CITÉS OCCIDENTALES ISSUES DES CHEMINS DE PORTAGE FRANÇAIS
Les anciens chemins de portage ont, eux aussi, fait éclore des villes sur les bords de la vallée du Mississipi, bien que cette floraison n'ait pas été', à une notable expression près, aussi luxuriante qu'elle le fut sur le sol enrichi d'os et de sang humains qui entourait les anciens forts français.
Les chemins de portage ou de transport par terre se distinguaient des pistes des coureurs-des-bois, d'abord, en ce qu'ils n'étaient que de courts raccords reliant entre elles deux grandes voies d'eau, et ensuite, en ce qu'ils étaient généralement tracés, non par les ingénieurs sauvages des forêts et des prairies, mais par les pieds de l'homme. Ils croisaient la grande route par laquelle, avant l'ouverture des canaux, on aurait pu traverser tout le continent à pied sec, entre le Saint-Laurent, l'Atlantique, les grands lacs, le Mississipi, le Pacifique et l'Océan Arctique. Cette grande route n'a jamais dû être parcourue sur toute sa longueur, car en certains endroits elle escaladait des pics inaccessibles, en d'autres, elle contournait les saillies les plus étroites; tandis que
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les chemins perpendiculaires, ceux qui reliaient entre eux deux cours d'eau partant de la ligne de partage des eaux continentales et coulant dans des directions opposées, pourraient se comparer aux chemins qui traversent des isthmes d'un Océan à l'autre, avec cette différence que les Océans dont il s'agit ici sont desséchés et que la terre y est arrosée seulement par des rivières.
Il y avait, il est vrai, d'autres chemins de portage que ceux qui reliaient les différents bassins. Les plus communs étaient ceux qui contournaient les chutes d'eau ou les rapides dangereux, par exemple, celui que suivirent Ghamplain et les Jésuites dans leurs voyages, en remontant l'Ottawa jusqu'au Nipissing. C'est à propos de ceux-ci que le P. Brébeuf écrivait qu'ils passaient continuellement près de torrents, de précipices et d'endroits horribles à voir à tous les points de vue. En moins de cinq jours, les voyageurs avaient suivi plus de trente-cinq chemins de portage, dont quelques-uns n'avaient que trois lieues de long. Gela revient à dire qu'il leur avait fallu porter sur leurs épaules leurs canots et leurs bagages, et prendre en même temps si peu de nourriture, qu'ils se sentaient sans force et sans courage^. Un autre prêtre parle d'un chemin de portage qu'il suivit toute une journée, et le long duquel il dut escalader des montagnes, abattre des arbres pour se frayer un chemin à travers la forêt, et porter sans cesse sa petite chapelle et ses provisions de bouche.
A quels usages variés, pourtant, pouvaient servir ces chemins de portage 1 Tantôt des autels étaient
* Jesuit Relations {Thv;a^itcs), Yll, 75-77.
dressés sur leurs bords ; tantôt on y établissait le campement; tantôt on en faisait des lieux de réunion, et, plus souvent encore, des embuscades. Il arrivait aussi qu'on en fît l'emplacement d'un petit fortin ou l'occasion de la construction d'un fort plus important à une faible distance. En ces temps antérieurs à l'arrivée de la civilisation sur l'isthme de Panama les chemins de traverse ne pouvaient pas être considérés comme territoire neutre et il était prudent de s'y fortifier.
Céloron raconte que l'on répara les bateaux à l'extrémité du chemin de portage du Chautauqua. Ce récit, joint à d'autres analogues, a conduit un auteur compétent à décrire les bouleaux, ces beaux arbres blanc et or des sombres forêts du Nord, qui offraient leur manteau aux voyageurs et tombaient en éclats jusqu'à ce qu'ils fussent tout changés et complètement dépouillés de leur écorce, le long des chemins descendant à la rivière. Il a même imaginé, au bord de ces chemins, des établis primitifs de charpentier, des fourneaux et des huttes, près desquels les voyageurs pouvaient faire halte pour opérer leurs réparations, pour manger et se reposer. Ces endroits auraient ainsi été les précurseurs des garages, des auberges et des hôtels modernes.
Mais l'on trouve à la Bibliothèque Nationale des cartes indiquant les noms des chemins de portage, et montrant que ces routes difficiles n'étaient point dépourvues de charme pour les premiers voyageurs, comme elle l'ont été pour beaucoup de ceux qui sont venus ensuite. Il y avait, en effet, le Portage des Roses où les fleurs agrémentaient le chemin ; il y avait le Portage de la Musique où l'eau courante
faisait sans cesse entendre sa chanson au milieu de la solitude ; il y avait le Portage de la roche fendue^ le Portage des chênes, le Portage des perches, le Portage Talon, le Portage des Récollets. Ces derniers étant destinés à rappeler les voyages des hommes que l'on voulait honorer K
Les chemins de portage qui sont devenus les plus florissants étaient généralement courts, bien tracés et profondément creusés par les pas. J'ai parcouru trois de ces chemins historiques, trois des plus importants parmi ceux qui vont du bassin des grands lacs à celui du Mississipi ; et, tout en marchant, je songeais à mes ancêtres. On m'avait conseillé de faire une partie du trajet en voiture, mais je m'y suis refusé, car je pense que c'est à pied que l'on doit honorer de tels hommes. J'aurais même marché pieds nus si les conventions sociales m'y avaient autorisé.
Le premier de ces portages était le chemin dont j'ai déjà parlé plusieurs fois et sur lequel je ne suis jamais fatigué de voyager en imagination. C'est celui que doit avoir pris Nicolet pour aller du Fox au Wisconsin, si toutefois il parvint jusque-là en allant à Muscovy. C'est de ce chemin que le P. Dablon disait que la route traversait un vrai paradis mais était aussi rude que celui qui mène au ciel ! Enfin c'est la route qu'ont probablement suivie les coureurs-desbois Radisson et Groseilliers, qu'a dû rencontrer La Salle et qu'ont prise Marquette et Joliet, et des cen-
* A. B. Hulbert, Historic Highways in America. 7 49.
