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CHAPITRE XV LES PRODUCTEURS

Devant la magnifique tapisserie où la vie fugitive de la vallée avait brodé des personnages épiques, et qui, même à demi effacée, conserve encore, comme tout ce qui nous vient de la Grèce, de Rome ou des champs de la Gaule, l'éclat de ses riches couleurs ; devant cette tapisserie où l'on voit briller les splendeurs de Versailles dans l'obscurité des forêts et dans des huttes de sauvage, j'ai interposé déjà une nouvelle peinture : celle d'une dëmocralie inculte et positive qui projette son ombre et sa fumée sur la toile du fond, sans réussir toutefois à léclipser.

Il me reste maintenant a placer devant cette merveilleuse toile de fond les nouveaux habitants de la vallée. Nous avons déjà vu leurs maigres silhouettes émerger des forêts et la longue fiie de leurs goélettes de la prairie, autrement dit de leurs voitures, se fra^^er un chemin à travers les hautes herbes, que l'on aurait pu prendre pour les vagues de la mer.

J'ai été sur le point d'appeler ces nouveaux immigrants des « ouvriers » ; mais ce mot suggérerait l'idée d'un travail sans répit, sans fin et sans espoir. Cependant ils sont tous, ou presque tous, ce que l'on

peut appeler des travailleurs ; et s'il se rencontre parmi eux quelques vagabonds, quelques mendiants^ quelques paresseux, il faut considérer ceux-là comme l'écume d'une mer agitée. Lorsqu'un homme a fait fortune et veut échapper au travail systématique, alors il quitte la vallée, avec les oiseaux migrateurs, et redevient nomade.

Toutefois, les gens actifs qui travaillent sans relâche dans la vallée du Mississipi peuvent être répartis en trois classes et recevoir trois noms différents :

1° Les précurseurs^ à savoir les premiers arrivés : les explorateurs, les investigateurs, les initiateurs et les prophètes.

2° Les producteurs, à savoir les chefs des travailleurs, les ducs et les généraux de la démocratie; ceux qui font sortir les trésors du sol ou qui les transportent là où ils sont demandés.

3° Les poètes au sens large et classique du mot, c'est-à-dire les créateurs, les inventeurs, les hommes de génie, et non, particulièrement, les faiseurs de vers.

Si vous reprochez à cette terminologie de placer trop haut l'homme du commun, lequel, en somme, emploie les moyens sacrés pour réaliser des fins profanes, et prostitue la religion, la noblesse et la poésie, je vous répondrai que c'est en vertu d'une définition « étroite et conventionnelle que l'on réserve le titre de \ poètes à ceux qui font des vers et les titres de no- ] blesse à quelques privilégiés de la naissance et de la ^ faveur. Quant à l'espèce des prophètes, tout le monde sait que c'est une espèce disparue. Si nous faisons ' appel à la lexicologie plus libérale de la science

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nous voyons la spectroscopie admettre les plus humbles des éle'ments dans la société des étoiles; la microscopie. ainsi que Maeterlinck nous l'a révélé, permettre à la fleur de partager les aspirations de l'intelligence animale ; la chimie grouper tous les éléments en une société démocratique et leur interdire toute velléité aristocratique un peu durable, si ce n'est celle qui consiste à venir en aide à l'humanité ; la physique isoler l'atome et lui accorder une place tellement prépondérante que si Lucrèce écrivait encore il pourrait le ranger dans le De Natura Deorum, et non dans le De ISatura Rerum.

Le fils de Sirach, dans son livre sur la Sagesse, a décrit l'homme qui faisait le travail du monde dans les temps anciens. Cet écrivain parlait en faveur des loisirs, sans lesquels, disait-il, on ne peut devenir sage. «Carcomment deviendrait-il sage, se demandet-il au début de son Essai, celui qui manie la charrue, et considère avec orgueil la pointe de son aiguillon ; qui conduit ses bœufs et n'est préoccupé que de leur labour; qui, lorsqu'il parle, n'introduit que des troupeaux de bœufs dans ses discours? Il met tout son cœur à retourner son sillon, toute sa vigilance à bien nourrir ses génisses : c'est le cas de tous les artisans et maîtres-ouvriers qui passent leurs jours et leurs nuits à travailler. Celui qui découpe les gravures pour les signets met tous ses soins à en faire une grande variété, tout son cœur à rendre ses portraits ressemblants et à donner du fini à son travail. De même fait le forgeron devant son enclume, lorsqu'il considère le fer brut. La flamme brûle sa chair, mais il lutte avec son ouvrage dans la chaleur de la forge. Il a toujours le bruit du marteau dans les

oreilles et les yeux fixe's sur la forme de ses vases : il met tous ses soins à perfectionner ses œuvres et tout son cœur à les orner parfaitement. De même fait le potier assis à son travail et tournant la roue avec son pied. Il reste anxieusement attaché à son ouvrage, car il travaille à la pièce ; il façonne la terre glaise avec son bras et la courbe fortement avec ses pieds. Celui-là mettra tous ses soins à bien finir le vernis, et il veillera à bien nettoyer son fourneau. Tous ces hommes placent leur confiance dans leurs propres mains, et chacun d'eux devient savant dans son métier. Sans eux aucune ville ne serait habitée et personne ne pourrait ni y séjourner ni y marcher. Ces hommes ne seront pas appelés au Conseil populaire, et dans l'Assemblée ils resteront en bas. Ils ne s'assiéront pas sur le fauteuil du juge et ne comprendront pas son jugement. Jamais ils ne feront preuve ni d'aucune instruction ni d'aucune intelligence. Pourtant ce sont eux qui font marcher l'usine du monde : et leur manière de prier, c'est de travailler selon leur métier. »

