acquis un caractère nettement occidental. C'est pour cette raison que, pendant les jours qui suivirent immédiatement la révolution, on a souvent parlé d'une séparation des États de l'Ouest et de ceux des côtes de l'Atlantique. Quelques personnes, même, avaient conçu l'espérance ou la crainte de voir sortir une république franco-américaine de cet esprit d'indépendance et de solidarité qui disposait les Etats de l'Ouest à abandonner le gouvernement des États de l'Est, sous prétexte que celui-ci ne connaissaitpas leurs besoins. Ceci nous indique, à nous qui voyons aujourd'hui la conscience nationale plus développée encore dans la vallée du Mississipi que dans toute autre partie de l'Union, combien la tendance antinationaliste de l'Ouest a pu être accentuée à cette époque.

Ceci se passait, d'ailleurs, avant l'ouverture du canal et des lignes de chemin de fer qui vont d'Est en Ouest, et qui, en fait, ont ouvert à la navigation une nouvelle voie deau, modifiant ainsi complètement la situation géographique, économique et sociale de l'Ouest. Le vieux fleuve français Colbert, le fleuve éternel, a été, en somme, divisé en deux grands cours d'eau : l'un qui va se jeter dans le golfe du Mexique, exactement comme du temps de La Salle et d'iberville ; l'autre qui traverse la vallée des grands lacs, puis descend par l'ancienne vallée ennemie des Iroquois, jusque dans le port de New-

York. Ceci ne se peut observer sur les cartes topographiques, tout simplement à cause de l'ide'e que nous nous faisons d'un cours d'eau. Par définition un cours d'eau ne peut être modifié que par des changements de niveau survenus effectivement sur la surface terrestre. Mais un chemin de fer ou un canal, qui franchissent les ravins sur des ponts, traversent les montagnes sous des tunnels ou escaladent les hauteurs, ou bien encore une modification apportée dans le tarif des transports attirant le commerce dans une direction nouvelle, réussissent, semble-t-il, à soulever ou abaisser les terrains et à faire dévier les cours d'eau, aussi brusquement et aussi sûrement qu'une chaîne de montagnes qui surgirait miraculeusement au milieu de la mer.

C'est ainsi que se formèrent, non seulement deux cours d'eau, mais deux vallées : celle des habitants des lacs et de la prairie, et celle des habitants de la région du golfe. La vapeur, en faisant la navette entre l'Est et l'Ouest, soit par voie d'eau, soit par voie de terre, tissait deux étoffes différentes dans l'une et dans l'autre de ces deux vallées, mais toujours sur la même trame. Deux systèmes industriels et sociaux très différents l'un de l'autre se développaient peu à peu. Et ceux qui, à leur tour, luttèrent pour s'emparer de la rive droite du Mississipi divisèrent le middle-west, où précédemment régnait un état d'esprit homogène, en deux Ouests, ce qui ne pouvait que désorganiser l'Union.

C'est alors que commencèrent à arriver les immigrants venant directement d'Europe. Des millions d'hommes, émigrant de divers États européens, s'infiltraient dans les établissements néo-américains.

182 LES FRANÇAIS AU CŒUR DE l'aMÉKIQUE

Mais la plupart d'entre eux ne faisaient guère que passer, comme de puissantes armées, et s'en allaient posséder des territoires tout entiers, plus loin vers l'Ouest, soit le long du Mississipi, soit au delà. Dans quelques portions du Nord-Ouest, aujourd'hui, les parents de trois hommes sur quatre étaient nés en Europe : en Scandinavie, en Allemagne, en Russie, en Italie.

Et ainsi la France, jalouse de garder dans son sein ceux qu'elle aime le mieux, ses propres enfants, voit maintenant la Nouvelle-France attirer à elle les fils de toutes les autres nations. De même que jadis un peuple avait été engendré par Agar, exilée dans le désert, de même une race nouvelle est née, et le déserta été peuplé.

Dans mon enfance, j'ai pu assister encore à la dernière phase de ce grand exode : des immigrants, venus surtout de la moitié orientale de la vallée, continuaient à se diriger vers l'Ouest. Une des bannières que l'on voyait souvent flotter sur les voitures couvertes de bâches, que l'on s'amusait à appeler les goélettes de la prairie, portait ces mots qui contiennent un américanisme : Pike's Peak or Bust : « Le Pike's Peak ou la mort ! » Ce qui signifiait que les pèlerins étaient résolus à atteindre l'extrémité occidentale de la v^allée ou à mourir en route. De temps à autre, pourtant, l'un d'eux revenait, arborant sur sa voiture une nouvelle bannière, substituée à la première, et qui portait ce simple mot : Busted : « enfoncé ! » expression laconique de sa défaite. Mais cela était tout à fait exceptionnel. L'Ouest conservait, jusqu'à ce qu'il se les fût assimilés, la plupart de ceux qui risquaient tout pour aller s'établir dans le désert.

On avait fondé deux çioniiments commémoratifs pour montrer la profondeur et la persistance de la crainte chez tous ceux qui avaient subi les calamités ou assisté aux résultats de l'exode des Tartarcs. L'une de ces institutions était une fête nationale : le Romanang, fête en musique, riche et solennelle célébrée en mémoire de tous ceux qui avaient échappé aux afQictions du désert pour aller se reposer au paradis. L'autre monument, plus durable et mieux adapté à l'étendue du malheur et à la grandeur de l'exode national, était une solide colonne de granit et de cuivre, dressée à l'endroit même où l'exode avait pris fin, c'est-à-dire à l'ombre du mur de la Chine. Cette colonne porte l'inscription suivante :

Par la grâce de Dieu, Ici, sur les confins des déserts Qui commencent sur ce point et s'étendent au loin.

Sans route, sans arbres et sans eau, Pendant des milliers de milles et sur les frontières de beaucoup

[de puissantes Nations Se reposèrent de leurs travaux et de leurs longs inalheurs,

A l'ombre du mur de la Chine, Et par la faveur de Kien Long, lieutenant de Dieu sur la Terre, Les anciens fils du désert — les Turgote

Tartars — Fuyant devant la rage du Czar grec :

Brebis nomades qui avaient quitté le Céleste Empire en Van 1616.

Mais qui se sont enfin rassemblées de nouveau, après des

[douleurs infinies, Dans le giron de leur pasteur miséricordieux.

Que cet endroit leur soit consacré pour toujours, Et Que le 8 septembre 1771 soit béni!

Amen.

On a organisé à maintes reprises des expositions des produits de l'agriculture, de l'industrie, des mines, des idées, de renseignement, de la prédication et du sacerdoce dans la vallée du Mississipi. Mais on n'a pas eu l'idée d'instituer une fête en musique, riche et solennelle pour célébrer le souvenir de tous ceux qui ont affronté les épreuves du désert. Et pourtant le dernier des pionniers est aujourd'hui bien près de s'acheminer vers le lieu de son suprême repos, car il y a déjà quatorze ans qu'on a déclaré qu'il n'y avait plus de frontière. En revanche de hautes colonnes, qui n'ont pas été construites par la main de l'homme, se dressent sur les limites extrêmes de la grande vallée de l'Ouest. Ce sont des colonnes de rocher, riches de minerais d'or, d'argent et d'autres métaux précieux. Quelques-unes de ces colonnes sont dépassées par des pics couverts de neiges éternelles. Il n'y manque que cette légende :

Ici, sur les confins des plaines Qui s'étendent, sa/is routes, sans arbres, sans limites, Terminèrent leur exode long d'un siècle Les nouveaux fils du désert, Conduits par la main de Dieu Vers V Ouest et toujours vers V Ouest ; Jusqu'au moment oii ils atteignirent l'héritage de ceux

Qui, les premiers des pionniers.

Avaient tracé les rivières et les lacs de cette vallée Située entre les monts éternels.

Le domaine que posse'dait Louis XIV au centre de l'Amérique, entre les grands lacs et le golfe du Mexique, d'une part, les monts Alleghanys et les Montagnes Rocheuses, d'autre part, occupait 750 millions d'acres ^ (303.450.000 hectares). A l'état naturel la moitié de ce terrain était couverte de forêts géantes et habitée par des animaux aux épaisses fourrures qui portaientune fortune sur leur dos. Le reste se composait de prairies luxuriantes, alternant avec des broussailles et des plaines privées d'ombre. Les deux tiers de ce domaine pouvaient être cultivés grâce à l'irrigation naturelle que produisent les nuages, et le domaine tout entier pouvait tôt ou tard être livré à la culture, si l'on ajoutait, à l'eau des pluies, des canaux d'irrigation, ou si l'on fertilisait la terre à sec par des procédés chimiques.

La portion Est de la vallée du Mississipi (300 millions d'acres, à peu près, ou 121.380.000 hectares) était d'abord estimée comme n'ayant pas plus de valeur, économiquement et politiquement, que lUe de la Guadeloupe. Or, l'ile de la Guadeloupe n'est

* L'acre équivaut à 4.064 mètres carrés.

guère plus grosse qu'une tête d'épingle sur des cartes à une échelle ordinaire, et ne produit que 40.000 tonnes de sucre, 2 millions de livres de café et autant de cacao.

Les populations des États de l'Atlantique continuèrent même à être accusées jusqu'en 1780, par les habitants de l'Ouest, d'avoir des tendances séparatistes et d'être aussi ignorantes et aussi peu soucieuses des intérêts des pays situés au delà des Alleghanys, que l'Angleterre l'avait été des intérêts de l'Amérique. Quant à la partie occidentale de la vallée du Mississipi, cédée à l'Espagne en lui forçant la main, par le ministre de Louis XV après que la France y avait dépensé en vain soixante ou soixantedix millions de francs, puis récupérée par Napoléon l", et enfin vendue par lui aux États-Unis pour le quart de la somme qui devait plus tard être consacrée à fêter le centenaire de cette acquisition, elle était, à l'époque où les Etats-Unis Tachetèrent, considérée, par les habitants de la côte eux-mêmes, comme étant sans valeur, et on ne lui attribuait pas d'autre intérêt que d'assurer aux États-Unis la maîtrise de l'embouchure du fleuve. On pourrait lire dans VÉditorial d'un important journal de New-York :

«... Quant à la région infinie qui s'étend à l'ouest du Mississipi, sauf quelques établissements français et espagnols au bord du fleuve, c'est un véritable désert, où circulent de nombreuses tribus d'Indiens. Si nous considérons la surface totale des États-Unis, et constatons qu'un seizième seulement de ce territoire est occupé, nous comprendrons que les avantages d'une semblable acquisition, en ce qui concerne la colonisation effective paraissent trop éloignés pour

émouvoir bien sérieusen\ent l'esprit d'un homme politique raisonnable. Ce projet restera donc pendant bien des années, sinon pendant des siècles, à l'état spéculatif, et je pense que la majorité de mes lecteurs n'y attacheront pas d'importance. Il faut ajouter que si quelques-uns de nos concitoyens, plus entreprenants que sages, avaient le désir d'émigrer dans ce pays et de s'y établir, non seulement ils auraient à souffrir des inconvénients que subissent des populations trop dispersées, mais, en ajoutant un poids nouveau à la portion occidentale de notre territoire, ils risqueraient d'en compromettre l'équilibre et d'amener la dissolution de notre gouvernement. En somme, on peut dire franchement qu'il est douteux que jamais l'occupation d'aucun territoire situé à l'ouest du Mississipi puisse offrir des avantages. Quant à nous, nous sommes portés à croire qu'en somme, c'est l'île de la Nouvelle-Orléans, commandant la libre navigation du Mississipi, qui fait tout l'intérêt de cette acquisition et la rend à tout point de vue profitable à notre pays. Grâce à cette acquisition, nous tiendrons désormais sous notre domination ce que nous ne possédions jusqu'ici que d'après le texte incertain d'un traité, lequel pouvait être violé au gré d'une autre puissance, et cela sans que nous ayons aucune sanction à notre disposition, si toutefois notre gouvernement reste ce qu'il est. A condition donc que nous n'ayons pas payé ce pays trop cher, la joie manifestée par les partisans de l'Administration n'est pas déplacée, et nous tous. Américains, nous pouvons nous y associer^ ».

* Nevj-York Herald, o juillet 1803.

Si je cite ici ce passage c'est pour montrer combien les habitants de l'Est et en particulier les anti-jeffersoniens fédéralistes de l'Amérique étaient peu disposés, dans ce temps-là, à apprécier la générosité des Français. D'autres journaux plus ou moins consciencieux parlaient de la prodigalité des agents de Jefferson d'une façon plus nette encore :

« Quinze millions de dollars ! s'écriaient-ils. Jamais la vente d'un désert n'a atteint un prix aussi élevé. Ferdinand Gorges ne reçut que douze cent cinquante livres en échange de la province du Maine. William Penn a pa^^é à peine plus de cinq mille livres le désert qui porte aujourd'hui son nom. Quinze millions de dollars ! Il suffira de respirer une seule fois pour prononcer ces mots; quelques traits de plume suffiront à figurer cette somme sur le papier ; mais pas un homme sur mille ne se fait une idée de son importance. Si vous la pesez, vous trouverez qu'elle représente 433 tonnes d'argent solide; si vous voulez la transporter, il vous faudra 866 wagons et si vous placez ces wagons l'un devant l'autre, en supposant qu'ils aient chacun 33 pieds de long, ils s'étendront sur une longueur de o milles 1/3; si vous louez un homme pour charger à la pelle cet argent dans les voitures, alors même que cet homme remplirait 16 wagons par jour, il n'aura pas terminé son travail en deux mois; si vous empilez les dollars les uns sur les autres, en admettant qu'il en faille 9 pour faire un pouce, la pile de monnaie aura 3 milles de haut. Cette somme remplirait 25 corvettes et suffirait à payer pendant deux cent cinquante ans une armée de 25.000 hommes à raison de 40 shillings par homme et par semaine. Enfin, si elle était partagée entre les

habitants du pays, chaque homme, femme ou enfant recevrait 3 dollars... Supposons maintenant qu'on capitalise cette somme pour le fonds des écoles, ses inte'rêts pourraient entretenir indéfiniment 1.800 écoles libres recevant chacune, pour oO élèves, une allocation de 500 dollars ^ »

Il est incontestable que Napoléon avait fait faire un bon marché à la France en vendant un désert qu'elle n'aurait pas pu en tout cas conserver bien longtemps, pour un prix que tout l'argent liquide d'une pauvre petite république naissante ne suffisait pas à payer.

C'est en parlant de ce territoire, qu'Andrew Johnson, membre du Congrès, futur vice-président et président des États-Unis et avocat très convaincu de la politique libérale, a pu prédire encore vers 1850 qu'il faudrait « sept cents ans pour arriver à revendre le domaine public au prix où les Etats-Unis l'avaient payé- ». Sept cents ans ! A savoir, autant d'années qu'il s'en était écoulé entre la fondation par Charlemagne d'un nouvel Empire d'Occident et la découverte des côtes d'un Empire plus nouveau et plus occidental encore !

Cependant, deux cents ans à dater du jour où La Salle avait péri, misérablement assassiné dans les plaines du Texas, et cent ans, exactement, après répoque où, selon VOrdonnance du Nord-Ouest, le lotissement du terrain avait commencé, on peut dire en gros que le domaine entier était mesuré, vendu

* Me. Master, History of the People of the L'nited-States, 2,

Discours sur le Homestead Bill, 29 avril 1852,

OU distribué par la nation pour des propriétés privées, municipales ou collectives. Or, à ce moment, la prophétie d'Andrew Johnson datait à peine d'un demi-siècle. C'est le 24 juillet 1867 que La Salle était mort; c'est le 27 juillet 1787 qu'avait eu lieu la première grande adjudication d'une partie des terrains, et c'est à peu près en 1887 que tout le territoire accessible à l'homme se trouva occupé à raison d'au moins deux habitants par mille carré. En effet, dès 1890, le gouvernement des États-Unis déclarait qu'il n'y avait plus de frontières, ce qui ne veut pas dire que tout le terrain fût déjà vendu, mais bien qu'il pouvait être immédiatement livré à l'exploitation.

