WASHINGTON TRAIT D UNION ENTRE L'EST ET L'OUEST
Nous avons suivi les pionniers et les prêtres français dans leurs explorations à travers la vallée du Saint-Laurent, celle des grands lacs et celle du Mississipi, jusqu'au golfe du Mexique et aux Montagnes Rocheuses. Mais il est une autre conquête qu'ils n'ont tentée qu'en imagination : c'est celle de la vallée qui se trouve au sud du bassin du Saint-Laurent et à l'est des monts AUeghanys. Bien que les Français eussent été, fort probablement, les premiers à apercevoir de loin les pics qui dominent la Nouvelle- Angleterre du côté du nord, ils ne posèrent parleurs pieds audacieux sur les sommets des montagnes Blanches.
Comme je me trouvais il y a quelques années sur un de ces sommets, on me montra une légère dentelure se dessinant sur le ciel, et on me dit : « C'est le mont Real. » Depuis ce temps je me représente Cartier, en lo3o, fixant de loin, vers le sud-est, sur cette même dentelure, ses yeux fatigués du spectacle désillusionnant qui s'offrait à lui du côté de l'ouest. Or ce n'est qu'un siècle plus tard que les colons anglais
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ont à leur tour aperçu les montagnes Blanches, et cette fois des côtes de l'Océan.
Mais, que le maître-pilote de Saint-Malo ait, oui ou non, aperçu les montagnes Blanches, on nous rapporte que Ghamplain, au cours de son expédition sur les côtes de l'Atlantique, vit clairement ces pics se dessiner à l'horizon. Je suis donc autorisé à dire que les Français ont découvert, non seulement les vallées du nord et de l'ouest, non seulement les monts Adirondacks, à l'ombre desquels Ghamplain, Brûlé et le P. Jogues furent soumis à la torture par les Iroquois, et les Montagnes Rocheuses couvertes de neige, au pied desquelles le Chevalier delaVérendrye fut obligé de rebrousser chemin, mais encore les sommets des montagnes Blanches, qui avoisinent les côtes de l'Atlantique. Souvent, j'ai vu ces sommets briller au soleil, tandis que le bas des pentes de la montagne restait plongé dans l'ombre : les regards des Français, comme les rayons du soleil, n'ont fait qu'effleurer les sommets.
Pour le moment ces montagnes s'élevant à l'horizon étaient comme un symbole : c'étajt la seule partie de l'Amérique du Nord située à l'est des Montagnes Rocheuses, où les pionniers français n'eussent point pénétré avant les autres. Verrazano, de Dieppe, avait vogué le long des côtes; mais on admet que Cabot avait pu en faire autant. Ribaut avait été tué d'un coup de couteau en Floride ; mais c'était un couteau espagnol, et, par conséquent, les Espagnols étaient là avant Ribaut. Etienne Brûlé avait été du Canada à la Pennsylvanie en visitant les sources et le cours supérieur des rivières qui se déversent dans l'Atlantique; mais pendant ce temps les colons des
autres nations s'entassaient aux embouchures des mêmes rivières. Enfin, le P. Jogues avait suivi, du lac George au Mohawk, le chemin de portage qui était devenu son chemin de torture, mais les Hollandais étaient venus qui l'avaient délivré. Si bien que ce n'est que par les yeux que les Français avaient possédé la partie orientale de l'Amérique, cette étroite bande dont les habitants, lorsqu'ils revêtirent l'uniforme pour aller conquérir leur indépendance, s'intitulaient pompeusement les Continentaux comme si la côte eût été tout le Continent.
Userait oiseux de se demander ce qui serait arrivé au cas où de Monts, que Champlain avait accompagné en Amérique en 1604, aurait fixé sa petite colonie plus au sud, dans la contrée qu'Henri IV lui avait accordée par don royal et qui s'étendait de Philadelphie au Saint-Laurent; s'il avait, par exemple, jeté l'ancre près de l'île Manhattan, comme il aurait pu le faire, cinq ans avant que Hudson y abordât, au lieu de s'établir sur l'île stérile de Sainte-Croix, dans la baie de Fundy, où, au milieu du sable, des joncs et des buissons de myrtils embroussaillés, le commissaire chargé de fixer la frontière entre les Etats-Unis et le Canada, découvrit en 1793, c'est-à-dire plus de deux siècles plus tard, les restes de 1' « habitation de risle Sainte-Croix », construite par les Français à l'ombre des cèdres. Nous ne nous demanderons pas davantage ce qui serait arrivé si, lorsque les colons décimés par le scorbut abandonnèrent cet endroit stérile, ils avaient suivi Champlain jusqu'à l'embouchure du Saint-Charles (où se trouvent maintenant Cambridge et Boston), ou tout au moins jusqu'à la baie de Saint-Louis ou baie de Plymouth (où abor-
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dèrent les pèlerins du Mayflower quinze ans après), plutôt que de s'installer à Port-Royal, dans ce « désert revêche » que les chevaliers de l'Ordre du Bon Temps eux-mêmes ne devaient pas réussir à apprivoiser; ou encore ce qui serait arrivé, dans le cas où Champlain au lieu de retourner au rocher de Québec dont, ni la beauté du site de Boston, ni l'animation des rues de Paris ne pouvaient lui faire oublier le charme sévère, s'était établi sur le Susquehanna, par exemple. Dans l'une quelconque de ces hypothèses le sort de l'Acadie eût été plus heureux. Il est vraisemblable que la Nouvelle-Angleterre se fût alors appelée Nouvelle-France, et que la ville de New- York porterait aujourd'hui le nom d'un prince français du xvii^ siècle.
