CHAPITRE XVI LE SOUCI DE DEMAIN
Le défrichement d'un coin de forêt pour y construire une maison d'école en bois, comme celle où Lincoln reçut sa première instruction régulière, marque le commencement des dotations publiques faites en faveur de l'éducation. Ces dotations consistaient en un territoire marqué en blancsurle cadastre, et réservé pour subvenir aux frais de l'entretien des écoles publiques. Je puis vous dire d'après ma propre expérience combien ces dotations étaient maigres. Une maison charpentée, construite en pleine prairie, succédait à la cabane de bois primitive. Je crois bien que le sol sur lequel reposait cette maison n'avait jamais été labouré. Je me rappelle, comme si c'était hier, avoir entendu le petit garçon d'un fermier réciter là un jour ce que je prenais pour un grand morceau d'éloquence. Cela disait : « Il y a seulement quelques générations, à l'endroit où vous êtes aujourd'hui, entourés de tous les embellissements de la vie, le renard sauvage creusait son repaire sans crainte, et le chasseur indien poursuivait le* daim pantelant. Ici vivaient et s'instruisaient des êtres d'une autre race. » Sauf en ce qui concerne les em-
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bellissements qui nous entouraient, je ne comprenais pas très bien pourquoi nous nous trouvions dans un tel endroit, ni comment nous constituions une race nouvelle, aussi voisine de Tàge de pierre que l'étaient les hommes qui avaient construit l'ancien mur de Paris derrière le Panthéon.
L'idée de la Nation de demain était exclusivement exprimée par cette baraque de quinze pieds carrés entourée du terrain qui la faisait vivre, et fournie, plus que sommairement, d'un maître peu versé dans la pédagogie, de quelques tonnes de charbon emmagasinées sous un hangar, d'une boîte de crayons, et, peut-être, d'une carte de géographie. Le maître allumait son feu et balayait la classe avec ou sans l'aide de ses élèves. Lorsque je revins plus tard dans la même école en qualité de maître, comme je faisais venir le soir, pour les faire travailler, les fils de fermiers qui, sauf pendant l'hiver, ne pouvaient pas abandonner les champs dans la journée, je dus me charger moi-même des frais de l'éclairage. Or aujourd'hui, sinon dans cet endroit, du moins dans beaucoup d'autres où les écoles ont débuté de la même manière, la commune fournit, non seulement la craie et la lumière électrique, mais des crayons, du papier, des livres, des lentilles, des compas, des tours de menuisier, des bibliothèques, des salles de gymnastique, des pianos et même la nourriture, sinon gratuitement du moins moyennant payement. Et on y trouve, en outre, des maîtres exercés et formés dans les Écoles Normales, des concierges, des ventilateurs automatiques pour assurer la pureté de l'air, des thermomètres pour veiller à l'égalité de la température. La communauté s'est faite à la
fois le père, la mère, le médecin et le prêtre de la nouvelle génération, en même temps que son éducateur. ,
La communauté s'est même faite nourrice ; car, dans beaucoup de grandes villes, les Kindergarten, qui avaient d'abord été établis dans les champs d'Altrurie pour servir à une expérience philanthropique, sont devenus une institution publique, qui prend l'enfant dans la maison de ses parents, parfois même dans son berceau, mais la plupart du temps dans la rue à l'âge de quatre, cinq ou six ans, et le garde jusqu'à ce qu'il soit capable de recevoir l'enseignement primaire. A Saint-Louis, presqu'en face de l'ancien fort Chartres, où la municipalité a fait les premiers essais, il y a maintenant 283 Kindergarten.
Toutefois, la communauté s'est élevée au-dessus de ces sérieuses questions. La civilisation intense de l'Ouest avait réclamé avec insistance le travail de tous, mais maintenant qu'elle a réussi à l'obtenir, elle commence, au contraire, à insister pour qu'on ne travaille pas trop, et le maximum des heures de travail a été, d'ailleurs, dans certains métiers, îixé par la loi. Lopinion publique insiste même pour que l'on apprenne à bien jouer. Un des livres les plus vibrants que j'aie lus récemment est intitulé : The Spirit of Play in the City Streets. « L'esprit du jeu dans les rues urbaines. » C'est un appel adressé au public par Miss Addams de Chicago, dont la noble vie sest écoulée sur le chemin de portage où était la hutte du P. Marquette. Elle affirme que l'instinct du jeu est légitime chez l'homme, mais qu'il doit être dirigé, de manière à lui assurer un bonheur durable. Il
existe des statistiques qui prouvent que, là où, dans certaines parties de l'Amérique, le nombre des heures de travail a été diminué, la capacité de travail de l'ouvrier en une heure a également diminué. Cela est dû au mauvais usage que celui-ci a fait de ses loisirs et du temps qu'on lui avait réservé pour jouer. De telle sorte que des experts en sociologie en viennent à penser qu'il est indispensable d'enseigner la manière déjouer avec sagesse, à des enfants dont les ancêtres avaient été obligés de renoncer complètement au jeu.
