CITÉS OCCIDENTALES ISSUES DES FORTS FRANÇAIS
C'est une moisson bien curieusement variée que celle qui allait sortir des plaques de plomb portant des inscriptions en français et plantées par Saint- Lusson, La Salle et Céloron sur les bords des lacs et des rivières de l'Ouest. L'histoire mythique des semailles de Cadmus dans les champs béotiens ne nous fournit qu'un médiocre terme de comparaison à opposer à cette magnifique poussée dont quelques générations d'hommes ont pu être les témoins, dans une vallée qui était encore aussi sauvage au temps de Céloron que pouvait l'être la Béotie à l'époque légendaire où Cadmus quittait la Phénicie pour se mettre à la recherche de sa sœur Europe. Or il ne s'est guère écoulé qu'un siècle et demi depuis le moment où Céloron descendait avec sa flotte le cours de la Belle-Rivière.
Oui, il se produisit une germination vraiment miraculeuse dans ces régions de l'Ouest : c'était comme une nouvelle Europe. Les soldats surgissaient immédiatement après l'ensemencement, semblables à ceux qui sortaient des dents du dragon de Cadmus pour se
combattre les uns les autres ; et ils construisaient des forteresses destinées à devenir de grandes villes, tout comme Cadmée, la forteresse des Spartiates, était devenue la ville de Thèbes.
La France, grâce à cet ensemencement, devint la mère des cités d'occident : Pittsburgh, Bufïalo, Erié, Saint-Louis, Détroit, la Nouvelle-Orléans, Peoria, Saint-Joseph, et d'autres villes encore, dont les Français ignorent les noms ; exactement comme la Phénicie, était, grâce aux voyages de son fils l'aventureux Cadmus, devenue la mère de Thèbes et la grand'mère de la culture grecque, c'est-à-dire de la littérature européenne. Palamède et Simonide, selon la tradition, ajoutèrent quelques lettres à l'alphabet que Cadmus avait rapporté à la Grèce, et Cadmus eut le destin de tous ceux qui sèment des dents de dragon, destin que la France elle-même devait subir à son tour. Or, si le nom de Cadmus est gardé dans la mémoire de tous les écoliers, il semblerait juste de conserver de la même façon les noms de ceux qui ont planté les plaques de plomb, c'est-à-dire semé les dents de dragon d'où devait naître la Sparte de la nouvelle civilisation.
Nous avons déjà vu ce qu'il était advenu des semences jetées par Saint-Lusson au « Soo » et par La Salle à laNouvelle-Orléans. Ce n'est que beaucoup plus tard, en 1749, qu'un autre Français, nommé Céloron de Bienville ou de Blainville, entreprit de répandre de nouveau la graine française, et, cette fois, au bord des rivières qui coulent au pied des monts AUeghanys. C'est lui, véritablement, qui a fait germer les grandes villes, car il a planté une plaque de « repossession » au confluent de toutes les
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branches de l'Ohio, et attaché aux arbres des écussons de fer-blanc portant les armes de.la France. Une des principales de ces villes est PittsburghS située sur l'emplacement carbonifère du fort Duquesne, comme sur la proue d'un navire regardant l'Ouest. On croit que c'est à cet emplacement que songeait Céloron lorsqu'il qualifiait dans son journal comme : « le plus bel endroit de la Belle Rivière » ce qui n'était encore, à cette époque, qu'un tas de terre inculte et noire, resserré entre deux torrents convergents qui amenaient là toutes les eaux des AUeghanys septentrionaux. C'est aujourd'hui le siège de la capitale du monde en ce qui concerne le fer. Cette capitale porte les cicatrices laissées par les feux de ses hauts fourneaux et elle est sans cesse étouffée par la fumée. On a estimé que deux de ces hauts fourneaux ont fourni à eux seuls, au cours des trente dernières années, assez de métal liquide pour couvrir d'une couche d'acier épaisse d'un pouce une route de cinquante pieds de large qui irait des monts AUeghanys, non seulement à l'embouchure de l'Ohio, mais jusqu'à l'autre chaîne de montagnes, celle où vinrent se heurter tous les rêves des explorateurs cherchant la route de l'Océan Occidental.
Et l'idée de cette grande route de métal qui traverserait l'empire de la Nouvelle-France ne donne encore qu'une faible mesure de tout ce qu'ont produit les plaques de plomb plantées dans la terre et les armes de la France .arrefîées sur les arbres des bords
* 11 est douteux qu'une plaque ait été plantée juste à remplacement de Pittsburgh. Mais toutes les plaques enterrées le long de la rivière, au-dessus et au-dessous de cet endroit, en assuraient naturellement la possession à la France.
del'Ohio. D'après l'estimation d'un géographe-statisticien, la quantité de métal fournie par cette région pourrait donner 40 livres de fer à chaque habitant du globe S sans compter je ne sais combien d'étain. Et tout cela est sorti d'une demi-douzaine de petites boîtes de plomb, de onze pouces de long, sept pouces de large et un huitième de pouce d'épaisseur ! Il y a peu de temps des gamins virent émerger des eaux de rOhio une de ces petites boîtes portant cette inscription :
(( En l'an 1749, sous le règne de Louis XV roi de France, nous Géloron, commandant le détachement envoyé par le marquis de La Galissonnière, gouverneur général de la Nouvelle-France, pour rétablir l'ordre dans certains villages, avons enterré cette plaque à..., le..., en signe de reprise de la susdite rivière, TOhio, ainsi que de tous ses affluents et de tous les terrains qui se trouvent sur sa rive gauche et sa rive droite, jusqu'aux sources^desdits affluents, dont les précédents rois ont joui ou auraient dûjouir, vu qu'ils les avaient acquis par les armes et par des traités, notamment par les paix de Ryswick, d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle. »
Et, au-dessus des endroits oii étaient enterrées ces plaques, c'est-à-dire aux confluents de toutes les rivières de quelque importance, Géloron avait appliqué à un tronc d'arbre une feuille d'étain où étaient gravées les armes de la France.
« Dont les rois de France ont joui ou auraient dûjouir ». Quelle nuance d'ironie se mêlait à cette
' II. N. Casson estime que les lOtats-Unis produisent annuellement 30.000.000 de tonnes et la Pennsylvanie 11 .2i>0. 000 tonnes, Minerai Resources, 1012.
semence dont la fleur d'aujourd'hui nous paraît dépourvue de beauté délicate et de parfum subtil, précisément, parce que ^les rois de France n'ont pas mis les Français en mesui'e d'en jouir !
Je ne saurais m'arrêter ici, comme je l'ai fait bien souvent en préparant ces chapitres, pour me demander ce qui serait arrivé si la France, imitant l'heureux, prétendant de Portia dans le Marchand de Venise de Shakespeare, avait choisi, non le coff'ret d'or ou le coffret d'argent, mais le coffret de plomb, et n'avait pas déclaré, à l'imitation du prince du Maroc, qu'un esprit d'or ne saurait s'incliner devant un étalage de vil métal ; si la France avait consenti à tout risquer pour conserver et coloniser les régions symbolisées par ces plaques de plomb enterrées dans le sol fertile de la Louisiane, du Michigan et de l'Ohio, au lieu de s'en aller chercher des lingots d'or et d'argent dans les montagnes ; si Louis XV, lorsqu'il jetait les dés au milieu de ses courtisans, à Versailles, ainsi que l'a raconté Parkman, avait écouté les avis du marquis de La Galissonnière, gouverneur du Canada, et lui avait envoyé des paysans français; ou, tout au moins, si le roi n'avait point retenu ceux qui, par dizaines de mille, demandaient à aller vers les vallées du Nouveau-31onde, préférant s'exposer aux misères et aux privations de la vie des pionniers plutôt que d'être menacés des galères, du donjon et de la potence. Peut-être alors Versailles n'eùt-il pas été uniquement représenté, comme il l'est aujourd'hui, par un simple quartier ou un simple district, dans une ville qui porte le nom dun homme d'Etat anglais.