Cette conjecture toute platonique nous aide à apprécier l'heureuse destinée qui a, je ne dirai pas éloigné la France de cette étroite bande des côtes de l'Atlantique, mais qui lui a permis déjouer un rôle prépondérant dans l'histoire de l'Amérique, en provoquant l'union de ces colonies des côtes, jusque-là très divisées entre elles et horriblement jalouses les unes des autres. Cette faible union devait en effet donner naissance à la nation nouvelle. C'est la France, également, qui a imposé à cette nation le territoire dont elle avait besoin pour devenir une Puissance mondiale; et qui, à contre-cœur peut-être, lui a abandonné ce grand domaine transalleghanien, ce terrain neuf où put se développer l'esprit démocratique, en même temps qu'un certain esprit nationaliste, seul capable de maintenir en une seule et même République des populations qui couvrent toute la largeur du continent. Ces services, intentionnels
OU non, positifs ou négatifs, rendus volontairement ou à contre-cœur, mais tous, dans un esprit de sacrifice et avec une vaillance sans e'gale, non seulement par des explorateurs et des prêtres, mais par des soldats exilés de leur pays, n'auront pas été vains. De toutes les misères que ces hommes ont endurées pour trouver et forcer la porte septentrionale de la grande voie d'eau, pour suivre cette voie et la fortifier, est sortie une moisson qu'il est permis de trouver magnifique, bien que ce ne soit pas la France qui en ait rempli ses greniers.
Si Champlain ou Poutrincourt avait devancé à Plymouth les pèlerins anglais, nous serions privés de quelques-unes de nos institutions; mais, en revanche, malgré tout ce que nous devons à ces pèlerins et à d'autres immigrants venus d'Angleterre, on peut dire que, sans les hardis navigateurs français qui ont lutté dans le Nord avec la neige, la glace, l'eau et la famine, nous ne formerions encore que des colonies isolées ou un amas de petites républiques.
Mais ce que je voudrais surtout faire comprendre ici, ce que le jeune historien de l'Ouest, M. Hulbert, a prouvé avec d'excellents arguments, c'est que la France, en luttant pour conserver l'empire conquis par sa bravoure et sa foi dans les vallées septentrionales et occidentales de l'Amérique, a donné au monde George Washington. La France a fait Washington, sans s'en douter, évidemment, pendant la guerre. Mais elle l'a ensuite sauvé consciemment, pendant la paix, du sort d'un rebelle vaincu. Toutes ces thèses sont certainement défendables, quelque idée qu'on se fasse des bonnes intentions de la France à l'égard de Washington.
Au milieu des montagnes Blanches s'en trouve une qui porte le nom de Washington et qui domine toutes les autres. Elle occupe comme une place présidentielle et aucun autre pic ne peut rivaliser avec elle. Par un bonheur singulier le nom de La Fayette a été donné à une montagne qui se trouve dans le voisinage et qui est la plus pittoresque de toutes. Beaucoup de chemins mènent à l'austère sommet du mont Washington, et tous ces chemins sont très fréquentés. Il existe même aujourd'hui un chemin de fer qui y conduit. Il n'y a certainement pas de montagne en Amérique plus connue que celle-là, sur tous ses versants, bien qu'on en trouve beaucoup de plus élevées et offrant des pentes plus engageantes.
De même, la vie de W^ashington est mieux connue, jusque dans ses moindres détails, que la vie de tout autre Américain. Les phases par lesquelles il est arrivé à l'apogée de son génie ont, sans nul doute, été étudiées dans les histoires de France. Et, si je demande à mes lecteurs de suivre avec moi un chemin battu, c'est dans l'espoir d'attirer en cours de route leur attention sur des objets et des perspectives susceptibles de les intéresser en tant que ce sont leurs ancêtres qui nous ont donné W^ashington en nous donnant l'Ouest.