La sagesse du Scribe, ajoute-t-il, lui vient de la facilité qu'il a de se reposer. Or cette sagesse-là, ainsi que je lai déjà indiqué, fait encore défaut à l'Ouest. Un spectacle analogue à celui dont j'ai été témoin il y a quelques années dans un amphithéâtre de la Sorbonne, et qui n'est pas une rareté à Paris, ne serait pas encore possible dans l'Ouest. J'ai vu, en effet, la salle pleine dès le commencement de l'après-midi. Or l'auditoire, dans lequel les hommes dominaient, était venu pour entendre une conférence sur les mœurs primitives de la Grèce, entrecoupée de lectures tirées des poèmes d'Homère. Quelque

désir que j'en aie, je ne puis me figurer un fait semblable dans la vallée du Mississipi, à moins que ce ne soit au milieu de latmosphère d'un club féminin; ou dans une réunion littéraire- du lac Chautauqua, une de ces réunions où vont s'enfermer pour quelques jours, des hommes et des femmes échappant a leurs occupations normales; ou enfin dans une université, où l'assistance à des conférences est obligatoire pour obtenir le diplôme. Non, je ne puis me représenter un fait semblable dans la vallée du Mississipi, alors même que le conférencier serait aussi charmant que celui que j'ai entendu parler de la Grèce à la Sorbonne ^

C'est ce manque de considération professé dans la vallée du Mississipi pour les loisirs et pour le genre de sagesse qui en découle ; c'est ce culte qu'au contraire on y rend à ce que le fils de Sirach a appelé la sagesse des affaires; c'est cette disposition à fermer l'oreille aux voix de l'invisible multitude des esprits du passé, laquelle contribue à former une nation non moins que la multitude des esprits du présent et de l'avenir; c'est cette incapacité d'estimer les fins et les efforts désintéressés et de superposer le progrès philosophique au progrès matériel ; ce sont tous ces traits de caractère qui sont en train de faire avorter la vie de la vallée.

J'ai vu un jour un autre auditoire, et ce dernier, à ce qu'il m'a semblé, non universitaire, réuni dans le même amphithéâtre, à Paris, pour écouter au milieu de la journée une conférence sur Montesquieu, et j'ai

* M. Alfred Croiset, doyen de la Faculté des Lettres de Paris.

manqué de l'imagination nécessaire pour me représenter l'analogue aussi près du Stoch-exchange de Chicago, que la Sorbonne l'est de la Bourse. Dans la cité de rOuest, à cette même heure de la journée, les hommes prennent à peine le temps de manger et encore moins celui de philosopher. Ils ne s'arrêteront pas pour entendre Montesquieu leur rappeler que la démocratie repose sur la vertu, ou pour entendre Homère parler de la vertu telle que la concevaient les anciens.

Mais d'un autre cùté (car il y a un autre coté; ils renoncent à toute espèce d'affaire privée et même à manger et à dormir, pour arrêter une malhonnêteté flagrante, pour améliorer le service de la poste, et, ajoutons-le, pour discuter les inconvénients de la fumée qui commence a leur irriter la gorge, ou pour chasser le mendiant qui est à leur porte, ou pour faire une partie de balle.

11 n'y a donc pas un grand nombre d'entre eux qui soient capables dapprécier les magnifiques efforts, infatisrables et désintéressés, des savants, des artistes, et des poètes au sens étroit du mot, ainsi que la sagesse que l'on tire d'une apparente paresse et du repos. Par contre, je suis persuadé que la poésie et la divination de ceux qui, pour parler le langage du fils de Sirach, construisent l'usine du monde, ne sont pas plus appréciées à Chicago qu'à Paris. Ce défaut de considération résulte, dans le vieux monde, des conventions sociales et de la façon inadéquate dont ces poètes au sens large sont représentés dans la société, tandis que, dans le Nouveau-Monde, il résulte du bruit et de la fumée, et de l'idée que Ion se fait là du fer brut.

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J'ai parlé des précurseurs géographiques. Français et Anglais venus dans la vallée du Mississipi. Mais il est une autre sorte de précurseurs qui ont étendu les limites et augmenté la superficie du sol découvert par les premiers. Je vais tacher, sans faire appel à une monotone statistique, de faire saisir par quelques exemples ce que j'entends par là.