Je cite ce fait pour bien montrer combien, dans la vallée du Mississipi, on a poussé loin le souci de l'homme futur, de la nation de demain. Et, tout d'abord quels progrès y ont été réalisés dans l'instruction primaire, qui a passé en moins d'un demisiècle de la craie au piano, de l'enseignement peu coûteux de la lecture, de l'écriture et de l'arithmétique à l'enseignement plus dispendieux du chant, de la vannerie, de la cuisine, de la couture, de la menuiserie et du dessin, sans compter des éléments de culture classique, d'histoire, d'algèbre, de physiologie, de latin, et l'étude des langues modernes.
Lorsque l'Etat d'Iowa entra dans l'Union en 1846, il comptait une centaine de maisons d'école en bois dont chacune était évaluée à vingt-cinq dollars. D'après la dernière statistique, qui date de 1911, la valeur moyenne des 13.900 propriétés scolaires, au minimum, que possédait cet Etat, était de 2.200 dollars ; la dépense moyenne par élève était de 20 dollars 27, et par habitant de 5 dollars 66. Or sur les 492.000 enfants inscrits dans les écoles, 12 p. 100 seulement fréquentaient des écoles privées. Dans
l'ensemble des Etats de l'Ouest cette proportion varie d'ailleurs de 10 à 16 p. 100.
L'école élémentaire sui\»it pas à pas la marche de la frontière. La maison d'école était, dans toute commune grande ou petite, le premier bâtiment public. Je n'oserais garantir que tous en comprenaient très bien la signification ; mais il est certain qu'elle était le symbole de la Nation de demain sortant jour par jour de la Nation d'aujourd'hui. Les habitants de l'Ouest apportèrent des traverses en bois dans la campagne natale de Lincoln pour honorer son humble naissance et sa profession. D'autres apportèrent des petites cabanes de bois en miniature, dans une autre campagne pour honorer un autre héros de la frontière. Ils introduisirent des charrues et des haches dans les armoiries deleurs communes. Mais si jamais quelqu'un désiraittrouver un signe symbolique pour représenter la démocratie de la vallée du Mississipi, il ne pourrait rien choisir de mieux approprié à son but ni de plus représentatif qu'une maison d'école de la frontière ; car la maison d'école est la chose la plus poétique de tout paysage occidental; si, toutefois, l'on considère ce qu'elle implique, car en elle-même elle est souvent dépourvue de toute beauté architecturale. Un poste de signal comme ceux que l'on voit sur le bord des voies ferrées s'appelle un poste de signal, tout simplement, a dit un essayiste anglais, mais c'est la maison de la vie ou de la mort, un endroit « où des hommes allument des feux d'un rouge de sang ou du vert de la mer, avec une vigilance anxieuse, afin de préserver d'autres hommes de la mort )). Une boîte aux lettres s'appelle une boîte aux lettres, tout simplement. « Mais c'est le sanc-
tuaire des paroles humaines, auquel les amis et les amoureux confient leurs messages, certains que ces messages, ensuite, seront sacrés, qu'ils ne pourront pas être touchés par d'autres que leurs destinataires et pas même par eux qui les ont écrits ^ » Et, de même, une maison d'école s'appelle tout simplement une maison d'école, mais c'est l'endroit où l'esprit invisible du passé se trouve en contact avec l'esprit naissant de l'avenir : c'est le lieu de rendez-vous de la nation d'hier et de celle de demain. Et je voudrais dessiner l'image de cette école sur un fond blanc, pour symboliser ces terrains laissés en blanc sur les registres, lors du partage du domaine de Louis XIV, afin d'être consacrés à l'éducation des petits enfants de l'Ouest.
Il y a quelques années, en traversant l'île de Porto- Rico récemment annexée aux États-Unis, je croisai un matin, à l'intérieur des montagnes, un homme qui portait sur ses épaules un panier plein de fleurs. C'est, du moins, ce qu'il me sembla tant que j'étais à distance, mais en approchant je constatai que c'était le corps d'un petit enfant, tout entouré de fleurs, que l'on portait dans le champ consacré aux morts à quelques milles de là. Le premier soin du gouvernement américain fut de faire à Porto-Rico ce qu'il avait fait dans les Etats occidentaux et de consacrer, non aux enfants morts, mais aux enfants vivants, des emplacements pour y construire des maisons d'école : des champs furent mis en réserve pour les écoles publiques.
Nous savons que l'école publique n'a pas apporté
* G. K. Chesterton, On M. Rudyard Kipling Heretics, p. 41.
à la vallée du Mississipi un bonheur millénaire, de même que le suffrage universel des hommes n"a pas encore réussi à faire portOT tous ses fruits à la démocratie. Les patriotes américains comme les patriotes français ont peut-être fondé trop d'espérances sur une nature humaine imparfaite. Mais ils se sont adressés, pour accomplir leur noble désir, à la seule institution capable de réaliser dans une forte mesure le programme démocratique.
Premièrement, l'école enseigne à l'enfant par quelle voie et de quelle manière la race est sortie de la barbarie, et grâce à quelle rigoureuse discipline elle a pu arriver à la civilisation.