Washington est né colon anglais . Son bisaïeul s'était établi en Virginie à l'époque, à peu près, où La Salle remontait le Saint-Laurent jusqu'à sa seigneurie de Saint-Sulpice, au-dessus des rapides de Lachine. Son bisaïeul, son grand-père et son père furent tous des hommes de la frontière : fermiers ou planteurs. Il reçut, lui aussi, la discipline de la plantation. Il apprit à surveiller ses terres et il expéri-
menta la vie austère de la frontière. Puis, a dix-neuf ans, il fut nommé adjudant général de la milice coloniale de la Virginie et fut |oumis dans ces fonctions à la discipline, plus rude encore, qui régnait par delà la frontière, dans les contrées placées sous la domination française. Sans cet enseignement il serait sans doute resté un planteur colonial de Virginie, vivant en pleine prospérité, et un simple général de milice.
J'ai constaté que tous les jeunes Américains de cette époque auraient pu tenir dans les arènes de la rue Monge, a Paris, ou, en tout cas, dans une salle d'université américaine. Ils auraient pu se trouver tous à portée de la voix d'un même homme. Cela montre combien l'Amérique était alors petite : elle représentait le quart de la superficie de Paris, au moment de la naissance de Washington, et la moitié, lorsqu'il devint major de la milice.
Tous ces jeunes gens, ou à peu près, étaient nés à la campagne. Ils n'avaient d'ailleurs pas le choix, car il n'y avait, peut-on dire, pas de villes : New- York n'avait que de huit à neuf mille habitants, et Boston, qui l'emportait sur New-York a cette époque, n'en avait pas plus de treize mille. C'étaient des hommes qui, comme la dit Kipling des coloniaux pendant la guerre des Boers, savaient tirer et aller à cheval. Et, Washington, comme jeune homme, avait une force athlétique et une nature si passionnée que, si on lui eût mis la bride sur le cou. il eût fait un chef Indien tout a fait réussi. Au fond, les Indiens l'admiraient : ils l'appelaient Hanodagunears, ou le destructeur des cités. A la fin, même, comme tribut suprême, ils lui ouvrirent lesportes du paradis indien.
Or c'est le seul homme blanc qui ait été jugé digne de cette canonisation. Bien que les jeunes colons anglais fussent presque tous des fils de paysans, ils n'étaient pas élevés comme Lincoln dans une société démocratique ne comportant que des relations de pur voisinage. Washington possédait des esclaves, des armoiries, et, autant que les ressources de la frontière le permettaient, il menait l'existence, il avait les occupations, les loisirs et les plaisirs d'un gentleman anglais de cette époque. Il n'avait pas non plus la démarche aussi gauche et les habits aussi râpés qu'Abraham Lincoln. J'ai eu l'occasion de voir, il y a quelques années, une lettre écrite de sa propre main, dans laquelle il donnait des instructions sur le nombre de boutons qu'il convenait de mettre à son habit, ainsi que sur la forme des pans et la coupe du col dudit habit. Il n'était point très à cheval sur les conventions. Du reste, si l'on avait réuni ces jeunes gens des eaux occidentales comme je l'avais supposé tout à l'heure, on n'aurait pas remarqué parmi eux cette uniformité de costume qui fait aujourd'hui d'un auditoire américain ou européen un blanc et noir si monotone.
Ces jeunes colons n'avaient pas non plus la même orthographe. Les lettres de Washington font voir qu'à cet égard il n'était même pas toujours conséquent avec lui-même.
Enfin, en même temps qu'ils différaient quant au costume et à l'orthographe, ces jeunes occidentaux n'avaient pas la même manière de penser. La société qu'ils formaient était comme un grand arlequin composé d'hommes de toutes les couleurs, et il semblait qu'on ne pût rien en attendre. Ils n'avaient pas du tout
conscience eux-mêmes d'être appele's à poser les bases d'un grand e'difice national.
Ils descendaient tous diçimigrants, quelques-uns même d'immigrants re'cents ou étrangers de naissance. Si la société qu'ils formaient était plus homo- -ène, quant à ses origines, que la masse des immiurants actuels, en revanche, elle n'avait pas à sa disposition ces instruments d'unification qui mettent aujourd'hui le Maine et la Floride à quelques heures l'un de l'autre par le chemin de fer, à quelques minutes par le téléphone.