Dès que la guerre de l'Indépendance fut terminée, ou même déjà au cours de la lutte, plusieurs États ou colonies des bords jle l'Atlantique avaient étendu leurs territoires jusqu'au Mississipi. Il y avait un quadrilatère transalleghanien appartenant au Massachusetts. Car le Massachusetts, que l'on s'est parfois amusé à définir : « un état d'âme », ne se souciait en aucune façon des limites naturelles, et n'avait de respect que pour les lignes conventionnelles, soit imaginaires soit théoriques, ou encore pour le Mississipi en tant que marquant la frontière espagnole. Le petit Gonnecticut s'allongea de plus en plus, toujours sur le même degré de latitude, de manière à former une bande étroite mais fertile, qui allait de la Pennsylvanie au Mississipi. La Virginie disputa à ses sœurs de la Nouvelle-Angleterre des territoires enclavés entre les montagnes et le fleuve et, de plus, posséda, sans conteste, des territoires encore plus étendus, soit au Nord, soit au Sud. Et il en fut ainsi de tous les établissements situés entre les sources du

Mississipi et la Floride. La Caroline du Sud elle-même réclama un morceau de terPain de quatre cents milles de long et de quelques milles de large. Les colonies des bords de l'Atlantique se trouvèrent de la sorte double'es par leurs territoires des bords du Mississipi. Ces faits n'ont rien d'intéressant pour ceux qui ne connaissent pas les caractères distinctifs des divers États, caractères aussi différents que ceux qui séparent la Normandie de la Bretagne. Mais le lecteur, même ignorant, pourra du moins apprécier la générosité et la sagesse avec lesquelles ces divers États, dont quelques-uns avaient cependant de grandes ambitions, restituèrent tous ces terrains au gouvernement central, c'est-à-dire au Congrès Continental, pour le bénéfice de tous les États, des plus pauvres comme des plus riches ^.

* Territoires cédés par les Etats particuliers aux Etats-Unis au N.-O de l'Ohio .

Ohio 39.964 milles carrés.

Indiana 33.809 — —

Illinois 00.414 — —

Michigan 56.4ol — —

Wisconsin 53.934 — —

Minnesota (partie est du Mississipi) 36.000 — —

•i7ô.o7:i milles carrés.

ou 169. 959.680 acres (68.750.841 hectares environ).

La Virginie revendiquait le tout ;

LEtat de New-York reclamait un territoire mal défini.

Le Connecticut revendiquait à peu près 25.600.000 acres et ne conserva que 3.500.000 acres.

Le Massachusetts revendiquait à peu près 34.560.000 acres au sud du Kentucky.

La Caroline du Sud céda environ 3.136.000 acres.

La Caroline du Nord céda officiellement 29.184.000 acres.

La Géorgie céda 56.689.920 acres.

Payson J. Treat, The Xational Land System, 1785-1820.

C'est ainsi que, même avant que le gouvernement national eût été organisé conformément à une constitution fédérale, en 1789, tout le territoire qui s'étendait entre les limites occidentales des différentes colonies et le Mississipi était réservé pour former [le domaine public. Et l'on appliqua la même politique lorsque l'expansion coloniale atteignit les Montagnes Rocheuses, et même plus loin. Peut-on imaginer une tâche plus considérable et plus périlleuse que celle qui s'offrait à cette République, jeune et inexpérimentée : disposer de billions d'acres de forêts de pins, de pâturages, de terres labourables, de mines de fer, de pétrole et de cha*rbon, de terres sèches et de terres humides, de manière à faire le bonheur, non seulement des premiers arrivés et des colons des États de l'Atlantique, mais encore des millions d'individus qui se sont depuis lors fixés dans le pays et continueront à s'y fixer dans l'avenir, c'est-à-dire de manière à faire le bonheur de tous et dans tous les temps !

Cette portion de la croûte terrestre, qui avait, dans des temps très reculés, été le fond d'une mer peuplée d'animaux antédiluviens et enfermée entre des rivages archaïques, s'était soulevée à la longue, de manière à former des montagnes, lesquelles avaient été à leur tour, à travers des millions d'années, creusées par toutes les forces naturelles de la vallée. Enfin, les Français y avaient pénétré, comme dans un monde nouvellement créé et prêt à recevoir les habitants du vieux monde. Et voilà que cette vallée tout entière devenait, en l'espace d'une seule génération, la propriété de quelques millions d'hommes qui avaient passé par-dessus ses bords, et qui étaient les héritiers

des Français, leurs ayants-droit pour toujours. Les « hommes de toujours^ » avaient fini par arriver, et allaient diviser et se partager entre eux des réserves, accumulées pendant des millions d'années et qui semblaient leur être destinées depuis la création du monde.

Lorsque Deucalion et Pyrrha partirent pour repeupler le monde à la suite d'un déluge, l'oracle leur conseilla d'emporter sur leurs épaules les ossements de leur mère. Ils comprirent avec raison, suivant le mythe, qu'il s'agissait des pierres de la terre, et l'ancien monde fut peuplé. Le peuplement, pour le peuplement, n'était pas, toutefois, lobjet, ou le principal objet que se proposait le gouvernement américain, lorsqu'à l'imitation de Deucalion il alla à travers la vallée du Nouveau-Monde répandant devant et derrière lui sur le sol non pierreux des mottes de terre et des touffes de gazon vierge. Ce n'étaient pas les hommes qui lui manquaient ; au contraire, il redoutait devoir arriver trop d'habitants. Ce qu'elle désirait, cette république, c'était amortir immédiatement la dette accumulée par la guerre de l'Indépendance. Or la terre était sa seule ressource. Cette terre, que les Français avaient découverte, que Choiseul se vantait de n'avoir cédé officiellement à l'Angleterre que pour ruiner la domination anglaise en Amérique, devait, maintenant, servir à couvrir une partie des frais occasionnés par la lutte pour l'indépendance. La solitude française, à peine changée, allait con-

* Les Iroquois, selon Chateaubriand, s'appelaient eux-mêmes Ongoueonoue, c'est-à-dire les « hommes de toujours », signifiant par là que leur race était éternelle et ne devait jamais disparaître. (Travels in America, 2, 93.)

TRAXCAIS AU CŒUR DE l'AMÉRîQCE. 13

tribuer, de concert avec la marine, les armes et la sjmipathie françaises, à fonder solidement une nation nouvelle. Aux acres de terrain que la France, si la fortune avait tourné autrement, aurait pu diviser entre ses propres fils, ses enfants de l'Ouest, elle contribuait à assurer une destinée plus heureuse que celle que La Salle pouvait, dans ses rêves les plus audacieux, concevoir pour ce pays, lorsqu'il traversait les cours d'eau qui l'arrosent.

Aussi est-il permis de dire que les pionniers français, bien avant le partage, et les premiers colons de l'Ouest ensuite ont, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou involontairement, joué un rôle occasionnel dans cette expérience de gouvernement démocratique. Ils y ont travaillé concurremment avec George Rogers Clark et ses soldats, qui enlevèrent les forts anglais de cette région au cours de la révolution et ont ainsi donné un corps aux prétentions des États-Unis ; concurremment aussi avec les colons des bords de l'Atlantique, qui sacrifièrent à l'œuvre commune et leurs vies et leurs biens. Jamais aucune République ne fut plus noblement, plus largement dotée que celle à qui furent attribuées ces vastes étendues de terrain, préparées depuis l'époque antédiluvienne et consacrées par des expéditions généreuses.

Je n'ai pu trouver nulle part, dans notre histoire, la mention de cette contribution particulière apportée à l'établissement des institutions libérales en Amérique. Pourtant elle mériterait d'être souvent rappelée à côté de causes plus directes et plus visibles. Tout voyage périlleux accompli par un pionnier français à travers ce territoire dont la France ne

devait jamais tirer un franc ; toute acquisition de terrain faite par un Iiiando-Ecossais, un Nouvel- Anglais, ou par tout autre colon, équivaut à une marche militaire ou à une escarmouche de la guerre de rinde'pendance; cartons ces efforts convergeaient vers la confirmation du triomphe de la révolution en Amérique.

Ceux qui ont étudié les règlements territoriaux qui fixèrent les conditions de la vente ramènent, en gros, leur histoire à deux périodes : la première qui va de 1783 à 1840 et où les considérations fiscales du gouvernement central furent prédominantes ; et la seconde qui va de 1840 à l'époque actuelle et où les questions sociales, tant en ce qui concerne la région du Mississipi qu'en ce qui concerne l'ensemble de la nation, prennent la place prépondérante.

L'histoire statistique de la première période, serait à peu près aussi intéressante pour le lecteur, que le semit un bulletin des ventes de propriétés foncières à Chicago pour un professeur de paléontologie de la Sorbonne. C'est seulement lorsque ces ventes furent considérées au point de vue téléologique, comme dirait un philosophe, qu'elles commencèrent à prendre un intérêt vital, aux yeux mêmes de ceux qui ne sont ni des économistes, ni les heureux héritiers de l'un des acquéreurs.

Je sais bien que les tarifs douaniers pourraient être interprétés d'une manière analogue si on les envisageait à un point de vue hautement spéculatif, mais cela ne diminue en rien pour moi le caractère singulièrement idéaliste de ces ventes ou achats de terrains, se traduisant, d'une part, par le renforcement d'un gouvernement démocratique et, d'autre

part, par le développement d'une classe d'hommes et de femmes qui sont les plus vigoureux et les plus énergiques que le monde ait jamais produits.

Les offices de vente de terrains, tels que je les ai vu décrits dans les journaux de la première moitié du xix^ siècle, n'ont jamais dû faire à personne l'effet de lieux miraculeux, de lieux sacrés. Ils étaient sales et bruyants, ces éphémères tabernacles du désert, faits de toiles ou de planches. Ils se transportaient toujours plus loin vers l'Ouest, en attendant l'érection de temples durables. Mais, semblables à l'arche d'Alliance dans l'histoire d'Israël, ils apportaient, en s'avançant, la bénédiction divine à ceux sur les champs desquels ils séjournaient, de même que le champ et la maison d'Obed-Edom, de Gath, avaient été bénis par la présence de l'arche qui s'y était arrêtée en allant vers Jérusalem, du temps de David.

La tendance première du gouvernement central fut de vendre le terrain par lots aussi considérables que possible. Cette tendance était d'ailleurs exactement l'opposé de la politique actuelle qui vise plutôt à économiser le terrain et à combattre les monopoles. La première vente (1787) comprenait environ un million d'acres (404.671 hectares), cédés à raison de trois quarts de dollar (3 fr. 73) par acre, somme sur laquelle une garantie de neuf ou dix cents (de 45 à 50 centimes) par acre était payée comptant. En dehors de toute considération fiscale, cette vente eut l'avantage de livrer à la culture une grande étendue de territoire, à savoir 1.300 milles carrés. De plus, la vente était soumise à certaines règles, contenues dans la précieuse Ordonnance que le Congrès continental avait rendue avant de se séparer,

et qui ne le cède en importance qu'à la Conslilution des Etats-Unis elle-même, laquelle fut rédige'e deux ans plus tard. Cette Ordonnance devint la base de la législation et de la politique dans le Nord-Ouest. Elle inaugurait un régime, en vigueur encore aujourd'hui, et qui permet au gouvernement central d'exercer un contrôle territorial. Daniel Webster a dit à ce sujet : « Je mets en doute qu'une loi particulière quelconque, promulguée par un législateur quelconque, ait jamais produit des effets aussi caractéristiques et aussi durables » ^ Cette Ordonnance interdisait l'esclavage et elle exerça de ce chef une grande influence sur l'histoire de la vallée. Mais elle contient un article plus positif et d'une portée encore plus étendue, susceptible d'intéresser particulièrement le peuple français, actuellement encore. Elle débute par le paragraphe suivant : « La religion, la morale et la science étant indispensables à un bon gouvernement, comme au bonheur de l'humanité, les écoles et toute espèce de moyens pédagogiques doivent être constamment encouragés ». Quant à la façon précise dont on pouvait encourager la religion, la morale et la science, et travailler à l'existence d'un bon gouvernement et au bonheur de l'humanité, elle fut déterminée par l'initiative des représentants de la compagnie de TOhio, qui se montrèrent disposés à acquérir un million d'acres, à condition que le gouvernement assurât son concours à l'éducation et à la religion, ainsi que cela se pratiquait dans la Nouvelle-Angleterre. Voici les termes de leur propo-

* First speech on Foot's Resolution, dans Writings and Speeches of Daniel Webster, National Edition, o, 263.

sition : un lot par district, c'est-à-dire une section dun mille carré pour chaque terrain de six milles carrés, sera réservé au profit des écoles publiques, et un autre lot sera réservé également pour l'entretien du culte. Enfin quatre districts entiers seront pris sur l'ensemble de la concession pour couvrir les frais d'entretien d'une Université. Le Congrès jugea d'abord cette mesure trop libérale, mais étant donné la nécessité où il était de s'assurer un revenu que le respectable et généreux délégué Révérend Menasseh Gutler s'engageait à lui fournir, au nom de sa Compagnie, le Congrès finit par céder, en réduisant seulement l'espace réservé pour l'entretien de l'Université. La convention était exactement la suivante : le lot n" 16 sera donné à perpétuité, par le Congrès, pour l'entretien d'écoles et le lot n° 29 pour les institutions religieuses. Deux districts voisins du centre et renfermant un bon terrain seront également donnés par le Congrès pour subvenir aux frais d'une institution littéraire, et devront être attribués à cet objet par la législation de l'Etat.

Un second grand territoire fut vendu dans les mêmes conditions. Ce fut, du reste, la dernière occasion où le Congrès National intervint en ce qui concerne la protection de la religion, et, en dehors de l'indication fournie par la note ci-dessous, je n'ai jamais pu savoir ce qui était advenu de cette donation en particulier*. 11 y avait eu beaucoup de tenta-

' En 1828, rOhio lit une pétition pour demander lautorisation de vendre les terrains qui avaient été réservés dans un but religieux, et cette autorisation lui fut accordée. Les produits de la vente devaient être placés et les revenus de cette somme employés pour des usages religieux, conformément

tives de cette nature faites sur les bords de l'Atlantique, dans les temps coloniaux, ainsi que durant la Révolution et immédiatement après. Mais étant donné la diversité des religions et le principe de la séparation des Eglises et de l'Etat, l'essai ne put être renouvelé plus tard. Le lot n° 16, cependant, continua à être affecté aux besoins de l'enseignement, comme exemple des futures dotations en faveur des écoles, dans les territoires du Nord-Ouest, et dans les nouveaux Etats occupant les territoires du Sud-Ouest, ou de la rive droite du Mississipi, alloués antérieurement k 1850. A partir de 1850, deux sections par district (la section n*' 16 et la section n° 36), furent réservées pour les besoins de l'enseignement, sans compter des dons particuliers faits aux établissements d'enseignement supérieur et se montant à plus d'un million d'acres.

Une étude récente^ publiée sur ce sujet nous retrace l'histoire du concours apporté à l'éducation par les pouvoirs publics, en remontant jusqu'aux beaux jours de la Nouvelle-Angleterre où les colonies, en concédant des terrains à des Compagnies ou à des communes, faisaient des stipulations et des réserves spéciales en vue de l'entretien des écoles et du culte, et où les communes, souvent, prenaient des dispositions analogues et ajoutaient des terres encore incultes à la dotation. De la Nouvelle-Angleterre

aux instructions d'un Conseil législatif se réunissant dans les districts où étaient situées les réserves. Payson J. Treat, The national Land System 1785-1820.

* Joseph Shafer, The Origin of the systeyn of Land Grants for Education. Bulletin de l'Université du Wisconsin n» 63. Séries historiques, vol. 1, n» 1, août 1902.

cette étude remonte jusqu'à l'Angleterre des xvi^ et xvii^ siècles, où nous voyons, les monastères et autres fondations religieuses ayant été détruits, et les écoles qui en dépendaient étant en train de péricliter, les rois, les villes et les comtés établir d'autres écoles, parfois sur l'emplacement des églises séquestrées, sans compter celles qui étaient fondées par des dons particuliers. On voit par là combien le mouvement en faveur de l'éducation était fort à cette époque.

Dans la vallée du Mississipi, ou, à tout le moins, dans une bonne partie de cette vallée, quelle que soit l'origine des donations, un espace., variant entre le trente-sixième et le dix-huitième du territoire était donc réservé pour les besoins de l'éducation, et les générations successives étaient appelées à jouir de ces bienfaits tant qu'il y aurait une République, ce qui revient à dire, pour tout bon Américain, jusqu'à la fin des siècles.

Mais tous les acres ne sont pas égaux, ainsi que l'a fait remarquer un éminent agriculteur, si on les considère au point de vue de leur productivité. Et ainsi les dons faits aux différents districts étaient loin d'avoir la même valeur et d'assurer aux écoles des revenus équivalents. Parfois'le numéro 16, pris au hasard, tombait sur des terres légères ou sur un sol pierreux, et le numéro 36 sur des terrains alcalins ou marécageux. Les loteries instituées par la nature sont tout aussi injustes que les loteries instituées par les hommes. Mais la mesure générale qui avait été prise imposait une dette d'honneur aux trente-cinq ou dix-sept autres sections, et je suppose qu'il est bien rare qu'aucune d'elles ait songé à s'en

affranchir. En fait, les acres de terrain qai forment le patrimoine des écoles ne sont presque jamais moins productifs que les plus riches terres du district tout entier, attendu que des impôts locaux et volontaires comblent généralement la différence. On peut même dire que les terrains des écoles sont les plus riches et les plus fertiles du district. Dans la vallée du Mississipi environ 50.000 de ces petits terrains : 50.000 sections d'un mille carré chacune, ont été réservées depuis l'origine officielle du pays et resteront réservées jusqu'à la fin des temps. En réalité, ces terrains ne se distinguent pas des autres objectivement. Ils ne s'en distinguent que pour celui qui réfléchit à ce qui se développe chaque année dans les écoles auxquelles ils apportent, sinon leurs produits, du moins leurs revenus.