* « Si le pays rappelle un peu, par sa beauté, le paradis terrestre, le chemin qui y conduit a quelque ressemblance avec celui que Notre-Seigneur décrit comme menant au ciel. » Jesuit Relations (ïhwaites), o5, 191.
taines d'autres, pour aller de Montréal au Mississipi, ou pour revenir du Mississipi à Montréal. Vous auriez peine à admettre que cette, étroite bande de terre de moins d'un mille de large est la ligne de partage des eaux qui sépare le Nord et le Sud du continent, et à croire que c'est là l'entrée de la vallée du Mississipi. La plaine que traverse ce chemin est, pour l'œil, aussi plate qu'une table. Il est probable qu'avant l'endiguement l'eau coulait sur le chemin de portage. La Salle, en effet, parle dans une de ses lettres du transport des canots en cet endroit « le long d'un ravin rempli de chênes et à travers une prairie inondée ». Les arbres qu'il mentionne, et sur lesquelles sauvages auraient dessiné grossièrement deux canots pour marquer le commencement du portage en partant du Wisconsin, n'existent plus; mais on a élevé là un petit monument de granit rouge qui porte les noms de Marquette et de Joliet. A l'autre extrémité du chemin, maintenant macadamisé, on rencontre un petit pont rouge traversant le Fox et se dirigeant vers un endroit où était un fort de portage, lequel s'était ensuite transformé en un important entrepôt de commerce. Aujourd'hui il ne reste plus trace ni de l'édifice guerrier ni de l'édifice commercial. Il n'y a plus là qu'une simple maison de ferme, et le fermier ne redoute plus que la sécheresse et les gelées précoces.
Un canal croise ce petit isthme et faisait autrefois communiquer l'Est et l'Ouest, les plaines arctiques et les plantations de cannes à sucre de la zone tropicale. Mais il a maintenant abandonné sa tâche aux chemins de fer, non sans avoir d'abord arrosé, je n'en doute pas, les racines de la belle ville qui porte le nom gé-
nérique de tous les chemins où les fardeaux ont été transportés à dos d'homme, de l'eau à l'eau. Les Indiens avaient, en effet, baptisé cette ville du nom harmonieux de Wauona, et ce mot avait le même sens que « Portage » dans l'État de Wisconsin. La ville de Portage a été récemment introduite dans notre littérature de l'Ouest sous le titre modeste de : village de l'amitié (Friendship Village)^. Si ce n'est que cette ville est plus agréablement située que beaucoup d'autres de la plaine, voire même de la plaine septentrionale, où le terrain est fait d'ondulations, et qu'elle a un aspect plus élégant et plus propre, pour la raison qu'elle est construite en briques claires et non en briques rouge foncé comme on a coutume d'en employer là où les constructions en bois ont été interdites par peur des incendies. Portage est le type de la ville de l'Ouest; et elle vient, quant à l'importance, immédiatement avant Aramoni. Je souhaite de m'y arrêter un moment puisque c'est là que La Salle et Joliet sont arrivés en venant du petit cours d'eau sinueux qui alimente encore l'Atlantique.
Car, en effet, ce village est situé sur les bords d'un petit cours d'eau alimentant l'Atlantique et mêlant même ses eaux aux courants marins qui vont caresser les côtes de l'Europe. C'est à Portage qu'est né l'historien de cette contrée de l'Ouest à qui ses écrits ont valu de devenir professeur d'Histoire de l'Amérique à l'Université Harvard^. Turner est donc, littéralement, un fils du chemin de portage, et il a dé-
* Zona Gale, Friendship Village, Macmillan. New-York, 1908.
* Frederick Jackson Turner.
couvert l'Ouest une seconde fois, pour le profit du monde. Enfin, dernièrement, la vallée tout entière, et d'autres valle'es encore, ont pu lire des histoires consacrées à la ville de Portage, laquelle est appelée dans le livre, comme nous venons de le dire, le village de Vamitié. Ces histoires sont l'œuvre d'une jeune femme dont les fenêtres plongent dans le Wisconsin, à quelques pas de l'endroit où s'embarqua Marquette : l'auteur est donc, elle aussi, une vraie fille du chemin de portage.
Les Français, à qui le Nouveau Continent a dû ce chemin de portage conduisant de l'Europe au cœur de l'Amérique, liraient avec plaisir la description de la vie essentiellement intime que l'on mène dans cette ville, en arrière et au milieu même de l'activité industrielle, infatigable et bruyante qui caractérise la vallée.
(( Les longues collines calédoniennes (les mêmes qu'avait décrites La Salle); les quatre arches rythmiques d'un pont (il sagit ici d'un pont de fer et non d'un pont de fleurs comme celui qu'a décrit Chateaubriand; ; la rivière toute proche ; l'île où les premiers oiseaux construisent leurs nids : toutes ces choses disent à nos fenêtres quel motif de paix et quelle utilité nous pouvons tirer du fait d'avoir une ville natale, une ville bien à nous ; quelle camaraderie tendrement enveloppante y règne ; et comment ses portes conduisent à une intimité douce comme celle que réaliseraientdes doigts de fée ^. «Or Portage n'est qu'une ville natale parmi toutes celles que renferme la vallée. On trouve, dans ces villes, des rues dignes
* Friendship Village, p. vu, note de l'auteur.
de Daphné et des maisons dignes de la reine Anne, des maisons recueillies, donnant sur des cours, des églises austères, des bibliothèques en miniature. Elles se terminent, il est vrai, par des bâtisses de faubourg : ce sont des outres neuves, de formes variées et prétentieuses, mais qui contiennent le meilleur vin du monde d'Occident.