(( Ou bien, si au moins on avait envoyé des sol-
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dais ! » s'écrie Parkman, abordant en imagination avec Géloron la grande vallée par le Nord. « La question la plus importante, en elle-même et par ses conséquences, qui se soit posée sur le Nouveau Continent, dit-il, était la suivante : la France restera-t-elle ici ou n'y restera-t-elle point? Si, soit par l'usage des armes, soit par la diplomatie, elle était parvenue à conserver une moitié de ses possessions en Amérique, elle aurait de la sorte opposé une barrière à l'envahissement des races de langue anglaise. Alors, il n'y aurait pas eu de guerre de la Révolution, et pour un long temps, pas d'indépendance. ^ » Ceci fait ressortir le rôle négatif, aussi bien que le rôle positif, joué par la France, volontairement ou inconsciemment, dans le développement de la nation nouvelle.
« Si les soldats français qui sont, dit Parkman, morts sans gloire sur les champs de bataille de Fancien continent, avaient réussi à sauver le Canada et à faire triompher les revendications de la France sur les territoires de l'Ouest » ^, auraient-ils, après tout, rendu plus de services au monde qu'en sacrifiant glorieusement leur vie pour les Etats-Unis sur les champs de bataille de l'Ouest?
Quelques pages plus haut, j'ai raconté l'expédition faite sur le versant ouest des AUeghanys en venant des bords de l'Atlantique, à savoir l'expédition des Chevaliers du fer à cheval d'or, et les vaines menaces proférées par lesdits chevaliers. En 1748 se forma en Virginie une compagnie qui visait plus
* Parkman, Montcalm and Wolfe, p. 5.
* Id., ibid., p. 41.
loin encore et qui comptait parmi les membres deux frères de George Washington. C'était la compagnie territoriale de l'Ohio, laquelle prétendait tenir ses droits transalléghaniens, par l'intermédiaire du roi George II, de l'explorateur Jean Cabot. Cabot était un Italien au service de l'Angleterre qui, sans doute, avait débarqué deux siècles auparavant sur quelque point des côtes de l'Amérique du Nord, au sud du Labrador, et qui, grâce à une interprétation très large d'un traité signé avec les Indiens à Lancaster (Pennsylvanie) disait avoir acquis des droits sur l'autre versant des montagnes. Toutefois les Indiens de l'Ouest ne protestaient pas moins que les Français contre ces revendications, attendu, disaient-ils, que les terres achetées par les Anglais ne s'étendaient pas, d'après le traité de Lancaster, au delà du mont Laurel situé sur les confins occidentaux des Alleghanys.
La nouvelle de cette prétention collective de quelques habitants de la Virginie avait été colportée jusqu'à Montréal par les Pennsylvaniens jaloux des Virginiens et par les Français qui leur étaient hostiles. C'est alors que Céloron fut envoyé avec sa petite troupe pour enfoncer en terre des monuments attestant la reprise de possession par les Français.
Il conduisit cette procession solennelle, à la fois pittoresque et symbolique, de Montréal à l'embouchure du Miami, et vice versa. Les hommes de Céloron se transportaient tantôt par eau, tantôt par terre. Et ils ne faisaient pas entendre de chants désopilants, comme lavaient fait les cavaliers de Spotswood sur les crêtes du Blue Ridge, en venant de l'autre versant des montagnes. Leur voyage avait
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plutôt l'atmosphère et le mouvement d'une tragédie grecque, bien qu'un écrivain l'ait comparé à une mascarade du moyen âge. Si, malgré ce beau début, dont on peut lire encore le récit dans les Archives nationales de la France, on peint généralement cette expédition avec des couleurs si sombres, c'est pour la raison qu'on en connaît d'avance le dénouement. Cette histoire, au contraire, a tant de couleur et une portée si prophétique, que je m'étonne qu'on en n'ait pas encore introduit les incidents, si petits soient-ils, dans la littérature française ou américaine.
« J'ai quitté Lachine le 15 juin, raconte Géloron au commencement de son journal conservé au Ministère de la Marine, à Paris, avec un détachement composé d'un capitaine, huit officiers subalternes, six cadets, un armurier et vingt hommes de troupe, sans compter cent quatre-vingts Canadiens et environ trente sauvages, composés mi-partie d'Iroquois mi-partie d'Abenakes. » Les voyageurs remplissaient vingttrois canots qui s'avançaient l'un derrière l'autre, et ils étaient souvent arrêtés, soit par un naufrage, soit par la chaleur, soit par l'humidité, soit par la sécheresse, soit par la difficulté qu'offraient les mauvais chemins de portage, soit par une avarie survenue à l'une des embarcations.
Je me suis promené un soir, il y a quelques années, le long de leur premier chemin de portage, partant du lac Erié. Il tombait une pluie violente, semblable à celle qu'ils avaient eu à subir pendant les sept jours consécutifs où ils transportèrent sur leurs dos les canots et les bagages en gravissant les pentes de ces collines abruptes, et, à travers d'épaisses forêts de hêtres, de chênes et d'ormes, jusqu'au lac Ghantau-
qua, où des milliers de personnes, allant de l'enfant au vieillard à cheveux blancs, se réunissent chaque été, pour étudier l'histoire, la langue anglaise, les sciences, la cuisine, la couture, etc., et pour écouter des conférences quotidiennes.
Mais, bien souvent, l'expédition de Céloron était interrompue par la désertion des sauvages, qui redoutaient les trop longs discours et les sermons, dont abusaient les orateurs du vieux monde. Il fallait alors ouvrir les oreilles et les yeux de ceux des auditeurs qui n'étaient point en fuite, en leur distribuant des colliers de perles. Et encore, bien souvent, ils n'étaient point suffisamment pénétrés de l'amour qu'ils devaient à leur père Onnontio et du souci de ses intérêts, car ils craignaient, si les Anglais finissaient par devenir les maîtres, de devenir, eux, les victimes des Anglais.
11 existe dans une bibliothèque de Paris une carte de cette expédition dessinée par le Père Bonnecamps, lequel s'intitule : « Jésuite-mathématicien ». Le même Bonnecamps a écrit un journal qui est également conservé à Paris \ et dans lequel se glissent quelques-unes des tristesses de l'étroite et sombre vallée, aujourd'hui remplie de grues à pétrole. Il la montre encaissée entre des montagnes parfois si hautes, qu'on n'y voit le soleil que de neuf ou dix heures du matin à deux ou trois heures de l'aprèsmidi. Et maintenant encore, on croit entendre la voix désespérée mais toujours suppliante de Céloron crier à travers les montagnes, au nom du grand Onnon-
* Jesuit Relations, éd. Thwaites, vol. 6'J, Récit du voyage sur la Belle-Rivière fait en 1749 sous la direction de M. de Céloron .