Deuxièmement, elle donne son enseignement à toute la nation de demain. Il y a plus de dix millions d'enfants à l'école publique, rien que dans la vallée du Mississipi, et un peu moins de huit enfants sur cent sont instruits, ainsi que je Tai dit plus haut, dans des écoles privées. Dans l'Etat d'Indiana, où Lincoln reçut une légère instruction, moins de trois pour cent des enfants fréquentent des écoles privées, ce qui signifie qu'à quelques négligeables exceptions près, la génération future devra tout ou partie de son instruction aux écoles publiques, et, par conséquent, aura acquis une certaine égalité de formation.
Troisièmement, d'après ce qu'on peut déduire du fait précédent, les enfants du riche et du pauvre, du banquier et du mécanicien, du docteur et du commerçant se trouvent en contact les uns avec les autres et vivent entre eux dans des rapports de camaraderie qui leur semblent parfaitement naturels. Dans les grandes villes cependant, où la population est moins homogène, et où il arrive sans cesse de nouveaux
immigrants, la fusion est un peu moins complète et le mélange est un peu troublé par la classification sociale.
Ainsi la devise de la République française est virtuellement inscrite, en long et en large, dans toute la vallée du Mississipi, bien qu'on ne puisse la lire en réalité sur les murs ou les portes d'aucun monument: Liberté d'accès à l'instruction, laquelle permet aux hommes d'acquérir un maximum de liberté; égalité dans la facilité de s'élever, c'est-à-dire la seule égalité que puisse donner TÉtat à des hommes de fortunes, de capacités et d'ambitions variables ; frateryiité qui veut ignorer toutes les différences, sauf les différences profondes et réelles.
Dans un de mes premiers chapitres j'ai donné une idée de l'origine cosmopolite des écoliers qui se trouvent rassemblés dans ces maisons de l'avenir. Dans le Sud, Caucasiens et Africains sont séparés, tandis que, dans certains endroits du far-west, sur les bords du Pacifique, Caucasiens et Orientaux sont plus ou moins volontairement réunis. Mais, sauf ces exceptions et certains cas particuliers où, par exemple, les extrêmes de la société se trouvent rapprochés, les mélanges d'enfants, à l'école, sont comme des réductions de l'État lui-même. Les écoles ne sont pas, dans la vallée du Mississipi, des endroits préparés par les riches pour les pauvres, par une classe pour une autre ; ce ne sont pas, en un mot, des écoles de charité : ce sont les lieux de rendez-vous naturels d'une société démocratique, et elles appartiennent à tout le monde, exactement comme la grande route, où le Président obéit comme les autres aux règlements de la police. On m'a montré il y a quel-
ques années, dans une e'cole de campagne, le pupitre dont s'était servi le Président des Etats-Unis.
Or, qu'il me soit permis de le dire en passant, il n'y a pas en Amérique de groupes d'hommes et de femmes ayant plus d'élévation d'esprit et plus de patriotisme que l'armée des instituteurs publics, c'est-à-dire que l'armée de la paix.
Ils sont plus d'un demi-million (exactement 533 606), recrutés dans l'élite de notre population, animés des intentions les plus nobles et conduits par des mobiles plus désintéressés que ceux qui président à la plupart des carrières libérales en Amérique. La somme attribuée au budget des écoles n'est égale qu'à quatre fois et demie celle qu'exige l'entretien de l'armée permanente, bien que les membres du corps enseignant soient six fois plus nombreux que les membres de l'armée. Cela indique combien peu, relativement, nous rétribuons les maîtres de nos écoles publiques (ceux-ci reçoivent : les hommes 78 dollars et les femmes 58 dollars par mois). Ces hommes et ces femmes, qui prennent la place du père, de la mère, du prêtre et de la nourrice, dans le nouvel ordre social créé par l'industrie, touchent ensemble entre un et deux sous par jour et par habitant des États-Unis.
C'est cette armée à laquelle nous servons chacun moins de deux sous par jour qui représente tout notre espoir en ce qui regarde demain. L'avenir de la démocratie sera avant tout son œuvre. Car ce sont les maîtres plutôt que les parents qui, spécialement dans les grandes villes et dans les communes où entrent de nombreux éléments étrangers, forment les futurs citoyens. Sans eux la Nation serait sans
défense. Il lui faudrait renforcer son armée permanente ; et, néanmoins, étant donné la somme d'ignorances, de méchancetés et d'égoïsmes individuels qui se développent dans ses vallées et débarquent annuellement dans ses ports, elle serait dans l'impossibilité de défendre son idéal.
Un auteur que j'ai déjà cité comme ayant parlé très défavorablement de Chicago, dit que le spectacle le plus touchant qu'il ait vu en Amérique était la marche des phalanges de la Nation de demain défilant devant un des généraux ou des colonels de l'armée permanente des maîtres. Gela ne se passait pas à Chicago, mais aurait tout aussi bien pu s'y passer. Il n'y avait, certes, pas longtemps que les soldats de cette phalange habitaient l'Amérique. Ils chantaient : Sweet Land of Liberty en marchant et en agitant leurs drapeaux, puis ils s'arrêtèrent et récitèrent ensemble en scandant leurs phrases :
c( Drapeau de notre grande République, inspirateur des batailles, gardien de nos foyers ; drapeau dont les étoiles et les rayures signifient : bravoure, pureté, vérité et union, nous te saluons! Nous qui sommes nés dans des pays lointains et avons trouvé le repos dans tes plis, nous jurons sur notre cœur, sur notre vie et notre honneur sacré de t'aimer et te protéger, toi, notre patrie, et la liberté du peuple américain, toujours ^ ! » Peut-être la langue est-elle un peu fleurie. « Mais songez, disait le visiteur anglais, tout en traversant des rues nauséabondes, songez à l'avenir que cela promet ! Songez à la fleur de foi qui peut sortir d'un grain semé avec tant de chaleur! »
* H. G. Wells, Future in America, p. 205.