De l'une des petites vallées des monts AUeghanys oii s'étaient fixées de vigoureux pionniers irlando* écossais descendit un jour un jeune cavalier Gela se passait environ un siècle après le voyage de Céloron. Le jeune homme fit autant de lieues à cheval que La Salle en avait parcouru à pied dans sa déprimante retraite du fort Grêvecœur au fort Frontenac ; il traversa le pays décrit par La Salle à Louis XIV de façon si suppliante, et tout doré aujourd'hui de ses blés mûrs ; il vit les hommes, les femmes, les enfants, les grand'mères travailler jour et nuit avec des faucilles pour moissonner ce blé à la main; mais ceux-ci ne pouvaient arriver à tout récolter : des masses d'épis restaient sur pied et étaient piétines par le bétail K

* « Il vit des porcs et des bœufs manger sur place le blé mùr. faute de laboureurs pour faire la moisson. Le sol fertile de riUinois avait produit cinq millions de boisseau.^ de blé et çétait plus quon n'en pouvait récolter. Les hommes peinaient, accablés par la chaleur, a(in de sauver de la destruction cette blonde abondance. Ils travaillaient jour et nuit, et leurs femmes et leurs enfants travaillaient comme eux. Mais le côté tragique de la récolte du blé est quil doit être coupé rapidement si Ton veut éviter qu'il ne se brise et ne se gâte : il ne consent pas à attendre ; et celui qui ne réussit pas à arracher son grain à la terre durant cette courte période, le perd. »

H. N. Casson, Cynis Hall Mac Cormick, p. 60-66.

Ce précurseur revint avec une épée qu'il avait courbée, non de manière à en faire un soc de charrue, mais de manière à en faire une chose tout aussi indispensable : une faucille toute vibrante, tirée par un cheval, et capable d'abattre autant douvrage en un jour qu'une quarantaine d'hommes, femmes, enfants et grand'mères. Dans son pays de l'Est ce jeune homme, tout comme La Salle, avait été en butte aux tracasseries de ses créanciers et avait souffert des moqueries de ses voisins qui le traitaient de visionnaire. 11 avait même été ruiné par la pusillanimité des laboureurs de sa région, qui brisaient les machines au lieu de s'en servir. Mais là-bas, dans la vallée dorée de l'Ouest, il rencontra plus de sympathie ; et il trouva sur le chemin de portage de Chicago un emplacement pour fabriquer ses faucilles, dont il fit des machines appelées moissonneuses, à l'endroit, précisément, où, il y a peu de temps, on a déterré le bateau et l'épée du précurseur français. Soixante-dix ans plus tard, dans sa ferme impériale. Napoléon III, dont les royaux ancêtres avaient fourni l'emplacement de la fabrique des moissonneuses, attachait la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine de ce nouveau précurseur.

D'autres précurseurs encore pénétrèrent derrière celui-là dans la riche vallée du Mississipi et ajoutèrent un râteau mécanique à la faucille ; puis placèrent une plate-forme sur la moissonneuse afin que Ihomme qui lie les gerbes n'ait plus besoin de marcher et de 1 se baisser vers le sol où sont les épis, ainsi qu'on avait toujours fait depuis le temps de lluth et de t, Noémie ; puis ils imaginèrent de remplacer le bras humain par un bras de fer, et, finalement, de mettre

une pelote de ficelle dans la main de ce bras de fer afin qu'il pût faire toute la besogne du lieur de gerbes. Je ne puis m'emp^cher de songer à ce qu'aurait dit Tonty s'il avait pu voir cette machine à demi humaine couper le blé et nouer les gerbes, dans les champs d'Aramoni, juste derrière le rocher Saint- Louis.

Mais je n'ai aucun besoin d'idéaliser ou d'exagérer devant des Français les services rendus par ce précurseur en particulier. Il était resté pendant des années en contemplation devant du fer brut et avait fait expérience sur expérience avant d'arriver à la vallée dorée, dont il allait, littéralement, centupler l'étendue. L'Académie des Sciences de l'Institut de France a déclaré que Mac Cormick avait plus fait pour l'agriculture qu'aucun autre homme vivant, et un ancien président de la République française n'a pas craint de dire que, sans l'invention de la moissonneuse, la France serait morte de faim. Le roi dEspagne, l'empereur d'Allemagne, le tsar de Russie, le sultan de Turquie et le shah de Perse ont joint leur tribut à celui du président de la République française; et toutes les nations de la terre font rejaillir leur gloire et leur honneur sur cette ville du chemin de portage, qui, de proche en proche, a fini par régner sur toutes les vallées dorées du globe. On nous apprend, en effet, que ses faucilles moissonnent en janvier les champs de la République Argentine ; en février ceux de la Haute-Egypte ; en mars ceux des Indes occidentales ; en avril ceux du Mexique, en mai ceux de la Chine ; en juin ceux de l'Espagne ; en juillet ceux de l'État dlowa ; en août ceux du Canada ; en septembre ceux de la Suède ; en octobre

FRANÇAIS AU CdUR DE l'aMÉBIQUE. 27

ceux de la Norvège ; en novembre ceux du sud de l'Afrique et en décembre ceux de la Birmanie.

Me trouvant dans la ville de Nîmes, je fis à pied une certaine après-midi le trajet d'Orange à Avignon, et le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la charmante ville des Papes fut une enseigneréclame en faveur des moissonneuses Mac Cormick.

