‹ Les Français au cur de l'Amérique;Chapitre 22 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

J'ai entendu un conférencier raconter à New-York un jour une expérience qu'il avait faite dans la vallée du Mississipi. Il avait demandé à un auditoire composé d'enfants de lui dire le nom de la grande étendue d'eau qui se trouve au milieu de la terre. Il s'attendait à ce qu'on lui répondît que c'était la Méditerranée ; mais, à son grand étonnement, il reçut cette réponse, venant d'un jeune garçon dont la conviction était aussi profonde que son horizon était borné : « C'est le Sangamon ». Le conférencier écossais trouvait cette histoire très amusante, parce qu'il n'avait jamais entendu le nom de cette rivière, du moins tel qu'il est prononcé dans le pays. Mais je lui fis observer que le jeune garçon avait dit la vérité, bien plus qu'il ne l'imaginait. Car le Sangamon reste vraiment le centre du monde pour tous ceux dont Lincoln, cette grande et populaire figure de l'histoire, est le héros favori. Ils conservent souvent cette illusion alors même qu'ils seraient arrivés à élargir leur horizon au cours de leur vie. Lincoln, en effet, a vécu et a été enterré sur les bords du Sangamon, qui, grâce à La Salle, avait fait son appa-

336 LES FRANÇAIS AD COEUR DE l'AMÉRIQUE

rition sur les cartes du Nouveau-Monde en 1683.

Le Sangamon n'est qu'une petite rivière parmi les cent mille cours d'eau de la vallée du Mississipi, mais il porte ses eaux à Tlllinois, qui lui-même les porte au Mississipi, qui lui-même les porte à la mer, c'est-à-dire à toutes les mers. Et, de même, la vie de Lincoln, qui n'a eu pour théâtre qu'un tout petit coin de la terre, a exercé une influence sur l'histoire du monde entier.

Combien je me sens peu capable de parler froidement de cette grande incarnation des eaux occidentales ! L'erreur géographique commise par le petit garçon dont le conférencier écossais m'avait cité la réponse peut donner une idée de mon incompétence ; car le Sangamon, qui arrosait la maison de f Lincoln, est un affluent de celle qui m'a vu naître.

C'est de la lumière et de l'ombre qui se marient sur les bords du Mississipi qu'est sortie sans bruit, un jour de l'année 1831, la silhouette mince, osseuse et gauche d'Abraham Lincoln. C'était alors un jeune homme de vingt-deux ans occupé à diriger les radeaux qui portaient les produits de la prairie, à travers les sinuosités du fleuve, du Sangamon à la mer. Lincoln était haut de six pieds quatre pouces ; il avait un visage triste, des manières simples, et était doué d'une grande adresse manuelle. Extérieurement il n'annonçait pas qu'il dût avoir un autre avenir que celui des pilotes et bateliers de son temps. Cependant on raconte dans les légendes de la prairie qu'à son départ, son bateau étant resté accroché entravers de la digue, il réussit à le dégager et à sauver toute la cargaison du naufrage. On pourrait voir là aujourd'hui un heureux présage. Or on raconte que, bien

des années plus tard, Lincoln fit le dessin d'un appareil destiné à soulever les radeaux, au-dessus des hauts-fonds, et même à l^ur permettre de naviguer sur les glaces. C'est là un exemple de l'ingéniosité qu'acquièrent les hommes qui ont eu à lutter seuls contre les forces de la nature.

Ce n'était point un Yankee, bien qu'un article écrit récemment à mon sujet dans un journal parisien ait traité de Yankees tous les habitants de la vallée du Mississipi. Ce gauche paysan naviguant sur l'eau était né dans le désert du Kentucky, dans une cabane faite de planches non rabotées, dépourvue de porte, de fenêtres et de planchers, et vraisemblablement aussi peu perfectionnée que les plus laides des maisons de nomades que l'on trouve juste en dehors des fortifications de Paris. Lincoln accompagna son père, en errant d'une hutte à l'autre, jusqu'à ce qu'il vînt se fixer dans l'Illinois, à l'endroit oi^i les forêts confinent aux prairies, près du Sangamon. Arrivé là il se construisit une nouvelle cabane, clôtura avec des planches dix acres de terrain, ce qui lui mérita le surnom de a faiseur de palissades », remua la terre, et récolta une moisson de blé dès la première année. On se rappelle sans doute que Joliet déclarait justement que la chose était possible en cet endroit.

On pourrait constater que le genre d'origine de Lincoln était assez fréquent dans cette région frontière. Cependant le caractère que manifeste le fils semble lui être venu de sa mère, si tant est que de telles dispositions pussent être héréditaires, et de l'éducation que lui donna sa belle-mère, plutôt que du pionnier dénué de tout qui était son père. Celui-ci,

FRA^ÇAIS AU COELR DE LAMÉRIQLE- . 2â

en effet, ne donna à ses enfants pour les nourrir que le désert qui les entourait, et se montra pour eux tout aussi peu paternel que le gouvernement luimême. Peut-être ce père sans le sou doit-il être rangé parmi les rudes coureurs-des-bois, qui, tout en transmettant le sang de leurs ancêtres à leur progéniture, avaient oublié les conventions de la vie sociale et les mœurs de leurs aïeux, pour céder aux tentations exercées par un pays libre sur un homme sans esclaves. Lorsque le père de Lincoln descendit le cours de l'Ohio jusquà Indiania, avec sa famille, ses outils, son mobilier et une quantité considérable de whisky, c'était pour traiter, non comme le faisaient les coureurs-des-bois ordinaires, avec les Indiens, hommes sauvages de la forêt, mais bien avec les forces sauvages de la nature elle-même. Et l'on doit, comme je l'ai déjà dit à propos de Nicolet, de Perrot et de Du Luth, juger avec indulgence ceux qui servirent de traits d'union entre les deux côtés de la frontière et qui ouvrirent la voie aux grandes cités de l'Ouest. Le père de Lincoln, d'ailleurs, a fait mieux encore : il a donné naissance à une des plus grandes figures de l'Ouest, et notre devoir est de ne pas l'oublier.

Certains arbres doivent la propagation de leur espèce à des graines munies d'ailes en forme de spirales, qui leur permettent, lorsqu'elles tombent, d'arriver sur le sol en dehors de l'ombre projetée par l'arbre dont elles procèdent, et ainsi de devenir à leur tour des arbres de large envergure. Thomas Lincoln, le père d'Abraham, joua le rôle des spirales et transporta la graine précieuse là où elle devait trouver de l'air et du sol libre pour se développer.

C'est l'époque où commençaient à agir dans cette région les leçons de l'expérience qui tendaient à faire de tous les hommes les membres d'une même famille et à faciliter rétablissement de mœurs naturellement démocratiques. Lincoln ne reçut que peu d'instruction proprement dite : s'il put passer six mois ou un an dans une maison d'école en bois, là se bornèrent vraisemblablement ses études. Mais il avait été formé à l'école des champs, des eaux et des arbres, où la discipline est plus sévère, à cause des tentations qu'on y rencontre et auxquelles il est nécessaire de résister. C'est cette résistance volontaire à laquelle son père, précisément, n'avait pas pu se résoudre. Abraham Lincoln tira sa philosophie de la vie de l'observation des champs et des instincts naturels de ses voisins ; il étudia à la fois la nature physique et la nature humaine, dans les choses qui l'entouraient, et réussit ensuite à les exprimer et à les illustrer d'une façon si fidèle et si attrayante, que jamais aucun conteur n'a mieux rendu leur rudesse, leur charme, leur pureté, leur grâce, leur héroïsme.

La camaraderie, non affectée, mais, au contraire, parfaitement naturelle, qui régnait là de voisin à voisin lui avait inculqué non seulement un sens profond et inébranlable de la fraternité, mais une sorte de foi dans ce qu'il appelait les hommes simples, les gens du commun. Cette foi était innée en lui, ou à tout le moins il l'avait sucée avec le lait : elle était à la base de ses convictions démocratiques. Car la camaraderie en question ne consistait pas uniquement à se supporter patiemment entre voisins, mais à avoir confiance dans le jugement les uns des autres. Lincoln, de proche en proche, étendit ce sentiment

à toute la nation, et même à l'humanité tout entière.

Mais, dans la formation de Lincoln, entra un élément qui n'appartient pas aux. disciplines ordinaires. Il reçut les leçons de la « solitude solennelle », comme l'appelle Bancroft. Et il rechercha les amitiés du passé, de cette multitude invisible des grands esprits d'autrefois. Il lut tous les livres qu'il put se procurer sur un rayon de cinquante milles, dit-on. Mais ce qui est certain, c'est qu'il absorba à fond et s'assimila intimement un petit nombre de livres. Il connaissait la Bible, Shakespeare et Barns, les fables d'Ésope, les PilgiHm's Progress de Bunyan et Robinson Crusoé. Il avait lu l'histoire des États-Unis et la vie de Washington et appris par cœur les statuts de l'État d'Indiana. De plus, il étudia sans maître l'algèbre et la géométrie. On raconte que dans une période postérieure de sa vie, alors que sa carrière politique commençait, il poursuivit ses études d'autant plus sérieusement et essaya d'apprendre une langue étrangère.

Ainsi, il vivait dans la société des patriarches, des prophètes et des poètes d'Israël. Et il lui arriva, ce qui fut le cas également de bien d'autres petits garçons de la prairie, de connaître très intimement les héros asiatiques avant d'entendre parler des héros modernes et contemporains. J'ai moi-même connu Josué avant d'avoir aucune idée de Napoléon, et je me rappelle avoir gravé sur un arc de triomphe primitif, qui n'était autre que le rebord de la route, endroit public le plus accessible à mon canif, le nom de l'une des villes prises dans la conquête de Canaan. Telle est la forme instinctive que revêt notre admiration pour les grands hommes : on en trouve de ma-

gnifiques exemples dans l'art et les monuments français.