Et ce qui, aujourd'hui, nous donne le plus lieu d'espe'rer, c'est que l'enseignement se préoccupe d'une façon bien plus positive de la Nation de demain. L'école du pionnier était une école de discipline et de fraternité ; et elle avait comme collaboratrice l'austère discipline du foyer et de la vie industrielle primitive, à laquelle l'enfant prenait part, même pendant ses années d'école. Mais cet enseignement, en un sens, de même que la démocratie d'alors, n'avait aucune espèce de visées au point de vue social. On tenait pour accordé que la maigre instruction reçue à l'école suffirait pour faire de l'enfant un bon citoyen ; on admettait que, sachant lire, écrire et compter, il serait conduit par son propre instinct et par le souci de ses propres intérêts à travailler, d'une manière quelconque, à l'établissement d'un bon gouvernement et à la réalisation du bonheur public. Le seul stimulant patriotique qu'il reçût à l'école, ainsi que je puis le savoir par ma propre expérience, lui venait de l'étude de l'histoire, laquelle lui inspirait la haine de l'Angleterre. A cette maigre culture a succédé un programme positif, visant très précisément le développement le plus complet possible du jeune citoyen et la formation de son esprit au point de vue social. L'école est devenue ou est en train de devenir le centre civique de la Nation.
Mais à ces huit années d'enseignement de l'école élémentaire qui d'abord étaient considérées comme suffisantes et comme épuisant, en quelque sorte, les obligations de la communauté envers les individus, l'État a, dans la région dont je parle, ajouté des années de discipline supplémentaire, les Az^/isc/ioo/s, ou écoles supérieures, destinées, d'abord, à préparer
les jeunes gens au collège et à l'université, et ensuite à les rendre capables d'affronter tous les problèmes les plus complexes et les plus spéciaux de la vie. Ces écoles, dans la vallée supérieure du Mississipi, se multiplièrent dans des proportions extraordinaires., les écoles élémentaires leur ayant frayé la voie. Entre 1860 et 190ii, seize cents de ces écoles furent établies dans la partie septentrionale de la vallée ; et c'est à peine si l'on pourrait trouver une ville de 5.000 habitants n'ayant point d'établissement d'enseignement secondaire et supérieur. Des villes de moins de 1.000 habitants, même, en sont pourvues.
Près de l'emplacement de l'ancien village des Indiens Illinois où le P. Marquette était allé exercer son ministère avant de mourir ; à l'endroit, également, où La Salle s'établit sur le rocher et réunit autour de lui les tribus indiennes, avec l'idée, selon la lettre de La Barre à Louis XIV, de fonder un royaume pour lui-même, s'élève aujourd'hui au bord de la rivière une belle ville qui porte le nom indien d'Ottawa. Et, au centre de cette ville, on voit se dresser un monument qui était pour moi la capitale d'un royaume imaginaire, du petit monde qui, pendant quelque temps fut, à mes yeux, le monde tout entier. Or ce monument n'était que l'école supérieure de la ville. Si je mentionne ce fait, c'est qu'il caractérise bien cette institution, laquelle est sortie d'un long passé et vise un long avenir ; ainsi que l'influence qu'elle exerce dans des villes ou villages par milliers, où l'école supérieure groupe autour d'elle autant d'hommes, de femmes, de jeunes gens avides de s'instruire, que La Salle groupait de sauvages autour de son château solitaire du désert.
Voilà ce que sont devenus les nids d'aigle de la Nouvelle-France. J'ai visité des vingtaines de ces écoles, à Peoria, qui fut 1^ fort Crèvecœur; à Joliet, où se trouve aujourd'hui une des écoles les mieux. installées des États-Unis ; à Marquette, au-dessus du lac Supérieur, et à Chicago, où j'ai fait un jour une conférence devant 4.000 élèves d'écoles supérieures, garçons et filles. Car beaucoup de ces écoles sont mixtes. La vallée possède une école supérieure pour quelques milles carrés, et là se réunissent, pour y recevoir les graves et nobles enseignements de la démocratie, ceux qui désirent se préparer à la servir le mieux possible.
La durée des études dans les écoles supérieures est au moins de quatre ans, et, bien que les programmes varient beaucoup, on enseigne dans tous ces établissements des éléments des mathématiques, de l'anglais et" des langues étrangères, à quoi on ajoute, soit des études scientifiques, soit un enseignement manuel ou commercial.