Je ne prétends pas que toutes les moissonneuses soient fabriquées sur le petit chemin de portage de Chicago, car si toutes les usines, les mines de charbons (^0.000 acresj, les forêts de pins (100.000 acres), les mines de fer (40.000.000 de tonnes de minerai), et toutes les lignes de chemins de fer qui collaborent à cette fabrication étaient transportées en cet endroit, il n'y aurait plus de place pour la ville elle-même. Mais, d'un seul bâtiment situé sur ce petit bout de chemin, partent des milliers de routes reliant les unes aux autres toutes les vallées cultivables et susceptibles de produire des céréales dans le monde entier. Pourtant un critique anglais contemporain, réputé pour son esprit d'observation, M. Wells, ne voyait dans Chicago, lorsqu'il le quitta, qu'un lieu de (c grande désolation industrielle », où des lignes de chemin de fer s'entrecroisent. Il sentait monter les émanations malsaines du marché aux bestiaux et voyait s'élever au-dessus de la ville une fumée bitumineuse semblable à celle qui gâte Londres, avec, à droite et à gauche, de hautes cheminées ; une énorme grue peinte en noir pour hisser le grain; des fourneaux couronnés de flammes ; de hideuses usines, gauches et malpropres ; de monstrueux tas de déchets ; des terrains vagues et désolés, encombrés de bidons rouilles, de vieille ferraille, de détritus indes-

criptibles ; et, parmi tout cela, des groupes informes de maisons en bois, d'aspect sale, insalubre, et mal famé ^ C'est tout ce que^Wells avait su voir dans cette ville où la famée elle-même doit être considérée comme un symbole : le symbole de tout ce travail qui permet aux nations de la terre de subsister en si grand nombre, ou, à tout le moins, de manger autre chose que du pain noir.

Or, en somme, ce précurseur, ce novateur n'était qu'un individu entre cent, ou entre des centaines de Ghamplain, de Nicolet et de La Salle retardataires. Et derrière eux arrivèrent les producteurs, ceux qui tirèrent des sillons le maïs et le froment, des forêts les arbres, du sol le charbon, des collines le fer, des cornues l'acier, des puits le feu, des montagnes l'eau, des nuages et des cataractes l'électricité. Ces hommeslà sont des ducs, des feld-maréchaux, des demi-dieux qui n'ont été auréolés par aucune religion et immortalisés par aucun poète.

Prométhée, en apportant le feu aux mortels, avait fait, d'une manière primitive, exactement ce qu'ont fait ceux qui ont extrait le pétrole des rochers afin d'alimenter les lampes de la terre ; Orphée, qui chanta d'une voix si extatique, que les mortels en oublièrent leur châtiment et se mirent à le suivre, et Amphion qui, par sa voix, amena les pierres à se ranger d'elles-mêmes de manière à composer un mur, n'accomplirent pas un miracle plus éclatant que celui que fait l'ouvrier chargé de faire basculer le convertisseur Bessemer. Hercule fut considéré dans tous les temps comme le héros du jardin des Hespé-

' H. G. Wells, Future in America, p. 59.

rides, alors qu'il se borna fort probablement à apporter dans la Méditerranée orientale des oranges d'Espagne. Or c'est à peine s'il mérite d'être cité à côté des grands maîtres de l'exportation et de l'importation de cette vallée, tel que, par exemple,

M. mil.

Mais nous allons tout particulièrement nous attacher à suivre les producteurs agricoles ; ceux que là-bas nous appelons des fermiers ; ceux auxquels pensait le fils de Sirach lorsqu'il disait : « Comment pourrait-il devenir sage, celui qui manie la charrue et considère avec orgueil la pointe de son aiguillon... celui qui ne parle que de troupeaux de bœufs ? » L'inventeur de la moissonneuse était fils de fermier, et il en est de même des quatre cinquièmes de ceux que l'écrivain auquel j'emprunte la plupart de ces faits appelle les rois des moissons. Or c'est de rois des moissons, en même temps que de rois de la charrue et de rois des chemins de fer que rêve la démocratie. La charrue, la lieuse automatique et la machine à battre ont été inventées dans des fermes.

Le fils de Sirach disait encore : « On ne les appellera pas dans le conseil populaire et à l'Assemblée ils se tiendront en bas. » Or, sur vingt-six présidents des États-Unis, quatorze étaient des fils de fermiers, et cela ne donne qu'une petite idée du rôle joué par les fils de fermiers dans les conseils populaires.

On peut donner ici des chiffres significatifs qui pourraient fournir des matériaux intéressants pour une nouvelle édition des Géorgiques et des Bucoliques de Virgile, et qui inviteraient Horace à remanier ses poésies sur la vie rurale.

Il existe aujourd'hui dans la vallée à peu près cinq

fois autant de fermiers que l'indiquent les statistiques, si toutefois on donne au mot fermier le sens qu'il avait primitivement, % savoir si on le considère comme représentant la force d'un homme. En effet, chaque fermier d'aujourd'hui fait autant de travail que cinq fermiers de jadis.

Six pour cent des membres de la race humaine, la plupart d'entre eux habitant la vallée du Mississipi, suffisent à produire un cinquième de la quantité de blé, les deux tiers de la quantité de coton et les trois quarts de la quantité de maïs consommés dans le monde. Et on n'a pas compris, dans ce calcul, le travail de ses moissonneuses et de ses faucheuses qui sont allées aider aux récoltes dans d'autres vallées.

On dépenserait 300 millions de dollars de plus pour faire la récolte à la main que pour la faire à la machine, en admettant que la récolte à la main fût possible ^

11 y a quelques années une expérience faite en Allemagne, en présence de l'empereur et de ses ministres, a prouvé que la moissonneuse de la vallée du Mississipi, conduite par un seul homme, fait plus de travail en un jour que quarante femmes polonaises se servant de faucilles à l'ancienne mode -.

Le précurseur de la moissonneuse avait vu les grand'mères et les mères travailler dans les champs nuit et jour pour couper et botteler la moisson ; mais il ne pourrait pas aujourd'hui avoir un semblable spectacle, si ce n'est chez les fermiers nouvellement immigrés. Avant de voyager hors de la vallée, je crois

* H. N. Casson, Romance of the Reaper, p. 178.