En tout, immigrants et tils d'immigrants, ils n'étaient pas au reste plus nombreux que les hommes i|ui arrivent aujourd'hui en Amérique dans l'espace iun ou deux ans. Je me suis trouvé il y a quelques années à un dîner de descendants des Pèlerins du Muy/lower. Ils m'ont dit qu'ils étaient maintenant au nombre de 3.000, répandus dans le pays tout entier. En trois cents. ans ils sont donc devenus 3.000, pour 100 colons dont la moitié périrent durant le premier hiver! Cela nous amène à nous demander ce que sera dans trois cents ans le pays de George Washington, étant donné que les cargaisons de nouveaux immigrants se multiplient dans les mêmes proportions. Un seul chargement de passagers d'entrepont du Lusitiana ou du Mauretania produirait de iîO à 40.000 habitants, ce qui donnerait, pour une seule année d'immigration, 30.000.000 d'hommes de plus au bout de trois cents ans. A cette époque les descendants des colons apportés par les premiers bateaux coloniaux seront complètement noyés dans la nombreuse progéniture des immigrants nouveaux, et deviendront une quantité aussi négligeable que
l'étaient les Indiens de l'Amérique du Nord lors de notre dernier recensement.
Mais, pour en revenir à Washington, lorsqu'il devint adjudant général de la milice coloniale, avec le grade de major, il y avait tout juste deux ans que le gouverneur du Canada, Galissonnière, avait fait faire à Céloron le voyage historique où celui ci avait semé, en descendant l'Ohio, les plaques de repossession. La nouvelle de cette expédition parvint aux oreilles du gouverneur de la Virginie, lequel, comme beaucoup de planteurs de Virginie, et en particulier la famille de Washington, avait des intérêts en perspective sur les bords de la même rivière. On apprit, de plus, par les Indiens et les marchands, qui étaient les seuls téléphones à longue distance de cette époque, que des forts français commençaient à s'élever là où des plaques de plomb avaient été plantées.
C'est à ce moment que le jeune fermier, surveillant et soldat, qui venait d'atteindre sa majorité, fut dépêché pour porter un message au commandant du fort français le plus rapproché de là vallée, à savoir le fort Le Bœuf. Ce fort était situé à 15.000 du lac Erié, sur une élévation de terrain d'où partent les eaux pour couler vers le Mississipi. Le commandant était Legardeur de Saint-Pierre, un vétéran borgne de la guerre, qui venait de faire une expédition dans la direction des Montagnes Rocheuses.
Parkman nous a dépeint cette rencontre accidentelle de la France et de l'Amérique, au sein du désert occidental, lequel ne conserve qu'un seul arbre datant de cette époque : on appelle cet arbre l'arbre de Washington, bien qu'il ait très bien pu être planté par les premiers immigrants :
« Les forêts d'alentour avaient perdu leurs feuilles et attendaient l'hiver dans une désolation résignée. Une pluie froide tombait doucement sur la sombre clairière, mouillant les palissades et les cabanes, faites de branches d'arbre non équarries. Perdus dans le désert, les militaires exilés (Legardeur et sa garnison) se résignaient, ainsi qu'ils le devaient, à passer les mois dans une morne solitude. Mais le Il décembre, comme le soleil venait de se lever, ils virent sortir à cheval de la forêt un grand jeune homme mesurant six pièces six pouces (c'était un pouce de moins que Lincoln). Il était accompagné d'un homme beaucoup plus vieux que lui et beaucoup plus rude d'aspect, et suivi de plusieurs Indiens et de quatre ou cinq hommes avec des chevaux de somme. Les officiers du fort sortirent pour aller au-devant des étrangers et parvinrent jusqu'à la porte à travers la boue et la neige. Le jour suivant le jeune chef de la bande eut une entrevue avec le commandant et lui remit une lettre du Gouverneur de la Virginie, Uinwiddie. Washington était obligé de se faire aider par un interprète, car il ne savait pas le français, lacune qu'il a amèrement regrettée plus tard. Legardeur de Saint-Pierre et un autre officier français, qui savaient au contraire un peu d'anglais, emportèrent la lettre dans la chambre voisine pour en prendre connaissance à loisir. Ils lurent alors pour la première fois un nom qui devait devenir l'un des plus nobles et des plus illustres dans les annales de l'humanité : le nom de George Washington, adjudant général de la milice de Virginie ^. »
* Parkman, Montcalm and W'olfe, I, 136-137.
Trois jours plus tard, le jeune officier anglais de la milice coloniale repartait, pour faire son périlleux voyage de retour. Il avait été reçu de la façon la plus hospitalière par le vétéran borgne, et emportait sur lui une lettre que ce dernier avait mis trois jours à préparer. Les manières nobles et courtoises qui étaient alors usitées à la frontière méritent d'être rapportées aujourd'hui, en France comme en Amérique.