Le jeune Lincoln ne se contentait pas de ces vieux compagnons : il vivait en outre dans Tintimité des plus grands maîtres de la démocratie. Il étudiait aussi la sagesse populaire de la Grèce et savait par cœur toutes les maximes de ses compatriotes, lesquelles se transmettaient de génération en génération. Il était tout aussi familier avec le bavardage riche et fécond et les théories philosophiques de Shakespeare qu'avec tout ce qui s'agitait autour du petit bureau de poste de Clary's Grove, pour lequel lui-même, comme jeune homme, faisait le service de facteur, portant les lettres dans son chapeau, tandis qu'il lisait les journaux avant de les distribuer. II avait, enfin, un faible particulier pour Burns à cause de cette philosophie qui lui avait fait dire qu' « après tout, un homme est un homme ». Lincoln, donc, savait vivre dans la compagnie des hommes d'élite, ce qui ne l'empêchait pas d'échanger familièrement, avec ses voisins autour du comptoir, et avec les jeunes avocats de ses amis dans quelque taverne primitive, les petites histoires locales, qu'il agrémentait, d'ailleurs, des fruits de ses lectures.

Mais c'est moins de ses relations avec des individus que de son propre instinct qu'il tira les lois fondamentales propres aux Etats du désert. On a conservé dans une Bibliothèque juridique de New- York l'exemplaire très déchiré des statuts de l'Etat d'Indiana dont il s'était servi. Ces statuts dataient des débuts mêmes de l'État d'Indiana. La manière qu'employa Lincoln pour les étudier consistait à en copier des extraits, en même temps que des extraits

de la Déclaration de l'Inde'pendance, de la Constitution des États-Unis et de l'Ordonnance du Nord-Ouest, qui se trouvaient dans le même volume. Le papier étant rare, il écrivait ces extraits sur un caillou avec de l'encre faite de jus de racine de ronce et avec une plume de buse mâle. Il effaçait un extrait lorsqu'il le savait par cœur, afin d'en écrire un autre à la place, et ainsi de suite jusqu'à ce que son premier palimpseste tombât en miettes. Alors il prenait un second caillou. Peu importe, d'ailleurs, la matière dont il se servait pour graver ces statuts dans sa mémoire : ils devinrent pour lui la loi même de la démocratie et lui restèrent aussi sacrés que s'ils lui eussent été apportés gravés sur des tables de pierre par un prophète au visage illuminé. C'est également à cette école qu'il puisa son loyalisme envers la Nation et son culte pour la Constitution. Voici comment il s'exprimait dans son âge mûr : « Je veux sauver l'Union. Je voudrais la sauver de la manière la plus simple en conformité avec la Constitution... Mon objet suprême, dans cette lutte, est de sauver l'Union. Si je pouvais sauver lUnion sans affranchir un seul esclave, je le ferais; si je pouvais sauver l'Union en affranchissant tous les esclaves, je les affranchirais ; et si, enfin, je pouvais sauver l'Union en en affranchissant quelques-uns et en abandonnant les autres, je n'hésiterais pas à le faire. Si j'agis comme j'agis à l'égard de l'esclavage et de la race de couleur, je le fais parce que je pense que cela aide au salut de l'Union. Et lorsque je m'abstiens d'agir, c'est parce que je pense, que cela n'aiderait pas à sauver l'Union ^ »

' Lettre à Horace Greelev, 22 août 1862.

Et lorsqu'il affranchit les nègres par une proclamation qui violait la lettre de la Constitution, il n'était pas difficile de voir que chez lui Tenfant des bois parlait dans l'homme, un enfant qui avait appris ses leçons de telle sorte, que jamais il ne devait pouvoir les oublierou les méconnaître : « Je sentais que certaines mesures, d'ailleurs inconstitutionnelles, peuvent devenir légales en tant qu'elles sont devenues indispensables à la conservation de la Constitution elle-même, par la conservation de la Nation. »

C'est de ses cailloux, également, que Lincoln apprit quel rôle devait jouer l'Etat dans la Nation. Les tendances paternelles de l'Etat s'étaient beaucoup accentuées depuis 1824. L'idée démocratique, qui n'était tout d'abord que négative et restrictive, était devenue une force positive et militante, tant au point de vue politique qu'au point de vue social. Quelle qu'elle fût, elle lui fournit la base de la construction qu'il devait édifier plus tard.

En outre, il puisait une discipline pour son esprit dans les deux sciences qui ont élevé l'homme de l'état sauvage à l'état de Dieu, à savoir : la linguistique et les mathématiques. Ayant appris un jour qu'il existait une grammaire anglaise dans une maison située a six milles de son domicile, il fit tout ce trajet à pied pour aller l'emprunter. Et il apprit tout seul l'algèbre et la géométrie, ce qui peut sembler une bagatelle. Mais moi, qui ai à mon tour étudié l'algèbre avec très peu de leçons, et dans ces mêmes prairies voisines du Sangamon ; et qui n'ai eu d'autres maîtres pour m'enseigner la géométrie dans l'espace qu'un livre, le soleil et ma lampe, je suis mieux en mesure d'apprécier toutes les difficultés

que présente une éducation aussi autodidacte. Il eût été, certes, plus agréable d'observer les nuages, tandis que les chevaux se reposaient au bout du sillon, d'adresser des vers à la souris des champs, comme le fit Burns, ou d'écouter le chant de l'alouette dans les prés, plutôt que d'étudier les propriétés des trois dimensions de l'espace (il n'en avait alors que trois), celles des points en mouvement, des lignes d'intersection et des surfaces de révolution, ou bien encore de représenter l'infini par des signes algébriques et non par des symboles poétiques.

Mais cette éducation autodidacte et solitaire n'a eu aucun inconvénient, a-t-on dit S vu que Lincoln se mêlait intimement et naturellement aux distractions et aux occupations de ses voisins. Ses connaissances livresques ne purent donc pas nuire à ses relations locales, lesquelles, en lui fournissant des exemples pittoresques, l'aidèrent à présenter ses idées philosophiques les plus profondes sous une forme dramatique et familière, et à les introduire dans des discours modèles. Ses neveux lui donnaient affectueusement des petits noms familiers, le considérant tout à fait comme un des leurs, un petit peu plus intelligent qu'eux, seulement, et, en revanche moins avisé en ce qui concerne les voies ordinaires du commerce ou de l'industrie. Il n'avait rien de la rigidité morale d'un réformateur, et aucun parti pris intellectuel. Il croyait à la possibilité de l'établissement d'un tradition politique en Amérique. Il semblait être, tout simplement, un Américain moyen. Et

' Herbert Croly, Lincoln as more than an American dans « Promises of American Life » pp. 89-99,

pourtant, d'après Groly, également, il différait aussi profondément d'un habitant ordinaire de lUuest, à cette époque, que saint François d'Assise pouvait différer d'un moine ordinaire du xiii- siècle K Lincoln n'était pas, comme Jackson, tout simplement un superbe exemplaire du citoyen transalleghanien, particulièrement développé et vigoureux. Il ne faisait pas de vain et bruyant étalage de force, pour cette raison qu'il était réellement fort, physiquement et intellectuellement. Il partageait simplement, et sans avoir conscience de sa supériorité, l'intimité cordiale de ses voisins, leur énergie, leur foi solide et leur candeur. Mais il façonna lui-même son caractère à sa manière : au point de vue intellectuel, il fut plein de probité, de réflexion et de désintéressement ; au point de vue moral, il fut animé d'intentions magnanimes et humanitaires et essentiellement modeste. Or ce n'est pas, nous assure-t-on, par l'excès de telles qualités que péchaient les habitants de l'Ouest dans cette période. En fait, Groly affirme que si les qualités propres à Lincoln sont précisément celles que les Américains auraient besoin d'ajouter aux qualités qu'ils possèdent déjà, c'est-à-dire à leur force, à leur homogénéité et à leur candeur, ce sont précisément celles-là : élévation d'esprit, sentiment humanitaire et humilité, qu'ils ont le plus de peine à s'assimiler et à apprécier à leur juste valeur. Gela tient à leurs habitudes d'esprit et à leurs traditions individualistes. Leurs convictions les plus profondes font de l'homme moyennement intelligent le type du parfait démo-

* Croly, Promise of American Life, p. 90.

crate, et de l'individu égoïste ne songeant qu'à s'enrichir, le type idéal du citoyen américain. Pour eux, Lincoln était tout simplement un homme sorti du peuple et doué d'une grande force de volonté.

Mais celui qui écrivait ces réflexions ne connaissait pas le pays de Lincoln, qui fui la vallée de La Salle, et, avant La Salle, la vallée des Illinois, de ceux qu'on appelait /es Honwies. Car je suis sûr que les habitants de cette vallée ont compris que Lincoln était l'incarnation de l'idéal qu'ils rêvaient pour eux-mêmes ; quils se sont rendus compte que Lincoln ne représentait pas une moyenne, mais bien ce qu'il y avait de meilleur parmi eux.