* H. N. Casson, Romance of the Reaper, p. 134-1.35.

bien que je navals jamais vu une femme travailler dans les champs, ce qui veut dire que je n'en avais jamais vu avant de rencontrer les populations du vieux monde en train de franchir les montagnes.

La galanterie en usage chez les premiers pionniers consistait à laisser la femme dans la case qui lui tenait lieu de château. Sa tâche, il est vrai, n'était pas moins importante que celle de son mari : elle avait la mission sacrée de garder le foyer et de faire l'éducation des enfants. L'industrialisme moderne a répandu dans les usines d'alentour les filles des moissonneuses polonaises, mais on se préoccupe, et cela d'une façon croissante, d'assurer aux femmes et aux enfants un milieu sain, un salaire suffisant pour les faire vivre, et une limitation des heures de travail, de telle sorte qu'ils pussent arriver au coucher du soleil sans avoir le dos brisé par la fatigue.

En me rendant récemment dans une université du Nord de la France je vis une paysanne debout, dans le brouillard du matin, devant la bouche d'une petite batteuse et en train d'y introduire les gerbes que lui passait son mari. Le cheval d'un manège faisait tourner la machine. Lorsque je repassai le lendemain à la même heure, je revis la même femme introduisant toujours les gerbes dans sa batteuse, au milieu du brouillard du matin. Et je n'ai pas pu m'empêcher de me dire que c'était bien mieux que nos grandes machines à battre.

Dès 1893, dans une ferme du Nord-Ouest ayant une superficie de 100 milles carrés, 300 lieuses mécaniques récoltaient le blé pour un prix inférieur à un cent par boisseau, et cela sans l'aide d'aucun travail humain sauf celui qui consiste à conduire la

machine ^ Or une seule des grandes Compagnies fabriquant des moissonneuses peut fournir chaque semaine 7.000 machines i

Le nombre d'heures nécessaires à la culture d'un acre de froment a été réduit de 61 à 3; pour la culture d'un acre de foin, il a été réduit de 21 à 4 ; pour la culture d'un acre d'avoine, il a été réduit de 66 à 7 ; et pour la culture d'un acre de pommes de terre, il a été réduit de 109 à 38. Cette économie a bien son importance, puisqu'elle peut nous faire espérer d'arriver à la sagesse des loisirs \

Mais le machinisme a eu encore pour résultat d'augmenter la superficie moyenne des propriétés. En France et en Allemagne, m'a-t-on dit, une propriété moyenne n'a que o acres de superficie (2 hectares 02) ; en Angleterre 9 acres (3 hectares 64); tandis que la moyenne est de 138 acres (oo hectares 83) aux Etats-Unis et de 211 acres (85 hectares 37) dans les Etats situés à l'ouest du Mississipi.

Voyons maintenant les produits : une seule moisson, nous dit pittoresquement M. Casson, suffirait à acheter la Belgique; deux moissons nous permettraient d'acheter l'Italie ; trois moissons paieraient l'Autriche-Hongrie ; et cinq moissons, étant donné le prix des terrains, enlèveraient la Russie au Tsar. Sept boisseaux de blé pour chacun des 90 millions d'habitants des Etats-Unis, et du grain pour une valeur de mille millions de dollars donné en pâture

* H. B. CassoD, Romance of the Reaper, p. 178. - H. B. Casson, Cyrus Hall Mac Cormick, p. 196. ^ H. B. Casson, Romance of the Reaper. 179.

au reste du monde : voilà ce qu'apporte une seule moisson.

Mais le metteur en œuvre, le producteur, celui qui met tout son cœur à retourner son sillon et tous ses soins à donner du fourrage à ses génisses s'est levé à son tour. Il a, ainsi que je l'ai dit des fermiers d'Aramoni, fils des premiers colons, qui de temps en temps retrouvent encore dans leurs champs la pointe d'une flèche de silex, son journal quotidien, son courrier régulier, son téléphone. Il paye ses impôts annuels avec son gain d'une seule semaine. Il laboure, plante, sème et récolte à la machine. Le poète Oray trouverait difficilement aujourd'hui un laboureur aux pieds douloureux et las, regagnant sa maison le long du chemin. Et c'est en vain que Millet chercherait du regard un semeur, un homme avec sa houe, une femme coupant l'herbe avec sa faucille, un faucheur armé d'une faux.

Et, ce qui surtout doit nous faire bien augurer de l'avenir, c'est que les successeurs des anciens pionniers français de la vallée duMississipi sont en train d'agrandir leur domaine grâce à de nouvelles découvertes faites par des pionniers français d'un autre genre. Ces pionniers sont, par exemple, les chimistes Lavoisier et Berthelot, précurseurs des écoles modernes de chimie agricole et de chimie physique. Il y avait un siècle que La Salle avait atteint le golfe du Mexique en se faisant porter par l'eau du Mississipi, lorsque Lavoisier arriva à déterminer la composition de l'eau elle-même, et cette découverte, m'a-t-on dit, a rendu d'immenses services aux agriculteurs de la vallée, en même temps qu'àtous les agriculteurs du monde. Puis vint Berthelot qui

enseigna comment on pouvait réunir par de nouvelles synthèses des éléments séparés et rejetés avec prodigalité. C'est ainsi que les'Français du microscope et de la cornue sont devenus les maîtres de ce pays découvert par les Français du bateau et de l'épée, et ont ouvert des champs nouveaux, plus riches encore que ceux dont les moissonneuses mécaniques avaient tiré de si belles récoltes.