Dans la vallée du Mississipi, toutefois, les États ne se sont pas contentés de ce résultat. Avec l'encouragement des dons nationaux, toujours empruntés au domaine de Louis XIV, ils ont établi des universités, avec des collèges où sont enseignés les arts libéraux et les sciences, sans compter des écoles d'agriculture, des écoles forestières, des écoles des mines, des écoles d'ingénieurs, des écoles de pharmacie, d'art vétérinaire, de commerce, de droit, de médecine et de philosophie. 11 n'y a pas un État dans la vallée qui n'ait son université, au moins sur le papier, et le plus souvent en réalité. On y admet les hommes et les femmes. Personne ne paye de frais d'études, si
ce n'est parfois un impôt théorique pour les fonctionnaires de l'État. Tels sont les grands centres stratégiques, les forteresses de la nouvelle démocratie.
Un peu en arrière du fort Cadillac, sur la rivière Détroit, se trouve la plus ancienne université de la vallée, celle de Michigan, qui a été fondée en 1837 et compte 5.80o étudiants. Je me suis trouvé parler, une fois, dans cette université à 800 candidats aux grades de bachelier et de licencié et aux diplômes de droit, de médecine, de pharmacie, d'arts libéraux et de sciences.
A peu de distance du chemin de portage qui va du Fox au Wisconsin, se trouve une autre université, l'Université Wisconsin, avec 5 970 étudiants. Il y a quelques années je siégeais dans ce beau centre d'études avec des hommes venus de toutes les parties du monde pour lui offrir leurs félicitations à l'occasion de son jubilé. Et ces hommes portaient des robes de soie, moins ornées, toutefois, que celle deNicolet quand il était venu pour traiter avec les Winnebagoes qu'il croyait être des mandarins chinois. J'ai vu la des jeunes gens recevoir leur diplôme pour des thèses se rapportant à la poésie d'un jeune poète grec sur le pancréas d'un chat. Un peu plus tard je passai un mois à travailler dans la bibliothèque de cette même université et la trouvai mieux montée en ce qui concerne le sujet dont je m'occupais que toutes les autres bibliothèques d'Amérique, y compris celle de l'Université Harvard qui, pourtant, possède toute la collection Parkman.
Dans aucun autre centre d'études des Etats-Unis on n'est plus profondément animé de l'idée d'ins-
truire le peuple directement qu'à l'Université Wisconsin. On j manque, il est vrai, comme dans la plupart des universités 4e TOiiest, de l'influence exercée par les arts qui ont leur centre à Paris. On y manque sinon d'initiative, du moins de ce désintéressement absolu qui caractérise les hautes études françaises. Mais je n'ai rencontré nulle part en Amérique d'aussi belles promesses en ce qui concerne la démocratie de demain.
Derrière les chutes de Saint-Antoine sur le Mississipi, lesquelles ont été décrites et baptisées par le frère Hennepin, se trouve l'Université de Minnesota qui a 6.642 étudiants. Le principal dieu des Sioux était supposé vivre sous les chutes, et Hennepin raconte dans son journal qu'il entendit, du chemin de portage qui contournait les chutes, un Indien haranguer d'une voix haute et sur un ton de lamentation l'Esprit, à destination duquel il venait de suspendre aux branches d'un arbre un vêtement fait de peaux de castors. Le plan des bâtiments, soit déjà construits, soit encore à l'état de projet, qui occuperont cet emplacement, vous ferait comprendre mieux qu'une heure de description ce qu'un seul Etat a pu faire ou se propose de faire sur ce chemin de portage de Saint-Antoine de Padoue, sur ce même chemin où, en remontant de la durée d'une vie humaine, on trouverait des sauvages en train de sacrifier des peaux de castors au dieu du Mississipi. On voit aujourd'hui beaucoup de grands laboratoires et de bâtiments universitaires sur ce rivage élevé. Mais on se propose d'en construire encore une vingtaine d'autres. Et cette importante université démocratique, où l'on étudie les lettres, les sciences, le
FRANÇAIS AU CœUR DE l' AMÉRIQUE. 29
droit, la médecine, logera dans les siècles futurs, non seulement le dieu apaisé du Mississipi mais des représentants de toutes les sciences que l'on cultive à Paris, où que l'on cultiva jadis à Padoue, dont le saint est honoré par les chutes du fleuve. Lorsque l'église de la Sorbonne fut construite sur l'ordre de Richelieu, les prêtres français étaient en train de frayer la route pour cette université du Nouveau- Monde sur les bords du lac Supérieur. Certaines terres de cette région ferrugineuse qu'ils exploraient ont été données à la nation pour doter l'université. On ne pensait pas alors que ces terres eussent beaucoup de valeur, puisqu'on avait commencé par vendre les forêts et les terres de culture. Il y a moins de quinze ans qu'un train chargé de minerai de fer est descendu de cette région à Allouez, ville située sur le lac et qui a reçu le nom du P. du Saint-Esprit. Et, aujourd'hui, les terres appartenant à l'université sont estimées de 30 à 50.000.000 de dollars ^
On peut suivre le fleuve Colbert d'un bout à l'autre, et remonter ses affluents jusqu'à leurs sources, sur la rive droite et sur la rive gauche, et, dans tous les Etats, on découvrira des forteresses semblables à celle dont je viens de parler. Dans l'Etat d'Iowa se trouve une université qui compte 2.255 étudiants. Dans rillinois il y a une université qui possède 4.330 étudiants; et il en est ainsi jusqu'au Texas oii La Salle a été assassiné, et où l'on est en train d'organiser une université qui sera un jour la plus grande et la plus riche de toutes. Ces universités, auxquelles il convient d'ajouter plusieurs vingtaines d'institu-
* Forty Years al llie University of Minnesota, p. 243.
lions et fondations particulières gouverne'es par ce même souci du bien public qui règne dans les universités d'Etat, font voir av^c quelle sollicitude envers les générations futures, les descendants géographiques des Français remplissent aujourd'hui leur devoir, et cela à l'endroit même oii, hier à peine. Allouez, Marquette, Hennepin, Du Luth, Radisson, Groseilliers et le sieur de La Salle ont enduré les plus dures souffrances et la mort.