« Je suis ici, écrivait Legardeur, par les ordres de mon général, et je vous prie. Monsieur, de ne pas mettre en doute un instant que je sois décidé à m'y conformer avec toute l'exactitude et la résolution que l'on peut attendre d'un bon officier... Je Ub sais si, au cours de cette campagne de repossession, il s'est passé quelque chose qui puisse être considéré comme un acte d'hostilité, ou qui soit contraire aux traités encore en vigueur entre les deux Couronnes... S'il vous avait plu, Monsieur, de préciser les faits qui motivent votre plainte, j'aurais eu l'honneur de vous répondre de la manière la plus complète, et, j'en suis persuadé, la plus satisfaisante. )>
Au printemps suivant les deux cents canons que Washington avait vu amarrés près de la rivière aux Boeufs emportaient le long de la Belle-Rivière les constructeurs du fort Duquesne et la garnison destinée à ce fort ; et un peu plus tard se faisait entendre au sommet du mont Laurel, légèrement en arrière du fort Duquesne, la décharge des fusils des hommes de la forêt. Cette décharge était le signal des hostilités qui allaient armer le monde civilisé ; car les hommes de la forêt avaient à leur tête le jeune Virginien, George Washington.
C'est dans ce ravin solitaire, enfermé entre des crêtes éleve'es et que j'ai décrit dans un précédent chapitre, qu'ont commencé î^ se marier les eaux orientales et les eaux occidentales. Et, pour commémorer cet événement de première importance, on aurait dû élever un monument à côté de celui de Jumonville. Cette bagarre de la montagne a été, en efïet, l'un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire de l'Amérique. Ce n'était pas seulement un duel, se livrant sur les limites du monde civilisé, entre deux peuples européens et entre deux systèmes de gouvernement; ce n'était pas une simple lutte entre Legardeur de Saint-Pierre, Coulon de- Jumonville, et son frère de Villiers venu pour le venger, comme représentants de la France, d'une part, et Washington comme représentant de l'Angleterre, d'autre part : c'était le début d'une nation nouvelle, dont le grand jeune homme, qui considérait le sifflement des balles comme une musique délicieuse, allait devenir la clef de voûte.
C'est là que Washington reçut le baptême du feu. De Villiers lui permit de se retirer sans soufl'rir aucun mal, en arrière du fort Necessity, alors qu'il aurait pu, peut-être, mettre fin à la carrière du jeune major dans les prairies où ils avaient combattu sous un voile gris de brouillard et de pluie. Ce dernier continua à s'instruire aux dépens de la France pendant ses années de service militaire sur la frontière, au cours desquelles il traversa quatre fois les montagnes. Or il avait été en somme épargné par la France pour pouvoir contribuer à la dépouiller de ses titres sur le territoire de l'Ouest. C'est du moins ce que l'on aurait pu croire quand on vit, en 1763, la
guerre qui avait commencé sous son commandement se terminer par la cession à l'Angleterre de ce vaste domaine. Mais nous savons aujourd'hui que tel ne devait pas être le dénouement définitif.
On devine déjà quels chemins escarpés durent traverser les colonies pendant les années où elles reçurent leur première leçon d'union, de la double crainte que leur inspiraient les Français et les Anglais. Dirigées d'abord par ce grand jeune homme, qui avait surgi du fond des bois près du fort Le Bœuf; aidées ensuite, moralement et pécuniairement, par la sympathie de la France, par la présence des bateaux français sur leurs côtes menacées, par les conseils des généraux et amiraux français, par les armes enfin des soldats français qui marchaient et combattaient côte à côte avec les leurs, elles finirent par conquérir leur indépendance. Ces durs chemins qu'elles ont suivis sont parsemés de souvenirs trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici. Nous ferons halte seulement un instant pour considérer cette traînée d'ombre sous un ciel changeant et nuageux. Gela nous permettra de trouver Benjamin Franklin, en train de fêter ici, à Paris, la capitulation de Burgoyne à Saratoga en 1777; de voir Beaumarchais s'échapper précipitamment du logement |de Franklin, à Passy, pour aller colporter la bonne nouvelle, et y mettre tant de hâte qu'il renversa sa voiture et se cassa le bras. Et, en portant nos regards un peu plus loin, nous verrons les Anglais se rendre à Yorktown entre une double haie de soldats : d'un côté les Américains avec Washington à leur tête, de l'autre côté les Français commandés par le comte de Rochambeau.
Ainsi, nous aurons vu Washington avec Legardeur de Saint-Pierre au fort Le Bœuf et Washington avec Rochambeau à Yorktown. On a répété mainte et mainte fois que sans la F7ance de Rochambeau, la guerre de l'Indépendance eût probablement échoué et que les colonies fussent restées anglaises. Mais il ne faut pas non plus oublier que, sans la France de Legardeur de Saint-Pierre, il n'y aurait pas eu, ainsi que Parkman l'a vu, de révolution. Or, par la France de Legardeur de Saint-Pierre j'entends l'esprit français, si parfaitement caractérisé par cette garde solitaire montée par les soldats français snr les pays conquis par les pionniers français.