Aux Etats-Unis il y a autant d'écoles d'agriculture qu'il y a d'Etats et il existe cinquante stations d'expériences agronomiques. Sans cesse, on consent à faire de nouveaux sacrifices pour favoriser les recherches scientifiques concernant l'agriculture.

Indépendamment des mesures prises par les différents Etats en faveur de l'agriculture, des subventions sont accordées par les Etats-Unis et empruntées au trésor fédéral, notamment pour l'entretien d'Instituts agronomiques où l'enseignement est donné par des experts et des fermiers se communiquant entre eux leurs expériences.

Les collèges agronomiques comptent plus de 100. 000 diplômés des deux sexes, et ce sont ceux-là qui, joints à ceux qui les suivront et dont le nombre va toujours croissant, sont appelés à cultiver le domaine de Lavoisier et de Berthelot, de même que les pionniers et les producteurs du passé ont cultivé, au profit du monde, le domaine de Marquette et de La Salle.

Tout n'est pas pourtant aussi plein de promesses que cette peinture, plutôt simplifiée, semblerait l'indiquer. Il y a encore des endroits isolés, de mauvaises récoltes sur de mauvais terrains et des saisons malencontreuses. II y a, enfin, les fautes que commettent

les hommes. Ce côté sombre de l'agriculture peut facilement se deviner à ce fait que le Président Rooseveltanommé, il y a quelques années, une commission ^ pour remédier aux. ignorances, à la solitude, à la monotonie de la vie rurale en Amérique, et pour empêcher l'émigration vers les villes, précisément comme avait fait Louis XIV. Mais cela n'empêche pas ceux dont j'ai parlé plus haut d'exister, de lutter, armés d'un optimisme violent, et de progresser avec confiance. D'un bout à l'autre de la vallée a soufflé un vent favorable, soit au point de vue moral, soit au point de vue économique, soit aux deux points de vue à la fois, qui a fait fermer les cabarets et interdire la vente des boissons alcooliques dans tous les Etats ou communes situés entre les lacs et le golfe du Mexique.

Mais, chose extraordinaire, on nous promet un nouvel âge de l'alcool. Les fermiers peuvent extraire une sorte d'alcool des pommes de terre au prix de dix ce7its par gallon- et s'en servent avec profit pour leurs automobiles. Ceci conduit un auteur plein de compétence et d'optimisme à se figurer le jour où le fermier sera en possession de tous ses moyens et saura faire usage pour lui-même de la toute-puissance du sol, grâce à une utilisation plus lucrative de ses ressources.

Qu'un esprit éminemment utilitaire règne sur toute la vallée, je n'en disconviens pas. Mais je me demande si nos jugements conventionnels ne nous rendent pas aveugles et ne nous empêchent pas de

* La Commission de la vie rurale. (Country Life).

* Un gallon tient à peu près quatre litres et demi.

découvrir la beauté morale de cette vie utilitaire et des disciplines qu'elle suppose. Un économiste de l'Ouest a émis l'été dernier cette idée qu'au point de vue esthétique une belle vache laitière a autant de valeur éducative que la Vénus de Milo et qu'il faut tout autant d'art pour faire pousser un épi de maïs que pour le peindre avec des couleurs ou pour exprimer en vers le rythme de sa croissance. Si attaché que je sois à la Grèce, j'admets qu'il y a, en effet, autant de beauté et de poésie dans les choses d'Amérique que dans les choses des îles grecques, mais qu'il faudrait, pour les exprimer, le génie désintéressé d'un artiste, d'un savant ou d'un poète.

Si nous considérons un moment ceux des précurseurs qui ont frayé les chemins des vallées souterraines, de ces vallées où gisent le charbon et le fer, où coulent des rivières de métal précieux, des courants d'or et d'argent, où s'étendent des lacs d'huile et de gaz; et si, après avoir considéré ces précurseurs, nous pensons aux producteurs, à ceux qui transportent ces éléments et les mettent à la portée de l'homme afin qu'il en fasse usage, nous trouverons une histoire analogue à celle du peuple qui réclamait un roi, ou plutôt un nouveau chapitre de cette histoire.

M. Herbert N. Casson a écrit récemment ce qu'il appelle : The Romance of Steel, « le roman de l'acier » dans cette vallée. 11 commence par parler d'un Anglais qui avait du sang français dans les veines, Bessemer, et d'un irlando-écossais, Kelly, né sur l'emplacement de l'ancien fort Duquesne.lls avaient découvert, chacun d'eux ignorant les travaux de l'autre, le procédé pneumatique pour traiter le fer,

c'est-à-dire pour l'épurer et le transformer en acier. Le nom de Bessemer est resté associé à cette invention, mais le lieu de naissance de Kelly, l'emplacement de l'ancien fort français, est devenu le centre de l'industrie de l'acier. Et c'est là une de ces poétiques coïncidences comme nous en découvrons quand nous comparons le présent au passé.