L'auteur de Friendship Village a l'intuition des villes plus belles qui prendront la place des villes actuelles, de même que vos villes d'Europe sont devenues plus belles avec le temps. « Tout le long du chemin, écrit-elle, après avoir assisté au coucher du soleil des bords de cette même rivière d'où Marquette avait pu l'observer, j'ai vu se détacher sur un fond d'or le retour cahoté des voitures vides... J'aimerais posséder un tel cortège peint sur un ciel majestueux. J'aurais dû peindre le charpentier du village tel que je l'ai vu une fois, soulevant de ses grands bras nus un énorme pilier blanc, tandis que des formes bleues étaient suspendues au-dessus de sa tête et posaient sur le pilier un chapiteau en feuilles d'acanthe... Un jour ces choses nous apparaîtront avec leur valeur extraordinaire, et nous en ferons des fresques pour nos bibliothèques de village. » Ce sens du beau, cette faculté de l'exprimer est comme un reste de ce qu'avaient importé sur les chemins de portage les pionniers français du Nouveau-Monde, lesquels avaient des yeux pour voir et un cœur pour sentir; c'est aussi un gage de ce que les Français continueront à nous apporter, afin de mêler à la vie active et virile de l'Ouest quelques-unes des nobles satisfactions dont Zona Gale, la fille du chemin de portage, a eu le pressentiment.
Un autre chemin de portage très important doit également avoir été foulé par les pieds de Marquette, en attendant qu'il y revînt mourant et porté par ses fidèles compagnons Pierre Porteret et Jacques : lamentable voyage qui fait penser à celui du roi Arthur ramené par son loyal chevalier jusqu'à sa dernière demeure. Le chemin de portage en question allait du Saint-Joseph au Kankakee et sa longueur variait avec la saison. En 1679, La Salle, Tontyet Hennepin le suivirent, jusqu'au point oii Marquette avait tenté d'initier les sauvages aux mystères de la foi; mais avec des intentions d'un caractère moins spirituel ; et, pendant un siècle encore, les entreprises les plus pieuses, comme les plus aventureuses, empruntèrent la même voie.
On peut se faire une idée du trafic qui se faisait par là, tant dans l'ordre spirituel que dans Tordre temporel, d'après le nombre des reliques qu'on a trouvées dans les champs environnants et qui dataient du temps où s'y était établie une mission française possédant une garnison assez nombreuse pour avoir mérité le nom de fort Saint-Joseph. Dans la salle de la Société historique des Indiens du Nord, qui est située sur cet ancien chemin de portage, on peut voir quelques-unes de ces reliques couvertes de poussière et de sable : des crucifix, des couteaux, des alênes, des perles (qui sont, m'a-t-on dit, le butin provenant d'anciennes villes romaines et cédé aux Indiens en échange de leurs peaux), des bagues en fer, des clous et des gonds (échangés contre des pointes de fièches et des haches de silex, restes des premières armes des âges de pierre et de fer, à l'aube de la civilisation).
Les chemins de portage qui relient les rivières entre elles sont maintenant couverts de chemins de fer, de routes pavées, de fossés, de tombes, d'usines et de maisons d'habitations. Pourtant, en descendant jusqu'à la rivière Saint-Joseph, on trouve encore le cèdre flétri, vieux peut-être de huit cents ans, dont j'ai parlé plus haut, arbre qui porte encore des balafres dans lesquelles on croit reconnaître les marques des haches à larges tranchants des explorateurs français. C'est ce point que La Salle manqua d'abord, lorsqu'il s'était perdu dans la forêt, mais qu'il retrouva ensuite. Il y laissa des lettres pour aider ceux qui arriveraient en bateau à se guider dans la prairie. Le capitaine du Griffon, en efl'et, devait le rejoindre dans l'Illinois s'il n'avait pas fait naufrage.
Il n'y a guère plus d'une lieue entre ce point de débarquement et le coude de la rivière où se trouve la ville de South-Bend. Le chemin traverse la grande prairie et arrive aux prairies inondées dans le limon desquelles le Kankakee tortueux devenait déjà navigable, au temps de La Salle, à une centaine de mètres de sa source, et augmentait de volume si rapidement que, ainsi que La Salle l'écrit dans une de ses lettres, il ne tardait pas à être aussi large et aussi profond que la Marne. La Salle pensait volontiers à la Marne, qu'il avait connue dans son enfance et dont une âme moins bien trempée que la sienne aurait pu avoir la nostalgie.
Charlevoix traversa ces champs de Saint-Joseph, toujours ies mêmes, un demi-siècle plus tard (1674- I720j ; et Parkman qui fit le même voyage environ cent ans après. Charlevoix trouva là ce qu'il appelait
une petite ville sale : c'est aujourd'hui une cité industrielle, propre et active, comptant plus de 53.000 habitants, avec ijn horizon ouvert sur le monde entier. Elle est connue, de plus, pour la fierté provinciale avec laquelle elle projette son ombre sur le chemin, de grand matin.
Avec le fidèle compagnon qui a partagé tous mes voyages sur les rivières de l'Ouest, j'ai cherché, il y a quelques années, à travers les faubourgs de Saint- Joseph, le trajet de l'ancien chemin de portage ; nous avons lancé ma barque dans la rivière et j'ai fait manoeuvré l'aviron et la perche en descendant le Saint-Joseph pendant soixante-quinze milles, jusqu'au lac où, pensais-je. Marquette avait fait son dernier voyage. Puis, comme j'avais entendu parler, peu de temps auparavant, des entailles encore visibles sur le cèdre rouge, je recommençai à chercher le tracé probable du chemin suivi par les Français jusqu'au champ de blé ou de maïs que j'apercevais, doré par le soleil d'automne, et qui cachait les sources du Kankakee. Mais je n'avais, cette fois, que peu de temps à ma disposition, et il me fallut suivre en automobile la route qui longe le chemin de portage. De plus, j'avais les yeux fixés sur le ciel pour y chercher les dirigeables qui devaient atterrir là en allant de Chicago à New-York.