C'est encore un bateau de France, le bateau de guerre Triomphe, qui apporta à Philadelphie, en mai 1783, le traité de Paris. Au mois de décembre suivant, le général Washington prit congé de ses officiers et se retira à Mount Vernon, sa maison de campagne des bords de Potomac. Il s'occupa pendant les quelques mois qui suivirent à mettre de l'ordre dans ses affaires personnelles, à surveiller des réparations dans sa plantation et à recevoir tous ceux qui venaient lui demander des conseils ou lui exprimer leur gratitude. Mount Vernon est une sorte de petit plateau accroché au flanc de la montagne et d'où le voyageur jouit de la vue d'une vallée paisible. C'est d'ordinaire tout ce que voit le voyageur.
Cependant ce plateau offre une perspective plus étendue. On peut apercevoir, au delà des Alleghanys, la grande vallée, si familière à nos yeux sous d'autres points de vue, se dirigeant vers le Mississipi.
Dans le cours de l'automne de 1784, huit mois après ses adieux à l'armée, Washington quittait de
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nouveau Mount Vernon sous prétexte d'aller visiter des terres qu'il avait acquises au delà du mont Laurel pendant ses voyages guerriers. 11 possédait là-bas 40.000 acres de terrain. Il avait acheté son premier champ de bataille, la prairie où il avait construit le fort Necessity et où il avait été capturé. C'est là, on se le rappelle, que les Français l'avaient autorisé à s'enfuir à travers les montagnes, drapeaux déployés et tambours battant. « C'est un charmant lieu de rendez-vous » disait-il dans sa jeune exubérance, pour désigner cet endroit, avant la bataille de 1783. (( On peut récolter beaucoup de foin dans la partie où le sol a été semé de gazon ; et le sol élevé qui est à l'est de la prairie est excellent pour produire du blé », écrivait-il dans son journal intime le 12 septembre 1784, alors qu'il traversait de nouveau la montagne, soi-disant pour aller surveiller ses affaires personnelles. Mais, le troisième jour de son voyage, il écrivait incidemment, comme pour expliquer son désir de rencontrer quelques personnes : « 3 septembre. — Un des buts de mon voyage étant de prendre certaines informations relativement au plus court et au meilleur chemin de communication entre les eaux orientales et les eaux occidentales. . . » Et, à mesure qu'il avance, on sent que cette idée devient sa préoccupation dominante.
Voici quelques extraits de ce journal dont on a conservé le manuscrit. Washington y fait preuve d'une prescience qui lui donne le droit de rester dans la mémoire et de conserver la reconnaissance des habitants de l'Ouest. On remarque également un souci du détail qui le rapproche de nous autres, simples mortels.
« 6 septembre. — Resté à Bath toute la journée et vu là le modèle d'un bateau construit par l'ingénieux M. James Rumsey, et destiné à remonter mécaniquement les courants rapides... Location de trois chevaux de somme, à mon grand soulagement...
« il septembre. — H y a ici une masse d'eau assez considérable. Comme on ditqu'elle coule sanschutes, elle pourrait, d'après ce que je comprends, être travaillée de manière à se prêter à une précieuse navigation . ..
« 12 septembre. — J'ai trouvé fastidieux et fatigant de traverser les montagnes... J'ai rencontré en chemin beaucoup de personnes avec des chevaux... J'ai interrogé beaucoup d'entre elles sur la nature du pays...
(( 13 septembre. — J'ai visité mon moulin (un moulin qu'il avait construit avant la révolution).
(( 13 septembre. — Comme c'était le jour de la vente de ma part de copropriété, il y avait beaucoup de monde assemblé... Mais la plupart des personnes étaient venues, je crois, par curiosité, plutôt que pour tout autre motif; et mon moulin n'a pas trouvé d'amateur...
« 19 septembre. — Comme c'était dimanche et comme les gens qui vivent sur mes terres paraissent très religieux (c'étaient, en efTet, des Irlando-Écossais groupés sur une riche pièce de terre), il fut jugé plus sage d'attendre à demain pour aller les voir...
(( 20 septembre. — Je leur dis que je n'avais aucune envie de vendre. Pourtant après avoir écouté leurs doléances, l'exposé de leurs principes religieux (qui les avaient groupés pour former une société de
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Seceders) et lexpression de la répugnance qu'ils éprouvaient à se séparer, ou à se transporter ailleurs, je leur dis que j'allais leur faire une dernière offre...
« 22 septembre. — Note : Dans ma malle d'équipage et dans les cantines, il y avait du madère et du porto, du kirsch mousseux, de l'huile, de la moutarde, du vinaigre, des épices de toutes sortes ; dans mes bouillotes de campement : du thé et du sucre (un pain entier de sucre blanc cassé pèse à peu près sept livres;... Mes lignes de pêche se trouvent dans les cantines...