Leur individualisme a été, je le répète, un effet de la nécessité, et a porté des fruits susceptibles de tromper les yeux. Il a mis l'accent sur la productivité nationale, mais il s'allie, néanmoins, au culte d'un idéal élevé, au culte, précisément, de ces vertus qui se trouvaient si miraculeusement combinées chez Lincoln. Assurément, certaines personnes rappellent volontiers ses histoires un peu crues pour s'excuser den raconter de semblables. D'autres cherchent la justification de leur faiblesse et de leur inertie dans ce fait qu'il accepta les principes politiques établis avant lui. Mais la grande masse du peuple lui conserve son respect et son affection, parce qu'elle le considère comme un modèle de patience, d'intégrité, de loyauté, de magnanimité et de modestie. On l'aime, non principalement pour sa force de volonté, mais pour son âme charitable et pour sa droiture. Or, en l'aimant, le peuple donne la preuve que des aspirations idéales se mêlent chez lui à la lutte égoïste pour la vie.

Montalembert disait qu'un ordre social capable de produire des hommes tels que Lincoln et quelques autres n'avait rien à envier à un régime monarchique ou aristocratique. Mais la production d'un homme comme Lincoln ne fut pas, nous aimons à le croire, due à un hasard ou à un caprice de la nature. Il serait plus conforme à la vérité, bien que peut-être moins élogieux, d'admettre avec le biographe de Lincoln que celui-ci a été simplement l'expression de son temps et de sa génération. Il en a personnifié les tendances les plus nobles en même temps que les plus rudimentaires.

On peut s'étonner, toutefois, de voir qu'en même temps que la virilité et la générosité de sentiments propres à la région de la frontière il ait possédé cette habileté consommée que l'on ne rencontre d'ordinaire que dans les grands centres de culture. Ses discours, son attitude intellectuelle, l'action qu'il exerçait sur le public nous présentent des exemples nombreux de ce genre d'habileté.

Lorsqu'il écrivit sa lettre d'acceptation à la Présidence, il la soumit au Surintendant de l'instruction publique de l'Etat de l'Illinois, avec lequel j'ai moimême eu le bonheur d'étudier. Il le qualifiaittoujours de « Monsieur le Maître d'école » et continuait ainsi : « Je ne suis pas très fort en grammaire et désire que vous voyiez si c'est correct. » Le maître d'école ne trouva pas d'autre faute à relever que ce que nous appelons un split infiniliveK Mais les grands discours que prononça Lincoln dans la suite n'ont nécessité

* Infinitif scindé par lintercalation dun adverbe entre la préposition to et le verbe.

ni les conseils ni les corrections d'aucun maître d'école. C'est véritablement Lincoln qui les a conçus et rédigés*. Il envoya d'avance à plusieurs personnes son discours pour Vimion Cooper, afin de leur demander leur avis, mais elles n'y changèrent pas une syllabe.

Dans ses discussions avec Douglas en 1858, dans son discours à l'Union Cooper en 18G0, dans son discours pour l'inauguration du cimetière des soldats, à Gettysburg, et dans son discours pour la seconde inauguration, on affirme qu'il fut, en son genre, hors de pair. Goldwin Smith remarque que a sauf une expression fâcheuse, ce discours n'a pas son pareil dans toute la littérature ». J'hésiterais à citer cette appréciation devant des Français, la France étant juge suprême en matière littéraire, si je ne savais que \ ce dernier document au moins, le discours de Get tysburg, a été rangé au nombre des morceaux clas siques et immortels. On dit quele grand hommel'avait écrit sur des chiffons de papier, tandis qu'il voyageait, rongé par les soucis, dans la voiture publique qui allait de Washington à Gettysburg. Et quelqu'un qui assistait à la cérémonie m'a raconté que le calme était à peine rétabli dans l'auditoire, surexcité par l'éloquence d'Erward Everett qui avait parlé pendant deux heures, lorsque Lincoln arriva à la péroraison de son discours. Il favaitprononcé d'une voix grêle et peu harmonieuse, en consultant sans cesse son manuscrit, et l'on voyait se dresser son grand corps efflanqué et gauche. Mais ce discours est le plus

* Goldwin S>miih, Early Years of A. Lincoln: cité dans R. D. Sheppard, Abra/iam Lincoln, p. i'6-2.

noble que Ton ait jamais prononcé en Amérique, et il chante encore dans la mémoire de millions d'écoliers, de l'Atlantique au Pacifique :

« Il y a quatre-vingt-sept ans, vos pères ont fondé sur ce continent une nation nouvelle, conçue en pleine liberté et ayant pour maxime que tous les hommes naissent égaux.

c( Maintenant, vous voilà engagés dans une grande guerre civile sur la question de savoir si cette nation, ou toute autre nation conçue de la même manière et appuyée sur la même maxime est susceptible de durer. Nous nous rencontrons ici sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour faire, d'une partie de ce champ de bataille, un lieu de repos, où dormiront leur dernier sommeil ceux qui ont sacrifié leur vie afin que la Nation puisse vivre. Il esta la fois convenable et juste que nous agissions ainsi.

<c Mais, dans un sens plus élevé, ce n'est pas nous qui avions le droit de disposer de ce terrain et de le consacrer. Les braves, morts ou vivants, qui se sont battus ici, l'ont déjà consacré, et nous n'avons le droit de rien ajouter à leur œuvre ni d'en rien retrancher. Le monde n'attache pas beaucoup d'importance à ce que nous faisons ici en ce moment, et ne se souviendra pas longtemps de ce que nous y disons. Mais il n'oubliera jamais ce que ces hommes y ont fait. C'est plutôt nous, les vivants, qui avons besoin d'être voués ici par eux à leur tâche inachevée, à la tâche qu'ils ont si vaillamment commencée, et qui s'offre aujourd'hui à nous. Puissions-nous tirer de leur noble exemple un dévouement toujours grandissant envers la cause pour laquelle ils ont fait le

3o0 LES FRANÇAIS AU CŒUR DE l'aMÉRIQUE

suprême sacrifice ! Prenons la ferme résolution de faire en sorte que ces braves n'aient pas péri en vain, que cette Nation, par la grâce de Dieu, jouisse d'un renouveau de liberté, et qu'enfin le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ne disparaisse pas de la surface du globe. »

Des tablettes de marbre sur lesquelles ce discours a été gravé ont été placées sur les murs des maisons d'école et autres édifices publics, d'un bout à l'autre du Continent. Ce sont les emblèmes d'un renouvellement de possession ou d'une reprise de possession; une nouvelle poussée de ces plaques de repossession plantées en terre par les Français un siècle auparavant.

Mais j'aurais voulu citer également, surtout dans ce pays de France où l'on a encore le sens du style épistolaire, une lettre de cet homme de la frontière. Un professeur d'histoire de mon ancien collège, à New-York, me fit lire un jour, en me montrant son petit musée, une lettre écrite de la main d'Abraham Lincoln. Etje souhaiterais que tous ceux qui habitent en dehors de l'Amérique, et même tous les habitants de la vallée du Mississipi, pussent se rendre compte de ce qu'écrivait un homme des eaux occidentales avant l'invention de la dactylographie :

« Chère Madame, on m'a montré dans les archives du Ministère de la Guerre un rapport de l'adjudant général de Massachusetts constatant que vous êtes la mère de six fils morts glorieusement sur le champ de bataille. Je sens combien faibles et inefficaces pourraient être les paroles que j'essaierais de dire pour vous distraire de la douleur que vous cause une perte aussi écrasante. Mais je ne puis m'em-

pêcher de vous offrir les consolations que vous pourrez trouver dans les remerciements de la République, pour le salut de la(juelle vos fils ont sacrifié leur vie. Je prie notre Père Céleste d'adoucir pour vous les souffrances de l'isolement, et de ne vous laisser que le cher souvenir de ceux que vous avez aimés et perdus, ainsi que la juste fierté que vous êtes en droit de ressentir d'avoir pu offrir un sacrifice aussi précieux sur l'autel de la liberté. « Sincèrement et respectueusement à vous.

« Abraham Lincoln. ^ »

Ces deux spécimensdustylede Lincoln n'indiquent pas seulement sa manière de parler et d'écrire, mais encorelasympathie etla force de caractèredontilétait capable. On ne peut rien y ajouter, si ce n'estquelques réflexions sur la force avec laquelle il exprimait ses pensées. On a dit de son discours de l'Union Cooper, le premier, sans doute, qu'il ait prononcé hors de la vallée : « De la première ligne à la dernière, des prémisses à la conclusion, il avance sans vains détours et avec une rapidité directe, qu'aucun logicien n'a jamais surpassée. Son argumentation est complète et solide; il n'affecte aucune érudition... Une phrase simple et aisée... contient souvent tout un chapitre d'histoire, que, dans certains cas, d'autres ont mis des journées de travail à contrôler, et qui a, certes, coûté des mois de recherches à son auteur... Le lecteur qui aborderait ce discours avec l'idée d'y trouver un pamphlet politique, serait vite convaincu

* Lincoln, Complète Works (édition >'icolay et Hav) vol. 2. p. 600. Lettre écrite à MM. Bixby, Boston (Mass) l" novembre 1864.

qu'il s'agit d'une œuvre historique, brève, complète, profonde et véridique, laquelle durera par delà le temps et l'occasion qui l'ont vue naître, et sera estimée désormais, non moins pour sa valeur intrinsèque, que pour la simplicité et la modestie dont elle fait preuve ^ »

Il doit surtout sa renommée à un discours qu'il prononça, le 16 octobre 1854, à Peoria, dans la ville qui s'était développée sur les bords de Tlllinois, à côté du fort Crêvecœur. « Là où l'homme blanc se gouverne lui-même, dit-il dans ce discours, c'est l'autonomie ; mais là où l'homme blanc se gouverne lui-même et gouverne en outre un autre homme, c'est le despotisme. ^ » Deux ans plus tard il fit entendre au même endroit un discours d'une éloquence si irrésistible, que les reporters oublièrent pourquoi ils étaient venus et négligèrent de prendre des notes. Aussi ne reste-t-il que des fragments de ce qu'on a appelé « le dernier discours ».