tio : « Mes enfants, depuis que j'ai été en guerre avec les Anglais, j'ai compris que cette nation vous avait séduits; et que, non contente de vous corrompre, elle avait profité de mon absence de ce pays pour envahir le territoire qui ne lui appartient pas, et qui est bien à moi... Je vous promets laide que vous êtes en droit d'attendre d'un bon père... Je vous fournirai des marchands en abondance, si vous le désirez, je vous enverrai des officiers, si cela vous fait plaisir : ils vous apporteront la bonne humeur. Si bien qu'avec moi vous ne travaillerez que pour faire de bonnes affaires. Suivez mes conseils, et le ciel sera toujours beau et clair au-dessus de vos villages » K
« Mon père, dit le porte-parole des sauvages les Loups, lors de la réunion d'un autre conseil, nous vous prions d'avoir pitié de nous. Nous sommes jeunes et ne pouvons répondre comme le feraient les vieux. Ce que vous nous avez dit nous a ouvert les yeux (ils venaient de recevoir des présents) et nous a donné du courage. Nous voyons que nous ne pouvons faire que de bonnes affaires... (Durant ce temps, le grand Onnontio jetait toujours les dés à Versailles.) Examine, mon père, la situation où nous nous trouvons : Si tu faisais partir les Anglais qui nous procurent ce dont nous avons besoin, et spécialement le forgeron qui raccommode nos fusils et nos haches, nous serions privés de tout secours et exposés à mourir de faim et de misère sur la Belle-Rwière. Aie pitié de nous, mon père! Tu ne peux quant à présent nous fournir le nécessaire. Laisse-nous, pour
* Margry, YI, 677.
cet hiver, ou tout au moinsjusqu'à ce que nous allions à la chasse, le forgeron et quelqu'un qui puisse nous aider. Nous te promettons qu'au printemps les Anglais s'en iront'. »
Et l'expédition continuait de la sorte, de rivière en rivière pour planter les plaques de plomb, de tribu en tribu pour exhorter les sauvages. Céloron descendit rohiojusqu'au Miami, puis, après avoir remonté le Miami, il s'arrêta dans le village où régnait un chef du nom de La Demoiselle, et de là revint par terre au lac Erié en passant par rétablissement français du Maumee. Alors arrivèrent derrière lui les constructeurs de forts, et, comme les Spartiates, les soldats semblaient littéralement surgir de terre, dans les endroits où l'on avait planté des plaques de plomb.
A lendroit même où les Loups leur réclamaient un forgeron, ils trouvèrent un jeune Anglais en train de construire une palissade avec une douzaine d'ouvriers. Ils le renvoyèrent là d'où il était venu, sur le versant Est des montagnes, et construisirent, sur le même emplacement, le fort Duquesne, destiné à défendre la porte de la grande vallée du cùté des Alleghanys. C'est là, avec quelques centaines d'hommes, sur les confins d'un désert hostile et au bord de la rivière dont Cartier et Ghamplain avaient descendu le cours pour pénétrer à l'intérieur du continent, que commença cette grande lutte, dont nous connaissons déjà la conclusion.
11 nous paraît bien extraordinaire aujourd'hui que, justement, celui qui vint à travers les montagnes
' Margry, YI, 683.
jeter le premier défi à la petite garnison brave et isolée, gardant le confluent des deux rivières, se soit trouvé être Washington, sir Washington ainsi que l'a intitulé un de ses chroniqueurs, non Washington en tant qu'Américain, mais Washington en tant que sujet anglais, major de la milice coloniale envoyé du gouverneur anglais de la Virginie Dinwiddie, lequel, ayant acquis de grands intérêts dans la Compagnie del'Ohio, se montrait particulièrement actif et projetait d'établir une centaine de familles sur un demi-million d'acres de terrain, à l'Ouest des monts AUeghanys, terrain dont il deviendrait propriétaire.
Les intérêts politiques étaient à cette époque si compliqués, ainsi que l'a fait remarquer Voltaire S qu'il suffisait d'un coup de canon tiré en Amérique pour mettre toute l'Europe sens dessus dessous. Et ce ne fut même pas un coup de canon qui donna le signal, dit Parkman : ce fut la décharge des carabines de chasse de quelques hommes des bois, commandés par un jeune homme de la Virginie, qui n'était autre que George Washington-.
Il est indispensable de nous arrêter un moment pour contempler ce jeune et souple colon anglais, alors âgé de vingt et un ans, se tenant sur les frontières immédiates des explorations et possessions françaises et sur les extrêmes limites du pays découvert par les Anglais, sur la ligne de partage des eaux et à vingt milles du lac Erié, et réclamant, au nom
* Voltaire, Les Français en Amérique, courtes études sur des sujets anglais et américains, p. 242.
* Park man, Montcalm and \\olfe, I, 3.
du gouverneur Dinwiddie, et de Jean Cabot mort depuis longtemps, l'évacuation pacifique de ces pionniers et soldats français, lesquels, selon la lettre dont le jeune colonel était porteur, « étaient en train d'élever une forteresse et de faire des établissements sur la rivière (TOhio), reconnue notoirement comme appartenant à la Couronne de Grande-Bretagne ».
La distance qui sépare le bassin des grands lacs de celui duMississipi n'est, par le chemin de portage de Céloron, que de six ou huit milles. Au point, situé un peu plus bas, où se trouvait Washington, cette distance n'est pas beaucoup plus grande et l'élévation du terrain est à peine sensible. Les Français construisirent un fort sur un promontoire ou une presqu'île avançant dans le lac, et à l'endroit oii l'eau commence à couler dans une autre direction, c'est-à-dire vers le golfe du Mexique, ils en construisirent encore un autre qu'ils appelèrent le fort Le Bœuf. C'était sur un chemin de portage plus facilement praticable que le Chautauqua. Du premier de ces deux forts est sortie la ville d'Erié, une ville manufacturière, sale et affairée. L'autre fort n'a rien donné qu'un village, où, au milieu de mauvaises herbes, les ruines d'un fort regardent encore la prairie et en voient sortir un petit ruisseau, appelé la rivière Française. La rivière Française commence, en efYet, par aller vers la France avant de changer de direction et d'entreprendre son vo^-age long de 2.000 milles vers le golfe du Mexique.
J"ai suivi un jour ce ruisseau pendant trente ou quarante kilomètres, jusqu'à ce qu'il devienne la rivière de Céloron. J'ai évoqué en imagination la
présence des Français sur ses bords et les ai trouvés bien longs à arriver, car cette partie de la vallée semble particulièrement attrayante. C'est un peu plus bas sur le lac que les vignes couvrent tout le rivage jusqu'au sommet de la ligne de partage des eaux. Et, dans cette même contrée, je me suis souvent demandé par quel miracle le blé et le potiron pouvaient pousser sur une pièce de terre tandis que sur la pièce voisine la vigne gonflait ses fruits des sucs qui donnent le vin.
Le vétéran borgne, Legardeur de Saint-Pierre, commandant du fort Le Bœuf, demanda à Washington avec une ironie pleine de diplomatie, de vouloir bien préciser les faits. Alors la souple silhouette du jeune colon anglais disparut derrière la neige des montagnes, mais c'était avec l'intention de revenir au printemps et de poser alors un ultimatum plus net, 11 ne devait parler, cette fois, ni de Cabot, ni de La Salle, ni de l'achat fait aux Indiens, ni de la propriété delà Couronne d'Angleterre. Jumonvillesemble être alors venu du fort Duquesne pour entrer avec lui dans des pourparlers amicaux. Mais Washington ou ne le comprit pas, ou ne voulut pas l'écouter. Le bruit d un coup de fusil, une nouvelle plaque de plomb enterrée sur la colline des lauriers, un éclaboussement de sang sur le rocher, et voilà la guerre pour l'empire de l'Ouest qui éclate.
Ce qui se passa alors sur la pente de cette colline, on ne le saura jamais avec précision, mais Washington, bien qu'il n'eût alors que vingt-deux ans, bien qu'il fût plein d'ardeur guerrière et de passion, était certainement incapable de tirer volontairement sur des hommes pacifiques.