Jai cité plus haut une estimation, faite en 1803, des différents usages auxquels on aurait pu consacrer les 15.000.000 de dollars payés aux Français en échange de la Louisiane. Un de ces emplois supposés était l'entretien permanent de 1.800 écoles libres où seraient instruits 90.000 élèves, moyennant une allocation annuelle de oOO dollars par école. Or, dans cette seule portion de la vallée, les écoles publiques possèdent lo. 000. 000 d'acres de terrain. Si l'on estime chaque acre à deux dollars, ce qui est très au-dessous de la moyenne, la dotation totale de ces écoles équivaudra au double du prix d'achat de la Louisiane. Et pourtant, dans ce calcul, j'ai estimé la moyenne de ce que possède une école à un trentesixième et non à un dix-huitième de la moyenne totale. Si bien qu'en un sens il serait permis de dire que c'est la France qui a constitué le fonds des écoles,

et donné ces terrains pour léducation des « enfants de toujours », puisqu'il est probable que les revenus de ces terrains ont déjà couvert bien des fois le prix d'achat du territoire tout entier.

Assurément, ces terrains, que je voudrais voir figurés par des taches blanches sur la carte de la vallée, ont été vendus et occupés exactement de la même manière que les autres, avec cette seule différence que leurs revenus, selon une règle inviolable, ont été mis de côté pour servir à l'usage sacré auquel ils étaient destinés. C'est ainsi que, sous la loi de Moïse, un certain nombre d'animaux domestiques étaient réservés pour des sacrifices publics. Dans les États de la rive droite du Mississipi, lowa, par exemple, sur un don global de 1.013. 614 acres 21 de terrain S moins que n'en ont emporté, dans leurs empiétements voraces, le Mississipi et le Missouri, cours d'eau limitrophes de la vallée, et plus que n'en ont apporté les autres agents naturels de la région, deux cents acres seulement étaient encore à vendre en 1911.

Quand nous voyons qu'à partir de 1903 la valeur du terrain, au centre d'une vallée populeuse, s'était élevée de 1 dollar 25 cents par acre à 100 ou 200 dollars, dans les fermes les plus fertiles, et à 1.000 dollars, dans les villes, nous ne pouvons nous empêcher de regretter que les terres appartenant aux écoles n'aient pas été conservées intactes et que l'on ne se soit pas borné à les louer et à employer leurs revenus selon les nobles intentions de la Nation et de l'État,

* L'État dloNva possédait, outre 1. 013. 614 acres 21 provenant do la section w 16, 5o.o.473 acres 76 provenant d'un don fait par le Congrès en 1841.

qui les avaientconsacrées à l'éducation. Cette mesure aurait placé au centre de chaque district une propriété commune dont le rapport se serait accru proportionnellement au développement économique de la contrée. On aurait pu trouver là la matière d'une comparaison extrêmement précieuse entre deux systèmes d'exploitation agricole. Et le peuple aurait eu ainsi, toujours présents à ses regards, sous une forme concrète, et l'héritage qu'il a fait, et les obligations qui en résultent pour lui. Tandis que, dans l'état actuel des choses, on est obligé de faire un très gros effort d'imagination pour retrouver, sous les chiffres qui remplissent le rapport d'un trésorier d'État ou d'un inspecteur de Comté, ces petits lots de terrain vers lesquels avaient convergé les plus nobles intentions qui jamais aient animé une nation, et qui symbolisaient la prière désintéressée et le généreux sacrifice offerts par une génération pour la suivante.

Mais il est facile de s'apercevoir que les intentions sont restées toujours aussi généreuses, malgré la disparition d'un symbole concret, et que l'on continue toujours à faire la même prière désintéressée, dans tous les districts du territoire, y compris ceux qui renferment peu d'enfants, attendu que, dans toute région habitée, on rencontre actuellement une maison d'école tous les deux milles, que l'on aille du Nord au Sud ou de l'Est à l'Ouest. Je me réserve de parler plus tard d'une dotation plus étendue, destinée non seulement à l'enseignement élémentaire universel, mais encore à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur, dotation ordonnée par le peuple et pour le peuple, et prise sur le trésor com-

mun. Je tiens seulement à appeler en passant l'attention du lecteur sur ce fait que le partage du domaine de Louis XIV dans le Nouveau-Monde a mis l'école publique au premier rang dans la conscience nationale et dans les aspirations de tous, et en a fait la base d'un système social essentiellement démocratique et d'un système politique plus profondément démocratique encore.

Sur le versant Est des montagnes s'élevaient d'aigres controverses entre ceux qui pensaient que l'éducation est nécessaire à la garantie des institutions libérales et ceux qui soutenaient que la gratuité de l'instruction chargeait les impôts sans nécessité; entre ceux qui souhaitaient et ceux qui redoutaient la disparition des barrières sociales qu'amènerait forcément, pensaient-ils, la propagation de l'instruction; entre ceux qui considéraient le droit à l'instruction comme un droit naturel et ceux qui voyaient dans rétablissement d'un impôt pour un tel objet une violation des droits de l'individu; entre ceux qui voyaient dans l'instruction une panacée capable de faire disparaître la pauvreté et la misère, et ceux qui prétendaient qu'elle ne profitait pas aux masses ; et enfin, entre ceux d'une secte et d'une race et ceux d'une autre secte et d'une autre race. Mais à l'Ouest des monts Alleghanys, dans la contrée qui est au Nord de l'Ohio et dans tout le territoire situé à l'Est du Mississipi, c'est-à-dire, je le rappelle, dans toute la partie des États-Unis qui avait été découverte par les Français, il n'y avait à peu près aucune opposition, bien que le fonds attribué aux écoles fût assez maigre au début. L'école publique devint donc l'orgueil d'un peuple, l'expression de son idéal, la clef

LE PARTAGE DU TERRITOIRE 20o

de voûte de ses espérances. Je crois que les trois quarts des enfants du teîritoire enfermé dans la chaîne magique forgée par la fameuse Ordonnance lors du premier partage territorial, ont fre'quenté l'école publique : de futurs présidents des Etats-Unis, des juges, des présidents d'Université et de grandes compagnies de chemin de fer, des fermiers et des artisans, des artistes et des poètes en ont partagé les bienfaits.

En résumé, si le désir de se créer des revenus hâta les premières ventes du domaine public dans la vallée du Mississipi, on peut dire que, non seulement la Nation obtint, en échange de son territoire, les moyens de payer les dettes de la Révolution, mais qu'en outre des établissements fondés par des individus, indépendants au sens le plus élevé du mot en même temps que conscients des devoirs de solidarité, purent, grâce à ces ventes, se grouper autour d'une institution éminemment paternelle : l'école publique. La reconnaissance universelle alla à la Nouvelle- Angleterre et à l'Etat de New-York, mais, en réalité, les lots de terrain réservés pour les écoles étaient empruntés au territoire et aux richesses de la Nouvelle-France.

Il serait fastidieux de suivre dans le détail tout ce qui concerne les ventes de terrains, l'administration des églises et le fonctionnement des autres anneaux de cette chaîne magique forgée par la bienfaisante Ordonnance. Voici seulement une statistique dressée en 4909 et indiquant les différentes opérations concernant le domaine public, enregistrées dans les actes officiels.

Jusqu'en 1909 on avait vendu contre espèces, y

compris les terrains primitivement classés comme terres libres, 289.293.608 acres de terrain, soit 11 5.717.000 hectares, et les recettes totales s'élevaient à la somme de 423.451.673 de dollars.

Les opérations enregistrées étaient les suivantes :

Terrains cédés gratuitement et définitivement aux colons établis dans le pays conformément à la loi du Homestead. . 115.124.296 acres ^

Terrains accordés aux anciens militaires ayant servi dans les guerres de la Révolution, de 1812 et du Mexique, ainsi qu'aux déserteurs anglais. , . 68.790.510 —

Terrains laissés gratuitement aux premiers colons dont les droits ont été ratifiés avant 1904 . . 33.440.480 —

Terrains incultes vendus contre espèces pour l'exploitation des carrières ou du bois de commerce 12.556.015 —

Terrains cédés gratuitement et définitivement à des particuliers à condition de les reboiser partiellement 9.855.875 —

Echanges de terrains à reboiser

(payés en espèces) 1.010.350 —

Terrains récents classés comme terres libres (payés en espèces) . 5.149.546 —

Terrains miniers (payés en espèces) 1.575.679 —

Terrains carbonifères (payés en espèces) 505.919 —

Donations estimées à 3.200.000 —

Un acre vaut 0 hectare 404.071.

Dons aux États :

Pour les écoles 77.359.433 acres.

Terres marécageuses 65.582.503 —

Pour les chemins de fer .... 37.853.079 — Pour des améliorations inté-

riem'es 12.651.482 —

Pour l'éducation, etc 18.407.480 —

Pour les canaux 4.598.668 —

Pour les routes carrossables . . 2.986.632 —

Pour l'amélioration des rivières. 2.245.252 —

Pour les bâtiments publics . . . 1.362.731 —

Pour l'amendement des terres . 297.665 —

Dons pour les chemins de fer. . 76.486.980 — ^

Le 30 juin 1912 les terrains accordés conforme'ment à la loi du Homestead comprenaient jusqu'à 127.800.000 acres; les concessions de bois de charpente et de pierres à bâtir comprenaient 13.060.000 acres ; les réserves de forêts 187.400.000 acres; enfin 682.984.702 acres restaient inexploités, dont plus de la moitié dans 1 Alaska; ce qui veut dire que, si Ton excepte l'Alaska, plus des deux tiers du terrain distribué avaient été concédés pour des entreprises privées, employés à des améliorations publiques, réservés à perpétuité pour l'usage du public, ou donnés pour les besoins de l'enseignement public.

Je répète que le principal motif de la vente avait été au début la nécessité de se procurer de l'argent. Mais, peu à peu, le peuple américain, voyant que de grandes étendues de terrain restaient inutilisées pour la spéculation, que la zone des espaces libres allait se rétrécissant de plus en plus, que la pression qui

* Cyclopedia of American government édité par Andrew, C. Me. Laughliu et Albert Bushnell Hart, vol 3, p. 97.

résulte du manque de place commençait à se faire sentir à l'est des montagnes tout autant qu'en Europe; devenu conscient, d'autre part, chez quelques-uns de ses hommes de génie, de l'occasion unique qui s'offrait au monde, d'arriver à la réalisation pratique des droits naturels de l'homme sur la terre, sans pour cela bouleverser le système traditionnel employé dans les autres pays, le peuple américain, donc, s'efforça de faire passer au second plan la question du profit, et de considérer avant tout l'intérêt de la région et de la Nation tout entière. Ce sentiment, très motivé, a été exprimé à la tribune d'un parti politique au milieu du siècle dernier ^ « Le terrain public, a-t-on dit, appartient au peuple et ne doit pas être vendu à des individus, non plus qu'à des sociétés agricoles ou industrielles : il doit être conservé pour le peuple, ainsi qu'un dépôt sacré ; et doit être cédé par petites portions et gratuitement à ceux qui ne possèdent pas de terre. »

Dix ans plus tard cette doctrine prenait la forme d'une loi qui portait la signature d'Abraham Lincoln. Mais, déjà, le mouvement tendant à sa réalisation était très actif depuis trente ans. Il avait débuté par le cri d'un pauvre imprimeur de la ville de New- York-, instruit des principes de la Révolution française et toujours prêt à proclamer, à propos et hors de propos, l'égalité des droits de tous les hommes sur la terre. C'était comme une voix qui se serait fait entendre dans le désert pour guider sur le chemin du salut les habitants des côtes, déjà surpeuplées, et

' Free-Soil Démocratie IHatfunn 18b2, p. 12. George Henry Evans.

pour indiquer, par la même occasion, la manière de faire fleurir le désert. Bien que bon nombre de ses associés fussent fouriéristeset que lui-même l'eût été au début, il ne parlait pas, comme l'eût fait un disciple de Fourier, en menaçant les privilèges établis; il ne plaidait pas pour une division communistique de la propriété : c'était un individualiste idéaliste, et il voyait un moyen de régénération sociale dans ce programme qui consistait à réserver l'accès des terres libres et incultes, non aux spéculateurs, non aux acquéreurs étrangers, mais aux habitants actuels du pays ; à permettre à ces derniers d'occuper le terrain avant toute vente, par sections carrées de 160 acres, avec défense de le revendre. Cette mesure ne devait léser en aucune façon les droits des individus auxquels l'Etat avait accordé des terrains précédemment, mais elle deviendrait une bénédiction pour ceux qui ne possédaient rien. Car, estimait-il, il y avait assez de terrains libres pour satisfaire tous les hommes sans terrain, et il en serait ainsi, probablement, pendant des dizaines, sinon des centaines d'années ^

Un économiste allemand a émis l'opinion que c'était uniquement au mouvement ainsi inauguré que l'Amérique avait dû de ne pas tomber dans le socialisme. Et l'un des principaux économistes américains, discutant le même sujet, débute par ces observations :

a Les Français sont un peuple de philosophes. Partant de la théorie des droits de l'homme, ils cons-

^ Voir J. R. Gommons, Documentary History of American In* dustriel Society, VU, 287-349.

FRANÇAIS AU CCEDR DE l'aMÉRIQUE. 14

truisent un système de logique, puis font une révolution : et la théorie se change en pratique. Alors survient un coup d'État et un empereur.

« Les Anglais sont un peuple qui ne se pique ni de philosophie ni de logique. Ils déchirent leur Constitution à l'endroit où elle commence à les gêner : ils ont l'esprit pratique, mais illogique.

« Les Américains sont Français par leur logique et Anglais par l'usage qu'ils font de la logique. Ils proclament les droits universels de l'homme, et introduisent dans leurs lois tout ce qu il faut pour augmenter les droits de la propriété. »

La loi du Homestead est sortie de la doctrine des droits naturels de l'homme. Si son caractère idéal a pu disparaître souvent, au cours de discussions prosaïques, il n'en continue pas moins à ennoblir bien des statuts, en apparence très terre à terre. Des raisons économiques propres à l'Est et à l'Ouest militèrent en commun derrière la bannière de cette idéalisme, et on en arriva à réclamer, non seulement du terrain libre pour les hommes sans terrain, mais encore du terrain libre pour les esclaves. Le mouvement du Homestead mit fin à l'esclavage. On est obligé de le reconnaître, alors même que, dans sa générosité, il aurait épuisé en un demi-siècle toutes les terres cultivables du domaine national. La voix qui s'était fait entendre dans le désert réclamait la légalisation des droits naturels, sans détriment pour les droits acquis ; elle exprimait le vœu de voir s'édifier un régime individualiste sur la gratuité de la propriété privée, et l'espoir de voir l'égalité s'établir, grâce à la limitation de cette propriété à une surface de cent soixante acres, ne pouvant être aliénés ni

par vente ni par hypothèque. Or trente ans plus tard le droit naturel sur' les terrains libres était acquis, la société individualiste se développait rapidement, vu le nombre croissant des propriétaires, et l'inaliénabilité des terrains était reconnue par l'État. Toutefois, on avait négligé de réserver les terrains aux. colons réellement établis, et de limiter l'étendue des concessions, ce qui permit aux compagnies de chemin de fer d'épuiser à elles seules les terrains libres du Homestead en l'espace de deux générations et ce qui amena l'accumulation de grandes étendues de terrain en un petit nombre de mains.

La logique française, s'exprimant par la bouche du leader dont nous venons de parler et par celles d'autres hommes, tels que Horace Greeley, marcha ainsi à la tête de ce dernier exode, de même que c'étaient les pionniers français qui avaient ouvert la voie aux premiers colons de l'Amérique. Et, bien que cette logique ait été appliquée à la manière anglaise, c'est à elle qu'est dû, du moins pour une large part, le rôle joué par le sol libre de la vallée du Mississipi dans l'affranchissement de tout un peuple d'esclaves, à l'intérieur et en dehors de cette vallée. Si l'une des prémisses du syllogisme importé de France n'avait pas été faussée d'avance par ce fait que les colons des frontières avaient intérêt à s'installer immédiatement et à prospérer sans retard, la conclusion de ce syllogisme n'aurait pas eu besoin d'être retouchée à plusieurs reprises et accommodée aux circonstances. Quoi qu'il en soit, on avait rencontré là une occasion, peut-être unique, d'appliquer la doctrine jusqu'au bout, sans pour cela bouleverser de fond en comble un système social et industriel

212 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

établi. Un demi-biliion de fermes inaliénables, toutes de la même étendue, accordées gratuitement, sans pourtant qu'aucun droit antérieur ait été lésé, et groupées autour des lots de terrain réservés a priori pour l'éducation des enfants de ce sol libre : voilà qui eût pu fournir au monde, indéfiniment, un exemple à suivre ou à éviter; à condition^ toutefois, que tous les acres de terrain fussent sortis des mers primitives et des glaciers, non seulement libres et égaux entre eux quant à la surface, mais encore égaux entre eux quant à la valeur. En réalité il n'en est rien : la nature a rendu certaines terres fertiles et les autres stériles; les unes renferment de l'or, les autres n'exhalent que le goût de l'alcali. Il aurait fallu une sagesse infinie pour les ajuster aux capacités inégales des gens qui réclamaient du terrain, se déclarant libres et égaux en droit, et s'avançant, derrière le drapeau du sol libre, vers ces territoires où quelques pauvres diables allaient bientôt régner en souverains, et où quelques fermes allaient bientôt se tranformer en châteaux.