Les chemins ouverts par les explorateurs se sont multipliés; ils sont devenus, non seulement des rues urbaines, de grandes routes et des chemins de fer, mais encore des chemins circulaires permettant de faire le tour de la sagesse humaine, des sciences qui nous arrivent de Paris, Oxford, Berlin, Bologne et Salamanque, de même que les étudiants des universités américaines sont composés d'une réunion de tous les peuples. Perrot a dit la vérité, bien plus qu'il ne se l'imaginait lorsqu'il a déclaré aux sauvages du Wisconsin : « Je ne suis que l'aurore du jour. » Et le chef indien qui, le premier des êtres humains, a reçu des Européens sur l'autre rive du Mississipi a prédit l'avenir lorsqu'il a dit que la terre était devenue plus belle, depuis que les Français étaient venus.
Ainsi, l'école élémentaire, dont la fréquentation est obligatoire pour tous les enfants; l'école supérieure, ouverte à tous, garçons et filles, sans distinction de race, de religion ni de fortune; et, pour couronnement , l'université, accessible à tout jeune homme et a toute jeune fille possédant l'ambition et la persévérance nécessaires pour faire leur chemin jusqu'aux frontières du monde Intel-
4d2 les français au cœuR de l Amérique
lectuel, et pour triompher des difficultés de la route. Car je compare volontiers les universités aux terres libres qui bordaient la vallée du Mississipi, si ce n'est que les frontières du monde in telleptuel sont de nature à reculer indéfiniment. Il y aura toujours, pour les nouveaux occupants, une frontière par delà la portée du télescope qui rend le monde plus petit et du microscope qui le rend plus grand; par delà la parole écrite et la parole articulée, les quantités inconnues et les philosophies de la vie. N'imaginez-vous pas des champs sans limites s'ouvrant au delà même de ces champs visibles de la fortune, où les hommes du creuset et de la cornue sont en train de guider les nouveaux fermiers?
Les savants et les littérateurs de l'Ouest ne se contentent guère plus que les pionniers d'autrefois d'habiter un monde restreint : leur science est cosmopolite. Et les immigrants de la première heure souhaitent également d'aller toujours de l'avant, quelques-uns vers les frontières les plus éloignées et les plus inexplorées du savoir, et tous, au moins, vers un champ situé plus loin que leur champ ancestral.
Je ne songe pas en ce moment à la contribution que toutes ces institutions scientifiques de l'Amérique pourront apporter au progrès de la science en général. Cette contribution sera certainement considérable, mais il est impossible de l'évaluer. Je ne songe pas non plus, principalement, aux avantages matériels que l'industrie pourra en tirer. Je crois bien que c'est une découverte bactériologique, connue sous le nom d'expérience de Babcock, et d'où résultèrent de grands progrès dans la fabrication du
beurre, qui valut à l'Université de Wisconsin le premier appui sympathique et pécuniaire du Gouvernement. Et la découverte fait^par un professeur d'une université de l'Ouest d'un moyen d'inoculer un virus mortel à un insecte qui détruisait le blé et l'avoine, valut à ce professeur le titre de chancelier et procura m'a-t-on dit, à son université, des aménagements plus libéraux. Mais ces résultats et ces gloires, dont il ne convient pas de diminuer l'importance, je ne saurais les cataloguer ici. Je songe en ce moment à la portée sociale de ce grand système d'éducation publique, qui, constamment, se préoccupe du lendemain. Je songe, dans une certaine mesure, aux grands marchés cosmopolites de l'avenir, auxquelsces cours d'études conduisent, tout comme les bateaux et les chemins de fer ; je songe à la littérature future, peut-être, mais surtout au bonheur plus élevé dont on jouira dans la région dont nous nous occupons, et au triomphe de l'idéal démocratique. Je songe à l'homogénéité morale que ces institutions créées par le peuple lui-même sont en train d'établir, homogénéité au sein de laquelle les talents individuels et désintéressés pourront se développer mieux que partout ailleurs dans le monde.