Quand Washington attaqua Jumonville près de Pittsburgh. on ne vit là qu'une vaine parade. On ne trouve d'ailleurs, pour co«imëmorer cet événement, qu'une ou deux lignes dans notre histoire, et un simpletas de pierres s'élevantbienhautdansle brouillard des montagnes, près des sources du Youghiogheny, et qui marque l'emplacement de la tombe de Jumonville. Washington jeune, Washington major delamilice coloniale dans les monts Alieghanys,éclaireurd'une compagnie territoriale, s'est laissé complètement éclipser par Washington vieux et père de la Nation. Jumonville, au contraire, l'enseigne français dépourvu de propriétés, qui, certainement, combatit avec autant de désintéressement et pour une fin tout aussi élevée, n'est pas oublié dans les ouvrages écrits depuis cette époque, et l'escarmouche se termina, en somme, à son avantage. Jamais nous ne devrons oublier qu'il représentait la France, et qu'il restait presque seul, au confluent des deux rivières, sur le versant occidental des Alleghanys, pour défendre ce qu'avant lui d'autres Français avaient conquis par leur bravoure.
J'ai entendu applaudir dans une séance publique de l'Académie française, la brave endurance dont faisaient preuve en Asie les prêtres et les soldats français. Je veux espérer qu'un jour les hommes sans renommée qui se sont sacrifiés au moins autant, en Amérique, pour l'amour de la France, seront glorifiés d'une façon aussi retentissante. Il y a à Pittsburgh une petite rue qui porte le nom de Jumonville, une petite rue qui va de la rivière à une autre rue, plus large que la première et appelée rue De V^illiers. Or Coulon de Villiers était l'un des sept frères de Jumon-
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ville, celui qui se hâta de venir de Montréal pour venger sa mort.
Pourtant, le tas de pierres qui est sur la colline n'est point devenu un grand monument. M. Hulbert, qui a consacré à l'histoire de la vallée de l'Ohio des pages pleines de piété filiale, dit que, parfois, le voyageur découvre une croix rustique faite de planches ou de branches d'arbre et plantée au milieu des rochers qui forment le monticule ^ Lors d'une récente visite que j'ai faite à la tombe de Jumonville, dans ce ravin solitaire, j'ai constaté qu'on avait remplacé cette croix fragile par un écusson.
Il me faut maintenant compter sur votre mémoire pour vous rappeler les exploits de Beaujeu et de Braddock, de Contrecoeur et de Forbes ; et, repoussant au dernier plan le fort Duquesne du passé, placer au premier, la grande et riche cité, que souvent il est impossible de distinguer tant elle est enveloppée de fumée.
Les Français, nous le savons, arrivaient à leurs forts par eau. Les forts de Québec, Frontenac et Presque-Ile, celui du rocher de Saint-Louis, le fort Saint-Joseph, et enfin le fort Chartres étaient tous situés sur les bords d'une rivière ou d'un lac. Mais le voyage était souvent très long. Céloron mit cinquantetrois jours à accomplir son voyage par eau de Montréal à l'emplacement de Pittsburgh ; tandis qu'un Céloron actuel pourrait voir à dix heures du soir la lumière de la statue de la Liberté, de Bartholdi, se refléter dans le port de New-York, passer le lendemain matin près du champ de Braddock avant l'heure
* A. B. Hulbert, The Ohio River, pp. 44-45.
OÙ, selon Bonnecamp, le soleil se lève dans la Belle Rimère, et enfin déjeuner au club Duquesne, à Pittsburgh, en temps utile ponr entreprendre sa besogne de la journée. En 1750, Paris était à peu près aussi loin de Marseille qu'il l'est aujourd'hui de Pittsburgh.
Pittsburgh est situé à la porte d'entrée de la vallée de La Salle, comme nous l'appelons maintenant, et c'en est la porte la plus importante, car la quantité de marchandises qui y entre et en sort, tant par eau que par chemin de fer, est plus considérable que celle des marchandises importées et exportées par les cinq autres grandes cités du monde.
Elle se chiffrait en 1912, pour le district de Pittsburgh, à 177.071.328 tonnes^ Cette somme représente le double du tonnage total des importations et exportations des deux versants des États-Unis réunis, pour la raison, sans doute, que la plus grande partie du trafic fait par la ville de Pittsburgh consiste, non en soies et en fourrures, mais en fer et en charbon . Et la quantité d'hommes qui traversent cette ville est en proportion de la quantité de marchandises, car Pittsburgh est tout le contraire d'une ville du moyen âge : elle est faite de mouvement ; c'est un fleuve et non une citerne. Les montagnes, qui formaient une barrière infranchissable et qu'on était obligé de contourner, sont maintenant nivelées et, par suite de ce nivellement, le cours des rivières s'est trouvé modifié. Quiconque voit le va-et-vient de la foule entre Pittsburgh et l'Océan comprend qu'il n'y a plus de monts Alleghanys dans notre topographie continentale, ainsi que Washington
* R. B. Naylor, Adresse à l'Association historique de la Vallée de l'Ohio. Cité par Hulbert, Ohio River, p. 365-6.
l'avait déclaré, et comprend en outre que, ainsi que Webster l'a dit, il n'y en aura plus dans notre politique. Si Ion fait le voyage de nuit, en venant des côtes de l'Océan, on entendra à son réveil le bruit de deux locomotives, exactement comme si l'on était dans les montagnes du Jura, mais le grondement des roues sera le seul signe auquel on reconnaîtra que les monts AUeghanys, tout hérissés de pics, n'ont pas été purement et simplement précipités dans la mer.
J'ai raconté que près de Pittsburgh les Indiens suppliaient les messagers d'Onnontio de leur laisser un forgeron anglais. Il semble que leur prière ait été largement exaucée car Pittsburgh tout entier n'est qu'une immense forge, tant il est enveloppé par la fumée que produit son travail, tant les grandes étendues de ciel qui l'entourent sont rougies par le feu de ses hauts fourneaux, tant son atmosphère est chargée de la poussière soulevée par ses soufflets, et tant le bruit des marteaux y est perçant. C'est la capitale de Vulcain, et son industrie est si intense qu'elle fait ressembler, par contraste, les discussions académiques aux ébats de jeunes filles au milieu d'un pré fleuri. Ce coin de terre, qui est un de ceux où les marchands français et anglais allaient échanger des fusils, du whisky et des breloques contre des fourrures, n'est plus, principalement aujourd'hui, un marché : c'est une vaste usine, située entre des collines, et où les feux de la création sont toujours en train de brûler.
Céloron et sa triste histoire ne m'étaient pas sortis de l'esprit pendant toute la journée, alors que j'étais assis dans une belle bibliothèque de Pittsburgh.
Mais, le soir, comme Dante accompagné par Virgile, je suis descendu de degré en degré vers le fond de la vallée, jusqu'à ces vastes hangars qui s'échelonnent dans l'ombre, le long de la rivière. Ce n'était pas, toutefois, un lieu de supplice : c'était l'antre des dieux basanés de la création. Voila, enfants de la France, ce qu'est devenu votre fort Duquesne : des bâtiments vomissant de la flamme, pendant des milles et des milles et contenant une garnison aussi nombreuse que l'était, du temps de Duquesne, la population de la Nouvelle-France tout entière.
L'épopée du Nouveau-Monde doit à Pittsburgh une partie de sa couleur pittoresque. Nous avons vu les Français, au cours de cette épopée, clouer aux arbres des bords de la Belle Rivière des feuilles de fer-blanc. En voyant, ce soir-là, des nappes de fer chauffées à blanc sortir des cylindres qui les roulaient, il me semblait que le jeune ouvrier aurait dû, avec son estampille, y imprimer une fleur de lis parmi les autres signes cabalistiques. Car, qui pourrait dire si ces nappes blanches de métal seraient jamais sorties des hauts fourneaux de la vallée, au cas où les écriteaux de fer-blanc du roi Louis XV n'y auraient pas tout d'abord été importés ?