La France a donné à Pittsburgh, non seulement sa situation, mais le creuset où se fond sa richesse. Bessemer était le fils d'un artiste français vivant à Londres dans la misère. Le jeune Bessemer avait déjà fait beaucoup d'inventions lorsqu'un jour Napoléon III se plaignit devant lui que le fer dont on faisait les canons fût de mauvaise qualité et coûtât trop cher. Bessemer commença des expériences à Londres, sur la demande de l'empereur, et lui envoya plus tard un canon joujou de sa propre fabrication. C'est au cours de ces expériences, je suppose, que l'idée lui vint de rendre le fer malléable en introduisant de l'air dans le métal liquide. Mais ses premiers essais ne furent pas particulièrement encourageants ; et lorsqu'il lut, devant l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, un mémoire sur la manière de fabriquer du fer sans combustible, on raconte que tous les fabricants dacier grognèrent et ricanèrent, le traitant de fou de Français; et qu'ils votèrent, en dernière analyse, qu'il ne convenait pas de mentionner son mémoire dans les comptes rendus des séances.

Aujourd'hui, d'après Gasson également, il existe une centaine d'appareils convertisseurs de Bessemer aux Etats-Unis, et ces convertisseurs soufflent sur le fer pour en faire de l'acier à raison de 18 billions

de pounds^ par an : 2.250.000 poiinds pour chaque heure du jour et de la nuit.

Avec leurs associés :^ les convertisseurs à feu découvert, et leurs aides : les fourneaux et les moulins, ces appareils ne se contentent pas d'occuper l'emplacement de l'ancien fort; mais ils forment autour de la vallée tout un cercle de forteresses embrasées : à Buffalo, à Birmingham (Alabama) et, au milieu de 1' « orage rouge » des Montagnes Rocheuses, à Pueblo, au-dessous du Pike's Peak. Enfin, en l'espace de dix ans, une ville neuve tout entière 2, située sur le lac Michigan, à peu de distance de Chicago, a été construite sur commande. Une rivière a été détournée de son lit, une ville a été transportée et une cité nouvelle a été construite contenant des maisons susceptibles de loger 20.000 ouvriers, à côté d'un mille carré de terrain entièrement rempli de fourneaux et de moulins.

L'attention du monde s'est concentrée sur les millionnaires qui devaient leur fortune à cette industrie. Le livre que je viens de citer porte littéralement ce sous-titre effrayant : « Histoire de mille millionnaires». Et Wells parle de « la préoccupation énorme et exclusive de gagner des dollars ». Mais un métier qui consiste à aller chercher la terre rouge et la terre blanche et à les transporter à des centaines de milles de distance, là où se trouvent du charbon emmagasiné et du gaz prêt à être allumé ; un métier qui consiste à centraliser le travail des immigrants européens et à convertir la terre rouge, par tous les

' Une pound vaut 4o3 grammes.

- Gary (Indiana).

moyens humainement possibles, en rails et en locomotives, grâce à quoi la République des Etats-Unis a pu exister et se développer; en maisons de quarante étages et en ressorts de montres; en ponts et en aiguilles aimantées pour les marins ; en bateaux de guerre, en lancettes et en tous les instruments utiles à l'homme; un tel métier, dis-je, pourrait difficilement être ramené à la préoccupation exclusive de gagner des dollars. Et cependant, il faut admettre que ce sont des métiers comme celui-là qui ont totalement bouleversé les espérances de la démocratie, laquelle rêvait d'enfanter des génies, c'est-à-dire des producteurs et des poètes, et reste épouvantée devant les inégalités qu'elle a fait naître en usant de ses propres énergies.

On se demande constamment comment une telle initiative, qui a été vraiment grandiose, peut bien se concilier avec le bien général. C'est un problème poignant et gros comme le monde, et qui se posera en Amérique d'une façon de plus en plus sérieuse à mesure que les relations de voisinage deviendront moins intimes. Mais on trouvera certainement un nouvel élément, capable de rétablir ces relations, de même qu'on a trouvé un élément capable de renforcer l'acier.

Lorsque j'ai visité les moulins de Pittsburgh, un chimiste m'a raconté que tout fabricant d'acier sait qu'un peu de titanium mêlé à du fer fondu, après son ébullition dans l'air, multiplie sa force d'extensiond'unefaçonincommensurable, bien que personne ne sache au juste comment cela se fait. Peut-être, dans les plans de reconstruction des cités de Pittsburgh et de Chicago, peut-on percevoir des signes

de la présence d'un titanium social qui augmentera la force d'extension de la démocratie dans les endroits oii la tension et l'effort atteignent leur maximum.

Mais, ce que je désire surtout faire voir ici, c'est comment cette vallée, explorée pour la première fois par les Français, a fourni et fournit encore du pain au monde entier, suspendant ainsi l'effroyable menace du malthusianisme; comment le domaine, plus étendu encore, ouvert par les explorateurs du microscope et du creuset, Lavoisier et Berthelot, conduit à des espaces infinis; et comment la vallée inférieure, lorsqu'elle a été vivifiée par l'ouverture du courant d'air, a communiqué sa richesse à la vallée supérieure. Par là je voudrais, enfin, faire comprendre aux Français qui me lisent que leurs descendants géographiques sont en train, grâce à leurs découvertes, d'évoquer et de réaliser un monde nouveau.