Les menues anecdotes de la vie de Lincoln, que l'on a puisées, dit-on, dans ses propres récits, suffiraient à remplir un ou plusieurs volumes. Toutes ces petites histoires manifestent un génie que l'adversité a rendu ingénieux, qui a su tirer de quelques relations de voisinage l'amour de l'humanité tout entière et qui a réussi, à force de patience, de bonté et de bon sens, à agir sur un peuple divisé avec luimême.

En dehors de la vallée, notamment, le public le

* Edition du Pamphlet, avec des notes de C. C. Nott et Cephas Brainerd, septembre 1860. Cité dans Nicolay et llay, Abraham Lincoln, 2-:225.

* Lincoln, Complète Works {éd^. Nicolay et Hay), vol. 2, p. 227.

considéra d'abord comme un bouffon, parce qu'on n'entendait que les échos des gros éclats de rire qui soulignaient toutes ses histoires. Mais, lorsqu'il parla à l'Union Gooper, on découvrit qu'il aurait pu sans embarras, et avec succès, vivre dans la société des hommes du siècle de Périclès. Il possédait un sens de l'humour qui eût été capable de sauver Socrate de la ciguë. Lord Bryce dit que tout le monde sait que le peuple américain est un peuple humoristique K « Ce sont eux, dit-il, qui fournissent l'humour au XIX® siècle, aussi évidemment que les Français fournissaient l'esprit au xviii*... Le don de l'humour s'est répandu dans le peuple entier; il colore sa vie de tous les jours et donne à sa conversation cette saveur particulière et originale qui réjouit le palais d'un Européen. » Et il ajoute : « Une grande partie de la popularité du président Lincoln, et une grande partie de l'action qu'il a exercée pour rétablir la confiance envers le Nord dans les moments les plus sombres de la guerre civile, sont dues à la façon humoristique dont il avait coutume de prendre les choses, en se donnant l'air de n'être pas du tout embarrassé alors qu'au fond il l'était beaucoup ». Toutefois, ce n'était pas de sa part une comédie : c'était une attitude tout instinctive.

Un des jours où l'anxiété était à son comble et où le ciel était le plus menaçant, une délégation de prohibitionistes vint le trouver pour lui répéter avec insistance que si le Nord ne triomphait pas dans la lutte, c'était parce que les soldats buvaient tant de whiskey qu'ils attiraient sur eux les malédictions du

' J. Bryce, American Commomi:ealth, vol. 2, p. 286.

FRANÇAIS AC CCEUR DE l'amÉRIQUK. 23

354 LES FRANÇAIS AQ COEUR DE l'aMÉRIQUE

Seigneur. Il eut, nous dit-on, une étincelle de malice dans les yeux lorsqu'il répondit qu'il trouvait cela bien injuste de la part du Seigneur, car les hommes du Sud buvaient un whiskey bien plus mauvais que celui du Nord, et en bien plus grande quantité.

La plupart de ses histoires et de ses fables avait une saveur occidentale et champêtre, car il les avait ramassées dans le temps où, comme avocat, il suivait le tribunal d'une ville à l'autre et passait ses nuits à bavarder autour du poêle d'une taverne.

Comme on lui demandait un jour comment il avait fait pour se débarrasser d'un gêneur qui était venu le trouver dans une colère à tout casser, il raconta l'histoire d'un fermier de l'IUinois. Ce dernier annonçait un dimanche à ses voisins qu'il avait réussi à se débarrasser d'un gros arbre qui était au milieu de son champ. Et comme les voisinss'étonnaient, attendu que l'arbre était trop grand pour être abattu, trop plein de nœuds pour être fendu à la hache et trop vert pour être brûlé, le fermier leur dit : «J'ai labouré tout autour de lui ». « De même, ajoutait Lincoln, pour me débarrasser du général, j'ai labouré autour de lui ; mais cela m'a demandé trois heures de travail. »

Voilà l'homme quêtait devenu ce jeune batelier efflanqué que nous avons vu descendre le fleuve au commencement de ce chapitre. Lorsqu'il était revenu au Sangamon, après avoir vu les horreurs du marché d'esclaves de la Nouvelle-Orléans, il y rapportait un souvenir qui devait lui causer un tourment continuel. Et il avait fait le vœu d'attaquer violemment l'esclavage s'il en trouvait l'occasion. Or ce batelier était destiné plus que personne au monde à rencon-

trer, vingt ans plus terd, l'occasion qu'il cherchait.

Il serait impossible de retracer ici, même dans ses grandes lignes, l'histoire de ce conflit qui se trouva transformer le laboureur-avocat en général en chef d'une armée d'un million d'hommes. Il nest d'ailleurs pas nécessaire de raconter cette guerre qui coûta lo milliards au pays. Je veux seulement rappeler que ce fut Lincoln qui, le premier, comprit et fit comprendre aux autres que la lutte était devenue inévitable ; qu'une Nation à demi libre et à demi esclave ne pouvait subsister indéfiniment. « Je ne crois pas que l'Union sera dissoute, disait-il, mais je crois que la Nation cessera d'être divisée : ce sera d'ailleurs l'un ou l'autre. » Et ce fut lui, plus que toute autre force particulière, qui réalisa sa prédiction : une nation de nouveau unie et entièrement libre.

Il avait horreur de l'esclavage : « Si l'esclavage n'est pas mauvais, disait-il, c'est qu'alors rien n'est mauvais». Mais il souhaitait de pouvoir l'abolir sans pourtant léser les intérêts de ceux qui voyaient dans cette institution leur meilleur héritage. Lorsqu'il rencontrait sur la route un serpent venimeux et qu'il avait un bâton à sa portée, il prenait le bâton et tuait le serpent. Mais lorsqu'il trouvait le serpent dans son nid, au milieu de ses petits : « Je pourrais blesser les petits plus que la mère, disait-il, ou bien la mère pourrait les mordre... » Il était aussi plein de sollicitude et aussi indulgent pour les populations du Sud, qu'il l'était pour un de ses voisins de llllinois quand ce dernier était dans l'erreur. Et l'on se souvient encore dans la contrée qu'il rapporta un jour chez lui, avec sa force de géant, et soigna toute la nuit un individu que volontiers ses camarades

auraient laissé mourir de froid. C'est à cause de cette sensibilité qu'il se tint assis, le cœur déchiré et sans dormir, pendant les quatre années sombres. Mais il restait ferme et conservait, en apparence du moins, une certaine sérénité qu'il communiquait aux autres, grâce à son inlassable bonne humeur, venant, comme les fables d'Ésope, de la sagesse élémentaire des champs.

Un jour d'été, en labourant les champs du pays de Lincoln, j'entendis un bourdonnement dans l'air et je vis se détacher un léger nuage sur le ciel clair. Je reconnus que c'était un essaim d'abeilles. Elles avaient déserté leur ruche et s'en allaient tout droit, au hasard, elles ne savaient pas où. Obéissant à l'instinct des habitants de la prairie, je me mis aussitôt à les poursuivre et à leur lancer des mottes de terre pour arrêter leur fuite. Je les forçai ainsi à s'abattre sur les branches d'un arbre, au bord d'un champ, où je les retrouvai le soir groupées, formant un nouvel essaim, et prêtes à reprendre leur profitable industrie, au lieu d'aller gaspiller leurs trésors dans la forêt. C'est dans le même esprit que le grand laboureur jetait ses mottes de terre, ou ce qu'il avait à la main, pour ramener ses concitoyens au devoir et les exciter au dévouement envers la tâche commune.

« Vous pouvez, disait Alcibiade à propos de Socrate, vous imaginer que Brasidas et d'autres individus étaient pareils à Achille, ou que Nestor et Anténor étaient semblables à Périclès ; et il serait facile d'établir de telles comparaisons en ce qui concerne tous les autres grands hommes. Mais, si haut que vous remontiez, vous nepourrez jamais trouver quelqu'un qui ait ressemblé à cet être étrange, ni parmi les

vivants, ni parmi les morts... si ce n'est, peut-être, chez les silènes et les satyres. Or ceux-ci sont bien l'image, non seulement d^ Socrate lui-même, mais de ses discours. En effet, les paroles de Socrate sont semblables aux statues des silènes, lesquelles peuvent s'ouvrir et dévoilent ainsi ce qu'elles cachent à l'intérieur : les paroles de Socrate paraissent ridicules quand on les entend pour la première fois... 11 ne parle que de bêtes de somme, de charretiers, de forgerons, de savetiers, de corroyeurs. Pourtant, celui qui lui ouvre le ventre et qui voit ce qui s'y trouve comprend que ce sont les seuls mots qui aient du sens, les mots les plus divins, les plus riches en images et en vertus, ceux qui ont la plus large compréhension et traitent du devoir tout entier d'un homme bon et honorable. ^ »

Les vingt-trois siècles qui se sont écoulés depuis la mort de Socrate ne m'inspirent le nom d'aucun homme que je puisse mieux comparera Lincoln que Socrate lui-même. Le visage de Lincoln était aussi rustique que celui de Silène était bestial. Il ne parlait que de charrues et de bateaux, de belettes et de whiskey. Mais ceux qui étudiaient à fond sa face vulgaire s'apercevaient qu'elle ne ressemblait à aucune autre, et trouvaient en même temps à ses paroles la signification la plus large et la plus noble. Et, ainsi que Griton, dès que le soleil eut disparu derrière la colline où Socrate avait bu le poison et que l'obscurité fut venue, a dit pour l'éternité : « De tous les hommes de son temps il fut le plus sage, le plus juste et le meilleur », de même, le poète de la démocratie

* Platon, Le Banquet, p. 37.