Sous chacun de ces hangars circulent avec ordre des voitures chargées de différents matériaux : du minerai rouge extrait des collines lointaines qui dominent le lac Supérieur, des fragments calcaires venant de quelque colline voisine et des morceaux provenant d'une combustion plus ancienne. Toutes ces pierres sont saisies une à une par un grand bras de fer, mû lui-même par un énorme moteur qui ressemble à un bélier. Le jeune homme qui fait
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manœuvrer ce moteur est tout entouré d'éclairs qui se jouent autour de sa silhouette. Et, un à un, les morceaux de minerai sont jetés dans des fourneaux chauffés à une température de 1.000 degrés au minimum. C'est là que le minerai est débarrassé de ses « démons » (c'est ainsi que le grand-maître de la métallurgie du fer appelle le soufre et le phosphore), exactement comme l'enfant Peau-Rouge était délivré du péché par l'eau sainte du baptême que lui versait le Père Allouez. Puis ce métal ressort purifié du fourneau et n'a plus alors besoin que d'être chauffé encore une fois, écrasé, modelé, scié, percé, pour rendre à l'homme les services les plus appréciables.
C'est ainsi qu'au cours de quelques minutes on voit des chargements de minerai, qui gisaient encore sous terre par delà le lac Supérieur un mois auparavant, se transformer complètement et devenir, soit la balustrade d'un pont, soit un rail d'acier, soit une pièce d'armure, soit une poutre destinée à un gratteciel, et cela au milieu du silence solennel des hommes ; grâce au mouvement régulier d'un petit nombre de leviers, au chargement minutieux accompli par un petit nombre de mains, et à la surveillance attentive exercée par un petit nombre d'yeux.
Tel est le nouveau fort Duquesne qui garde le confluent des rivières et des routes, juste au delà des monts Alleghanys ; et telles sont les munitions à l'aide desquelles la garnison moderne, composée d'hommes à la face barbouillée mais résolue, défend aujourd'hui la vallée ; fait vivre la cité étalée sur les collines environnantes et sur le plateau qui s'étend par derrière ; fait circuler autour du monde des
courants électriques ; construit l'ossature des villes nouvelles et protège les côtes de la patrie.
Il y a beaucoup d'hommes dans cette garnison, mais les faiseurs d'acier sont comme la moelle de la cité, où le monde moderne, si j'emprunte les mots de l'un de nos premiers économistes, « atteint l'apogée de son triomphe et confronte son problème le plus grave, à savoir l'énorme et tumultueuse accumulation du travail et du capital ^ ».
Je me permettrai de citer un paragraphe plus étendu et tiré du même auteur, nous décrivant les richesses du pays : « A travers les collines qui bordent ces rivières (les rivières qui forment l'Ohio) courent des veines considérables de charbon bitumineux. Ce charbon est si près de la surface qu'il est extrait aisément et soulevé au-dessus des rivières. La plus grande partie retombe à Pittsburgh, entraînée par la pesanteur. Sur la totalité, 29 billions de tonnes sont employées à produire de la vapeur, du gaz et du coke. On en extrait des quantités considérables d'huile (7.500.000 gallons- par an) ; du gaz naturel (dont on consomme chaque jour 250.000.000 de pieds); du sable, de l'argile et de la pierre, de quoi faire de Pittsburgh et de la contrée environnante la reine du monde, en ce qui concerne le fer et l'acier, le verre, les machines électriques, les tramways, la vaisselle d'étain, les freins à air comprimé et les briques réfractaires ^ )>.
Et, à toutes ces richesses naturelles, le gouverne-
* John R. Gommons, dans Survey, 6 mars 1909. XXI, lOol.
* Le gallon vaut 4 litres et demi.
^ J. R. Gommons, Wage Earners in Pittsburgh, Survey 6 mars 1909, XXI, 1061-1064.
ment national a ajouté le secours des tarifs et les millions qu'il a dépense's pour améliorer le cours des rivières, tandis que l'Europe fournissait sa part du travail matériel, qui, déjà, a acquis la force d'un bœuf et atteint souvent un haut degré d'habileté. C'est un jeune chimiste formé en Europe qui me conduisit visiter les machines dont il m'expliqua tout le mécanisme dans un excellent anglais, bien qu'avec une prononciation un peu hachée.
Le lingot d'acier chauffé à blanc coulait sous un ciel fumeux pour signifier la contribution apportée par la France à la civilisation, à Pittsburgh même. Cette contribution n'a pas seulement été matérielle : elle a été humaine. Le lingot, ce gros bloc d'acier chauffé à blanc, n'est que le symbole d'une activité qui a rassemblé les éléments épars de la vallée, et qui, grâce à l'ardente chaleur des feux naturels qu'il n'était pas nécessaire d'alimenter, a formé de ces éléments un métal nouveau, supérieur au fer et plus précieux que l'or. Mais on peut voir là encore un autre symbole : celui de forces qui ont fait aboutir en cet endroit des hommes venus de tous les points du globe, semblables à ces chargements divers qui sont jetés pêle-mêle dans le creuset comme par une main toute-puissante : des hommes au sang coloré, et, avec eux, des scories humaines ayant traversé le feu des vieilles civilisations.
A Pittsburgh, je le répète, est fabriqué un métal nouveau : personne n'en saurait douter. Ce n'est pas simplement un mélange et une refonte de vieilles pièces de monnaie sur lesquelles on aurait gravé une nouvelle empreinte, le portrait d'un nouveau souverain, un visage composite sans nulle ressemblance
individuelle : C'est vraiment la cre'ation, ainsi que je l'ai déjà dit en employant d'autres comparaisons et d'autres métaphores, d'une race nouvelle.
Si j'avais la connaissance instinctive du cœur humain, quelque chose comme le sens intuitif de la fibre et de la tension de l'acier que possède l'homme chargé de présider à l'ébullition du métal dans les fourneaux, lequel, de temps en temps, écarte ses verres fumés pour examiner la texture d'un fragment caractéristique de son mélange, ou bien encore assiste à la vidange du fourneau dans l'auge, et surveille l'addition de carbone ou de magnésium afin d'amener le mélange à une consistance convenable, je pourrais alors vous dire de quels élans, de quels efTorts ce peuple neuf sera capable. Mais je ne pourrais que faire une conjecture, qui n'aurait pas plus de valeur que la vôtre.
Les fabricants d'acier ne songeaient d'abord qu'à obtenir la suprématie quant à la fabrication de l'acier. Leur industrie ne prit un caractère vraiment humain que le jour où ils cherchèrent à produire de l'acier de meilleure qualité, et en plus grande quantité. Ils se procurèrent le minerai rouge, là où il était le plus riche en fer et coûtait le meilleur marché ; ils firent venir d'Europe des ouvriers au sang riche recrutés dans les endroits où on pouvait en trouver avec des muscles solides et des yeux clairs, et en enrôler à bon marché. « Il ne reste pas dans ma ville natale, disait un ouvrier serbe travaillant dans les hauts fourneaux de Pittsburgh, d'homme valide de seize à cinquante ans : ils sont tous venus en Amérique. Les districts agricoles et Tes villages des vallées orientales de l'Europe envoient
FRANÇAIS AU Cût-UR DE l'aMÉRIQUE. 19
290 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
dans cette sombre gorge leurs hommes et leurs jeunes gens les plus vigoureux, nourris de bons aliments et d'air pur, solides et audacieux : des Serbes, des Croates, des Ruthènes, des Lithuaniens, des Slovaques, mêlés à des Italiens, des Polonais et des Juifs russes ^ » C'est de Slaves, et de populations mêle'es venues du centre de la vieille Europe, « où des vagues successives de brachicéphales aux cheveux blonds, ayant rassemblé leurs forces et s'étant avancés vers l'ouest, ont donné les Celtes, les Saxons, les Scandinaves et les Teutons »; c'est, disions-nous, du centre de la vieille Europe, qui porte, profondément ancrées en elle, ses amitiés et ses haines de races et de religion, qu'est venue la nouvelle immigration, pour travailler à Pittsburgh, d'une façon intense, au progrès de la civilisation. Sans doute, ces hommes travaillent au progrès de la civilisation sans en avoir conscience ; mais ce résultat n'en est pas moins assuré. Leur intention consciente trouve son expression dans la production de lingots tangibles, dans le salaire que ces lingots met dans leurs mains chaudes et dans le profit qui en sort : la civilisation ne vient que par surcroît.