Dans les bagages que La Salle fit porter sur ce chemin se trouvaient des instruments de forgeron, un soufflet, des outils de charpentier et de menuisier : on pourrait croire vraiment qu'il les y a laissés, en voyant la richesse des produits de cette étroite zone du portage, large de deux à trois milles :
1° On a créé là la plus grande fabrique de wagons
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du monde. Ce chemin fait pour le transport des paquets et des fardeaux a donc apporté sa contribution personnelle a la civilisation en fournissant de quoi transporter les fardeaux tout autour du globe, autrement qu'à dos d'homme.
2° Le long du même chemin se trouve la plus grande fabrique de charrues du monde. De là on expédie des charrues à toutes les vallées cultivables que la civilisation a conquises et auxquelles elle a appris à sentir la faim.
2^ On voit, de plus, sur ce chemin de portage, la plus grande usine du monde, en ce qui concerne certaines pièces de machines à coudre, étaler ses nombreux bâtiments pendant des kilomètres sur la langue de terre qui s'élève entre les deux rivières, Or cette usine possède des agences dans toute localité de quelque importance du monde entier.
4° Enfin, parmi plus décent fabriques de moindre importance, j'ai découvert ce qui passe pour la plus grande fabrique de jouets du globe.
Fournir des wagons pour porter les fardeaux et soulager les hommes, fabriquer des charrues d'acier pour les délivrer de l'usage barbare de la houe, donner à la femme la navette pour la débarrasser de la tyrannie de l'aiguille, et faire des jouets pour les enfants de toutes les races! Il faut vraiment que celte prairie bordant le portage de Saint-Joseph ait conservé, mêlé à sa glaise et à son argile, quelque chose du caractère des précurseurs français, de cet esprit de bravoure, dont est sortie l'énergie américaine, pour avoir créé une industrie d'une telle hardiesse et d'une portée si exceptionnelle. En tout cas les bienfaits que cette industrie a apportés à son temps, ceux
qui ne se voient pas comme ceux qui se voient, la mettent tout à fait à part. Le jour même oùje me trouvais à Saint-Joseph une ligue y était fondée pour y développer le goût des arts et pour rendre les meilleurs modèles accessibles aux habitants de la région. Or cette région ne consistait, peu de temps auparavant, qu'en de tristes prairies à demi couvertes de neige et parsemées de crânes et d'os de buffles. Les écoles les plus modernes y sont aménagées et entretenues avec les deniers publics, et l'université Notre-Dame ainsi que le collège Sainte-Marie regardent le portage, les champs et la ville par-dessus la rivière.
On aurait pu ne pas découvrir ce passage, si difficile à trouver, et que La Salle commença d'ailleurs par manquer, et avoir pourtant à sa disposition une autre voie menant au cours inférieur du Mississipi. Cet autre chemin est un court portage allantdu Mississipi au Wabash. Un autre chemin, encore plus court que le précédent, et que La Salle connut dès les premières années de ses voyages à l'extrémité est de la vallée du Mississipi, menait de la pointe Est du lac Erié, au Wabash et à lOhio, d'abord en remontant le Maumee, et ensuite par terre. C'est ce passage que choisit Cérolon en revenant de son mémorable voyage. Mais le portage était si long qu'il brûla son canot après l'avoir brisé, près de la source du Miami, et pria le fort français, situé sur le cours supérieur du Maumee, de lui fournir d'autres bateaux. L'hostilité des Iroquois, ainsi que nous l'avons vu, rendait très dangereux pour les Français, dans les premiers temps, ce passage si important, et tellement supérieur aux autres routes indiennes qu'on l'a souvent appelé la voie Appienne des Indiens.
Si l'on excepte les chemins de portage du haut de lavallée,;parmi lesquels nous citerons celui de Saint- Esprit, et ceux qui n'offraient d'intérêt que pour le commerce des fourrures, nous n'avons plus à parcourir qu'un chemin historique, à savoir celui qui traverse la bordure de pierres, de marécages et de prairies d'où descendent, d'un côté, toutes les rivières d'argent de la vallée du Mississipi, de l'autre, les grands lacs et les rivières qui s'y déversent.
Cette dernière route était la piste étroite et courant à travers des champs d'oignons sauvages, qui conduisait de la rivière de Chicago (The Garlic river, c'est-à-dire la rivière de l'Ailj, à une autre rivière dont le nom est souvent prononcé de manière à faire frémir un parisien : le Des Plaines. Ce chemin traversait également une prairie marécageuse, et si basse, que l'eau coulait dans les deux directions à la fois en cas d'inondation, et qu'autrefois cette prairie servait de lit à une rivière qui allait du lac au golfe. Mais cette voie a été sanctifiée plus que toutes les autres, car c'est près de ce chemin de portage que Marquette a soulfert tout un hiver, étant retenu par une sérieuse maladie, alors qu'il voulait aller catéchiser les Indiens demeurant une centaine de milles plus bas. Sa hutte fut la première habitation européenne qui occupa cet emplacement, l'emplacement du futur Chicago.
J'ai trouvé chez un libraire, à moins d'une lieue de l'endroit où était cette hutte, un volume qui vaut son poids d'or^ Il contient le récit du voyage de
* Thévenot, Recueil de Voyages, avec 2 grandes cartes et 14 planches, 2 volumes, Paris, 1682, contenant Ihistoire des découvertes de Marquette et de Joliet dans l'Amérique du
Marquette sur ce chemin de portage, lorsqu'il revenait vers la Baie-Verte avec Joliet, après la découverte du cours supérieur du Mississipi. Il y est question, dans le dernier parag'raphe, des riches prairies situées un peu au delà. Mais, surtout, on y raconte le baptême d'un enfant mourant que l'on avait apporté auprès du canot de Marquette au moment où il allait partir pour la maison de la mission. « Si ce voyage, dit Marquette, avait pu sauver une seule âme j'estimerais que je suis bien payé de toutes mes peines. Or j'ai des raisons de le croire, car, comme je revenais, je passai près des Indiens de Peoria et restai trois jours à leur prêcher la foi dans toutes leurs cabanes ; après quoi, au moment où nous nous embarquions, ils m'apportèrent sur le bord de l'eau un enfant mourant que je pus baptiser avant qu'il expirât, par la volonté d'une admirable Providence qui voulait le salut d'une âme innocente ^ »
Gela se passait en 1673, c'est-à-dire plus d'un an avant que Marquette revînt sur la rivière de Chicago avec le désir d'accomplir sa promesse en catéchisant les sauvages de llllinois, et la ferme intention « de tout faire et de tout souffrir pour réussir dans une si glorieuse entreprise ». L'histoire de ces jours d'hiver a été fixée pour toujours dans les Relations des Jésuites -. Durant tout le mois de janvier la maladie obligea Marquette à demeurer dans la cabane du chemin de portage ; mais au début de février il
Nord, etc. Voir, pour une étude sur les différentes éditions, Jesuit Relations, 59,294-9.