Lorsque le Président Andrew Johnson prophétisait, en i8oi, qu'au bout de sept cents ans les Etats- Unis pourraient être rentrés dans leurs frais, il estimait qu'une propriété de 160 acres rapportait à son propriétaire 100 dollars par an, sur lesquels le gouvernement pourrait prélever une taxe de 30 p. 100, Au bout de sept ans le gouvernement aurait donc touché 210 dollars, c'est-à-dire 10 dollars de plus que le prix initial de la propriété. Il arrivait à établir par ce calcul que les dépenses du gouvernement pour une période de 4.392 ans se trouveraient ainsi couvertes par les propriétaires de terrains, chacun

des 9 millions de propriétaires versant en sept cents ans "24.400 dollars, et l'ensemble des propriétaires fournissant 219.600.000.000 de dollars. Ce plan était à peu près aussi ingénieux, a-t-on dit, que celui de Fourier, qui proposait de payer la dette nationale de la France à l'aide d'une poule pondeuse*.

Aujourd'hui, le domaine acheté par les Etats-Unis à la France renferme à peu près 9 millions d'habitations (maisons en propriété, maisons louées ou appartements). Et il serait facile de démontrer que les habitants de ces maisons, non seulement contribuent directement et indirectement à payer les dépenses du gouvernement, beaucoup plus facilement que n'eussent pu le faire supposer les estimations, en apparence fantastiques d'Andrew Johnson, mais qu'ils fournissent au monde, en outre, un excédent de produits que l'on n'aurait pas osé espérer, même en 1850. On ne peut imaginer aucun autre système de partage capable de développer aussi rapidement la prospérité de ce vaste domaine. Ce qu'il est permis de se demander, c'est si on n'aurait pas pu adopter une politique plus conservatrice, plus systématique et ayant la vue plus longue, une politique qui aurait travaillé au bien commun des générations à venir en même temps qu'à celui de la génération actuelle et des trois ou quatre générations qui viennent de disparaître. C'est le souci de ce bien commun qui occupe aujourd'hui les pensées de nos meilleurs économistes, de nos savants, de nos hommes d'État. Je compte, d'ailleurs, revenir sur ce sujet.

* Discours sur la loi pour rencouragement de l'agriculture, 25 juillet 1850. Discours sur la loi dn Homestead, 29 avril 1852 et 20 mai 1853.

Bornons-nous ici à célébrer ce fait, qu'il existe cinquante ou soixante millions de descendants géographiques des Français dans la vallée du Mississipi et jusqu'à l'embouchure de ce fleuve, dont La Salle avait pris possession au nom de Louis XIV.

Ce serait une erreur de s'imaginer, a dit l'un des hommes d'État de la vallée du Mississipi, le sénateur Thomas Benton, que, seuls, les savants soient capables de dessiner une route. « Il existe toute une classe d'ingénieurs topographes, antérieurs aux écoles et prétendant moins à l'infaillibilité que ne le font d'ordinaire les géomètres. Ce sont les animaux sauvages : le buffle, le cygne, le daim, l'antilope et l'ours, qui traversent la forêt, guidés, non par le compas, mais par l'instinct, lequel les conduit toujours sur le bon chemin, à savoir : aux cols les moins élevés des montagnes, aux gués les moins profonds des rivières, aux pâturages les plus riches des forêts, aux meilleures sources salines et à la voie praticable la plus directe entre deux points éloignés l'un de l'autre. Ils circulent sur des milliers de milles, opèrent leurs migrations annuelles dans les deux sens, et ne manquent jamais de choisir le chemin le plus facile et le plus court. Ce sont ces ingénieurs primitifs qui tracent les premières routes dans un pays neuf; les Indiens les suivent et font de la piste d'un buffle une véritable route stratégique. Les premiers chas-

seurs blancs empruntent encore les mêmes pistes pour poursuivre leur §ibier, et alors, l'ex-chemin du buffle se transforme en route carrossable pour le service de l'homme blanc, en attendant qu'il devienne la voie ferrée ou la route macadamisée de l'homme de science*. »

Un chasseur de brebis sauvages des Montagnes Rocheuses demandait un jour si ces chemins dataient d'un an, de cinq ou de dix ans; le savant qui l'accompagnait lui répondit qu'ils pouvaient bien dater de seize mille ans, tant les premiers ingénieurs étaient restés longtemps à l'œuvre. On m'a assuré que dans quelques régions de l'Europe les collègues des animaux américains, ayant continué plus longtemps encore à exercer leur profession, ont positivement réussi à tailler des chemins dans le roc à l'aide de leurs pieds coussinés de poils.

Nous voyons par là qu'en efl'et on aurait tort de croire que les forêts étales plaines de la vallée du Mississipi étaient dépourvues de chemin. Elles étaient au contraire sillonnées par des pistes nombreuses. Si vous avez été assez heureux pour lire Atala, de Chateaubriand, vous devez avoir une idée toute différente des forêts de l'Amérique et en particulier de la vallée du Mississipi. Il écrit : « Sur le bord occidental les savanes se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur d'un ciel où ils s'évanouissent... Telle est la scène sur le bord occidental, mais elle change sur le bord opposé et forme avec la première un admirable con-

' Discours prononcé à propos dune loi sur la construction des grandes routes vers le Pacifique, 16 décembre 1830.

traste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille grottes, mille portiques. Souvent égarées d'arbre en arbre ces lianes traversent des bras de rivière sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs... Une multitude d'animaux y répandent la vie et l'enchantement. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux; des cariboux se baignent dans un lac; des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes de Virginie de la grosseur d'un passereau descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincellent sur les jasmins des Fiorides; et des serpents-oiseleurs sifflent, suspendus aux dômes des ibois, en s'y balançant comme des lianes... Tout ici... est mouvement et murmure... Quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, ils se passent de telles choses aux yeux, que j'essaierais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs

primitifs de la nature ». Et lorsque René et Ataîa s'échappent à travers les forêts : « Nous avancions avec peine, dit René, sous une voûte de smilax, parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles, des lianes rampantes, qui entravaient nos pieds comme des filets... les serpents à sonnettes bruissaient de toutes parts; et les loups, les ours, les carcajous, les petits tigres, qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs rugissements* ».

C'était, à la vérité, une solitude impraticable et tapageuse ; si nous consentons toutefois à considérer ce qui précède comme une description exacte de spectacles que, ainsi que nous l'avons déjà insinué. Chateaubriand n'avait jamais vus de ses yeux, mais seulement en imagination. Or un auteur indigène a récemment écrit un volume sur la vallée et ses routes, et étudié des forêts situées probablement au nord de celles où erraient René et Atala, et il nous assure que ces forêts n'étaient ni tapageuses ni impraticables ! Il écrit qu'en 1775, c'est-à-dire dix-huit ans après le premier établissement blanc dans l'Etat de l'Ohio, il existait probablement autant de chemins praticables à cheval, à une allure de cinq milles à l'heure, qu'il y a aujourd'hui de chemins de fer dans le même Etat. Et les chemins tracés par les buffles, ou tout au moins certains de ces chemins, étaient assez larsres pour que plusieurs voitures pussent y voyager de front : ils étaient aussi larges qu'une double voie de chemin de fer. Ainsi, les Indiens qui habitaient à l'extrême-Ouest trouvaient leurs routes toutes pré-

* Chateaubriand, Atala, o, 8, 55.

parées par l'instinct de ces ingénieurs primitifs, qui ignoraient la trigonométrie, le sextant et la place des étoiles^.

Et ces premiers faiseurs de routes ni ne hurlaient ni ne rugissaient en chemin. En me fiant à la même autorité (Hulbert), je puis vous assurer que les routes de la forêt étaient des pistes sans voix, dont le silence n'était troublé que par le vent et la chute des feuilles. Quand les loups hurlaient dans les forêts, c'est qu'ils étaient poussés par la faim, et leurs hurlements ne faisaient qu'accentuer le silence habituel. Lorsque les ours hurlaient ou grondaient, c'était en se battant entre eux ou parce qu'ils souffraient, eux aussi, de la famine.

Le gazouillement des oiseaux ne pouvait pas égayer l'ombre des forêts, attendu que, les grands arbres étant reliés entre eux par des lianes, le soleil ne parvenait jamais jusqu'au sol, et qu'il n'y avait pas de végétation de sous-bois. Les oiseaux de la forêt n'arrivèrent donc qu'avec l'homme blanc. Il y avait des perroquets dans le Kentucky et il y avait des pigeons dans TOhio, ainsi que des oiseaux de proie : aigles et buses. Mais les oiseaux que nous rencontrons aujourd'hui et les abeilles n'immigrèrent que plus tard.

Enfin, même si nous admettions que les forêts d'Amérique eussent eu, durant l'été, les couleurs, et dans les moments tragiques, les clameurs que nous dépeint Chateaubriand, et que seuls étaient capables de percevoir un œil et une oreille subtils, nous ne pourrions pas les croire dépourvues de chemins, du

* Hulbert, ïïistoric Highicays, vol. I, p. ii.

220 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

moment qu'elles étaient habitées par ces anciens ingénieurs : le buffle, le daim et le mouton, Lorsqu'arriva l'Indien, qui ne vivait que de la chasse des animaux sauvages, il suivit tout naturellement les sentiers pratiqués et fréquentés par les bêtes, puisque ceuxci se trouvaient le conduire vers sa nourriture, vers l'eau, vers le sel, vers des lieux d'habitation appropriés aux saisons. Les chemins du buffle et les traces du daim devinrent ses pistes professionnelles, les rues où il allait s'approvisionner. Et, comme ses ennemis avaient des chances de l'y rencontrer, ces pistes furent, non seulement les voies de la paix, mais encore les chemins de la guerre. Lorsqu'un Peau-Rouge marchait sur la piste pacifique de son ennemi, on disait dans la langue des Indiens qu'il était « sur le chemin de la guerre )>.

Puis, avec le temps, vinrent à leur tour les marchands européens qui recherchèrent amicalement les Indiens, toujours sur les mêmes pistes; et ces pistes devinrent bientôt les avenues d'un petit commerce. De même que les marchands des quatre saisons à Paris, les marchands et les coureurs-des-bois allaient et venaient le long de ces chemins couverts, aussi sombres pendant Tété que les rues les plus étroites. Mais, bien qu'ils marchassent en silence, le bruit de leurs pas feutrés et des brindilles cassées était perçu par l'oreille alerte des Indiens, aussi clairement quon entend à Paris, dans la cité, la voix musicale des marchands ambulants. Et les endroits où ces commerçants du désert étalaient leur pacotille devant leur clientèle de Peaux-Kouges, finirent par devenir de petits centres commerciaux, annonçant les futures grandes villes.

Telles sont les pistes par lesquelles, après avoir suivi les cours d'eau, s'avancèrent les coureurs-desbois français dans les clairières des forêts de l'Ouest et sur les confins des prairies. Leur présence causait une surprise aux propriétaires indigènes de ces grandes routes sauvages, qui ne connaissaient encore que le pas du loup, du renard et de l'ours, les bonds du buffle et du daim et la marche des pieds nus ou chaussés de mocassins des Indiens.

Un chimiste célèbre a découvert que l'homme, dans son évolution, était sorti de la mer ; qu'il avait dans les veines certains éléments : du potassium, du calcium, du magnésium, du sodium, lesquels se retrouvent, combinés dans les mêmes proportions, dans l'eau de l'océan pré-cambrien. Que cette théorie soit exacte ou non, il y a eu, dans le développement de l'homme, une phase qui lui a laissé l'empreinte de la forêt, et c'est au sortir de cette phase, comme l'a dit un auteur américain, que l'homme, n'ayant eu jusque-là que la connaissance de la forêt, que les rêves de la forêt, que l'amour de la forêt et que la religion de la forêt, émergea dans les plaines de l'histoire.

Quoi qu'il en soit, la civilisation française, bien qu'elle ait conservé l'odeur et la musique de la mer, bien qu'elle se soit plu, au commencement, à suivre les cours d'eau par lesquels elle restait en contact avec l'Océan, finit par pénétrer, avec les pionniers français, dans les pistes des forêts. Et les coureursdes-bois devinrent des sortes d'ambassadeurs amphibies représentant le royaume de la mer dans l'empire de la terre. C'étaient, peut-on dire, les pionniers des pionniers. Parmi eux nous citerons, par exemple,

Etienne Brûlé, qui fut contemporain de Ghamplain. Ces pionniers avaient sur les explorateurs et les prêtres une avance dont l'histoire n'a pas conservé la mémoire et ils continuèrent leur aventureux trafic vendant des objets venus de France : fusils, haches, perles, vêtements, tabac, eau-de-vie,jusqu'à ce qu'ils eussent lié connaissance avec tous les indigènes, en allant des Esquimaux, qui se creusaient des huttes dans la neige, aux Gommanches, qui balayaient les plaines du Sud avec leurs cavaliers bandits.

C'était une espèce d'hommes bien indisciplinés que ceux qui avaient la mission de servir d'intermédiaires, non seulement entre l'eau et la terre, mais entre la civilisation et la barbarie déjà corrompue au contact et au profit de la civilisation. Mais il ne faudrait pas les blâmer trop sévèrement de leurs oscillations entre ces deux genres de vie. Ils faisaient le pont de l'un à l'autre monde, et se confessaient dans l'un des péchés commis dans l'autre, péchés qui, s'ils étaient restés sans rémission, auraient été suffisants pour les précipiter hors de l'Eglise et pour les jeter dans l'enfer.

L'histoire a oublié les noms de la plupart de ces coureurs-des-bois et ne nous fournit que peu de détails sur le caractère de ceux qu'elle a retenus, si l'on excepte les rois et quelques grands personnages. Mais ceux qui ont suivi immédiatement les traces des hommes de l'avant ont eux-mêmes inscrit leurs noms, ou quelques-uns de leurs noms, à des places où ils peuvent être lus, et sont certainement lus bien plus souvent que s'ils avaient été les favoris de l'histoire. Etienne Brûlé, qui conduisait Le Caron en qualité d'interprète lors de sa première mission dans

l'Ouest, après avoir suivi pendant des centaines de milles les pistes de terre et les voies d'eau en arrière des établissements anglais, dans les endroits où les colons étaient trop timides pour s'aventurer, finit par souffrir le martyre du feu. Son nom est conservé dans celui d'un torrent impétueux de l'Ouest ^ peut-être même dans celui d'une tribu indienne. Le nom de Jean Nicolet, de Cherbourg, qui fut envoyé en ambassade auprès de la tribu de Winnebagoes et dont l'aventure pittoresque, racontée dans les Relations des Jésuites, marque vraiment le début de l'histoire de rOuest, a été donné au chemin devenu aujourd'hui les rues de la ville de Minneapolis, c'est-à-dire les plus populeuses de toute la vallée du Mississipi.

Quant à du Luth, le cousin de Tonty, un « homme d'une hardiesse si tenace que La Salle lui-même ne l'a pas surpassé », dit Parkman, « il vivait constamment dans la forêt, dans les villes indiennes, dans les postes les plus avancés du désert que lui-même avait établis; il explorait le pays, il faisait le trafic, luttait, gouvernait des sauvages indisciplinés et des blancs qui n'étaient pas beaucoup plus faciles à conduire"^ «.Enfin il traversa l'Océan pour se rendre à Versailles où il fut reçu au milieu des splendeurs et des vanités. Or nous avons déjà retrouvé son nom dans celui d'une admirable cité, construite sur les bords du lac Supérieur, une cité qui a pris la place de Londres sur la liste des grands ports du monde :

* Sans préjudice de létymologie plus positive qui, d'après quelques-uns, rapporterait lorigine du nom de ce torrent: la rivière Brûlé, aux pins brûlés, ou au bois brûlé, qui se trouve sur ses bords .

* Parkman, La Salle, p. 274.