Démocrite disait, il y a plus de deux mille ans : « L'éducation et la nature sont semblables. Car l'éducation transforme l'homme et, en le transformant, elle crée en lui une nouvelle nature. » L'Etat, avec ses trois institutions : l^l'école élémentaire ; 2° l'école supérieure; 3° le collège et l'université, conserve sous sa garde pendant quinze, seize ou dix-sept ans un grand nombre d'enfants qui reçoivent ses enseignements. Par ses enseignements il crée chez ces
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enfants une nouvelle nature quels que soient l'origine de leurs parents et le lieu de leur naissance. On trouve, dans les noms de beaucoup d'enfants qui franchissent le seuil de l'école, des souvenirs des forges, des arbres, des champs de roses et des montagnes d'or de l'Europe, voire même des déserts de l'Asie. Des réminiscences de langues étrangères subsistent dans les muscles qui font mouvoir leur langue, et se font sentir dans la formation de leur organe de la parole. Comme les anciens Ephraïms sur les gués du Jourdain, ils ne peuvent pas articuler certains mots. Et des souvenances de persécution et de servage se trahissent encore dans l'attitude phj^sique et dans la mentalité de quelques-uns d'entre eux. Mais tous renaissent, avec une certaine généalogie impersonnelle, plus riche, féconde et sublime que ne le seraient des hérédités purement individuelles. Cette généalogie, comme celle des enfants de Deucalion, remonte à la création de la terre elle-même : elle commence avec le sol vierge. J'ai bien souvent répété à quel point j'avais remarqué que toutes les différences artificielles disparaissent, lorsque, par exemple, Smith (Anglais), Schmidt (Allemand), Cohen (Hébreu), Coletti (Italien), d'Artagnan (Français), Mac Grégor (Ecossais), Oison (Scandinave), Mac Carthy (Irlandais), et Winslow (vieil Américain) voyagent de compagnie à travers lesparasanges de l'Anabase, ou bien lorsqu'ils suivent ensemble César dans la Gaule, ou mesurent ensemble un cercle solaire, ou construisent un arc, ou font en commun une des mille choses qui n'ont aucun caractère national, aucun rapport à la question de races. Un assemblage denfants aussi disparate
LE SOUCI DE DEMAIN 4r)D
peut être considéré comme un extrême, mais il n'est pas sans précédent, et l'Etat a le devoir d'y conformer son idéal. -,
Je n'ai rien dit encore et ne saurais songer à parler ici des méthodes d'enseignement et de cet enseignement en général : de son insuffisance, de ses lacunes sur bien des points ; de son manque d'égard pour la forme et la couleur et du besoin qu'il aurait, sous ce rapport, de subir linfluence française ; de ses tendances utilitaires et de sa rapidité vertigineuse. Tout ce que j'ai voulu démontrer, c'est que, dans la vallée du Mississipi, règne, non seulement un esprit plus démocratique, au point de vue moral et politique, que dans toute autre partie de l'Amérique, si l'on excepte l'étroite bande qui borde le Pacifique, mais qu'il y règne encore un souci plus constant de ce que sera la nation future.
J'ai parlé du lingot d'acier incandescent, répandu dans la vallée enfumée où sélevait jadis le fort Duquesne, comme d'un symbole du nouveau métal humain, ce métal formé d'un mélange d'hommes appartenant a toutes les races, à toutes les traditions, à toutes les tendances idéales et religieuses, et qui représente le travail sur le Nouveau Continent. Mais, dans un ciel plus limpide, je vois briller un symbole plus encourageant encore : c'est la maison d'école, le lieu où se réunissent les esprits invisibles, l'endroit où, sur un fond blanc, se dessine l'avenir.
Les historiens ont rapporté les origines de ces institutions à la Nouvelle-Anoleterre, à l'Ançrleterre, à l'Allemagne, à la Grèce. Mais ils ont oublié que c'est la France qui est venue la première et qui a
fécondé les champs scolaires. C'est pourquoi je souhaiterais que là-bas, dans cette vallée, une fois lan, l'école et l'université pussent être ramenées en arrière et être invitées à considérer les hommes qui ont tout aventuré pour la plus grande gloire de Dieu et la majesté de la France, et qui ont découvert, par surcroît, ce territoire où la liberté et la fraternité humaines devaient atteindre leur apogée.
Ma pensée personnelle me reporte à l'endroit, où, près de la rivière Saint-Charles, Cartier dut abandonner et enterrer son bateau qu'il ne pouvait ramener en France parce qu'il avait perdu un trop grand nombre de ses hommes. C'est dans ce même endroit que Montcalm a rassemblé les restes de son armée après la défaite des plaines d'Abraham. Pour un temps s'est dressée là une construction faite de planches extraites delà forêt, que l'on avait cimentées avec de la boue et recouvertes de longues herbes de la prairie. C'était la résidence de Notre-Dame-des- Anges, la demeure d'où partirent les premiers martyrs qui se dirigèrent vers l'Ouest. Ce fut, dit Parkman, le berceau de la grande mission de la Nouvelle- France. Je vois dans cette construction l'ancêtre de l'Université dans la vallée de la Nouvelle Démocratie.