^ Shea, Discovery and Exploration of the Mississipi Vallev, 2* éd. p. 55.
^ Yol. 59, pp. 165-183.
inaugura la neuvaine par une messe, à laquelle ses compagnons Pierre et Jacques, qui faisaient tout leur possible pour le guérir, reçurent la sainte communion en demandant à Dieu de lui rendre la santé. Sa maladie céda, en effet, mais la faiblesse, jointe au froid et à la glace qui couvrait les rivières, l'obligèrent à prolonger jusqu'au mois d'avril son séjour sur le portage. A la veille de son départ pour l'Illinois, il terminait son journal par ces mots : « Si les Français apportent des ornements à ce pays, en revanche ils ne prennent rien aux sauvages, car il leur en coûterait trop de souffrances ^ ».
J'ai cherché, au crépuscule d'un jour d'automne, à retrouver Tendroit où la neuvaine avait accompli le miracle. Ainsi que je l'ai déjà déploré, bien peu de personnes, parmi les centaines de milliers d'habitants de Chicago, ont encore une conscience quelconque de ce tissu d'héroïsme, de souffrance et de divination géniale que les Français ont tendu pour toujours, comme une tapisserie, au fond de la vallée. Pourtant j'ai pu constater que les policemen et les inspecteurs des chemins de fer qui avoisinent la rivière avaient au moins entendu parler d'une grande croix noire qu'on a plantée au bord de cette eau noire et inerte, en mémoire de Marquette et de Joliet. La petite élévation de terrain sur laquelle se trouvait la hutte est entourée maintenant de grands hangars de tissage, qui ferment l'horizon, et de fabriques qui se trouvaient être inoccupées au moment où j'allais, le long d'une rue mal pavée et peu éclairée, dans la direction de la rivière. La croix était bien là,
« Jesuit Relations (Thwaites),50, 4 83.
plus noire que le capuchon du moine, et plante'e sur un petit terre-plein blanc ; elle se détachait sur le ciel nocturne à côté d'un mince croissant de lune. Je ne pus d'abord distinguer Tinscription qui est sur le côté du monument faisant face à la rivière; mais, apercevant une lanterne-signal attachée à un bateau amarré au rivage, je la déliai et pus lire, grâce à sa lumière, le tribut payé par la cité à ce prêtre explorateur « qui, le premier des hommes blancs, a suivi ce chemin, après avoir, en cent vingt jours, parcouru 2.0OO milles en canot ». La plaque de bronze rend hommage, notamment, à la divination de Joliet ; mais elle célèbre avant tout la modeste demeure qui abrita le corps frêle et lame valeureuse du Père iMarquette, premier Européen qui ait posé le pied sur le sol qui porte aujourd'hui la cité de Chicago. Je voudrais que, sur les cartes du Mississipi, on désignât le court espace qui sépare le Chicago du Des Plaines (ou de la Rivière-Divitie, comme on l'appelait souvent;, par ces mots : « Portage Saint-Jacques ». Ce serait une consécration plus digne de Marquette, semble-t-il, que celle qui consisterait à donner son nom à une ville, à un bateau à vapeur sur le lac, ou à une certaine espèce de tabac, ainsi que nous avons l'habitude de le faire en Amérique.
Le croissant de lune disparut, derrière les ombres, plus épaisses que celles d'une forêt, qui bordent maintenant l'ancien portage ; mais il me suffit de faire quelques pas dans lobscurité pour retrouver la lumière et le bruit qui caractérisent une ville de plus de deux millions d'habitants.
De la terre noire de ce sombre chemin de portage, bordé à droite et à gauche par des marécages et des
FRANÇAIS AU CCECR DE l'AMÉRIQLE. 2[
champs d'oignons sauvages, a surgi la plus récente des grandes cités du monde Elle s'est développée si rapidement qu'on est en droit d'attendre d'elle plus que de tout autre point du globe. Bien des hommes, encore vivants aujourd'hui, peuvent se rappeler l'avoir vue alors qu'elle n'était qu'une étroite bande de terrain au bord d'un lac, et une plaine marécageuse, avec un chemin partant d'une rivière en miniature et se dirigeant vers le croissant de lune.
L'emplacement où se trouve Chicago, ou au moins quelque emplacement voisin, semblait prédestiné par la nature à donner le jour à une grande métropole, et cela tant à cause de ses conditions géographiques, qu'à cause du peuplement des terres du Nord-Ouest. Mais ce fut bien Louis Joliet qui fut le premier prophète de Chicago. L'inscription de la tablette de bronze au pied de la croix noire raconte qu'en traversant ce lieu, Joliet le recommanda, à cause de ses avantages naturels, comme propice à un premier établissement, et suggéra lidée d'une grande voie d'eau allant des lacs au golfe du Mexique. La Salle refusa de donner son approbation à ce projet, qui devait, deux cents ans plus tard, être réalisé dans une certaine mesure.
Les Relations des Jésuites du P*" août 1674, en rapportant la conversation de Joliet, qui avait eu le malheur de perdre tous ses papiers précieux dans les rapides de Lachine, lui prêtent cette étonnante prophétie ^ : « Il suffirait de creuser un canal à travers une demi-lieue de prairie pour passer du bas du lac de riUinois (le lac Michigan) au fleuve Saint-Louis
* Etlition Thwaites, 58, 105.