358 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'AMÉRIQUE

a écrit ce vers, qu'il a légué à la postérité, le soir s même qui suivit le martyre de Lincoln, dans la saison où fleurissent les lilas, où la grande étoile pâlit de bonne heure dans le ciel et où la grive chante solitairement :

The sweetest, wisest soûl of ail my days and lands ^

« L'àme la plus douce et la plus sage de tous les temps et de tous les pays ».

Nous nous demandons si c'est au régime démocratique que nous sommes redevables de Lincoln, et nous sommes obligés d'admettre que les dons exceptionnels dont celui-ci a fait preuve n'auraient pu se déployer dans aucun autre ordre social. Nous nous demandons alors avec anxiété si la démocratie possède un sûr instinct qui lui fasse discerner parmi les hommes ceux qui auront la faculté de réaliser des espérances, ou bien si elle a choisi Lincoln, tout simplement, en le considérant comme un homme moyen, un homme quelconque, habile seulement à fabriquer des palissades pour clôturer les champs. A cette question troublante nous ne saurions répondre avec certitude. Ce qui cependant est réconfortant dans ce problème complexe, qui ne se posait pas du temps de Lincoln, c'est que, plus on fut à même d'apprécier son désintéressement, sa tolérance, sa générosité, sa modestie, plus aussi le sentiment d'amour et d'admiration qu'inspirait son caractère devint large et profond. C'est dans ce fait, principalement, que nous devons puiser des raisons de croire à la pureté, à la noblesse de l'idéal démocratique.

* Walt Wliitman, When Lilacs lasl.

A la mort de Lincoln on transporta son corps dans la vallée où il était né, dans ce pays des Hommes des eaux occidentales, qui^'était appelé la Nouvelle- France. Et il fut enterré là, au milieu de ces voisins qui lui avaient inculqué l'esprit démocratique, au milieu des spectacles quotidiens qui avaient formé son langage, sur le sol même d'où il avait tiré ses histoires et ses paraboles, et non loin du fleuve qui lui avait révélé sa mission.

Leplus grand monument visibleattestant sa gloire, ce sont les résultats mêmes qu'il a obtenus. C'est ce fait que le Mississipi coule aujourd'hui a la mer en traversant le territoire d'une seule Nation, et non ceux de deux Nations au moins ; ce fait que lesclavage encore en vigueur de son temps, n'existe plus. Un autre monument durable, et plus beau encore, a été élevé en son honneur, et fait honneur en même temps à ceux qui le lui ont érigé dans leur cœur : c'est la vénération qui s'attache à son nom tout le long du Mississipi.

C'est la France qui a fait sortir du néant la vallée qu'à plusieurs points de vue on peut appeler le cœur de l'Amérique. Les coureurs-des-bois français ont ouvert les pistes que déjà le buffle et le Peau-Rouge avaient, sans s'en douter, tracées pour l'Européen. Les explorateurs français ont semé les rives du fleuve d'étroits et silencieux chemins de portage qui se sont multipliés et transformés en routes bruyantes, réunissant les lacs du Nord et les rivières du Sud que la nature avait depuis longtemps séparés. La voile blanche que les Français avaient amenée au-dessus du Niagara a montré le chemin à un commerce maritime considérable. Les soldats de la France ont jeté les fondements de villes tumultueuses sur les emplacements de leurs forts, et les prêtres, les moines français ont consacré par leur foi et leurs prières les pistes des forêts, les chemins de portage, la voile du bateau, et les plaques de plomb marquant les possessions françaises.

Donc, une vallée remplie de villes neuves construites à l'imitation des anciennes, une voie nouvelle ouverte au commerce, et de nouveaux autels élevés

362 LES FRA.NÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

en l'honneur du même Dieu : voilà, ce que les Français ont donné au monde. Mais ce n'est pas tout. Ce que l'addition de cette vallée sur les cartes du monde indique, ce qu'elle a apporté de nouveau, c'est un territoire riche et neuf, situé à distance de l'ancien continent et accessible seulement aux plus hardis d'entre ses fils, offert comme champ d'expérience, sans les restrictions qu'impose la tradition et sans entraves d'aucune sorte, aux hommes de toutes races, afin qu'ils pussent essayer d'y vivre ensemble, conformément à des lois faites et appliquées par euxmêmes. Voilà un des résultats des découvertes et établissements français dans la vallée du Mississipi, résultat que, sans doute, personne ne s'était sciemment proposé d'obtenir. Et comme, dans cette région, le gouvernement du peuple par le peuple est pris beaucoup plus à la lettre et se pratique beaucoup plus réellement que sur les côtes de l'Atlantique, où subsistent encore certaines traditions, un mode de suffrage reposant sur la propriété, des privilèges ecclésiastiques et des distinctions de classes, j'ai appelé la vallée du Mississipi : « Vallée de la Nouvelle Démocratie. »

Lorsque les explorateurs français y arrivèrent, un certain idéalisme, indigène et archaïque, régnait dans le pays, avec, par-ci par-là, quelques îlots mouvants de pillards nomades, obéissant aux lois dune timocratie communistique et barbare (comme aurait dit Platon), et sur lesquels régnaient des rois Peaux-Rouges, contemporains du fameux Donnacona rencontré par Cartier sur le Saint-Laurent. Ces communautés étaient d'humeur guerrière et agitée.

Les petits établissements français qui se dévelop-

pèrent au milieu de ces sauvages, dont les Français adoucissaient les mœurs en leur donnant des perles, des crucifix et des arme^, consistaient dans de grandes plantations où s'exerçait un gouvernement radicalement paternel et absolu. On ne pourrait imaginer un régime socialiste poussant plus loin la sollicitude et allant plus loin dans ses prescriptions, que ne le faisait cette autorité amicale, capricieuse, généreuse, mais bien imprudente, comme la suite Ta prouvé, qui prétendait gouverner un village situé sur le Saint-Laurent ou sur le Mississipi, de Versailles même, où un monarque très laborieux rendait des édits : « dans la plénitude de son pouvoir et de sa sûre science », ainsi qu'il l'écrivait.

Les ordonnances royales qui ont été conservées dans les Archives coloniales fournissent des preuves abondantes de cette sollicitude et de ces interdictions paternelles. Elles se rapportent à la réglementation des auberges et du marché, au braconnage, aux chasses réservées, à la vente de l'eau-de-vie, aux revenus des bancs d'église, aux porcs égarés, aux chiens enragés, aux querelles matrimoniales, à la vitesse des voitures, aux relations de tuteurs et pupilles, aux poids et mesures, aux dommages causés, à la protection des bois de pins, et à beaucoup d'autres sujets.

Parkman cite les ordonnances pleines d'intérêt qui suivent, pour montrer à quel degré d'absurdité parvenait cette sollicitude paternelle et jalouse :

« Le ramonage des cheminées ayant été négligé à Québec, l'Intendant ordonne à tous les maîtres de maisons de remplir immédiatement leur devoir à cet égard ; et, en même temps, il fixe le prix du balayage

à six sous par cheminée. » Une autre ordonnance interdit de se disputer à l'église; une autre encore distribue les bancs d'église en observant minutieusement l'ordre des préséances ^

Un intendant fit paraître un arrêté sous prétexte que les habitants de Montréal élevaient trop de chevaux et que cela les empêchait de nourrir du bétail et des moutons, et leur faisait ainsi négliger leurs propres intérêts. « Nous, en conséquence, poursuit l'intendant, ordonnons qu'aucun des habitants des côtes de ce gouvernementne possédera à l'avenir plus de deux chevaux ou juments et d'un poulain; le dit arrêté devant être exécuté après la saison des semailles de l'année prochaine (1710), afin de donner aux habitants le temps de se défaire de ceux de leurs chevaux qui excéderaient le nombre convenu, après quoi ils seront tenus de tuer tous ceux de cet excédent qui pourraient se trouver encore en leur possession ^ »

Et, au sujet de l'exode vers les villes, il existe une ordonnance de Bigot qui avait pour but, nous devons le reconnaître, de favoriser les progrès de l'agriculture et de protéger la moralité des fermiers, en les mettant à l'abri des tentations des villes : « Nous vous défendons et vous interdisons, y était-il dit, de vous transporter dans cette ville (Québec), sous quelque prétexte que ce soit, sans notre autorisation par écrit ; sous peine d'en être expulsés et d'être renvoyés à votre ferme, de voir votre mobilier confisqué et de payer une amende de cinquante livres

* Parkman, Old Régime in Canada, p. 341.

* Parkman, OLd Régime in Canada, p. 341.

qui serait versée aux hôpitaux ^ » 11 existe même un édit royal interdisant la subdivision illégale des fermes, et défendant à tout habitant des campagnes (sauf ceux qui étaient autorisés à demeurer dans les villages) de construire une maison ou une grange sur un terrain ayant moins de trois arpents de long et un demi-arpent de large.

Et, pour mieux souligner la générosité paternelle de cet édit, Parkman ajoute ces réflexions ;

« Ses lois (celles de Louis XIV) péchaient surtout par un excès de bienveillance ; car, non content d'avoir donné de l'argent pour l'entretien des prêtres venus de Paris, pour la construction d'églises, pour des subventions aux séminaires, au couvent des Ursulines, aux missions et aux hôpitaux, il a institué des fonds destinés, entre autres objets, à soulager les indigents, à subventionner à peu près toutes les branches du commerce et de l'industrie, et, d'une manière générale, à faire pour les colons ce qu'il eût été bien préférable de les laisser apprendre à faire par eux-mêmes -. »

A l'exemple d'Énée, par conséquent, ces fils émigrants à la recherche de nouvelles demeures ne se bornaient pas à emporter leurs dieux lares et leurs dieux pénates dans leurs bras, mais emportaient en outre leur père Anchise sur leurs épaules.