Car les poètes de l'âge nouveau forment véritablement un peuple de créateurs, et non un peuple de simples ouvriers, fiers de la pointe de leur aiguillon, veillant à orner leur ouvrage et à tenir le fourneau propre, et faisant de leur travail toute leur prière, ce qui serait d'ailleurs impossible aujourd'hui étantdonnéla division du travail. Oui, les Américains sontderudes, de bruyants, de malpropres et vaniteux créateurs. Ils ne se préoccupent pas de la rectitude du sillon, pourvu que le sillon produise davantage ; ils ne se préoccupent pas de l'élégance de l'aiguillon, pourvu que laiguillon accélère la marche de la bête ; ils ne se préoccupent pas de la propreté du fourneau, pourvu que la quantité du métal fourni augmente et que sa qualité progresse en finesse; ils ne se préoc-

cupent que de la production, de la marchandise créée et de la valeur qu'elle aura sur le marché. Si l'on parle tant de dollars chez nous, c'est que le dollar est l'unité de pouvoir, la mesure du produit. Et, si nous n'avons pas encore découvert la façon idéale de distribuer ce qui a été produit, il ne faut pas que cette lacune fasse disparaître les services rendus a l'humanité tout entière par ces Prométhée du Nouveau-Monde. Ils ont, ces Prométhée, employé le feu à un usage mortel que les dieux de la Grèce n'avaient pas prévu ; ils ont même employé l'air pour alimenter le feu.

Un jeune homme, fils d'un maçon de la vallée du Mississipi, et qui a été successivement clerc, avocat et solliciteur général, puis président d'une grande compagnie de chemins de fer, et plus tard, enfin, chef d'une industrie qui transporte l'électricité dans le monde entier, m'a dit, il n'y a pas très longtemps, qu'il était en train de construire une ligne de trolleys à Rome. Cela fait d'abord l'effet d'une profanation. Mais, si les fonctions du prêtre titulaire du plus haut office de l'Église consistaient jadis à construire des ponts {Pontifex Maximus), pourquoi l'art d'utiliser les ponts de la manière la plus perfectionnée, ne serait-il pas l'objet des fonctions les plus nobles, les plus poétiques, les plus religieuses de la société à venir?

Je me représente ce fils de maçon avec le visage pâle, la mâchoire serrée, affrontant et maîtrisant une bande de grévistes prêts à détruire la voie ferrée le long de la rivière de Chicago, comme étant aussi brave qu'Horace sur le pont du Tibre. La vallée du Mississipi nous fait entrevoir d'une façon saisissante

quel est le problème le plus grave qui se pose dans une démocratie. Ensuite je me représente le même homme jetant, presque dans l'espace d'une seule journée, un nouveau pont sur le Tibre. Et je vois le tout comme imprégné d'une certaine poésie : la poésie particulière à la démocratie.

Un écrivain dit des habitants de l'une des villes enfumées de la vallée : « Ils ne sont pas inférieurs à la poésie : ils lui sont supérieurs » ; c'est-à-dire que leur poésie est rude, virile, sans forme et sans règles. Cela me fait penser à quelques vers de Walt Whitman qui ressemblent d'abord à un simple inventaire des objets familiers qui entourent le poète. Cependant, peu à peu, sur un rythme un peu dur, ces vers se mettent à chanter des choses qui nous émeuvent jusqu'au fond de l'àme.

Du pétrole, apporté de la sombre vallée de Céloron jusque dans la lampe du professeur ou du paysan ; du blé, sorti de millions d'acres de terrain restés en friche pendant des siècles, et aujourd'hui assezabondant pour garantir le monde entier contre la famine ; de la farine, sortie des moulins de Saint-Antoine, ce saint que La Salle priait avec tant de ferveur ; des wagons, des semeuses mécaniques, des charrues, des moissonneuses fabriqués sur l'emplacement des anciens chemins de portage français ; des ponts, des rails d'acier, des voitures, des armatures de fer pour les maisons « gratte-ciel », venus de l'emplacement des anciens forts français ; des fruits inconnus, sortis du jardin des Hespérides grâce à la baguette magique d'un homme comme Burbank: et, enfin, ajoutées à toutes ces choses, les fleurs du désert ! Si Whitman ressucitait, peut-être pourrait-il rassem-

FRANÇAIS AU CCELR DE l".AJ1ÉR1QUE. 28

bler ces éléments divers et en composer le chant de la vallée. Ce chant accoutumerait notre oreille à une âpre musique : il évoquerait le bruit de l'aviron et le clapotement de l'eau dans le sillage des canots français. Mais, puisque Whitman est bien mort, je souhaite du moins que ceux qui ont lu ces chapitres puissent avoir une sorte d'intuition de cette musique. De même, me trouvant dernièrement, à New- York, devant un châssis de téléphone, grossier, disgracieux, et complètement isolé au milieu d'un corridor d'université, où l'on n'entend généralement que le bruit des pieds qui glissent et des portes qui se ferment, il m'a suffi de placer à mon oreille un simple récepteur, pour percevoir, parmi ces bruits proches et quotidiens, le son d'un lointain violoncelle. Il semblait que ces vibrations fussent suspendues dans l'air et prêtes à être entendues. On a prétendu que je n'avais ouï que le claquement des portes. Mais moi, je suis bien sûr qu'il s'y mêlait effectivement une musique, et que je n'avais ni imaginé ni improvisé le chant de la vallée du Mississipi. Les vibrations que j'avais ressenties dans mon oreille m'avaient seulement été transmises, aussi exactement qu'un téléphone imparfait et détaché peut transmettre les sons au milieu d'autres bruits et à travers d'autres intérêts.

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