(le Mississipi)... Une barque construite sur le lac Erié pourrait facilement voguer jusqu'au golfe du Mexique ». Or ce monument élevé en mémoire de Joliet se trouve au bord du canal qui a été creusé, non sur une longueur d'une demi-lieue, mais sur une longueur de 38 milles, et qui permet aux eaux du lac Michigan de s'écouler par le sud dans l'Illinois. On raconte que Joliet disait de ce site : « La place où nous pénétrâmes dans le lac est un port bien fait pour recevoir les navires et les abriter contre le vent. » ^ Et il ajoute, à propos des prairies qui sont par derrière : « Tout d'abord, lorsqu'on nous parlait de ces champs privés d'arbres, je m'imaginais que c'était un pays dévasté par l'incendie et où le sol était si pauvre qu'il ne pouvait rien produire. Mais nous avons certainement observé le contraire, et on ne saurait trouver un sol meilleur, soit pour y faire pousser du blé, soit pour y mettre de la vigne ou des arbres fruitiers quelconques. Un colon ne serait donc pas obligé de perdre dix ans à couper et brûler les arbres : dès le jour de son arrivée il pourrait enfoncer sa charrue dans le sol. Et même, s'il n'avait pas amené de bœufs de France, il pourrait employer ceux de ce pays, ou des animaux appartenant aux sauvages de l'Ouest, sur lesquels ces derniers montent comme sur des chevaux. Après avoir semé des graines de toute sorte, il pourrait se consacrer spécialement à planter de la vigne et à greffer des arbres fruitiers; à préparer des peaux de buffles pour en faire des souliers ; enfin, avec la laine de ces mêmes animaux, il pourrait faire des habits
* Jesuit Relations (Th^vaites), uS, 107.
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beaucoup plus beaux que ceux que nous apportons d'Europe. Ainsi, il tirerait aisément sa nourriture du pays, et rien ne lui manquerait excepté le sel. Mais, comme il pourrait en avoir une provision, il serait facile de remédier à cet inconvénient» ^ Si Marquette fut le premier martyr de l'Illinois, on peut donc dire que Joliet fut le premier prophète de Chicago, la grande ville de l'Illinois.
Ce que Joliet n'aurait pu deviner, toutefois, c'est ce que le lac Michigan ferait du Chicago d'aujourd'hui, non pas tant en le rendant maître d'une grande voie d'eau conduisant aux marchés de l'Est et à ceux de l'Europe, qu'en opposant un obstacle à la construction d'un chemin de fer qui irait en ligne droite de la région du Nord-Est à la mer, ce qui a eu pour résultat d'obliger ces terres fertiles à faire faire à toutes leurs richesses le tour de l'extrémité sud du lac Michigan. Joliet a certainement exagéré l'importance du buffle au point de vue économique. Mais il suffit de supposer qu'il parlait des espèces domestiques et non des espèces sauvages, pour trouver que, là encore, il a montré une puissance de divination remarquable, puisque la ville de Chicago a acquis une réputation universelle en ce qui concerne ses marchés et sa foire de bestiaux-.
Chicago est une ville sans passé. Elle n'a d'autre passé que les brillantes aventures des pionniers, lesquelles sont pour le moins aussi perdues dans le brouillard que les mythes et les légendes des origines
* Jesuit Relations (Thwaites), 58, 1Û7-109.
■ Nous avons déjà parlé de l'importance de la route navigable qui va des lacs au golfe.
de l'Europe. Il y a tout juste quatre-vingt-un ans que Chicago a commencé à exister en tant que ville S et, lors de la constitution de-gon premier conseil municipal, vingt-huit électeurs seulement prirent part au vote et la ville ne comptait que 200 ou 2^0 habitants. Son existence légale en tant que cité ne date que de soixante-dix-sept ans-, à savoir du moment où sa population atteignit le chiffre de o.OOO habitants. Guizot disait en regardant le portrait de son premier maire William B. Ogden : « Voilà un véritable Américain ; il fut une bénédiction pour son pays et en particulier pour les riches régions de l'Ouest : il a construit Chicago. » Pourtant, le Chicago qu'avait administré Ogden n'était qu'une petite ville. Tous ses fonctionnaires, du trésorier au balayeur des rues, étaient désignés par le conseil de la commune, et obligés, ou de faire leur service, ou de payer une amende. Chaque homme résident et âgé de plus de vingt et un ans devait trois jours de travail par an pour l'entretien des rues et des allées ; et payait trois dollars d'amende les jours où il ne faisait pas sa corvée. Les pompiers ne recevaient aucun dédommagement, si ce n'est qu'ils étaient dispensés du service militaire et de la présence dans les jurys. On ne fit tout d'abord que peu de dépenses pour les écoles-^ pas du tout pour l'hygiène publique, et géné-
* 13 août 1833.
* L'Enregistrement date du 4 mars 1837.
^ L'argent provenant de la vente des terrains qui appartenaient aux écoles en 1833 fut distribué entre les écoles privées, qui devinrent, par suite, des écoles publiques. On avait vendu 4u.UU0 dollars (20U.UUÛ francs) ce qui vaudrait aujourd'hui 10,000.000 de dollars (cinquante millions de francs).
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ralement aucun effort important dans les divers domaines du service public. Cette cité était une association amicale de voisins plutôt qu'une communauté sociale, et la liberté individuelle s'y exerçait sans restriction. Chaque citoyen limitait spontanément ses besoins et éprouvait pour ses voisins une affection personnelle. Les mesures sociales prises par la ville tendaient à sa protection, uniquement, et ne visaient pas son amélioration. Par exemple, on défendait de transporter du feu dans les rues autrement que dans des vasesincombustibles^; mais les grenouilles indigènes faisaient entendre leur coassement à la place même où l'on chante aujourd'hui le grand opéra.