11 se produisit pourtant, au sein même de cet individualisme de la force, un effort pour faire aboutir la première et la nouvelle immigration au progrès de la civilisation. Cet individualisme avait d'abord été prodigue et livré au hasard, mais il a appris l'économie. Il en est venu petit à petit à brûler son gaz jusqu'au bout, à faire circuler continuellement des
^ P. Roburts, The Xeir l'iltsbiirgh. Dans Charities and llie Commons, 2 janvier 19U9. 21, li'ô'ô. Voir aussi, J. A. Fitch, The Steel Wor/cers. New-York 19d0.
substances purifiantes dans toutes les usines ; il est devenu plus ménager des muscles, des os, des yeux et des oreilles des ouvriers; il a consulté les experts les plus compétents ; mai? cela encore pour Tamour de l'acier, et non pour l'amour de la civilisation.
On dit que M. Carnegie, lorsqu'il était manufacturier à Pittsburgh, a trouvé 90 p. 100 de fer pur dans les déchets rejetés par son concurrent. Il fit un contrat qui lui assurait la possession de ces déchets pour de longues années, et les travailla dans ses propres usines. Des résidus qui lui venaient du voisin vinrent ainsi une grande partie de sa fortune. Or les résultats d'une telle ingéniosité et d'une telle économie le conduisent aujourd'hui à utiliser consciemment d'autres résidus : les déchets de la capacité naturelle de ses ouvriers, afin de les rendre à la fois plus heureux et plus utiles.
M. Carnegie a vraiment donné un grand exemple en fondant des collections d'objets d'art, des musées, des Instituts d'enseignement et de recherche, et en consacrant à cette œuvre ce dont certains millionnaires n'auraient su faire que des déchets, en les dépensant pour eux-mêmes. Toutes ces fondations faites sur les collines sont des produits secondaires des aciéries du fond du ravin. Dans chaque lingot incandescent qui s'agite dans les usines, il y a une petite partie destinée à un professeur de l'Université d'Orégon; une autre destinée à un artiste de New-York ou de Paris ; une autre destinée à un astronome sur le sommet du mont Wilson ; une autre encore pour l'instituteur d'une école de la montagne; et une autre enfin pour toutes les bibliothèques fondées par M. Carnegie.
292 LES FRANÇAIS AU CŒUR DE l'aMÉBIQUE
Ce qui se fait sentir aujourd'hui, toutefois, c'est le désir d'utiliser aussi économiquement, aussi efficacement, aussi noblement la partie du lingot qui se convertit en salaire- que la partie du lingot qui se convertit en bénéfice ; et de faire servir concurremment ces deux éléments au bien de l'humanité. L'individualisme absolu qui régnait autrefois commence à faire place à un esprit humanitaire non moins absolu, et qui rappelle, dans son essence, la généreuse bravoure des premiers explorateurs français et la foi toute-puissante des missionnaires français. Cet esprit humanitaire prétend faire le salut de la cité malgré elle, en protégeant et développant les droits individuels et collectifs de l'homme, exactement comme les missionnaires français prétendaient se servir des ambitions commerciales de la France pour opérer le salut des âmes.
Cette tentative pour réaliser le paradis au sein de la cité est en train de devenir un projet précis, ainsi que l'indique l'extrait suivant tiré d'un rapport présenté au Comité pour l'amélioration urbaine par une commission de Pittsburgh :
«Un autre avantage des bords de l'eau, à Pittsburgh, est le charme qu'ils ont en tant que lieu de récréation et l'influence qu'ils exercent sur le caractère et la moralité publique. Une des conséquences les plus déplorables du commercialisme prodigue et à courte vue du xix^ siècle avait été de faire négliger les côtés esthétiques du progrès, lesquels auraient pu suivre le développement économique ; et de répandre à l'étranger cette conviction aussi absurde que néfaste, d'après laquelle l'utile serait nécessairement laid, et, par contre, le beau et les nobles jouissances de la vie
civilisée ne pourraient avoir aucune utilité, de telle sorte que poursuivre le beau serait une folie.
« Ce qui prouve, d'uQ« façon réconfortante, la fausseté de telles idées, c'est l'aspect agréable et les distractions qu'offre toute ville européenne possédant un port de commerce sur un fleuve ou une rivière. C'est dans une telle direction que Pittsburgh doit chercher le moyen de remédier à cet aspect sordide qui est commun à tous les centres manufacturiers.
(( Partout où, dans le monde, pour rompre la monotonie des grandes routes et des quais qui bordent les rivières, une ville a ménagé à sa population la possibilité de se promener et de s'asseoir agréablement dans des endroits d'où l'on puisse regarder le cours d'eau et la vie qui y règne, d'où Ion puisse jouir d'une vaste perspective sur le ciel libre et la rive opposée ainsi que de la réflexion des objets dans l'eau, partout cette mesure s'est trouvée, non seulement augmenter l'agrément de la ville ellemême, mais améliorer la santé et le bonheur de ses habitants, leur fidélité envers la cité et leur fierté locale. Gela s'est vérifié dans les villes où, comme à Anvers, par exemple, on a établi une promenade pavée et nue au-dessus des quais et des grues qui animent un grand port de l'Océan ; ou bien encore dans des villes où, comme à Paris, Lyon, et beaucoup d'autres endroits moins importants, on a ménagé une promenade ombragée le long d'une rue commerçante dominant les quais du fleuve. Gela s'est vérifié également dans une ville comme Londres, où Ion a conquis sur le limon du fleuve, à l'aide de dragages et de remblais, l'emplacement de grands jardins ».
J'ai eu beaucoup de peine à trouver une boutique
de libraire àPittsburgh. Mais un jour, certainement, on rencontrera sur la Belle-Rivière les mêmes ressources idéales et littéraires que celles qui rendent les bords de la Seine si chers à ceux qui ont étudié toutes leurs particularités, et chers au savant comme à l'ignorant.
L'extraitcité ci-dessus n'indique, d'ailleurs, qu'une faible partie du plan relatif à l'avenir de Pittsburgh. Ce plan ne vise pas seulement l'embellissement de la ville et le plaisir de ses habitants pendant leurs heures de loisir ; mais il s'occupe en outre de tout ce qui touche à la santé, à la commodité, à l'éducation et au bien-être en général du district tout entier, de cette région désignée jadis sous le nom de « pays noir )), et dont Pittsburgh devint la fumeuse capitale, une des régions, entre autres, dont les Français furent les premiers pionniers.