Succédant à un individualisme primitif et sauvage, ce despotisme bienveillant permit à la vallée de jouir d'un individualisme encore plus radical et d'une liberté plus grande encore; car les pionniers dis-

* Parkman, Old Regitne in Canada, p. 342. - Parkman, Old Régime in Canada, 347.

366 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

perses qui habitaientles colonies transalleghaniennes étaient, en fait, uniquement gouvernés, à l'origine, par la conscience ou le caprice de ceux d'entre eux qui étaient instruits par leurs parents des commandements importés de l'autre versant des montagnes ; et qui étaient en outre animés de lamour de la forêt et de leurs voisins de la prairie.

Et, lorsque s'établit un gouvernement en règle, un gouvernement purement démocratique au double point de vue social et politique, ce gouvernement s'inspira de l'intérêt individuel des colons et de l'affection mutuelle qui existait entre voisins, bien plus que d'une théorie abstraite et philosophique, ou d'une réaction contre l'oligarchie. C'était une application, en grande partie volontaire, des institutions les plus anciennes et les plus vénérables, à ce pays libre qui avait la propriété de tout transformer. Le résultat a été tel, dit le professeur Turner ^ que Ion peut voir dans la démocratie américaine la conséquence de l'entrée en contact du peuple américain de l'Est avec celui de l'Ouest, c'est-à-dire avec les habitants de la vallée des pionniers français.

Un démocrate, tel que le définit Socrate dans la République de Platon, est un homme chez qui les désirs licencieux et extravagants ont pris la place de la modération dans les appétits et du respect du décorum dont il avait hérité de son père oligarchique. « Un tel homme, ajoute-t-il, vit, au jour le

* Turner, Significance of the Frontier in American History dans \ç,yo<^Yearbook of the Xatio7ial Herbart Society, 1899. \"oir aussi, du même auteur, Significance of the Mississipi Valley in American History, dans Mississipi Valley Historical Association Proceeclings, 1909-10.

jour, une vie de jouissances. Il n'est gouverne' par aucun principe et va d'un plaisir à l'autre, comme sa fantaisie le pousse. Tous les plaisirs, à ses yeux, sont également bons et méritent également d'être cultivés. Bref, sa devise est : « Liberté et Égalité ».

Mais le démocrate primitif de la vallée du Mississipi, alors même qu'il descendrait de lointains seigneurs oligarchiques, ainsi que Socrate le tient pour accordé de tout démocrate, est arrivé à la devise : « Liberté et Égalité » sans donner de la vie une définition aussi sensuelle.

Il est vrai que beaucoup des premiers colons venaient d'endroits oùlespossibilités dedéveloppementétaient très réduites, les conventions sociales très despotiques et les privilèges inégalement répartis. Mais ce n'étaient ni les désirs licencieux et extravagants, ni le besoin de papillonner d'un plaisir à l'autre, qui remplissaient la vallée du Mississipi d'hommes graves, aux visages pâles et aux traits émaciés, et de femmes lasses, qui, tous, réclamaient la liberté, non de choisir entre des plaisirs faciles, mais de livrer des luttes interminables ; qui, tous, possédaient l'égalité, en ce que chacun d'eux était socialement, économiquement et politiquement sur le même pied que son voisin. La nouvelle démocratie qui se développa ensuite dérivait donc des relations de voisinage et de bonne camaraderie ; elle sortait, tout naturellement, des intérêts, des occupations, du genre de vie des habitants : ce n'était pas une construction a priori, conforme à la théorie de l'Etat idéal. Les hommes de la vallée ne furent pas non plus effrayés par ceux des arguments de Socrate qui tendent à prouver que l'amour désordonné de la liberté n'est

que la préface de la tyrannie. Ils n'en eussent pas été effrayés, alors même qu'ils eussent connu ces théories. Peu leur importait de donner raison aux doctrines d'un philosophe français et tort à celles d'un philosophe grec : ce n'était point là qu'était leur souci.

Cette démocratie primitive et ce régime individualiste de la première heure, n'avaient pas été sérieusement modifiés, lorsque le tronçon de la vallée qui occupe le fond obscur de ma mémoire vit se développer une forme de gouvernement peut-être plus sévère et moins flatteuse. Or il n'y avait pas dans toute la commune un seul pauvre ayant besoin de l'intervention flétrissante de la charité ; il n'y avait pas un orphelin qui n'eût son foyer ; pas un homme en prison ; on ne se rappelle y avoir connu à cette époque qu'une aliénée, encore était-elle soignée dans sa propre maison. Le gouvernement national était représenté, à quelques milles de là, par le maître de poste ; le gouvernement de l'Etat était représenté par l'assesseur de la taxe, c'est-à-dire par un voisin, qui ne venait qu'une fois l'an (lorsqu'il venait), pour vous demander quelles étaient vos propriétés foncières, lesquelles il eût été, d'ailleurs, très difficile de dissimuler. Enfin, le gouvernement local était représenté par le maître d'école, qui était, soit un homme atteint d'incapacité physique, soit une femme célibataire. C'étaient les citoyens qui étaient chargés de faire et d'entretenir les chemins publics; de veiller sur les malades, chacun d'eux prenant soin de son voisin ; d'acheter les livres scolaires pour leurs enfants ; et d'enterrer eux-mêmes leurs morts. Je me rappelle m'être creusé la tête pendant très longtemps

pour trouver ce que pouvait bien être un officier pauvre, attendu que je n'avais jamais pu voir de pauvres au sein d'une société où personne n'était riche. '

C'était une communauté parfaitement homogène au point de vue social. Elle ne s'était pas constituée en vertu d'un dévouement conscient et désintéressé envers le bien public, mais grâce à la poursuite commune et passionnée des mêmes intérêts individuels. Dans une telle communauté il y avait place pour tout le monde.

Le Professeur Turner, qui, comme je l'ai dit, est originaire d'un chemin de portage, a solidement établi, récemment, dans une discussion profonde sur ce sujet, que cette unité morale est la caractéristique la plus précieuse et la plus pleine de promesses de la démocratie américaine dans la vallée du Mississipi^.

Or ce caractère propre à la démocratie de l'Ouest a joué un rôle considérable :

D'abord, c'est lui qui a rendu possible aux Etats- Unis d'accepter la Louisiane que leur offrait Napoléon.

Ensuite, c'est lui qui a rendu la guerre inévitable en 1812 et qui, par conséquent, a assuré aux Etats- Unis le bénéfice de leur acquisition. Il a en même temps fait voir que le véritable centre de l'esprit nationaliste, c'était l'Ouest.

Enfin, c'est cet esprit nationaliste qui prit la direction de l'action dans un temps où la Nation était en

' Turner, Significance of tlie Mississipi Valley in American History.

FRANÇAIS AU CŒUF! DE I.'a.MÉBIQCE. 24

péril. Avant même que la guerre fût terminée l'Ouest était représenté dans le gouvernement national par le président, le vice-président, le chef de la Justice, le Speaker de la Chambre, le secrétaire du Trésor, le directeur général des postes, le procureur général, le général en chef de l'armée et l'amiral en chef de la marine. De plus, cette région avait fourni, ajoute Turner, « le héros national, la fleur de la culture et de l'idéal de la frontière ».

En admettant même que le fait qu'un homme occupe une certaine situation n'indique pas que son pays natal soit le siège ou l'origine de son pouvoir, il y a lieu de remarquer que, depuis la fm de la guerre jusqu'à rélection du président Wilson, les présidents élus sont tous, sauf un, plus ou moins des enfants de la vallée duMississipi. C'est littéralement vrai en ce qui concerne les présidents Grant, Hayes, Garfield, Mac Kinley, Harrisson et Taft. Cleveland habitait Bufîalo, où il était venu jeune, et ne repassa les monts Alleghanys que pour devenir gouverneur puis président. Arthur, qui fut élevé à la présidence à la mort du président Garfield, et le président Roosevelt, qui, également, remplaça son prédécesseur assassiné et fut élu ensuite, étaient tous deux nés à New-York, Mais ce dernier possède une ferme dans le far-west et semble bien plutôt appartenir à cette région qu'à sa ville natale. Ainsi, parmi lesprésidents élus, il n'en est pas un qui n'ait eu quelque rapport de parenté ou d'intérêt dans le middle-west. Les chefs de la justice ont tous été, depuis la guerre, des hommesde l'Ouest; et, sauf un petit nombre d'exceptions, il en est de même des Speakers de la Chambre. Or presque tous ces présidents, chefs de la justice. Speakers, etc., ou

avaient été eux-mêmes des pionniers, ou étaient les fils de pionniers de la vallée de la Nouvelle Démocratie. En tout cas ils avaient été nourris dans la chaude atmosphère de la camaraderie naturelle régnant dans cette vallée, et conformément à ses institutions, lesquelles établissent qu'un homme en vaut un autre, et qu'il ne doit pas y avoir d'entraves opposées à l'ambition individuelle.

Il ne s'agissait donc pas ici d'une majorité purement géographique et numérique, composée de voix artificiellement rassemblées. Ces votes ont indiqué la prédominance de l'esprit démocratique et nationaliste qui règne dans la vallée. C'est une preuve de la suprématie qu'obtient l'homme moyen, doué de vertus pratiques et de la faculté de se suffire, lorsqu'il reste carrément, fermement attaché à la terre sur laquelle il habite. C'était le secret du grand lutteur Antée, fils de la Terre, qu'il ne pouvait être atteint par personne, pas même par Hercule, tant que ses pieds resteraient collés à la terre. Nous avons déjà dit les sentiments d'affection et de tendresse filiale que les pionniers du middle-ivest ressentaient pour la terre, et l'amitié qui les unissait à leurs voisins. Mais le secret de leur succès, c'est que chacun d'eux se tenait dans son champ personnel, planté sur ses propres pieds, et qu'il luttait avec ses propres bras, animés des forces et des vertus primitives, en même temps qu'avec une confiance ingénue dans ses propres forces.