Les progrès de la cité furent généralement livrés au hasard ou abandonnés à ce même individualisme débridé, mais charitable, généreux et conscient de ses forces que nous avons déjà vu régner à Piltsburg. On ne connaissait pas, à Chicago, d'autre loi que les dix commandements de Moïse. C'est ainsi que le nombre des habitants s'y est accru d'un demi-million pour chacune des trois dernières périodes de dix ans. Chicago vient immédiatement après Paris en ce qui concerne le chiffre de la population, et c'est la première des villes américaines en ce qui concerne l'organisation, l'activité, l'esprit d'initiative et la conscience civique des habitants. Elle est encore toute enveloppée de fumée lorsque le vent ne souffle pas du lac; ses rues débouchent dans la poussière et la boue de la prairie ; son port, dont Joliet avait parlé avec éloge, mériterait plutôt les critiques que lui a
* 8. E. Sparling, Municipal Hislory and Présent Organization of the City of Cldcago. Bulletin de TUniversité de Wisconsin, n» 23, 1898.
plus tard adressées La Salle. L'odorat et la vue sont offensés à chaque pas. Mais, au milieu de ces choses, et dominant ce qui s'agite actuellement dans cette ville, flotte un esprit démocratique et des aspirations humanitaires qui exercent une action bienfaisante sur toute cette eau trouble. Ce que Louis XIV, Napoléon P', Napoléon III ont projeté et réalisé en forçant les Parisiens à collaborer à Tembellissement de leur ville, une population de plusieurs millions dhabitants a spontanément entrepris de le faire à ses frais, là-bas, sur les prairies de l'illinois.
On constate avec intérêt que le même roi de France qui a donné à la ville de Chicago la souveraineté sur ces grandes étendues de plaine, a également donné à la ville de Paris ces vastes enfilades d'avenues et de boulevards formant autour d'elle comme une couronne. Mais il est peut-être encore plus intéressant pour des Français de remarquer que le premier plan systématique relatif à la construction d'une ville formant un tout organique, plan qui avait été conçu par Louis XIV, Colbert, Le Nôtre et Blondel, est maintenant en voie d'exécution dans celte plaine lointaine, grâce à la sollicitude d'un peuple qui se gouverne lui-même. Il y a, en effet, à peine un demisiècle que ce peuple s'est mis à construire des villes, afin d'introduire de l'ordre, de la forme, de la beauté au milieu de cet amas de maisons et de boutiques crasseuses, d'institutions sociales à peine ébauchées et d'entreprises philanthropiques privées. On a déjà beaucoup fait. On a, par exemple, élargi la principale avenue de la ville, on a acquis de nouveaux terrains pour agrandir le parc qui est au bord du lac et on a créé tout un système de petits parcs très pro-
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pices à l'hygiène. Mais ce n'est encore que le commencement de l'exécution d'un plan qui permettra à Chicago de contenir un jour dix millions d'habitants. Un statisticien maintenant fixé à New-York a prédit que la ville de Chicago compterait 13.250.000 âmes en 1952 ^ Et le principal constructeur de chemins de fer, M. James J. Hill a estimé que, lorsque la côte du Pacifique aura une population de 20. 000. 000 d'habitants, Chicago sera la plus grande ville du monde.
Des plans spéciaux tendant à l'embellissement de la ville ont été élaborés par un petit groupe de citoyens animés d'un grand zèle pour le bien public ; mais ce ne sont là que quelques représentants, entre autres, de cette grande ville à mœurs démocratiques, de cette société qui prétend penser et s'exprimer par elle-même. Plus que toute autre ville en Amérique, Chicago s'est développé sans l'intervention ou la contrainte de l'État; et il cherche aujourd'hui à réaliser le progrès sous sa forme la plus idéale, en même temps que sous sa forme matérielle.
C'est d'après ce principe qu'a été construite While City « la cité blanche », cette ville éphémère où se tint l'exposition universelle de Chicago pour célébrer le 400^ anniversaire de la découverte de l'Amérique. Et la coopération qui avait été nécessaire pour réaliser cette transformation d'un quartier noir et rudimentaire de la ville, ainsi que le fait d'avoir attiré à Chicago tous les enseignements que l'on peut tirer de l'histoire des villes anciennes et de leur long effort pour créer le beau, ont donné la première
' Bion J. Arnold, Report of Engineering and Operating Features of the Chicago Transportation Problem, p. 95-96.
impulsion qui amènera une métamorphose plus étendue.
La cité de Chicago assure sa propre provision d'eau; elle s'éclaire elle même ; elle a récemment reçu l'autorisation d'exploiter elle-même ses lignes de tramways, et tout voyageur est averti, en tant que participant, que oO p. 100 des bénéfices sont versés dans les caisses de la ville. Et maintenant, suivant ces inspirations, quoique tout à fait librement, la ville est en train de se transformer à la ressemblance de la ville du rêve, dont les bâtiments, les cours, les colonnes, les statues et les fresques se reflétaient làbas dans les eaux d'opale de son lac. J'ai vu la « cité blanche » se refléter dans le lac, et soudain j'y ai vu aussi l'image de la ville qui est en train de se créer. Je n'ai jamais oublié cette vision : je sais quelle sorte de ville sera un jour Chicago.
II faut bien se dire aussi que tout ce qui y est réalisé ou projeté l'a été au cours d'une vie humaine. Comme je sortais dans les rues de Chicago, de bonne heure, il y a quelques années, au moment où des trains bondés de voyageurs déversaient dans des ruelles étroites, resserrées comme des canons entre de hautes constructions, le flot de ceux qui avaient passé la nuit à la campagne, sur le lac ou dans la prairie, je vis devant moi un vieillard robuste, un ingénieur civil, qui est né au temps où Chicago ne comptait encore que cent habitants. Il se trouvait donc être plus vieux qu'une ville dont les maisons s'étendent jusqu'à plusieurs milles du lac et s'élèvent dans l'air de trente ou quarante étages. (Une des rues de Chicago a trente-deux milles de long.) Il y a cent ans, c'était le désert : le désert tel que les Français
l'avaient trouvé. Il y a quatre-vingts ans un grand nombre des citoyens de la ville portaient encore des noms français. Depuis lors le chemin de portage s'est multiplié et a produit, véritablement, toute une moisson de rues.