224 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQUE

c'est celui de la ville de Duluth. Macaulay avait un jour vu en rêve les habitants de la Nouvelle-Zélande assis au milieu des ruines de Londres, les yeux fixés sur la Tamise où l'on ne découvrait pas un seul mât. Ce rêve semble s'être en partie réalisé puisqu'une ville, fondée sur la piste d'un coureur-des-bois et en dehors des limites de la civilisation, a ainsi pu recueillir l'héritage d'une cité, célèbre entre toutes les cités du monde.

« Cette classe d'hommes n'est pas encore éteinte, a dit Parkman il y a vingt ou quarante ans. Dans les tristes déserts situés au delà des lacs septentrionaux, comme dans lessolitudes lointaines de l'Ouest, on peut toujours en trouver, n'ayant changé ni de genre de vie ni de caractère, depuis le jour où Louis le Grand avait réclamé la souveraineté de l'empire du désert. »

Pourtant, si quelques-uns d'entre eux ont survécu jusqu'à présent, leur mission est bien terminée. Les chemins tracés par les bêtes et ouverts parles pionniers sous les pas des prêtres, des explorateurs et des marchands ont subi des influences qui ont détruit peu à peu tout le charme de la forêt, charme pour lequel ceux qui l'aimaient avaient bravé les épreuves de la solitude. La piste s'est transformée en voie ferrée, et l'automobile à pétrole fonctionne, même dans la gorge sauvage de l'Orégon. En général, a-t-on dit de la partie boisée de la vallée, « il y a aujourd'hui un chemin de fer partout où il y avait un sentier il y a vingt-cinq ans ». On peut d'ailleurs ajouter que là où il y avait un poste de commerce français, ou un fort, ou un chemin de portage, il existe aujourd'hui une ville. Et ce fait n'est pas dû

à l'attraction exercée sur jes populations de ces endroits par le chemin de fer projeté, mais bien plutôt à l'avantage qu'il y a pour une ville à être sur une grande route, connue des buffles eux-mêmes. Tous les sentiers ne sont pas devenus des chemins de fer, mais les chemins de fer ont suivi à peu près toutes les voies naturelles, c'est-à-dire la piste des coureurs-desbois, parce qu'instinctivement ceux-ci cherchaient les cols, les chemins de portage les moins grimpants pour aller d'une vallée à l'autre, les routes les plus directes et se tenant au niveau le plus commode.

Le Président de l'une des plus grandes Compagnies de chemin de fer de l'Amérique a noté la différence la plus caractéristique qui existe entre les chemins de fer d'Europe et ceux d'Amérique, ou du moins ceux de la vallée du Mississipi. En Europe, les chemins de fer ont remplacé la bête de somme, la voiture publique, le camion de bagages, qui encombraient les grandes routes entre deux centres populeux. Dans la vallée du Mississipi, le chemin de fer a marché devant le colon et lui a montré le chemin, exactement comme le coureur-des-bois avait marché devant l'immigrant aux pas moins rapides, et l'avait dirigé vers de nouvelles frontières. Le buffle, le coureur-des-bois, l'ingénieur étaient venus chacun à leur tour. Et le chemin de fer, c'est-à-dire le plus moderne des coureurs-des-bois, n'a pas seulement servi la société en établissant une communication entre des localités déjà existantes : il a été, véritablement, « un fondateur des villes^ ».

Là-bas, sur ces prairies qui sont au delà des forêts,

* James J. Hill, Highvoays of Progress, 23o-236.

FRANÇAIS AU CŒUR DE l' AMÉRIQUE. io

j'ai VU se réaliser la théorie de M. llill. Au-dessous du lacMichigan, un chemin de fer s'est glissé vers le Mississipi, le long du des Plaines et de rillinois à l'endroit même où La Salle avait vu de son canot de grands troupeaux de buffles « marcher en colonnes ou en longues files, le matin, à midi et le soir. » Ce chemin de fer n'allait pas à une ville en particulier : il allait vers l'eau. C'était une route de l'eau à l'eau; un long chemin de portage allant du lac au Mississipi, et vice versa.

Je me souviens qu'un jour on a tracé avec des piquets une nouvelle route conduisant, à travers la prairie, du fleuve à un endroit inhabité que n'avaient jamais connu les ingénieurs primitifs. C'était une terre de feu, qui renfermait des gisements de charbon, ceux-là mêmes dont Joliet avait reconnu les signes lors de son mémorable voyage. Et, à partir de ce moment, des quantités de voies furent tracées dans la prairie, où, dressée sur le gazon, on peut voir encore la première locomotive. Toutes ces lignes se dirigeaient, soit vers le pays du feu, soit vers celui du bois, soit vers celui du grain, soit vers celui de la viande, ou de l'or, ou du fer, ou du plomb, et s'entrecroisaient de telle sorte que la prairie tout entière avait l'air d'un réseau de filet. En 1911 la « machine de transport », comme l'a appelée M. Hill, représentait une longueur de 254.73^ milles, ce qui équivaut à peu près à 40 p. 100 de l'ensemble des chemins de fer du globe. Sur ces 254.732 milles de voies ferrées la vallée du Mississipi en possédait àpeuprès 140.000, et, partout, les chemins de fer amenaient avec eux les fils du télégraphe et du téléphone et semaient des villages, des villes et des cités. Ils apportaient les

modes de Paris au pays des buffles, comme jadis avait fait Perrot.

Lorsque les géomètres arpenteurs arrivèrent dans la prairie, laquelle était dépourvue d'arbres, sauf dans les bois des bords de l'Aramoni, derrière le rocher de Saint-Louis, et dans ceux qui, plus loin, longent l'Illinois, les bêtes sauvages et les Indiens avaient disparu du côté de l'Ouest. Le sol de la prairie avait été remué, planté par places ; des clôtures commençaient à apparaître sur de mornes étendues, les maisons s'élevaient à raison de quatre par section ; il y avait une maison d'école, d'une seule pièce, tous les deux milles, et des églises très espacées. A mesure que le train de construction traçait lentement son sillon à travers ladite prairie, en suivant la ligne des piquets plantés par les géomètres, on marquait l'emplacement d'un village. Les fermiers sur les terres desquels ce village devait être construit, prétendaient lui donner le nom de leurs femmes ou deleurs reines, de même que La Salle avait jadis baptisé un village au nom du roi. Mais un beau jour arrivait un simple ouvrier, représentantd'une corporation qui ne brille pas par le sentiment, et, sans façon, il clouait à un poteau un morceau de carton, sur lequel était écrit un nom quelconque : par exemple celui d'Aramoni. Des constructions en bois, des magasins, des montecharges, des forges, des boutiques de bourrelier ou de cordonnier venaient se grouper autour du poteau. Quelques-uns même des pionniers colons abandonnaient bientôt leurs fermes aux soins de leurs enfants ou de leurs locataires, et se transportaient dans la petite ville ; les magasins primitifs étaient reconstruits en briques; des maisons d'une architecture

prétentieuse s'entassaient sur les meilleurs emplacements des premières baraques, et ainsi, dans l'espace de vingt ou trente ans, se constituait un village de quelques centaines d'habitants. C'étaient des fermiers retirés ou leurs veuves, ou bien encore des hommes de la nouvelle génération, vivant du revenu de leurs fermes et n'ayant eux-mêmes aucune occupation précise ; c'étaient, enfin, ceux qui vivaient des produits de la petite communauté ou quiétaientchargés de l'administrer. La plupart des villageois et des fermiers du pays ont chez eux le téléphone et peuvent s'entretenir à leur gré avec leurs voisins moyennant une somme très modique. C'est par téléphone, également, qu'ils sont tenus au courant des variations du cours des grains sur le marché. Ils reçoivent un journal quotidien leur donnant des nouvelles de l'Union, un autre du Comté; ils sont abonnés à des Magazines mensuels, dont ils constituentcertainement la meilleure clientèle. Parfois ils possèdent un piano ou un orgue, ou, plus vraisemblablement aujourd'hui, un phonographe, qui leur redit ce qu'ils pourraient entendre à Paris, soit au concert, soit augrand opéra. Ils ont chez eux des reproductions des chefs-d'œuvre du Musée du Louvre. Ils ont à leur disposition un cheval rapide ou une automobile. Souvent, ils sont à proximité dune gare de chemin de fer. Enfin, leurs femmes et leurs filles sont au courant des modes de Paris et les imitent, aussi rapidement que les talents locaux peuvent opérer les adaptations et les transformations.

Aramoni n'est pas un village imaginaire, et encore moins une utopie. On en trouve des milliers de semblables dans les endroits où pénètrent les chemins

de fer, apportant le confort matériel et les conventions sociales sur ces mêmes pistes où les coureursdes-bois ont poursuivi les buffles.

M. Hill, que jai déjà cité plus haut, a dit : a Après la doctrine chrétienne et l'école publique, le chemin de fer est la cause particulière qui a le plus grandement contribué au bien-être et au bonheur des habitants de cette vallée ^ ».

Le principal service que les chemins de fer ont rendu à l'Union a été de permettre à des populations dispersées sur un territoire de 3.000 milles de large, et coupé par deux chaînes de montagnes, de former une seule et même République. Les cours d'eau des États-Unis coulent dans trois directions très nettement différentes : ceux qui sont à l'est des Alleghanys vont dans l'Océan Atlantique, ceux qui sont à l'ouest des Montagnes Rocheuses vont au Pacifique, et ceux qui se trouvent entre les deux chaînes de montagnes rejoignent le golfe du Mexique. Si les grandes lignes de chemins de fer allant d'Est en Ouest n'avaient pas été construites, et si une partie des eaux des lacs n'avait pas été déversée, par la vallée du Mohawk, dans celle de l'Hudson, il est plus que probable qu'il se serait produit une séparation, non du Nord et du Sud, mais de TEst et de l'Ouest. Et, si les habitants de la vallée du Mississipi avaient continué à être les « hommes des eaux occidentales », ainsi qu'ils s'intitulaient eux-mêmes, il y aurait eu dans l'Amérique du Nord au moins trois Républiques, et même, peutêtre, autant de Républiques qu'il en existe dans l'Amérique du Sud.

' James J. Hill, Highways of Progress, 236-237.

Quand Josiah Quincy, l'un des plus illustres des enfants de l'État de Massachusetts, a dit, dans la salle du Congrès, en s'adressant aux habitants de l'Est : « Vous n'avez aucun mandat pour jeter les droits, les libertés, la propriété de ce peuple, pêlemêle avec ceux des sauvages du Missouri, ou avec ceux de la race, respectable mais mélangée, que composent ces Anglo-Hispano-Gallo-Américains en train de se chauffer sur le sable à l'embouchure du Mississipi », il songeait à ceux dont les intérêts coulent vers d'autres rivages que les ports de Boston ou de New-York. Les chemins de fer, lui semblait-il, allaient précipiter la réalisation du danger qu'il redoutait. Il craignait, en effet, que les « hommes des eaux occidentales » n'en vinssent quelque jour « à diriger les intérêts des habitants de l'Est, demeurant à quinze cents milles de leur résidence, et ne finissent par tenir une place prépondérante dans des conseils où, selon lui, ils n'auraient jamais dû être admis ^ ».

Josiah Quincy se préoccupait et parlait surtout du Sud-Ouest, et non du Nord-Ouest. Mais si les intérêts vitaux de la grande vallée septentrionale n'ont pas descendu le cours du Mississipi, si son commerce n'a pas abouti fatalement au golfe du Mexique, au lieu de franchir les monts AUeghanys et de se diriger en droite ligne vers l'Europe, on le doit à l'ouverture des chemins de fer allant d'Est en Ouest.

La force d'attraction, la tentation exercée par les tropiques, l'indifférence manifestée par les Etats de

* Discours à propos de la loi qui devait ranger dans l'Union le territoire de la Nouvelle-Orléans. Annales du Congrès^ 11« congrès, 3» session, 4810-H.

l'Est, la libert<^ qui régnait dans l'Ouest et contrastait avec la contrainte que le'puritanisme faisait peser sur lEst, tout contribuait à plaider en faveur de la séparation, et contre la création d'une grande République nationale, embrassant le continent sur toute sa largeur. Or, aujourd'hui, la République n'a pas de plus ardent soutien que cette vallée du Mississipi, à travers laquelle des wagons chargés de fer font la navette d'une nier à l'autre, entremêlant leurs eaux comme des fils de couleur, pour en faire une seule broderie, d'un dessin absolument grandiose. Il semble, d'autre part, que l'on devrait, dans le monde entier, multiplier les lignes qui vont du Nord au Sud ; car la zone tempérée du Nord, celle qui a été occupée et exploitée, confine, du côté nord, à la zone glaciale, dont la température s'est trouvée ainsi adoucie par l'ouverture du pays vers le Sud et par la longue combustion du charbon. Et, en même temps, la zone tempérée a été mise en communication, du côté sud, avec les Tropiques, rendus plus habitables par les progrès de la médecine tropicale. Enfin, par l'intermédiaire des Tropiques, elle a été reliée à la zone tempérée de l'hémisphère australe Dans la vallée du Mississipi, les ports situés sur le golfe du Mexique et alimentés à la fois par le fleuve et par les chemins de fer ont acquis une importance toujours croissante, en partie, évidemment, parce qu'ils sont

' Queliiuun qui a étudié les conditions où se trouve la grande plaine du Nord-Ouest du Canada, m"a affirmé qu'il était possible aujourd'hui d'y faire pousser du blé, alors que cela eût été totalement impossible avant que le pays situé plus au sud ait lui-même été cultivé et ouvert. Les gelées d'automne s'étaient trouvées par là considérablement retardées.

en face de la route qui va d'Est en Ouest à travers l'isthme de Panama, mais en partie aussi parce qu'ils sont situés entre les deux zones tempérées, lesquelles doivent de toute nécessité être reliées entre elles. Nous ne pouvons admettre qu'il existe deux civilisations de zones tempérées séparées l'une de l'autre pour toujours, ou même associées seulement à distance, sur ce globe, qui chaque jour devient plus petit.

Il était peut-être inévitable, et cela est fort heureux, que les lignes allant d'Est en Ouest fussent d'abord bien établies avant que la zone tempérée s'aventurât de nouveau dans le pays des lotus tropicaux. Il était même souhaitable que l'Est fût tout d'abord relié à l'Ouest par l'intermédiaire naturel des cours d'eau et sans le secours de la vapeur et de l'acier.

A peine Washington avait-il déposé son uniforme, après la paix de 1783, qu'il arrêtait le plan d'un voyage dans l'Ouest ; et son journal indique, dès le troisième jour de ce voyage de 680 milles, que son but était d'étudier les moyens de communication les meilleurs etles plus directs pour relier les eaux orientales aux eaux occidentales. Un roi de France a dit, au moment où son petit-fils montait sur le trône d'Espagne : « Il n'y a plus de Pyrénées ». Et Washington a dit, en fait, lorsqu'il a vu la nouvelle République se former : « Il ne doit plus y avoir de monts Alleghanys ». Il pensait qu'un canal traverserait les montagnes ; mais ce fut le chemin de fer qui accomplit cette tâche gigantesque en n'utilisant l'eau que sur un petit parcours.

Et, lorsque le chemin de fer eut relié les côtes de l'Atlantique à la vallée du Mississipi, il en arriva.

avec le temps, et avec l'aide d'un gouvernement qui avait tout lieu de s'en félicifer, à atteindre des plaines inhabitées; puis à franchir les Montagnes Rocheuses, ces montagnes dans lesquelles les hommes d'État de l'Ouest eux-mêmes voyaient une barrière dressée par Dieu ; à traverser le désert qui est au delà ; et à gagner enfin les rivages du Pacifique. Et ainsi la capitale des États-Unis se trouva être plus voisine de San Francisco qu'elle ne l'était de Boston à l'origine. Un habitant du Missouri est aujourd'hui Speaker dans cette même Maison du Congrès, où Josiah Quincy avait exprimé ses inquiétudes provinciales. Un habitant des bords du Mississipi, l'homme d'Amérique qui connaît le mieux le code français, a été nommé il y a peu de temps Chef de la Justice à la Cour Suprême des États-Unis, et la nomination a été faite par un Président qui lui-même était né sur les bords de l'Ohio. Ces trois fonctions sont respectivement les plus hautes dans chacune des trois branches indépendantes du gouvernement américain, à savoir ; le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, et elles ont, simultanément, été confiées à des hommes des eaux occideniales. J'anticipe ici sur un fait qui trouvera sa véritable place dans un chapitre ultérieur et au cours d'un autre développement. Mais je n'en connais aucun qui soit susceptible de mieux faire comprendre les services considérables rendus à la politique des États-Unis par les voies de communication, dont nous nous occupons dans ce chapitre.