« 23 septembre. — Je reçois par M. Smith des excuses de la ferme de Fayette pour ne m'avoir pas adressé un discours.
« Le Gheat à son confluent a, à peu près, 125 yards de large. Le Monongahela en a près du double. La couleur de l'eau des deux rivières est très différente. Celle du Gheat est foncée, probablement à cause des lauriers parmi lesquels il prend sa source et coule quelque temps. L'eau de l'autre rivière est de couleur claire, et toutes deux manifestent une certaine répugnance à se mêler. Leurs eaux sont divisées par une ligne de démarcation qui reste visible, m'a-t-on dit, pendant près d'un mille. Le Gheat coule du côté droit, comme il est descendu, et le Monongahela du côté gauche.
« 25 septembre. — Au croisement de cette rivière, on trouve le chemin du Mac Gulloch qui doit son origine aux buffles... A l'entrée de ce chemin j'ai dû passer la nuit à la belle étoile et sans autre couverture que mon manteau. J'ai eu assez peu de chance pour recevoir une averse.
« 26 septembre. — Nous fîmes un voyage désagréable, de dix milles environ, pour aller chez un ami de Charles, et ne trou^vàmes là que du froment bouilli pour nous et rien pour nos chevaux.
« 1" octobre. — Jai eu avec ce monsieur une grande conversation sur les eaux et le commerce avec la contrée de l'Ouest.
« 4 octobre. — Jai déjeuné à la lumière d'une chandelle et suis monté à cheval dès le lever du soleiP. »
Dans cette révélation de Washington tirée des phrases laconiques et sans orthographe de son journal, nous ne trouvons pas seulement un portrait très intime et très humain, mais nous pouvons encore y puiser une idée de ses vues larges et pratiques comme homme d'Etat. Il nous semble même plus grand encore lorsqu'il chevauche dans le brouillard du Youghiogheny car il apparaît alors comme le prophète de la fusion des eaux orientales et occidentales. Selon ses vues, la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre devaient s'unirindissolublement pour former la Nouvelle -Amérique. Il écrivait à Chevalier de Chastellux de Princeton, le 12 octobre 1783, après son retour de la vallée du Mohawk, qu'il ne pouvait s'empêcher d'être frappé par limportance et l'extension immense que pourrait prendre la navigation intérieure des Etats-Unis si elle mettait cette grande vallée de l'ouest en communication avec l'est- II ajoutait qu'il ne se déclarerait pas satisfait tant qu'il n'aurait point exploré la contrée occidentale et traversé ces lignes qui ont donné accès à un nouvel
' A. B. Huibert, Washington and theWest, pp. 32-So.
Empire. Et lorsqu'il revint, sur les mêmes chevaux, en traversant les monts xVUeghanys après un voyage de 680 milles, il écrivit : « Aucun esprit bien informé n'ignore que pour réunir deux contrées par le ciment de l'intérêt, il est nécessaire d'établir entre elles un lien indissoluble. Or ce lien indissoluble, c'est une bonne route, un cours d'eau navigable ou un canal^ »
L'Angleterre et la France avaient restreint autant que possible l'émigration vers l'ouest et la jeune république provinciale ne semblait pas avoir l'idée de l'encourager beaucoup plus, si tant est qu'elle sût alors qu'elle était son idée. Mais Washington avait des vues plus larges et plus sages que tous les autres, exception faite de Franklin; et encore Franklin lui-même n"était-il pas un ardent partisan des canaux. On se dira peut-être que Washington pensait au commerce qui suivrait ces voies de communication; et il y songeait, en effet. Mais, au début, ce n'était pas son propre avantage qu'il avait en vue, et ce n'était pas le bien du commerce lui-même : c'était l'intérêt de cette petite fédération d'Etats pour laquelle il avait aventuré tout ce qu'il était et tout ce qu'il avait.
Il est, comme me le faisait remarquer mon ancien professeur d'histoire de l'Université John's Hopkins, (Baltimore)-, le premier qui ait émis l'idée de partager la contrée de l'Ouest en Etats ou gouvernements libres, adaptés au pays et indépendants. Il apparaît
' A. B. Hulbert, Washi?igton and tlie West, p. 100.
' Herbert B. Adams, Washington s Interests in Western Lands dans John's Hopkins University Studies, 3« série, n° i, 1885.
donc comme ayant été le premier, non à faire des spéculations intéressées, mais à chercher, en franchissant les rivières et Içs montagnes, un moyen pratique de réaliser plus complètement l'union, et cela, non pas tant pour le bien des Etats de l'Est, qui avaient déjà l'Océan Atlantique comme débouché de leur commerce, que pour le bien de la contrée occidentale, nouvel héritage de la Nation.