Chicago, la ville du chemin de portage français, a été, je puis l'affirmer, en dépit de ce qu'ont pu y voir et en dire des voyageurs de passage, exactement défini par Harriet Martineau : C'est, dit-elle, un poète embryonnaire, d'humeur fougueuse et sauvage, mais qui sera un jour fécond et triomphant, parce qu'il a compris le sens véritable des choses du passé et a entrevu la profondeur des choses de l'avenir. Ce poète encore au berceau, va seulement commencer à s'exprimer dans des vers dont on célébrera la beauté : voilà le Chicago que l'on ne connaît pas.
Chicago, le champ d'oignons sauvages, traversé par la rivière de l'Ail ; Chicago la patrie des abattoirs et la capitale du veau d'or : voilà le Chicago que l'on connaît.
J'ai lu tout récemment dans un livre, que j'ai découvert à Paris, bien qu'il eût été écrit par un voyageur anglais, que Chicago se distinguait de toutes les autres villes en ce que ses habitants ne paraissent vraiment être sur la terre que pour gagner de l'argent; en ce que, si magnifique qu'il puisse être sous certains rapports, surtout vu à distance, il est trop occupé à faire de l'argent pour réaliser un progrès social quelconque, ou pour s'attacher passionnément à des idées élevées.
J'ai visité plus de cent fois cette ville et ses environs ; j'ai constaté qu'elle était malpropre et négligée, que le vent seul y était chargé du balayage des
rues. Je connais ses pires défauts, tant dans l'ordre physique que dans Tordre moral ou politique. Mais je sais que si les gens y ont adoré le veau d'or dans le désert, ils ont maintenant mangé la poussière de leur première divinité, et que nulle part, dans aucune autre ville américaine, on ne fait profession d'un culte aussi vif pour l'idéal le plus noble.
Il me faut bien admettre, encore une fois, que ce culte des choses idéales n'est pas l'expression spontanée des sentiments de la communauté démocratique tout entière. Il n'y a, à Chicas^o comme à Pitlsbur^rh, qu'un nombre relativement petit de personnes ayant entrepris d'étudier volontairement et à leurs propres frais, les questions relatives, non seulement aux moyens de transport les plus commodes et les moins coûteux, aux relations commerciales les plus avantageuses ou aux procédés nouveaux susceptibles d'accroître la productivité, mais encore aux conditions d'un bien-être supérieur et d'une vie spirituelle plus noble et plus digne. Et, de nouveau, j'exprime le vœu de voir l'ensemble de la communauté autonome consacrer à cette tâche, et ses efforts, et son argent.
Les quelques personnes dont je viens de parler partagées entre l'amour de leur ville encore rudimentaire et l'amour de cette ville idéale, dont l'idée leur avait été suggérée d'une façon concrète par la cité blanche, quand elle sélevait momentanément entre eux et le lac, ont déjà dépensé un demi-million de francs pour des études et des constructions de plans, sans compter les mois et les années de travail bénévole qu'elles y ont volontairement consacrés. Les principaux chapitres de ce grand programme sont :
1° L'amélioration des bords du lac ;
2° La création d'un système de grandes routes en dehors de la ville;
3° L'agrandissement des gares de chemins de fer et la création d'un système complet de traction, transportant les voyageurs et les colis ;
4° L'acquisition de toute une série de parcs en dehors de la ville et la création de chemins circulaires reliant ces parcs entre eux;
5° L'agencement systématique des rues et des avenues à l'intérieur de la ville, de manière à faciliter le mouvement vers les quartiers commerçants et vice versa ;
6° La création de centres de vie intellectuelle et d'administration municipale, combinés entre eux de manière à donner à la cité la cohérence et l'unité.
A-t-on le droit de désespérer d'une démocratie qui, dans les villes où sa vie a atteint son maximum dintensité, au milieu de ses passions les plus fougueuses, reste capable de s'éprendre d'un amour méthodique et intelligent pour les cités idéales de l'avenir; pour des cités qui ne seront pas le produit d'une vision apocalyptique, mais bien l'œuvre patiente et laborieuse des architectes et ingénieurs de la terre, aidés de quelques âmes charitables telles que celle de Jane Addams ; pour des cités, enfin, qui sortiront de la coquille du passé aux accords d'une musique digne d'Amphion et se construiront, silencieusement, solidement, dans un climat moins divin, peut-être, que celui de la ville de la légende, mais dans un esprit certainement plus religieux, et qui occuperont les rives, les pentes et les plaines de cette large vallée de la nouvelle démocratie, au mi-
lieu du même cercle de montagnes qui enfermait jadis la Nouvelle-France dans l'Amérique ?
Il y a quelque temps, en creusant des fossés pour établir les fondements d'ufie usine ou d'un magasin le long de l'ancien chemin de portage, des ouvriers heurtèrent leurs bêches contre un morceau de bois enterré à seize pieds de profondeur. On constata que c'était la carcasse d'un bateau français, et que sur un des bancs de ce bateau était restée une épée appartenant, sans doute, à l'un de ceux qui avaient trouvé la mort sur les bords du chemin de portage. En effet, l'épée portait une inscription indiquant qu'elle était celle dun des premiers voyageurs français.
Or, dans ces reliques tout récemment ramenées à la lumière, j'ai pu puiser de nouvelles raisons de croire que les racines de cette grande cité de l'Amérique, riche, puissante, vigoureuse, et animée de nobles aspirations, sont entrelacées sous terre avec les symboles de l'épopée française et de l'empire français de l'Ouest : l'épée et le bateau ! ... et, sans nul doute, il aurait suffi de chercher, pour trouver en outre un crucifix, non loin de là.