Nous ne nous étendrons pas ici sur les conséquences qu'ont eues les chemins de fer au point de vue économique. Elles se sont manifestées trop sou-

vent et d'une façon trop évidente pour qu'un étranger tant soit peu au courant des choses de la vallée, ait besoin qu'on insiste, au cours de cette revue sommaire, sur le grand rôle joué par les chemins de fer dans l'amélioration du confort matériel. On commence, toutefois, à se rendre compte qu'au milieu de ce développement si rapide de l'exploitation des ressources de la vallée, rendu possible par l'existence des chemins de fer, on ne s'est pas suffisamment préoccupé de l'avenir. On a dit il y a quelques années que tout l'argent du monde ne suffirait pas à créer des débouchés pour les ressources offertes par le bassin du Mississipi. La vallée voulait tout envoyer au. marché en l'espace d'une seule génération, sans s'occuper de ceux qui viendraient ensuite. Les passages de montagne sont encombrés de wagons transportant sur les côtes les moissons de champs dont la fertilité diminue à mesure que leur superficie augmente, ou les produits de forêts qui sont en train de disparaître, ou encore les extraits de mines qui seront bientôt épuisées.

Peut-être cette décroissance de la productivité ne doit-elle pas être imputée aux chemins de fer, et correspond-elle à une phase de notre vie agricole, ainsi que le font voir les rapports récents concernant les récoltes. On reproche bien haut aux chemins de fer de ne point transporter les prod uits assez vite et dans des conditions de bon marché suffisantes, alors que, si j'en crois une étude récente, le prix des transports par chemin de fer est moins élevé en moyenne que ne l'est en France le prix des transports par eau.

Néanmoins, c'est bien aux roues des chemins de fer qu'est dû le drainage prodigieux opéré sur les

richesses du pays au profit des côtes de l'Amérique et des rivages étrangers. Les roues collaborent en cela avec les cours d'eau qui transportent annuellement dans le golfe du Mexique un demi-billion de tonnes de terre. Peut-être ce rapide et essoufflant développement a-t-il contribué au bien général mais on n"a eu jusqu'ici que peu ou point le souci de durer toujours, tandis que cette préoccupation était très visible dans les lois qui avaient présidé au partage du terrain, ainsi que nous l'avons remarqué.

On peut dire que toute la partie occidentale des Etats-Unis est accrochée à une roue, et que, par conséquent, tout ce qui arrive d'heureux à cette région lui est venue d'une roue ou par une roue. Elle reste capable de se suffire et elle a conservé cet esprit indépendant qui lui avait été légué par les pionniers, bien avant l'invention des roues. Quand on l'invite à enrayer son incessant mouvement, elle obéit et s'arrête comme la roue d"Ixion quand Orphée jouait de la lyre. Pourtant sa vie continue à être ardente, agitée, inquiète.

Bien peu de personnes se demandent si la roue apporte du bien ou du mal. La seule question est de la faire tourner aussi vite que possible, sans distinguer un expéditeur d'un autre expéditeur, ou un consommateur d'un autre consommateur. Tel est le problème qu'apportent avec eux les chemins de fer. La roue a déplacé à son gré des nappes d'eau, elle a créé des villes et édifié des fortunes par l'action de sa seule présence ou par l'ascendant qu'elle exerce. Mais, grâce à la nouvelle politique du gouvernement, il estpeu probable qu'elle opère encore dans la nature des perturbations aussi barbares et y suscite une pro-

duction aussi exubérante. La de'mocratie naissante de la vallée est en train de chercher un système de transport parfaitement impersonnel.

Mais ce système de transport opérera sur les districts de la contrée un drainage tout aussi sensible. Le recensement de 1910, par exemple, indique, pour l'Etat de Missouri, qui est situé immédiatement à l'ouest du Mississipi et où l'agriculture était très prospère, une augmentation de 187.000 habitants dans l'ensemble de l'Etat et, au contraire, une diminution de 84.000 habitants dans les districts ruraux. Ceci s'explique en partie par ce fait que certains fermiers se transportent dans des territoires d'une exploitation plus récente. Une autre explication est dans la décroissance du nombre des enfants. Mais la principale cause est la poussée vers les grands centres, et ■ de cette poussée les roues sont principalement responsables, car ce sont elles qui font briller aux yeux du petit paysan l'activité bruyante et les facilités de s'enrichir que l'on rencontre dans les grandes villes.

Certainement, ces mêmes roues diminuent dans une certaine mesure la congestion des grands centres de population, et y remédient en aidant les villes à s'étendre davantage. Mais l'émigration des campagnes vers les villes est plus rapide que l'expansion des villes, et ainsi le nuage qui menace le pays devient de plus en plus sombre.

Ce mouvement, d'ailleurs, n'est pas particulier à la vallée du Mississipi, mais il y est peut-être plus accentué que dans toute autre région.

Permettez-moi de vous donner un exemple de cette force d'attraction qui attire les campagnes vers la

ville. Il y a deux ans je réunis plusieurs directeurs de grandes Compagnies de transport et plusieurs chefs des premiers établissements d'éducation de New-York. Je les avais conviés pour rencontrer l'un des leurs, qui, après avoir débuté dans la vie comme simple ouvrier télégraphiste, était maintenant à la tête de l'une des deux grandes Compagnies de chemins de fer de l'Est. Parmi les autres invités se trouvait un autre directeur de Compagnie de chemins de fer qui avait été d'abord garçon de ferme, puis avait fabriqué des cordes pour les navires dans le même État de l'Ouest. Un autre, également président de l'une des plus longues lignes de chemins de fer, était le fils dun maçon de la même vallée; un quatrième, chef du réseau suburbain de New-York, était un enfant de la même prairie; un cinquième, président d'une grande ligne de chemins de fer du Sud, était né à l'embouchure du Mississipi ; et un autre, enfin, l'un des hommes les plus riches du monde, avait exercé autrefois les métiers de facteur rural et d'ouvrier télégraphiste, juste de l'autre côté des montagnes, sur l'emplacement du fort Duquesne. Sur un peu moins de vingt individus qui composaient mes invités, et que j'avais rassemblés sans m'occuper de leur origine, un seul était né à New-York. Tous venaient de la campagne, et la plupart de la vallée du Mississipi. Or ce sont les chemins de fer qui avaient rendu possible un tel phénomène.

J'ai dit que les chemins de fer avaient rendu un grand service en assurant la permanence d'une république qui offre un tel champ de ressources pour l'avenir. Sans eux, en effet, le pays n'eût pu être unifié et les Etats auraient formé une confédération hétéro-

gène et assez mal amalgamée. Pour juger équitablement ceux qui, dans les premiers jours, s'étaient laissés aller à faire desombres pronostics, il faut penser qu'à ce moment-là ils n'avaient aucune idée de ce que pouvait faire la vapeur. Lorsque Robert Fulton, l'inventeur du bateau à vapeur, avait annoncé au début du xix^ siècle, en revenant en voiture de poste d'un voyage dans l'Ouest, qu'un jour la vapeur ferait marcher les voitures plus vite que ne marchait la diligence, ses compagnons de voyage l'avaient pris pour un illuminé ou un fou : ce n'était qu'un grand inventeur. Il avait vu en rêve tout ce que le chemin de fer a depuis lors réalisé.

Jai dit le rôle qu'a joué la machine à vapeur dans le rapide développement et l'exploitation de la grande vallée, laquelle, même exception faite des parties sauvages non encore défrichées, devait, selon les prédictions d'Andrew Johnson, mettre sept cents ans, ou à tout le moins deux ou trois siècles à se peupler.

J'ai indiqué l'influence qu'a eue cette machine sur l'exode des campagnes vers les villes, c'est-à-dire sur un mouvement aussi considérable que l'est celui de la civilisation européenne. Mais ce mouvement fut plus accentué encore en Amérique qu'ailleurs, pour cette raison que les habitants n'étaient liés à aucune terre particulière par l'héritage d'un patrimoine transmis de père en fils, ou par des traditions historiques; pour cette raison aussi que le droit d'aînesse n'était pas en vigueur dans le pays ; que l'on n'y avait d'attache qu'avec le désert, et nul autre rêve que celui d'atteindre la terre promise qui était au delà. Pour tout jeune garçon des États-Unis la cité se

dresse à l'horizon et l'éclat qu'elle projette illumine au crépuscule le ciel de la prairie.

Lorsque j'étais enfant j'emportais dans les champs mon Horace et mon Euripide au milieu de ces plaines silencieuses. Les villes éternelles et inaccessibles prêtaient une partie de leur charme et de leur gloire à cette vallée où restait enfermé mon horizon. Mais aujourd'hui, aucun petit paysan ne songe plus à l'antiquité, ni au moyen âge. C'est la civilisation la plus accessible, c'est la ville la plus voisine qui hante son imagination. Un de mes camarades, qui quittait le collège muni de son diplôme au moment où j'y entrais, ma expliqué il y a quelques mois qu'il était en train de construire une ligne de tramways électriques à Rome, et que le vin de Palerme, que nous, qui n'avions jamais goûté de vin et n'en fabriquions pas dans notre région, étions habitués à considérer comme une boisson faite pour les dieux, était, somme toute, assez aigre.

J'ai également insinué que la machine à vapeur, grâce à ce qu'elle transporte, avait réussi à tout uniformiser, à faire que, dans le pays, tout le monde pense et agisse à l'unisson. Mais elle a rendu un autre service éminent dontje n'ai point parlé. Quand les communications se faisaient lentement, nous avions déjà dans l'Ouest des représentants du gouvernement, mais il leur fallait des semaines pour se rendre dans la capitale. Tandis que, grâce aux chemins de fer, ils peuvent rester en contact suivi avec le gouvernement central dont ils reçoivent les ordres chaque matin. On entend aujourd'hui, de partout, ce qui se passe dans la capitale, exactement comme le peuple d'une pure démocratie entendait la voix

240 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQUE

de l'antique stentor. Les habitants de la vallée réservent de plus en plus pour eux-mêmes les fonctions remplies autrefois par les représentants du gouvernement, dans la mesure, du moins, où le référendum et leur propre initiative le permettent. Enfin, ils font de grands efforts pour être représentés au Congrès d'une façon aussi adéquate que possible, en faisant appel à divers systèmes électoraux, tels que le suffrage direct à un degré et la représentation proportionnelle, ce que les chemins de fer seuls ont pu rendre réalisable. Plusieurs personnes affirment que l'amélioration de la démocratie ne peut venir que de l'extension de la démocratie. S'il en est ainsi le chemin de fer aura été un agent essentiel du progrès politique, comme il l'a été du progrès économique et du progrès de l'homogénéité sociale. Je ne discuterai pas cette thèse ici, mais je désire montrer à quel point le fonctionnement de la démocratie dépend de cet agent physique : le chemin de fer.

De plus, la mobilité est une qualité essentielle de l'esprit démocratique : la voie libre vers des horizons plus vastes, la route ouverte pour s'élever à des situations meilleures ou plus importantes. Lorsque l'atome est à peu près fixé dans son milieu, qu'il devient immobile et stable, alors se produit une stratification. Ace moment, peut-être, nous obtiendrons un état de choses meilleur que le vieil ordre social ; nous obtiendrons en tout cas quelque chose de différent.

La distance peut sembler énorme entre les rudes et indisciplinés coureurs-des-bois et la population flottante mais ordonnée qui occupe aujourd'hui la vallée; mais, après l'expérience que j'ai faite il y a

quelques éte's, je suis porté à la croire moi-ns grande qu'elle ne paraît.

Voici, d'ailleurs, la relation de trois jours de ma vie :

Un beau matin du mois d'août j'étais occupé à rassembler les volumes les plus récemment acquis par une université qui est aujourd'hui une des plus grandes du monde, bien qu'elle soit aussi une des plus jeunes. Cette université se trouve située à 1 endroit où fut inauguré le scrutin direct aux États-Unis et à deux heures du point d'où le coureur-des-bois Jean Nicolet, en robe de damas, aperçut pour la première fois la vallée du Mississipi; et c'est là que j'avais vu, il y a quelques années, se réunir des savants venus des quatre coins du globe et portant des costumes universitaires. Dans l'après-midi de ce même jour d'août j'arpentais la fameuse route qui fut autrefois le premier chemin de portage français. Et enfin, le soir, je marchais le long du Wisconsin, afin de voir la rivière exactement comme l'avaient vue les explorateurs. Pourtant, à minuit, je pris un wagon de luxe, offrant un confort que Louis XIV luimême ne rencontrait point à Versailles, et je me réveillai le lendemain sur le Mississipi. Après avoir passé cette seconde journée dans une autre grande université, je membarquai au crépuscule sur la piste authentique d'un coureur-des-bois, avec cette différence qu'il allaita pied, tandis que j'allais, moi, en chemin de fer. Je suivis cette piste, d'abord à travers bois, puis le long des rivières et de la Grande Baie jusqu'à Soo ; de là, remontai au lac lluron et au Xipissing ; descendis la rivière Ottawa, où je voyais, pour la seconde fois au cours de mon voyage, le

FKANÇAIS AU CŒUB DE l'aMÉRIQCE. 16

soleil se lever ; passai près de l'ancienne seigneurie de La Salle, à Saint-Sulpice ; contournai la montagne de Cartier à Montréal; et atteignis enfin le rocher de Québec.

On emploie fréquemment aux États-Unis une métaphore assez peu satisfaisante pour l'imagination. On appelle la lourde machine, qui conduit les trains immenses à travers le pays, un cheval de fer. Cette locomotive mériterait, il me semble, une comparaison plus noble. On devrait l'appeler un coureurdes-bois de fer, puisqu'elle entraîne encore l'Europe vers l'Amérique, et la vieille Amérique vers une plus jeune Amérique.

Dans la basse vallée du Saint-Laurent, où le souvenir de la France est resté particulièrement vif et oii la vie, d'un caractère purement local, n'est point troublée par le courant des événements non plus que par les conventions changeantes et les coutumes éphémères, j'ai ouï dire qu'on retrouve dans le langage des Canadiens-Français certaines traces de la vie maritime de leurs ancêtres, venus des côtes de Bretagne ou de Normandie. Lorsque, par exemple, un voisin arrive à cheval devant une maison de ferme, on l'invite, non à descendre ou à mettre pied à terre, mais à débarquer ; et on l'engage, non à attacher son cheval, mais à jeter l'ancre. C'est comme si, dans une réminiscence inconsciente, ces gens criaient toujours : « Thalassa, Thalassa î », comme si le fond de leur gosier avait gardé, ainsi que le font certains coquillages, la voix de l'Océan, de cet océan qu'ils n'ont jamais vu, bien qu'il mugisse encore à leurs oreilles.

Si la haute vallée du Saint-Laurent et celle du Mississipi se rappelaient aussi bien leur origine et la manifestaient dans leur langage, nous y entendrions

2i4 LES FRANÇAIS AU COEUR DE L AMERIQUE

partout le bruit des rames, et ce bruit ferait partie de l'hospitalité qu'on y reçoit. Mais presque tous les souvenirs du passé ont disparu de la vallée du Mississipi. Le seul qui me revienne aujourd'hui comme pouvant bien dater de l'ancienne France s'est conservé dans un adage, qui n"a rien de français, mais qui caractérise fort bien la vie indépendante que l'on a menée sur toutes les rivières de la Nouvelle-France : Paddle your own canoë a Mène toi-même ta barque ». Toutefois, après une ou deux générations de vie agricole, ce proverbe lui-même est en train de disparaître pour faire place à un autre, qui a le même sens, mais qui est tiré de la vie des champs. Ce nouveau proverbe est : Hoe your own row, a Creuse toi-même ton sillon ». On semble donc avoir complètement oublié les temps primitifs où l'homme ne voj'ageait que par eau et vivait le long du courant.

Le premier bruit de la migration à travers les montagnes, dont j'ai parlé plus haut, avait été celui des pas furtifs du chasseur. Pourtant, en remontant encore d'un siècle, on entend le glissement à peine sensible de laviron auquel répond le clapotement de Teau. Et, tandis que, dans la migration à travers les montagnes, la roue bruyante de la voiture a succédé au pied du voyageur, dans la migration par eau, au contraire, la voile silencieuse a succédé à l'aviron.

La Ville de Paris a dans ses armes un bateau à voile, bien qu'elle soit au moins à cent milles de la mer. Ce n*est probablement qu'un symbole aux yeux des Français. Mais ce symbole prendra une signification particulière et inattendue, si l'on réfléchit que

le premier navire qui s'aventura dans les eaux intérieures du Nouveau-Monde, et pénétra jusqu'audessus des chutes du Niagara, était un bateau venu de France.

Jason de Thessalie. en faisant voile pour la Colchide afin d'y chercher la toison d'or, et en bravant l'haleine du dragon, ne fit pas une entreprise plus périlleuse que celle du hardi navigateur, empruntant sur les bords de la Seine de quoi équiper un navire, qu'il comptait ramener en France chargé des toisons de la forêt et de la plaine.