J'ai parlé de Pittsburgh en qualité de représentant d'une Société démocratique, ou, plus exactement, d'un corps de cent citoyens volontaires formant quatorze comités différents (y compris ceux du transit, rapide, des accidents du travail, du logement dans les villes et de l'hygiène publique). Cette société démocratique a entrepris de faire à ses frais tout le travail d'un plan constructif, appuyé sur les recherches des hommes compétents, dans l'espoir de créer un mouvement d'opinion qui lui permettra d'exécuter ce plan et d'établir à Pittsburgh a des conditions de vie et de travail, susceptibles de servir de modèle à tous les autres centres industriels de l'Amérique ^ ».
* Olmsted F. L., Pittsburgh, Main Thoroughfares and the Down-Tovm District. Commission civique de Pittsburgh, 1910. Dans 8urvey, 4 février 191'i. 25,740-4.
On n'a fait nulle part en Amérique d'étude aussi approfondie et aussi systématique des conditions de la vie urbaine. Cette étude a un caractère tout aussi scientifique que les savants travaux relatifs à des villes enfouies sous les cendres. Or, elle était bien plus complexe et plus difficile. Consciente d'elle-même et douée d'une énergie invincible, il semble que Pittsburgh s'apprête a reconquérir la situation privilégiée qui avait frappé Céloron lorsqu'il descendait la Belle- Rivière, une situation que Florence elle-même pourrait lui envier.
Un haut panache, fait de fumée le jour et de flammes la nuit, surmonte la ville. C'est ce panache qui a indiqué le chemin pour sortir du désert. Il s'agit maintenant de savoir si les plus nobles des aspirations humaines se réaliseront et parviendront à ajouter à cet individualisme de la force, dont nous avons parlé plus haut, un idéal social, avec un plan d'exécution net et pratique.
Pittsburgh se trouve sur les confins de la vallée de la nouvelle démocratie. Cette ville a répandu ses nappes d'acier, le long de toutes les routes. C'est à peine s'il existe un village de quelque importance entre les monts Alleghanys et les Montagnes Rocheuses sur lequel elle n'ait acquis des droits au nom de ses rails d'acier. C'est à peine s'il y a un cours d'eau, grand ou petit, sur lequel elle n'ait jeté un pont. Pittsburgh est vraiment l'âme de Céloron réincarnée, et plantant encore les monuments de la reprise de possession par la France, partout où les rails, les traverses, les plaques, fabriqués dans ses usines ont été transportés. Or, Pittsburgh n'est qu'une ville, entre toutes les cités rénovées qui occupent la
moitié orientale de la vallée, là où s'allongeait jadis la ligne des forts français, très faibles quant à la défense, mais très importants par tout ce qu'ils prophétisaient.
Si nous considérions la cité américaine avec les yeux de Walt Whitman, ce poète de la démocratie, nous trouverions son avenir quasi-désespéré : « Y a-t-il, vraiment, ici, dans la cité, se demande-t-il, des hommes dignes de ce nom? Y trouve-t-on des athlètes? Y trouve-t-on des femmes parfaitement faites et méritant le luxe matériel qui s'offre si généreusement à elles? Y respire-t-on une atmosphère pénétrante d'élégance et de belles manières? Y rencontre-t-on des masses de beaux jeunes gens et de vieilles personnes majestueuses? Y voit-on fleurir des arts dignes de la liberté et d'un peuple riche ? Y voit-on se développer une civilisation morale et religieuse très élevée, seule justification possible des progrès de la civilisation matérielle ? Avouez que si l'on regarde au microscope et avec des yeux sévères la morale de l'humanité, une sorte de Sahara sec et plat vous apparaît : ces villes remplies de gens mesquins, grotesques, difformes, de fantômes jouant aux bouffons et d'êtres insignifiants. Confessez que partout, dans les magasins, dans la rue, à l'église, au théâtre, au bar, et jusque dans la chaire officielle, régnent, l'impertinence, la vulgarité, la basse ruse et l'infidélité. Partout, on remarque la présence d'un jeune homme chétif, impudent, prétentieux et prématurément mûr; d'une luxure anormale; de formes maladives, mâles ou femelles, peintes, coussinées, sèches, chignonnées, avec des teints couleur de boue ou de sang impur ; et la diminution, pour
ne pas dire la disparition, chez les femmes, de la faculté' d'être mères dans les conditions souhaitables ; de faibles notions sur le befiu avec une collection de manières, ou plutôt d'absences de manières, si, du moins, l'on considère les avantages qu'ils procurent, et probablement les plus vulgaires qu'on puisse rencontrer dans le monde ^ ».
Mais ce n'est pas une attente aussi désespérée que portent dans leur sein les villes issues des forts et des chemins de portage français. Ce n'est pas à faire leur confession que songent aujourd'hui les villes américaines, dont parle Whitmann lorsqu'il rend son jugement sombrement prophétique. J'ai vu, dans les rues delà ville en question-, en effet, des bouffons grotesques, difformes et insignifiants ; j'y ai vu s'étaler l'impertinence, lu vulgarité, la ruse, la prétention et la maturité précoce ; j'ai vu cette humanité maquillée, au teint mauvais, aux mauvaises manières et d'une beauté superficielle. Mais il m'a été donné de voir de près, en même temps, trois des principaux agents qui travaillent à la réalisation des aspirations de cette même humanité, à savoir : les œuvres philanthropiques, la littérature et les écoles. Et je sais que jamais aucun groupe de cinq millions d'individus, soit réunis dans de grandes maisons à étages, soit répandus sur la plaine, la montagne, le bord des rivières et les côtes de la mer, n'a été animé de dispositions plus sérieuses et d'un pareil esprit de sacrifice. Or, il faut se dire que ces hommes sont constam-
* Démocratie Vistas, dans ses œuvres complètes, pp. 205-
- La ville de New-York.
ment distraits, dans leurs prières et dans leurs actes, par l'arrivée de gens parlant toutes les langues, qui émigrent d'Europe ou d'Asie et se déversent chaque année dans leurs ports, sans compter les centaines de milliers d'habitants des campagnes qui affluent vers les villes. On a établi des écoles publiques dans certaines parties de New-York où il n'existe pas un seul enfant qui soit né de parents américains. Il y a une de ces écoles, notamment, que je visite souvent et que j'appelle l'oasis dans le désert de l'humanité (le Sahara dont parle Walt Whitmann). Là, deux ou trois mille enfants sont réunis qui viennent, à la lettre, des steppes de la Russie, des vallées italiennes et d'autres parties de l'Europe. C'est là-bas, du moins, qu'étaient leurs maisons ancestrales ; car, directement, ils arrivent des rues fourmillantes, des chambres meublées, obscures et nauséabondes de New-York. A l'école, où ils respirent une atmosphère plus pure, sous la tutelle fortifiante delà cité, je les ai entendus chanter, garçons et filles réunis, avec des voix pures et joyeuses, comme chanteraient de jeunes bergers en train de faire paître leurs troupeaux dans l'herbe verte, auprès d'un paisible ruisseau.
Mais, pour en revenir aux villes de la vallée de la Nouvelle-France, on ne trouve là que des raisons d'espérer. Il y a, certes, des erreurs, des désappointements, de la grossièreté, des infidélités. Mais ce sont les erreurs, la grossièreté, les fautes d'une jeunesse passionnée pour l'amour et le plaisir, et douée pourtant d'une volonté inflexible, volonté que la nature généreuse du pays a à tel point encouragée et développée, qu'on n'en distingue plus les limites.