Et, chose assez singulière, ce même voyage de Washington ne provoqua pas uniquement l'ouverture de voies de communication allant d'Est en Ouest : routes nationales, canaux aboutissant à la source des rivières, et, plus tard, chemin de fer traversant les AUeghanys, mais ce voyage devint en outre l'occasion de l'élaboration d'un document sans pareil : la Constitution des Etats-Unis. Voici comment :
Washington attira l'attention de la Virginie et du Maryland sur l'importance qu'il y aurait à relier le Potomac et le James aux eaux occidentales. Il écrivit àLaEayette pour lui demander d'assister à la réunion de l'Assemblée du Maryland où l'on devait discuter cette question^. Les deux Etats envoyèrent des représentants qui traitèrent ce sujet et d'autres encore. Sur leur avis on réunit une convention composée d'un plus grand nombre de représentants, et cette convention, à son tour, décida de nommer une commission plus étendue encore pour reviser le système fédéral tout entier.
C'est ainsi que le pacifique voyage accompli parce guerrier par delà les AUeghanys, dans les prairies
* John Pickell, Neiv Chapter in the Early Life of Washington in connection icith the Narrative History of the Potomac Company, 1856, pp. 133-4.
406 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'aMÉRIQUE
et les ravins enchevêtrés de la Virginie occidentale, devint une sorte de voyage prophétique annonçant qu'un indissoluble lien unirait un jour l'Est et l'Ouest. Et ce fut le premier pas vers une union plus parfaite entre les colonies anciennes ellesmêmes.
Cette conséquence, qui ne m'avait point frappé jusqu'au jour où j'ai lu le journal de voyage de Washington, donne à ce grand homme une nouvelle majesté en même temps qu'un caractère plus intime.
Napoléon P' a fait l'éloge de Washington comme général. Beaucoup de nos historiens nationaux sont d'accord pour affirmer que, sans Washington, il est douteux que la lutte pour l'indépendance eût jamais abouti. D'autres hommes ont pu être précieux : Washington était indispensable. jOn peut juger par là de la reconnaissance que nous devons au commandant français qui lui avait permis de sortir indemne du fort Necessity en 1754.
Le monde n'a pas cessé depuis un siècle de lui adresser des éloges; et ces éloges survivent aux critiques qu'on a pu lui faire de son vivant. Les critiques commencent seulement à s'adoucir, sous l'influence de la nouvelle école d'historiens, laquelle se refuse à sacrifier les faits au plaisir d'étaler dans des discours ou dans des livres de brillantes périodes. Le Washington d'aujourd'hui ressemble beaucoup plus à un être humain, et beaucoup moins à un dieu que le Washington découvert par Lincoln dans l'ouvrage de Weems qui est intitulé : Life, et contient sa biographie.
Washington, toutefois, conserve une figure grave.
Il ressemble à une montagne austère, abrupte, inaccessible : ses ardentes passions se cachent; sa tête domine la forêt. Et c'est ^insi quil apparaîtra dans l'histoire comme le plus juste des hommes, comme un homme d'une grande pureté d'intentions et d'une grande sagesse pratique. Si, d'ailleurs, il rappelle une montagne, c'est une montagne qui cache sur ses pentes un chemin semblable à ceux que nous avons parcourus dans nos voj^ages, c'est-à-dire un chemin de portage entre deux vallées ayant toutes deux reçu la bénédiction de son génie. Washington fut, en effet, un chemin de portage reliant les eaux orientales aux eaux occidentales, la Nouvelle- Angleterre à la Xouvelle-France.
J'ai visité un champ qui n'est point marqué sur la carte mais qui fut occupé autrefois par le fort Le Bœuf, près de la rivière française. C'est dans ce champ que fut posée pour la première fois, par le jeune Washington au vétéran Legardeur de Saint- Pierre, la question la plus féconde qu'on ait résolue jusqu'ici sur le continent américain ^
Dans mon culte pour le grand général j'ai suivi sous la pluie et la neige d'une nuit d'hiver, et dans la boue d'une route de campagne, les traces de sa fameuse marche entre le Delaware et la ville de Trenton, cette marche qu'il avait faite lui-même par une froide nuit de décembre, en 1776, au moment OLi la lutte semblait le plus désespérée.
Et je suis allé à l'endroit où il me parait qu'il a prouvé le plus clairement qu'il était à la fois un homme, un prophète, et même un dieu. C'est là-bas,
* Parkman, Montcalm and Wolfe, I, 4.
dans les clairières et les sentiers, au milieu des pluies et des brouillards des monts Alleghanys ; là où il traversait à gué les rivières et suivait les pistes du buffle et du daim, dans l'espoir de trouver un chemin reliant l'Est et l'Ouest.