La démocratie ne faisait pas beaucoup de théories, et, lorsqu'elle en faisait, elle trébuchait. Si, par malheur, elle s'était perdue dans des abstractions correspondant à ses actes concrets, elle aurait sans doute

subi le sort d'Antée qui fut finalement étranglé, à moitié soulevé dans les airs, par un géant venu à travers les montagnes.

Quoi qu'il en soit la civilisation particulière à la vallée du Mississipi fut l'apothéose de l'homme moyen. M. Herbert Groly, dans sa Promise of American Life nous donne le portrait de cet homme : « Dans cette contrée, dit-il, c'est-à-dire dans la vallée oii j'écris ces lignes, on considérait comme une perte sèche de dépenser une grande somme d'énergie pour des travaux qui n'exigeaient que de l'habileté, une longue expérience, une grande capacité technique et un dévouement absolu. L'instrument fabriqué le plus facilement et avec le moins de dépense était l'instrument pratique par excellence, car il était fait pour servir pendant un an ou deux et être ensuite remplacé par un autre outil plus perfectionné. Et, pour le faire fonctionner, il semblait qu'un homme en valût un autre. Il n'était pas nécessaire d'avoir un équipement spécial. Le fermier était obligé de faire à lui seul tous les travaux les plus rudes et les plus variés que font aujourd'hui les machines. L'homme d'affaires était à la fois marchand, manufacturier, boutiquier : presque tout le monde était plus ou moins politicien. Le nombre des rôles joués par un homme d'énergie au cours de son existence était étrangement considérable. Andrew Jackson fut successivement avocat, juge, planteur, marchand, général, homme politique, membre du gouvernement ; et il remplit la plupart de ces fonctions avec un succès éclatant. Dans une semblable société, un homme confiné dans une seule tâche, et s'y appliquant avec une minutieuse précision, n'aurait pas été à sa place et

n'aurait exercé, réellement, aucune action. Les objets soignés et achevés qu'il aurait confectionnés n'auraient pas beaucoup mieux rempli leur destination, purement provisoire, que les objets fabriqués à la hâte et sans soin qui avaient cours sur le marché. Et son haut idéal de perfection, sa façon particulière de travailler auraient été considérés comme un blâme infligé aux méthodes faciles de ses voisins. Sa conduite eût été contraire à cette bonne et cordiale camaraderie qui, naturellement, régnait parmi ceux qui se soumettaient simplement à la coutume et se contentaient de fabriquer des marchandises de qualité moyenne ^. »

Est-ce donc là tout ce qu'a su produire une démocratie libre de toute entrave, débarrassée de toutes traditions aristocratiques? demandera-t-on. L'individualisme intégral, agissant sur un sol vierge, n'at-il su faire aboutir tant de conditions favorables qu'à ces résultats médiocres et uniformes; qu'à ces hommes énergiques et ingénieux, et doués d'un bon naturel, mais irrémissiblement incultes et profanes? Et cette société homogène, sans goût et sans couleur, est-elle vraiment le meilleur vin que la vallée ait pu tirer de ses premières vendanges ?

Je connais ces Antée de la frontière, qui, les pieds attachés au sol de la prairie, ont fait face à tous les événements avec un morceau de palissade en fil de fer. Ils différaient de leurs frères d'Europe en ce qu'ils étaient plus ingénieux, plus énergiques et plus optimistes. Il est certain que sur un million d'Américains solidement établis, pris au hasard dans toutes

* Herbert Croly, Promise of American Life, 63-64.

les conditions et tous les métiers, on trouvera, si on les compare à la même quantité d'Européens, une plus forte proportion d'hommes menant une vie active, alerte et utile, bien que pourtant ils ne soient ni plus sages ni meilleurs. Il est certain qu'en Amérique il y a, d'une façon générale, beaucoup moins de déchets dans la société, et qu'on y obtient une plus grande somme de résultats utiles et salutaires. De même, si l'on considère les habitants du middlewest, on trouvera parmi eux encore moins de déchets sociaux et une activité plus grande encore. Gela tient en partie aux facilités qu'offre cette région au développement économique, mais en partie aussi à l'absence de castes dans la société.

Je ne puis m'éloigner de cette époque de douce intimité sans mentionner un autre genre de relations de camaraderie qui s'établissaient dans la vallée, à côté de celles dont nous avons parlé. Ces relations-là n'avaient rien à voir avec la camaraderie de la frontière qui a abouti à la démocratie. Mais c'est dans les mêmes champs et les mêmes prairies que, pour nous, Horace venait, littéralement, s'asseoir à côté de la charrue pour chanter la campagne et la ville. C'est là que le soir à la lumière de la lampe, ou bien pendant le repos du milieu du jour, Tite-Live racontait ses vieilles histoires etquePythagore expliquait ses vieux théorèmes.

Je ne saurais affirmer que ce genre de camaraderie et d'intimité ait été très généralement répandu. Mais je puis dire pourtant qu'il y en avait des exemples assez nombreux pour qu'il soit interdit de poser en principe que, de toute nécessité, la démo" cratie doit exiger de ses adeptes le sacrifice total de

leur goût pour l'étude et la spéculation, si elle veut assurer le maintien de l'égalité sociale et l'équilibre des rapports économiques.

La frontière, en avançant, se répandit bientôt dans un désert aride. Les pionniers se mirent à voyager en automobile. Les gens commencèrent à se coudoyer et à se gêner mutuellement dans la poursuite du but commun, là où, quelques années auparavant, l'énergie de tous, voire même une énergie sans scrupule, pouvait se déployer librement- Avec le temps, les inégalités de fortune s'accentuèrent, jusqu'au jour où ceux qui étaient partis ensemble et du même point se trouvèrent séparés par des millions de dollars. Les gens qui, déjà, avaient fait faillite ailleurs trouvaient là un champ privilégié pour tenter la fortune une seconde fois. La démocratie n'eut plus dès lors à gouverner une Arcadie puritaine, industrieuse et composée d'établissements clairsemés, mais bien de grandes communautés remplies de l'activité des grandes fortunes en lutte les unes avec les autres, de l'inertie des envieux et des lamentations des désespérés.

La démocratie répondit à ces conditions nouvelles en abordant les problèmes un à un, sans autre programme que celui d'apporter au fur et à mesure des besoins les limitations nécessaires. Pour les forts, elle protégea les tarifs ; pour les faibles, elle favorisa les transports; elle fit la charité aux désespérés. Et elle conserva son optimisme, qui lui venait de sa foi dans la destinée.

A cet état de choses succéda petit à petit, d'une façon plus ou moins définie, une sorte d'individualisme collectif, sous un gouvernement toujours plus

376 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE

démocratique et toujours plus libéral. L'absolutisme paternel de Louis XIV avait fait place à l'individualisme paternel d'un peuple, qui cherchait à exprimer ses volontés par des discours imparfaits et à les réaliser au moyen d'un mécanisme également imparfait, et cela, certainement, pour des fins de plus en plus désintéressées. J'insiste toutefois sur cette idée que c'était le paternalisme d'une société essentiellement individualisée.

J'ai décrit, au cours d'un des premiers chapitres de ce livre, une petite commune de la frontière, dans la vallée du Mississipi. Voyons maintenant ce qui se passe dans la cité qui s'est développée à la même place. A peine l'enfant, s'échappant de l'inconnu et des nuages mystérieux de la gloire, est-il introduit dans la cité qu'il y devient une unité vivante et y occupe une place importante. Après avoir obligé sa nourrice à prendre certaines précautions hygiéniques dans les premiers mois qui suivent sa naissance, l'Etat accompagne le nouveau venu à travers la vie : il s'assure qu'on l'a bien vacciné ; lui fait enlever au besoin les amygdales et des adénoïdes; lui fournit des lunettes si sa vue est mauvaise ; l'oblige à aller à l'école; le prépare, non seulement à devenir un citoyen, mais à faire un bon commerçant ou à exercer une profession quelconque; empêche sa nourriture d'être falsifiée ou avariée ; analyse son lait; filtre son eau; se tient près de l'épicier et du boulanger et vérifie le poids du pain et de la viande ; nettoie les rues à son intention ; poste un policeman à sa porte ; transporte ses lettres d'affaire et ses lettres d'amitié ; lui fournit de la semence; le tient au courant des variations atmosphériques, de la direction du vent.

de la température et du temps probable : s'occupe de lui s'il se trouve saus ressources ; le nourrit s'il meurt de faim; l'abrite s^l n'a pas de maison; le soigne, s'il est malade ; dit un mot en sa mémoire s'il meurt sans amis ; l'enterre dans son cimetière commun ; et enfin met fin à son existence comme unité vivante, en inscrivant son nom dans la colonne des décès.