A quelques vingtaines de mètres de la Bibliothèque
CITES OCCIDEXTALES 299
Carnegie, du musée et de la salle de concert, à Pittsburgh, se trouve un terrain où un million d'individus se transportent pendant lH belle saison pour assister à des jeux en plein air. Et, si le Président des Etats- Unis se trouvait visiter la ville à ce moment-là, on le verrait parmi les spectateurs en compagnie de son secrétaire d'Etat ou du Président d'une grande université. A Chicago, j'ai trouvé la ville toute rajeunie et se passionnant avec une égale ardeur pour lesjeux qui avaient eu lieu la veille et pour ceux qui étaient projetés pour le lendemain. Lorsqu'il s'agit du concours pour le grand championnat, alors on peut dire que toute la ville prend un jour de congé.
Mais c'est l'esprit de la jeunesse qui, dans ces villes, gênées par leur trop rapide croissance, commence seulement à prendre conscience de lui-même et à se proposer de faire mieux qu'on n'avait fait en général jusqu'ici dans les grandes villes, parla faute des conventions sociales et, en partie aussi, de Tégoïsme de quelques-uns. Quand ces jeunes gens parlent de leur vie active et bruyante, ils n'emploient pas souvent les verbes au temps passé, et jamais au plus-queparfait. Ils sont, pour la plupart, peu préoccupés du futur, si ce n'est en ce qui concerne la hausse présumée du prix des terrains et la conquête de nouveaux marchés. Lorsque, m'adressant un jour, à Pittsburgh, à un homme important qui descendait d'une famille française, je lui demandai comment il se faisait qu'on ne protégeât pas contre l'empiétement des entreprises privées l'emplacement de l'ancien fort Duquesne, ce fécond emplacement qui a engendré la grande cité, il me répondit que tout ce qu'on pouvait faire, c'était de réserver le petit bâtiment cubique qui reste du
fort Pitt et qui n'occupe qu'un petit terrain de quelques mètres carrés. Quels droits peut bien avoir le passé en face des revendications de l'industrie dans le présent? Telle fut l'attitude de cet individu crasseux, né dans un square de va-nu-pieds ou dans une ruelle en planches de ce pays de flamme et de fumée, et de rivières aux eaux couleur de rouille.
Et quant au futur, eh ! bien, la voix du prêtre français et celles des ministres de la même foi, ou d'une foi différente, qui ont suivi ses pas, sont toujours entendues dans cette ville et y affirment toujours l'existence d'un monde à venir.
11 y a quelques années, sur une des routes qui descendent dans la vallée, je voyageais dans un train rapide qui faisait un bruit de ferraille et de tonnerre sur les pentes de la montagne. Nous passâmes au crépuscule devant la tombe de Jumonville, près du champ de Braddock : puis à travers des milles et des milles couverts de fourneaux à coke ; puis à travers des acres et des acres remplis d'usines avec des milliers de fenêtres éclairées; puis parmi des tours et des cheminées en flamme ; et enfin nous arrivâmes à la Babylone moderne, où le faîte des maisons se perdait dans la fumée. Tout à coup, dominant le bruit des sifflets et des roues, j'entendis la voix sonore et profonde des cloches de la cathédrale annonçant que le prêtre se trouvait toujours aux côtés de l'explorateur, du marchand et du coureur-des-bois chercheur de fer.
Pourtant c'est de l'avenir terrestre plutôt que de l'avenir céleste que j'ai mission dem'occuper ici.
Car, ainsi que je l'ai dit dans le précédent chapitre, les jeunes cités de l'Ouest qui n'ont, comme villes,
qu'un siècle d'existence, c'est-à-dire qui ne sont que des enfants si on les compare à Paris, à Londres et à Rome, se mettent à avoir sérieusement le souci du lendemain. Elles ne songent pas simplement à multiplier le nombre de leurs habitants ou à les renvoyer en masse à la campagne, mais à leur donner la perspective et la promesse d'une vie meilleure, plus confortable, plus saine, susceptible de les élever à un degré supérieur de la vie individuelle et collective, au sein de la cité. Car, bien qu'on n'ait pas cessé de prêcher contre les villes depuis le temps où Jonas médisait de Ninive, et bien que beaucoup de villes aient été détruites et enterrées, Ninive la première, on constate que les villes, ou grandes agglomérations d'individus, vont toujours se multipliant.
Le recensement de 1910 indique a peine un petit fléchissement du chiffre de la population de certaines villes, au cours des dix dernières années *, et, au contraire, un gain considérable pour presque toutes les grandes villes du middle-ivest. On a calculé que d'ici à peu de temps la moitié de la population des Etats- Unis résiderait dans les villes. On prévoit même le jour plus éloigné où la population urbaine représentera les deux tiers de la population totale. -
On ne peut pas espérer détourner la marée qui
* Les villes dont la population a baissé pendant les dix dernières années sont Calveston (Texas), qui avait 37.389 habitants en 1900 et 36.981 en 1910 ; Chelsen (Mass.), qui avait 34.072 habitants en 19Û0 et 32. 4o2 en 1910, et Saint-Joseph (Missouri) qui avait 102.979 habitants en 1900 et 77.403 habitants en 1910.
* En 1910 46,3 p. 100 des habitants résidaient dans des communes classées comme villes, et 35,1 p. 100 dans des villes ou dans des villages incorporés ou non incorporés.
monte vers les villes, si ce n'est en la dirigeant vers les champs suburbains. Aussi le problème qui se pose dans la vallée consiste-t-il à améliorer les villes, puisque c'est des villes que doit jaillir la vie nouvelle, puisque c'est dans les villes que la démocratie a placé ses espérances.
J'ai trouvé significatif que l'endroit de la félicité dernière, l'endroit qui apparaît vaguement à tout homme civilisé, lorsqu'il détourne ses regards de sa tâche pour les élever vers l'au-delà, ait été imaginé par un homme vivant dans une cave solitaire sur une île de la Méditerranée, non comme un pays de lotus, non comme une oasis pleine desourceset de palmiers^ non comme une étendue de forêts et de montagnes, et non pas même comme un endroit tranquille sur les bords d'une mer d'opale, mais comme un lieu très habité, comme une ville. Certes, c'était une ville parfaite, tombée du ciel tout achevée, avec des murs de pierres précieuses, et pas un quartier qui rappelle la zone des Tolinsons de Kipling. A ses portes se tenaient des officiers de l'octroi qui barraient le chemin à tous les auteurs d'abominations ou de mensonges ; mais ses portes restaient ouvertes à l'est, à l'ouest, au nord et au sud, afin que les rois de la terre pussent y apporter leur gloire et leur honneur. C'était une ville dont les rues étaient claires et agréables, une ville traversée par une rivière d'eau pure ; et, sur les bords de cette rivière poussaient des arbres dont les feuilles guérissaient les nations.
Le seul parti à prendre, puisque, que ce soit un bien ou un mal, le pays déverse sa population dans les villes et puisque les portes de l'Eden sont bien fermées, c'est d'aller vers la ville de l'Apocalypse
non, sans doute, telle qu'elle est apparue à l'imagination orientale de Jean, ornée et murée de pierres précieuses et d'or, mais aussi belle pourtant que le goût occidental et l'habileté des architectes le permettront, aussi confortable que l'exigeront les coutumes de l'Ouest, aussi saine que le pourrait souhaiter notre sagesse limitée, dans son désir mortel d'obtenir l'immortalité.
J'ai vu un jour une peinture qui représentait la mort d'Eve. Le peintre la montrait, dans un voyage de sa farouche vieillesse, accompagnée par Caïndont le fils construisit la première ville du désert. Elle s'arrêtait sur une élévation de terrain et montrait du doigt un petit bouquet d'arbres dans le lointain, en disant à son fils : « C'est là qu'était le paradis ! » Mais le paradis ne peut être réalisé que par des masses d'hommes revenant aux forêts : ce sont les arbres guérisseurs et les rivières qui doivent, au contraire, aller vers les villes.