Nous avons l'habitude d'appeler Argonautes ceux qui, deux siècles plus tard, environ, traversèrent les plaines et les Montagnes liocheuses pour arriver aux champs d'or de la Californie (1849j. Mais les premiers Argonautes américains étaient partis de France, et construisirent leur navire sur ce qui s'appelle le lac Érié, au bord du champ des bœufs, près de l'endroit où s'élève aujourd'hui la belle ville de Buffalo. On y entend le grondement du dragon qui avait terrorisé tous les premiers explorateurs. De telle sorte que l'histoire de Jason est aujourd'hui exactement réalisée dans tous ses détails. Ghamplain et les autres n'avaient entendu qu'à distance le tonnerre de la grande cataracte, qui devait un jour devenir, non seulement aussi docile que le dragon apprivoisé par Jason, mais aussi utile qu'un million de buffles domestiqués.

La Salle avait rassemblé ses charpentiers et les matériaux de son navire dans l'intervalle de ses voyages à Rouen, lieu de sa naissance, et en d'autres endroits, pour y recueillir l'argent nécessaire à ses acquisitions. Mais, avant quelhiver ne fût arrivé en

Normandie, ses hommes étaient déjà dans les forêts dénudées par l'hiver canadien, et poursuivaient leur voyage vers la Golchide occidentale.

Dans l'automne de 1678 le Frère franciscain Hennepin partit avec deux rameurs. C'étaient les premiers voyageurs détachés du gros de l'expédition. Hennepin était un moine gris venu du rocher gris de Québec dans un canot de bouleau, en emportant avec lui les pièces d'un autel démontable ; un moine qui montrait un grand zèle pour le salut des âmes, mais avouait lui-même qu'il avait la passion des voyages et un ardent désir de visiter les pays étrangers. Il raconte qu'ayant été un jour envoyé d'un couvent de l'Artois à Calais, à la saison de la pêche des harengs, il s'était lié d'amitié avec les pêcheurs et ne se fatiguait pas de les entendre raconter leurs histoires. « Souvent, dit-il, je me dissimulais derrière la porte des tavernes quand les pêcheurs parlaient de leurs voyages. La fumée du tabac me donnait mal au cœur, mais pourtant je les écoutais attentivement... Je pouvais passer des nuits entières de cette manière et sans rien mangera »

En remontant le Saint-Laurent, il s'arrête en chemin pour exercer son [ministère, les gens du pays étant trop pauvres et trop peu nombreux pour entretenir un prêtre ; il dit la messe, il prêche, il baptise. Au début de novembre, il atteint la mission du fort Frontenac, à l'installation de laquelle il avait luimême collaboré deux ou trois ans auparavant. C'était en plein désert. Bientôt les deux lieutenants de La

* Parkman, La Salle, 133. Hennepin, A new Discovery of a large Country in America, éd. Thwaites, I, 30.

Salle, à savoir La Motte et Tonty arrivent à leur tour, avec la plupart des hommes, et quelques-uns d'entre eux sont dépêchés vers le lac Michigan pour y rassembler des peaux ae buffles et de castors en attendant Tarrivée du navire, dont on était en train déposer la quille. C'est alors que, le reste des hommes de l'expédition, c'est-à-dire La Motte, Hennepin et seize marins, sembarquaient pour la rivière du Niagara, à travers laquelle les lacs supérieurs déversent leurs eaux dans le lac Ontario et le Saint-Laurent. Ils atteignirent cette rivière après un voyage tempétueux sur le lac Ontario, et là leurs canots furent arrêtés par le torrent furieux, venu de quatre grandes mers intérieures. Alors, conduits par le moine, ils s'emparèrent de la hauteur, appelée les Trois Montagnes, sans doute parce quelle est composée de trois gradins. Ayant moi-même gravi ces pentes abruptes par un temps de gelée, je devine combien ce voyage a dû être pénible pour les premiers voyageurs européens. Une fois sur le plateau supérieur, ils marchèrent à travers la forêt hivernale et arrivèrent enfin à une solitude qui n'avait jamais été profanée par Thomme et sa petitesse. Ils virent alors la (( cataracte impériale », le « tonnerre d'eau », ainsi que l'appelaient les Indiens, ou encore, selon la description d'Hennepin : « Cette vaste et prodigieuse chute d'eau, tombant d'une manière si surprenante, que l'univers n'ofl're rien de comparable. Les chutes d'Italie et de Suisse ne sont au regard de celle-là que de tristes échantillons. » Nous devons au Frère Hennepin, non seulement la première description, mais encore le premier dessin des chutes du Niagara, plus célèbres aujourd'hui dans l'Univers

que toutes les autres beautés naturelles du Nouveau- Monde^ Hennepin a quelque peu exagéré la hauteur de ces chutes auxquelles il attribue 500 pieds dans lédition de 1683 et jusqu'à 600 pieds en 1697. Mais elles sont assez impressionnantes pour qu'on ne l'accuse pas d'avoir exagéré intentionnellement, et assez puissantes pour faire marcher toutes les usines des États-Unis, si, toutefois, ces chutes pouvaient être aisément captées.

En fait, on utilise pour les besoins industriels moins de 90 p. 100 de la quantité d'eau apportée par les quatre grands lacs supérieurs dans le lac inférieur ou lac Ontario, autrefois appelé lac Frontenac. Le Niagara fournit par parties égales aux États-Unis et au Canada réunis une force totale de cinq cent mille chevaux -. Ce que peut être et ce que pourrait

* « A quatre lieues du lac Frontenac se trouve une incroyable cataracte ou chute d"eau,qui n'a pas son égale dans le inonde. La rivaère du Niagara, en cet endroit, n'a que 500 mètres de large, mais elle est si profonde par places, et si rapide au-dessus de la grande chute, qu'elle emporte tous les animaux ijui essaient de la traverser, aucun deux ne pouvant résister à la force du courant. Elle se précipite à une profondeur de bOO pieds et sa chute se compose de deux nappes deau successives et dune cascade, avec une île en pente. Au milieu de cette chute, les eaux écument et bouillonnent d'une façon effrayante.

« Elles grondent continuellement, et, quand le vent soufllo vers le sud, leur bruit se fait entendre à plus de cinquante lieues. A quatre lieues au-dessous de la cataracte, la rivière du Niagara se précipite avec une rapidité extraordinaire dans le lac Ontario. Son cours est particulièrement agité pendant deux lieues. »

* D'après un traité passé entre les Etats-Unis et l'Empire britannique, on ne pourra capterque2Dp.'i00 au maximum delà force motrice des chutes du Niagara. On estime à u.SUO.UUO chevaux le minimum et à tJ.bOO.UUO chevaux le maximum de

devenir pour l'indastrie la conversion de la force de ce Titan, resté à l'état sauvage pendant des siècles et considéré, dans le siècle qui a suivi la découverte d'Hennepin, uniquement comme un merveilleux spectacle de la nature, a été mis en lumière dans les statistiques établies par le savant, auteur d'une étude spéciale sur les grands lacs. Ces statistiques indiquent le prix mensuel relatif d'une unité donnée de force dans un certain nombre de villes américaines^ :

Dollars.

Boston 937,50

Philadelphie 839,25

New-York 099,37

Chicago 629,43

Cleveland 559,50

Pittsburgh 419,62

Buffalo 184,91

Niagara-Falls 144,17

Ces chiffres sont encore plus significatifs si l'on songe à la diminution de la production de charbon qui se produira fatalement dans les siècles à venir,

lorce disponible, tant au-dessus des chutes, qu'aux cliutes mêmes. Le traité, par conséquent, limite à 1.45U.U0Û chevaux le minimum utilisable pour les deux rives réunies. Mais, d'après le traité également, les 3; 14 seulement de cette force appartiennent aux Etats-Unis, une partie de Teau du lac Michigan se trouvant déjà détournée pour alimenter le canal de drainage à Chicago. Il n'y a donc actuellement qu'une force de 318.000 chevaux pouvant être utilisée du côté américain, et la moitié à peu près de cette quantité est déjà captée.

* En supposant la force maximum captée égale à 100 chevaux, le nombre des heures de travail quotidien égal à 10, et la force eilectivement employée égale à 73 chevaux, le prix mensuel d'une unité de force dans ces différentes villes sera comme ci-dessus. Curwood, Ihe Great Lakes, p. 133.

si ce n'est dans quelques dizaines d'années. D'après Testimation d'un homme qui fait autorité en la matière, la quantité de charbon disponible et facilement accessible, aux États-Unis, sera épuisée en 2027 et la provision totale en 2050, en admettant que la consommation reste ce qu'elle est.

On voit par là de quels avantages jouit, par-dessus toutes les autres régions de l'Amérique, cette étroite bande de terre où Hennepin et les hommes de La Salle allumèrent leurs feux de bivouac au milieu des neiges dans cette nuit de décembre 1678, à trois milles au-dessus des chutes. Ceux-ci venaient de révéler au monde une source naturelle de forces et de richesse, plus précieuse que les grandes mines de charbon ou même que les mines d'or et d'argent.

Pour La Salle, Tonty et Hennepin ces chutes n'étaient qu'un obstacle bruyant et hostile dressé sur leur chemin ; pour les pauvres ouvriers français, flamands ou italiens, c'était un démon, dont l'haleine transformait en glaçons les poils de leurs barbes. Mais c'était, en réalité, la force en puissance, la force en soi, la force incarnée, la plus bienfaisante des forces qui jamais ait été enfermée dans le cercle d'un horizon. Et c'était la conséquence d'une légère inclinaison du continent vers l'Est après la formation des grands lacs, inclinaison qui les avait invités à se jeter dans le Saint-Laurent plutôt que dans le golfe du Mexique.

En janvier 1679 une file d'une trentaine d'hommes portant des fardeaux se frayait laborieusement un chemin sur les plaines neigeuses et à travers les sombres forêts de chênes majestueux et dénudés. Le moine portait son autel ficelé sur son dos. Ils attei-

gnirent un endroit favorable à côté de l'eau tranquille, à plusieurs milles au-dessus de la cataracte. On a pu identifier cet endroit comme se trouvant à quelque distance au-dessus de l'embouchure de la rivière Gayuga, juste au sortir du village de La Salle (État de New-York). La Société historique de la région a élevé une pierre pour indiquer cet emplacement. Lorsque je vis la plaque de bronze, l'inscription était rendue presque illisible par la glace, et par la neige qui était en train de tomber.

Alors on commença à abattre et à couper les arbres jusqu'aux bords les plus éloignés du Michigan. Les subsides apportés de Paris par La Salle avaient été engloutis lors du naufrage de son plus petit navire, dans le lac Ontario; mais on avait sauvé une partie de cet argent et La Salle en apporta suffisamment, à son retour du fort Frontenac, pour équiper de fond en comble ce vaisseau de soixante tonnes, lequel fut lancé dès le printemps. Le moine prononça la bénédiction ; la compagnie assemblée chanta le Te Deu77i ; les canons furent tirés ; et Français et Indiens criaient et glapissaient en chœur tandis que le navire glissait dans le Niagara. Ce navire portait six canons, et, à sa proue, on avait sculpté un monstre si sinistre qu'il ne serait pas difficile de trouver son pareil parmi les gargouilles grotesques de Notre-Dame : c'était un griffon, avec le corps d'un lion, la tête, le bec et les ailes d'un oiseau. On avait choisi cet emblème en l'honneur des armes de Frontenac.

Mais on ne voyait pas, comme lorsque VArgo s'aventura sur la mer, Orphée se tenir debout sur une étoile pour exciter l'essor du navire. Il n'y avait point là toute une troupe de Thessaliens et de demi-dieux

descendus à terre pour l'applaudir. Des Indiens nus, qui mettaient, émerveillés, leurs mains devant leurs bouches et criaient : « Gannorum, Gannorum » furent seuls à regarder se mouvoir le gros bateau sur les eaux, sans rames, sans aviron et sans corde de halage. En fait de musique, il y eut une reprise du Te Deum chanté par des voix rudes et inexpérimentées comme celle qu'on pourrait attendre des bateliers de la Seine. Ce n'était pas en tout cas des voix telles que celle d'Orphée, qui transformait en héros les hommes les plus simples. Personne, ici, certainement, n'avait conscience d'être un héros. Le seul de ces voyageurs qui semble avoir été pénétré de la grandeur de sa mission est Hennepin. Il écrivait quelques jours plus tard en voyageant paisiblement sur le Griffon à travers la gorge qui mène à la mer Douce (lac Huron), ayant, à droite et à gauche des prairies verdoyantes, parsemées de bosquets et bordées de sombres forêts, avec, à portée de la vue, de grands troupeaux de daims et des bandes de cygnes et de dindons sauvages, et des rives fréquentées par une quantité de gibier : « Ceux qui auront un jour le bonheur de posséder cette gorge fertile et agréable voueront une grande reconnaissance aux hommes qui leur en auront montré le chemin. »

« Une grande reconnaissance »? — hélas î non. Frère Hennepin ! Parmi les milliers de personnes qui aujourd'hui suivent ce défilé, parmi les milliers de propriétaires qui vivent sur ces rives, je mets en doute qu'il y en ait cent se rappelant les noms de ceux qui leur en ont montré le chemin. Us ont oublié que les premières voix européennes qui ont frappé les échos du Niagara modulaient en français! Sainte

Claire, le joli nom que vous aviez donné à cette belle gorge, au delà des symplegades de votre voyage, en reconnaissance, et pour/èter le jour où vous y étiez parvenu, est devenu un nom masculin, en l'honneur d'un général américain. Si votre dernière prière au patron des marins, saint Antoine de Padoue, n'avait pas réussi à vous sauver de la tempête, et si vous aviez péri dans l'eau douce, c'est à peine si vous eussiez été plus oublié. On a parlé à la légère, de temps à autre, du vœu fait par votre commandant La Salle, de construire une chapelle à saint Antoine si votre vie restait sauve durant cette tempête ; mais on a oublié que tant que le Mississipi se jettera dans la mer il y aura une chapelle en l'honneur de saint Antoine, à savoir les chutes elles-mêmes, où l'eau chantera Grâces à travers les siècles pour remercier le saint d'avoir préservé votre navire et permis à son équipage de trouver un port sûr à Point-Saint- Ignace.

C'est là, à Point-Saint-Ignace, que La Salle en robe écarlate vint s'agenouiller devant l'autel où les os du P. Marquette avaient sans doute déjà été rassemblés par ses disciples sauvages les plus dévoués. Ensuite, les explorateurs se dirigèrent vers la Baie- Verte, but de leur voyage.

Au retour, le premier paquebot à voile fut renvoyé à la rive où avaient été coupés les arbres qui avaient servi à sa construction. Nous savons qu'il n'atteignit jamais ni ce calme abri, ni aucun autre port.

Le mythe ne nous dit pas quels bienfaits la Thessalie ou la Grèce ont pu tirer de la peau jaune rapportée par Jason. Tout l'intérêt de la fable résidait dans les aventures. On ne se demandait même pas

quelle était la valeur de cette peau de chèvre, qui n'avait de prix qu'en tant que présage. De plus, le bateau A7'go, bien qu'il fût le plus grand bateau mentionné dans les mythes primitifs de la Grèce, et bien qu'il eût été, nous dit-on, dédié à Neptune à la fin du voyage, ne devait pas entraîner dans son sillage une flotte aussi nombreuse que celle à laquelle le Griffon ouvrit la voie. La liste des bateaux grecs et de leurs commandants, énumérés dans VIliade, ne saurait se comparer à celle des bateaux qui suivirent le Griffon. Et si vous alliez aujourd'hui à Bufl'alo où fut le premier chantier de navires, vous sauriez que les successeurs de La Salle, commandant les modernes Griffons, ont rapporté la véritable toison d'or, la toison inestimable, celle de la plaine, sinon celle de la forêt. On en voit briller l'or chaque jour sur le ciel lorsque le grain est soulevé par des grues capables de contenir en un seul chargement 23.000.000 de boisseaux de blé.

Les côtes des lacs, dont le Griffon rendit l'accès facile, ont 3.385 milles de long, ou, y compris celles du lac inférieur ou lac Frontenac, qui fut, lui aussi, effleuré par la quille du bateau français, plus de 4000 milles. La statistique concernant le trafic qui a lieu dans ce couloir creusé par le vent, serait fastidieuse si elle ne devait ouvrir une perspective plus étendue.

Nous avons occupé et partagé entre 60.000.000 d'individus environ le billion d'acres qui formaient autrefois le domaine de la France. Mais il est un autre domaine dans lequel personne ne peut acquérir de propriétés et qui appartient à tout le monde.

Il existe un petit nombre de faits très significatifs

DAN^i LE SILLAGE DU GRIFFON 255

qu'il est facile de tirer des derniers rapports et des derniers livres concernant les grands lacs^

Ily a à peu près autantd'habitants dans l'ensemble des Etats qui possèdent des ports sur ces lacs qu'il y a aujourd'hui d'habitants dans la France tout entière, c'est-à-dire entre 3o et 40.000.000.

Les lacs ont une capacité égale au tiers de celle du système hydrographique de l'Amérique du Nord, tout entière-.