Si l'Etat a à sa disposition des agents de répression ou de surveillance assidue, ceux-ci se tiennent discrètement à l'écart et ne paraissent que lorsqu'on a besoin deux. J'ai sous les yeux un rapport sur la législation des Etats, indépendamment de la législation nationale et de la législation municipale. Parmi les milliers de décisions adoptées je vais vous citer un petit nombre de mesures caractéristiques, qui font bien comprendre l'esprit de l'ensemble. Elles se rapportent aux objets suivants :

L'hygiène dans le travail des femmes et des enfants ; la responsabilité des patrons ; le soin des épileptiques, des idiots et des aliénés; la réglementation concernant les dentistes et les pédicures; la surveillance des grillons, des cigales et des rongeurs ; l'extermination du charançon du blé ; l'introduction de certains parasites; l'extinction des incendies; la combustion des débris; la destruction des poissons voleurs ; la prohibition des armes automatiques pour la chasse ; la lutte contre l'obscurité dans les écoles; la prophylaxie de la tuberculose ; l'enseignement des meilleures méthodes pour produire des plantes, des fleurs et des légumes dans les serres; l'établissement d'écoles de commerce ; la pratique de l'embaumement.

Si j'intercale ici cette liste, courte mais suggestive, c'est pour montrer comment un peuple démocratique a réussi à faire pour lui-même ce que Louis XIV, dans toute la plénitude de son pouvoir et avec l'infaillibilité de sa science, avait fait pour les confiants habitants de Montréal, ignorants de leurs propres intérêts.

Et, naturellement, ce paternalisme toujours grandissant a nécessité toute une armée de serviteurs publics ; de gouverneurs, d'agents de police, de balayeurs des rues, déjuges, de professeurs et d'inspecteurs d'usines, si bien que, d'après mon estimation personnelle, un adulte sur trente, dans chaque commune, serait un serviteur public rétribué.

Un tel paternalisme n'est pas particulier à la vallée du Mississipi. Je me rappelle avoir, il y a plusieurs années, en étudiant la législation d'un des Etats de l'Est, découvert une loi qui fixait la profondeur d'une boite de fraises et une autre qui obligeait les marchands d'airelles à mettre sur leurs boîtes une étiquette d'une certaine hauteur, indiquant que les fruits avaient été cueillis d'une certaine manière. En ce qui concerne l'assistance aux vieillards, toutefois, la vieille Angleterre n'a rien à envier aux Etats les plus modernes de l'Ouest, et la « maman parlementaire », ainsi que quelqu'un l'a appelée, a fait des lois pleines de sollicitude maternelle.

Mais, nulle part, le paternalisme n'a été plus profondément pénétré d'individualisme que dans la vallée du Mississipi. Chesterton disait que la démocratie n'est pas fondée sur la pitié envers le vulgaire. Elle ne protège pas l'homme en tant qu'il est misérable, mais bien en tant qu'il est sublime. Elle ne se

plaint pas qu'il soit esclave, mais elle se plaint qu'il ne soit pas roi. « La démocratie, en réalité, rêverait une nation composée de çois. » ^ Or ceci est encore plus vrai d'une démocratie sortie toute nue des forêts et des terres labourées que d'une démocratie qui se serait constituée contre les rois et à cause de la crainte qu'ils inspirent.

La Constitution en vigueur à l'est des montagnes était faite en vue de parer aux dangers d'un système politique qui permettait au peuple d'exprimer ses volontés complètement et directement. La tendance la plus évidente de la démocratie américaine actuelle est, au contraire, de rendre cette expression plus exacte et plus immédiate encore, c'est-à-dire qu'elle est un effort pour arriver à un régime encore plus démocratique, s'il est possible. Or ce dernier mouvement a pris naissance dans la vallée du Mississipi.

Quels seront, dès lors, ceux qui gouverneront? — Ceux-là seulement qui seront vivants et d'âge à voter, et qui rempliront certaines autres conditions. J'en reviens à la définition de Bismarck : Ce sera la multitude invisible des esprits, la nation d'hier et celle de demain. Et cette invisible multitude des esprits d'hier et de ceux de demain, de ceux qui ont la bouche fermée par la poussière et de ceux qui n'ont pas encore revêtu un corps humain, parleront par la voix de la multitude d'aujourd'hui, de la multitude qui a hérité de celle d'hier et contient déjà les germes de celle de demain.

On peut se demander si, en dernière analyse, ce n'est pas Dieu qui parle par sa bouche. Personne

* Chesterton, Heretics, p. 268.

d'ailleurs ne songe à écouter une autre voix, si ce n'est qu'on y ajoute parfois celle de la femme. Ce qui est certain, c'est que le sûr savoir et le plein pouvoir de Louis XIV sont devenus l'apanage de l'homme ordinaire, vu que la moitié ou les trois quarts plus un des électeurs de l'Etat ou de la Nation sont des hommes ordinaires. 3Iais cet homme moyen et plein d'ingratitude, a beau ne pas se soucier en apparence de la multitude d'hier, il s'est néanmoins assimilé, et il porte dans sa fibre la plus intime, l'esprit d'individualisme intransigeant, de solidarité de voisinage et de camaraderie sans convention qui régnait hier sur la frontière. C'est de cet esprit que, consciemment ou inconsciemment, il s'inspire en toute occasion. Et il commence à se préoccuper beaucoup plus que par le passé de l'invisible multitude de la Nation de demain.

On déplore que le genre d'individualisme qui s'est développé dans la vallée du Mississipi, aboutisse simplement à une dépense exceptionnelle d'énergie individuelle employée avec succès dans des professions qui rapportent à la fois de l'argent et de la popularité; tandis que, selon la conception classique, l'individualisme avait un caractère tout chevaleresque, et supposait le dévouement absolument désintéressé de l'individu à un progrès moral, intellectuel ou technique quelconque, dévouement qui souvent entraînait avec soi l'impopularité. La France nous en a fourni d'illustres exemples. Ce qui se produit chez nous, nous dit-on, est une conséquence de l'homogénéité sociale, qui menace la plénitude et l'intensité de la vie nationale en Amérique. Et le problème le plus difficile serait de créer une Nation com-

posée de rois inde'pendants qui n'exerceraient pas leur indépendance d'une façon perverse et auraient conscience de leur responsabilité.

Les hommes ont toujours été enclins a faire de l'exercice des différentes professions la base de leur classification sociale. L'Ecriture sainte rapporte que l'homme n'avait pas séjourné pendant plus de sept générations dans la première vallée terrestre habitée, que déjà ses descendants s'étaient divisés en trois catégories : 1^ les pasteurs, 2° les musiciens et les poètes, et 3° les hommes adonnés aux arts mécaniques; et le récit ajoute que Lameck eut trois fils : Jabal, qui devint le père de ceux qui vivent sous la tente et gardent les troupeaux; Jubal, le père de ceux qui manient la harpe et lorgue; et Tubal, le père de ceux qui travaillent le cuivre et le fer. Et il nous suffit de tourner quelques pages pour reconnaître les distinctions sociales qui ont résulté de ces différentes vocations. La première question que l'on pose sur un homme dans cette vallée de l'Ouest est la suivante : « Qu'est-ce qu'il fait? » Et la réponse doit être la désignation dune occupation. Tout homme qui n'aurait pas une occupation régulière, et reconnue d'utilité pratique, ne saurait, ainsi que l'indique le D'' Groly, jouir d'aucune considération.

D'un autre côté, entre les occupations admises, il n'existe, au point de vue social, aucune hiérarchie rappelant celle qu'on rencontre dans le vieux monde et dans la partie du Nouveau-Monde qui a été intimement influencée par le vieux. Chacun est considéré uniquement pour ce qu'il vaut.

Au milieu de la vallée se trouve une ville duni-

versité\, qui a été fondée il y a soixante-quinze ans par une bande d'immigrants venus d'un Etat plus ancien. Ces immigrants y construisirent un collège^, et élevèrent leurs maisons dans laprairie d'alentour. La ville a maintenant 20.000 habitants et est devenue un centre important en ce qui concerne l'éducation et les chemins de fer. Elle avait près de cinquante ans d'existence lorsque j'y entrai comme étudiant. Le fait d'y apprendre le grec ne m'empêcha pas de me lier avec un charpentier; le fait d'apprendre un métier manuel dans mes moments perdus et d'imprimer moi-même ma traduction de V Enchaînement de Prométhée ne me ferma pas les portes des plus riches habitants de la ville, non plus que des plus cultivés. Un jour que j'avais remporté une petite victoire d'étudiant, je fus reçus par le maire et par une assemblée de citoyens, mais, en même temps, les hommes, près de leurs établis dans les ateliers, et sur leurs machines agricoles dans les champs, soufflaient dans des sifflets en mon honneur. Lorsque je revins dans le même collège en qualité de président, personne ne me reprocha d'avoir scié du bois ou conduit la charrue. Je connaissais tous les chefs de train et une grande partie des mécaniciens du chemin de fer. Je connaissais tous les marchands et presque tous les ouvriers, de même que tous les juges, tous les avocats et docteurs. Les hommes avaient, il est vrai, des préférences en matière de relations sociales, mais c'était une afl'aire purement individuelle : ce n'était pas une question de profes-

* Galesburg (Illinois).

* Knoi Collège.

sien ou de caste. Un des derniers maires de cette ville, qui compte aujourd'hui deux collèges, était fabricant de cigares. Ce maire mourut pour avoir conduit lui-même un varicfîeux à l'hôpital. Pendant que j'étiis à Paris j'ai reçu par le même courrier, si j'ai bonne mémoire, une lettre de félicitations venant d'une société protestante à laquelle j'avais appartenu lorsque j'habitais la ville en question, et une autre petite lettre de félicitation émanant du curé de la paroisse catholique de cette même ville.

Je ne sais rien qui puisse mieux faire comprendre à ceux qui s'appliquent à résoudre le problème de la démocratie dans d'autres pays, de quelle manière s'est élaborée la nouvelle démocratie, sur la piste de l'absolutisme paternel de Louis XIV, dans la vallée du Mississipi, patrie de la richesse, de l'abondance et de la solidarité naturelle entre voisins.

Page 1