Gela a rendu possible une économie de plusieurs centaines de dollars réalisée en une seule année sur le prix du transport et, par suite, sur le prix de la production ^

Le gouvernement n'a dépensé que 90.000.000 de dollars pour l'amélioration des lacs, depuis qu'ils sont utilisés au-dessus des chutes de Niagara '^ tandis que la France a dépensé, pour la seule construction des canaux, 730.000. 000 de dollars'. Les lacs n'ont été améliorés que grâce à des initiatives privées.

Ils voient passer annuellement six fois autant de fret que le canal de Suez ^.

* Edward Channing et M. F. Lansing, The Story of the Great Lakes. Macmillan, New-York, 1909. James C. Curv-ood The Gieat Lakes. Putman 4909. James C. Mills, Our Inland Seas. M. Clurg, Chicago, 1910.

* Cm-wood, The Great Lakes, p. 4. En 1913 le tonnage total des grands lacs était de 2.940.000 tonnes et celui des Etats- Unis de 7.887.000 tonnes. (Rapport à la Commission de navigation des Etats-Unis.)

^ Curwood, The Gi'eat Lakes, p. 4.

* Curwood, The Great Lakes, p. 9.

* Sur cette somme 450.000.000 de dollars ont servi au progrès et à l'entretien des canaux. (Rapport de la Commission nationale de navigation lluviale, p. 507.

" Curwood, The Great Lakes, p. 6.

3.500 bateaux et plus de 25.000 marins seraient nécessaires pour transporter ces dOO.000.000 de tonnes de fret, qui pourraient remplir un train aussi long que l'équateur ^

En se tenant sur les bords de la charmante gorge conduisant du lac Erié au lac Huron (la rivière Détroit), qu'Hennepin a décrite avec un soin si tendre et à propos de laquelle La Salle lui a reproché plus tard d'avoir une passion pour la découverte des pays neufs, on peut voir passer aujourd'hui, dans l'un ou lautre sens, un bateau toutes les douze minutes, et cela jour et nuit, pendant les huit mois où la navigation est ouverte.

Or il ne s'agit pas de petits bateaux à voile d'un maigre tonnage : ce sont de grands paquebots sans voile, mus par la vapeur, et transportant chacun de 5.000 à iO.OOO tonnes de fret.

Ainsi, ce n'est pas une flotte composée de gracieux galions comme le Griffon, moitié lions, moitié oiseaux, qui sillonne aujourd hui ce qu'Hennepin appelait « des lacs immenses et inconnus, dont les sauvages eux-mêmes n'avaient jamais vu la fin ». A travers l'évolution de la zoologie nautique, ces embarcations ont perdu leurs becs, leurs ailes et leurs plumes et ressemblent plutôt maintenant à un banc de lions de mer, noirs et basanés, dont les têtes puissantes et les longs dos d'acier émergent à peine de l'eau. Tels sont les bateaux qui parcourent la Méditerranée occidentale du printemps h, l'hiver^.

* Cunvood, TheGreat Lakes, p. 2^-26, et Rapport de la Commission de navigation des Ktats-L'nis, 1913.

- C'est une idée à côté, et peut-être un peu bizarre, mais très amusante que celle «jui consiste à supposer que les ailes

Quelques-uns d'entre eux ont oOO ou 600 pieds de long et portent des cargaisons de 11.000 tonnes.

Quant aux cargaisons que transportent ces navires, leur histoire est encore plus merveilleuse ^ Elles se composent tout d'abord de minerai de fer en quantité (47.435.771 tonnes en 1912), venu des bords du lac Supérieur, de l'endroit même où Joliet était allé pour chercher des mines de cuivre et oii le P. Allouez, dans un rapport sur les messes et les baptêmes, raconte avoir vu des pépites d'or et des rochers de métaux précieux. C'est là qu'en peu d'années s'est développé le second grand port de commerce du monde, celui qui porte le nom du coureur-des-bois Du Luth. De ce port partent donc 47 000.000 de tonnes de fer par an, et il reste encore un milliard et demi de tonnes disponibles à proximité de ces rives qui déjà ont livré aux navires des centaines de millions de tonnes prises sur leur sombre trésor.

Après le minerai de fer vient le bois de sapin. 1.165.000.000 darbres en un an (1911 j^ : tel est le

du Griffon se sont transformées en ce fameux ballon dirigeable qui pour la première fois a réussi à voler en Amérique tout près des rives où le Griffon était éclos. Les frères Wright sont eux-mêmes nés à proximité des lacs. Et il n"est pas non plus hors de propos d'imaginer que ce galion simple et primitif, ressemblant à s'y méprendre au navire qui fait partie des armes de Paris, a bien pu déposer, au-dessus des chutes, deux couvées, l'une composée de lions marins qui ne savent pas voler, et l'autre composée d'oiseaux de mer, d'hydroplanes, qui voyagent dans l'air mais se reposent parfois sur la sm'face de l'eau tranquille : une couvée pour la mer et une couvée pour le ciel, écloses toutes deux dans un même nid, sur les bords de l'eau.

* Minerai Industry, 21, 45o,

* MonthLy Summary of Internai Commerce of the United States, décembre 1911.

FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE. 17

produit décroissant de forêts en train de disparaître. Autrefois ces forêts entouraient les lacs de toutes parts. Il faudrait un Homère, un Pope, un Kipling pour raconter leur légende qui est une histoire authentique. J'ai déjà cité l'Ode pour le jour de la Sainte-Cécile d'Alexander Pope. Il y est parlé de VArgo regardant les arbres, ses parents, descendre du Pelion à la mer où le bateau de Jason était amarré. De même, lorsque le Griffon quitta l'île de la Baie- Verte, un poète prophétique aurait pu voir ses mâts appelant d'un signe tous ses parents les arbres à descendre dans l'eau. Les forêts du Michigan^à elles seules en ont fait descendre 60 billions, et le3Iichigan n'est qu'un des Etats qui entourent les lacs. Et l'on peut ajouter ce fait singulier qu'un tiers à peu près de la cargaison annuelle va aux Tonawandas-, c'està-dire aux. plus grands entrepôts de bois du monde, lesquels se sont formés précisément, peut-on dire, sur l'emplacement du premier chantier de navires, à l'embouchure de la petite rivière Cayuga, un peu au-dessus des chutes.

Et après le minerai et le bois vient le grain, la toison des champs, infiniment plus précieuse que celle des forêts : ioO.000.000 de boisseaux de blé en un an et 11.000.000 de barils de farine, c'est-à-dire de quoi fournir du pain au monde entier pendant quinze jours".

Et après le minerai, le bois et le grain, il y a Ihuile et autres produits nécessaires à la vie.

* Gurwood, The Greal Lakes, p. 57.

- Ibid., p. 54.

' Ibid., p. 49.

Il pourrait sembler arbitraire d'établir une relation de cause à effet entre la construction et le voyage du Griffon, d'une part, etrd'autre part, ces brillants résultats que nous venons de signaler, et qui ont dépassé toute prévision humaine, tout ce que La Salle lui-même avait pu imaginer dans ses rêves les plus insensés. Cependant ce raisonnement serait aussi rigoureux que celui qui a prétendu faire de tout le développement du Nouveau-Monde la suite logique des voyages des caravelles de Christophe Colomb. Les orages de la nature et les jalousies humaines avaient réussi à briser les ambitions immédiates de La Salle. Mais toute l'histoire postérieure de la vallée septentrionale semble avoir été conforme à ses desseins et avoir suivi le sillage tracé par son navire.

Le mystère qui plane sur la disparition de ce navire ne sert qu'à faire mieux ressortir les glorieuses aventures de La Salle et la noblesse de sa mission, puisque cette perte semble avoir encore renforcé son intrépidité et celle de Tonty, et les avoir armés à nouveau. Nous pouvons comparer les peaux brunes et dorées qui, après le naufrage, ont flotté éparses dans l'eau bleue, aux lambeaux du corps du fils du roi de Colchide répandus par Médée pour arrêter ceux qui poursuivaient les Argonautes. Ces peaux représentaient le premier sacrifice offert à la vallée en échange de sa toison. Dans les profondeurs des lacs, ou sur leurs rives, ont été ensevelis les marins français, qui, les premiers parmi les Européens, avaient, se confiant à une voile, essuyé les vents d'ouest sur ces mers inconnues.

Mais nous n'avons pas dit encore le dernier mot

de cette histoire tragique. Le Griffon était comme un signe prophe'tique annonçant d'autres vaisseaux que ceux qui étaient destinés à la navigation des lacs. Il portait, lors de son fatal voyage, les cordes et les chaînes qui devaient servir au pionnier pour la navigation fluviale, et confiait aux eaux qui allaient l'engloutir le double rêve conçu par son commandant, à savoir : 1*^ traverser les grands lacs, â"* descendre le cours des rivières occidentales.

Le Concile qui un jour, en Espagne, avait décidé que : « s'il avait plu à Dieu que les rivières fussent navigables, il n'aurait pas eu besoin du secours des hommes pour les rendre telles », condamnerait certainement le sacrilège qui a été commis, et auquel contribuent encore aujourd'hui les successeurs des marins du Griffon.

On a construit un canal contournant les chutes qu'Hennepin avait vues pour la première fois projeter au-dessus de l'abîme un nuage d'écume, et ce canal, auquel sont venus s'en ajouter d'autres le long du Saint-Laurent, permet aujourd'hui à des navires, pénétrant dans l'eau à quatorze pieds de profondeur, d'aller du lac Erié à Montréal. Ainsi le poète qui raconterait cette légende pourrait lui donner comme conclusion la défaite du dragon.

On a creusé plus profondément ces gorges où le Griffon avait dû attendre des vents encourageants, avant de passer du lac Erié dans le lac Iluron, entre des roches qui étaient comme les symplegades du Nouveau-Monde.

On a ouvert deux canaux des deux côtés du Sault- Sainte-Marie, c'est-à-dire le long des rapides de la rivière Sainte-Marie. C'est à cet endroit que Saint-

Lusson avait officiellement pris possession de l'empire du Nord et que le P. Allouez avait prononcé son discours extraordinaire. ^Les canaux en question livrèrent passage en 1910 à des navires déplaçant un total de 62 millions de tonnes, et. se dirigeant vers l'Est et le Sud.

On a creusé, tout le long des rives, des ports permettant l'accès de navires deux cents fois plus gros que le Griffon.

Et ce n'est pas tout. On vit revivre le rêve de La Salle dans l'histoire des lacs, le jour où leurs eaux s'écoulèrent dans le Mississipi, et, à travers le Alississipi, jusque dans le golfe du Mexique. C'était là, précisément, le trajet que La Salle se proposait de faire faire à son Griffon, avant même que celui-ci n'eût vu le jour.

Lorsque le Nouveau Continent s'est légèrement incliné vers l'Est et que, par suite, les lacs supérieurs sont venus se déverser dans le Saint-Laurent à travers le Niagara, ils ont cessé de se jeter dans le Mississipi et, par le Mississipi, dans le golfe du Mexique. Mais l'inclinaison est si faible que parfois encore les eaux débordent, par places, sur l'autre versant, aux époques où les lacs sont très pleins, et cela en assez grande quantité pour pouvoir transporter des bateaux sur le Mississipi.

Ainsi, récemment, les ingénieurs ont réussi à imiter, à l'aide de niveaux, d'écopes et de dragues, ce que la nature avait fait jadis au moyen d'un formidable soulèvement. C'est comme s'ils avaient fait pencher la gamelle en sens inverse, c'est-àdire vers le golfe, et avaient dirigé l'eau dans son vieux lit préhistorique, à travers les vallées du

262 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l' AMÉRIQUE

Des Plaines et de l'IUinois, jusqu'au Mississipi.

Et le rêve que le Griffon a confié au lac, et le lac aux rivières, à l'époque des crues, quand toutes les eaux communiquent entre elles, est en train de se réaliser, à cette exception près que la vapeur et l'électricité jouent le rôle du vent, et que l'hélice a pris la place des voiles ^

En même temps, se trouve engagée une grande bataille au sujet des lacs, ou, plus exactement, du niveau des lacs. Dans un des deux camps sont rangés ceux qui désirent conserver au Niagara toute sa majesté et le garder tel qu'il était quand Hennepin l'a décrit pour la première fois ; ceux qui ne désirent voir diminuer son volume foudroyant que dans la proportion où cela est indispensable pour satisfaire aux besoins locaux ; et ceux, enfin, qui redoutent la ruine des ports et des canaux qu'ils ont creusés à grands frais autour des lacs. Dans l'autre camp sont les millions d'individus qui, soit pour des raisons d'hygiène publique, soit pour des motifs d'ordre économique, espèrent que les successeurs du Griffon leur fourniront des débouchés plus avantageux pour leurs produits et leur apporteront, plus économiquement que les chemins de fer, ce qui leur vient du reste du monde.

Quelque jour, peut-être, le lac Supérieur deviendra un réservoir capable d'emmagasiner assez d'eau pendant la saison humide, pour pouvoir en distribuer plus généreusement pendant la saison sèche ; ce qui permettra de laisser au Niagara sa beauté et sa force

* Herbert Quick, American Inland Walerways. New-York, 19Û'J.

premières, de remplir à volonté les ports et les canaux présents et à venir, de transporter des flottes plus nombreuses de Griffons, et de garder pourtant assez d'eau pour maintenir le Mississipi dans les proportions que les premiers Français lui ont connues et qui ont encore permis au Président Roosevelt de désigner le fleuve, deux siècles plus tard, comme un véritable bras de mer^

Mais une autre lutte amicale est ouverte, touchant le niveau des eaux orientales, entre les habitants de l'ancienne vallée française du Nord, à savoir celle du Saint-Laurent, et les habitants des vieilles vallées iroquoises du Sud, à savoir celles du Mohawk et de riludson. En 1825 un canal fut officiellement déclaré terminé, qui allait du Niagara, au-dessus des chutes, à la partie navigable de l'IIudson, et avec une grande solennité l'eau du lac Erié fut déversée dans le port de New-York, comme pour symboliser l'alliance du lac et de l'Océan. Puis le Canada construisit son canal Welland autour du Niagara, creusa des canaux le long du Saint-Laurent et des rigoles dans le Saint- Laurent même, entre les rapides de Lachine et 31ontréal. Enfin, au-dessous de Montréal, il approfondit le fleuve de manière à permettre aux plus grands transatlantiques de parvenir jusqu'à l'ancien Hochelaga. A son tour, New-York a commencé à approfondir le canal Erié, qui ne pouvait plus servir. On a creusé son lit de 7 ou 9 pieds, jusqu'à 12 pieds en profondeur, de manière à livrer passage à des embarcations de loO pieds de long, 23 pieds de large et

* Herbert Quick, American Inland Watericays. New-York,

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10 pieds de profondeur. Et actuellement, enfin, le Canada projette la construction de canaux encore plus profonds qui permettront à tous les navires transatlantiques de pénétrer dans tous les ports des grands lacs. Il songe même à faire un canal qui suivra la route de Champlain jusqu'à Ottawa et l'ancien chemin de portage jusqu'au Nipissing, et, de là, ira au lac Huron par la rivière Française; ou encore un autre canal qui suivrait une autre des routes de Champlain, et irait du lac Ontario au lac Huron par le lac Simcoe et la rivière Trent. L'une et l'autre de ces deux voies projetées éviteraient complètement les chutes du Niagara et raccourciraient la distance de quelques centaines de milles, plaçant ainsi les rives sur lesquelles Le Caron exerçait son ministère en faveur des Hurons aussi près de l'Europe que l'est aujourd'hui la ville de New-York.

C'est comme une noble lutte que se livreraient les vieux itinéraires de Champlain et ceux de La Salle. Mais il s'y joint la conviction, chez ceux qui voient les choses de loin, qu'une autre voie d'eau, encore plus septentrionale, et dont Radisson avait eu en quelque sorte l'intuition, pourra bien s'ouvrir dans l'avenir et porter le blé de l'extrême Nord-Ouest, de Winnipeg à la baie d'Hudson, et de là, à travers l'Océan, jusqu'aux ports européens, qui se trouveraient ainsi plus proches d'un millier de milles.

C'est, tout simplement, l'idée prophétique qu'ont eue les pionniers de l'eau. Et, lorsque les prophéties de ces pionniers se trouveront réalisées, sous forme de vapeur, de barrages, de digues, toutes choses que les pionniers eux-mêmes n'avaient pas prévues, il n'est pas du tout invraisemblable que le capitaine

d'an transatlantique déplaçant 10 ou 12.000 tonnes, en arrivant du Havre ou de Cherbourg, puisse un jour ou l'autre crier d'une vpix forte, ainsi que je l'ai entendu faire d'une chambre du 39^ étage d'une maison gratte-ciel, à Chicago, l'ordre de soulever les ponts qui lui ouvriront le passage vers le iMississipi, vers le cœur de l'Amérique.

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