Quand on voyage le long du cours infe'rieur du Saint-Laurent, on voit les étroites bandes de terrain qui formaient jadis les grandes seigneuries alterner comme des rubans de différentes couleurs, verts, or ou bruns, et s'échelonner le long de l'ancien lit du fleuve de Cartier et de Cliamplain. On trouve sur chacune de ces bandes de terrain, un peu en retrait du fleuve, un cottage pittoresque et couvert, non d'un toit de cailloux comme ceux que décrit Longfellow en parlant de l'Acadie, mais d'un toit normal. Tout autour s'étalent les dépendances. Dans chaque bande de terrain, également, il y a une pièce de terre couverte de gazon pour le cheval, une autre labourée et réservée à la culture du blé, du maïs ou des légumes, exactement comme dans les petites fermes des paysans de Normandie sous le règne des rois de France, et une autre, enfin, boisée, pour fournir le bois de chauff'age. Chaque bande, avec ses trois sections, forme une seigneurie en miniature. Tout y est bien en ordre. On sent que nul bouchon de foin n'est perdu, que chaque arbre est surveillé avec sollicitude, comme un enfant, et que, quoi qu'on enlève
au champ, on fait en sorte qu'il ne soit jamais appauvri. Quand un propriétaire meurt, il laisse son petit lopin de terre absolument tel qu'il l'avait trouvé. Ces gens ne se pressent pas : ils marchent du pas de leurs bœufs. Ils se contentent visiblement de ce qu'ils possèdent et le conservent à force d'économie. Ils ne dépensent qu'avec prudence aujourd'hui et épargnent pour demain ; non pour l'avenir de la nation, mais pour l'avenir de la famille. Ils sont ostensiblement individualistes, conservateurs et pères de familles avant tout : la nation, pour eux, ne vient qu'après.
A côté de ce portrait, j'en tracerai un autre. Plus loin, à l'autre extrémité de la vallée du Mississipi, on trouve tout l'opposé. Au cours des ving-deux dernières années certains morceaux de terre ont été achetés aux Indiens par le gouvernement américain, et, qu'il me soit permis de le dire en passant, le gouvernement a tâché, dans ce marché, de traiter loyalement avec les Indiens. On a pu commettre certaines erreurs ; mais j'affirme que, contrairement à ce que j'ai entendu dire à Paris, la Nation, dans ses rapports récents avec les Indiens, les a peut-être appauvris mais ne les a point dépouillés. Tous ces terrains ont été livrés à la culture, le reste du domaine public immédiatement utilisable se trouvant déjà occupé. Lorsque en 1889, le premier de ces territoires, comprenant environ deux millions d'acres, fut approprié, vingt mille individus attendaient hors de ses limites, les uns sur des chevaux de selle, les autres dans des voitures, et d'autres enfin dans des wagons de chemin de fer. Dès que le signal fut donné, il y eut une course à travers les bornes du territoire, et
une lutte à qui s'emparerait le premier des fermes ; en même temps que s'élevait, lorsque le train eut atteint les emplacements destinés à priori à devenir des villes, une autre lutte entre ceux qui étaient venus en chemin de fer pour obtenir des lots de terrains à bâtir. A la fin de la première journée la capitale future de ce pays, qui depuis sept ans formait déjà un État, avait une population de plusieurs milliers d'habitants, logés provisoirement sous des tentes; et, au bout de cent jours, cette population avait atteint le chiffre de quinze mille habitants, pour la plupart masculins. La ville possédait déjà tout un système d'électricité en plein fonctionnement, une entreprise de tramways, des rues, des avenues, des parcs, des boulevards, des magasins et des ponts, 4.000 maisons en construction, 5 banques, 15 hôtels, 50 épiceries, 6 ateliers d'imprimerie et 3 journaux quotidiens. Cette activité forme, n'est-il pas vrai, un contraste frappant et désagréable avec le calme de la vie paisible que l'on mène sur le Saint-Laurent. En fait, on peut dire que tout le terrain utilisable, à savoir environ 2.000.000 d'acres, avait été enlevé en l'espace de quelques jours.
Plus tard, lors de la répartition d'un autre lot de terrain, cent mille personnes prirent part à la course, cherchant à s'emparer d'une portion du dernier domaine public. Or de telles scènes font voir avec quelle àpreté on se dispute les champs dorés, les montagnes ferrugineuses et les puits de pétrole, avec quelle hâte on s'empresse de tirer de la terre tout ce qu'elle nous offre, pour le convertir immédiatement en richesse. C'est un peuple de rudes et impatients précurseurs, producteurs et poètes, qui se montrent
avides aujourd'hui, mais qui en arriveront volontiers à dépenser largement pour l'avenir en construisant des écoles et des universités ; en augmentant les fonds communs et en multipliant les fonctions publiques ; en répandant les institutions philanthropiques dans un pays où régnait naguère un individualisme, sinon absolument égoïste, du moins n'admettant d'autre solidarité entre les hommes que celle qui résulte du voisinage.
Mais l'habitant de l'autre extrémité de la vallée du Mississipi n'a d'égards ni pour lui-même ni pour la généreuse nature qui l'entoure. Il ne ménage rien. Il est prêt à dépenser tout ce qu'il possède et tout ce que la nature met à sa disposition, soit pour en jouir aujourd'hui, soit en vue de la jouissance de demain, et cela, dans une certaine mesure, d'une manière désintéressée. Ce qu'il ne veut pas faire, c'est écono- Tniser. Il vit imprudemment {angerously , comme il dit), et prend à son compte tous les risques. Sa prévoj^ance pour l'avenir n'est ni celle d'un avare ni celle d'un père de famille. Il semble animé de zèle pour le bien d'autrui et pour le bien commun. Je crois que l'État d'Oklahoma, dont le territoire est le dernier qui ait été ajouté au domaine public et l'un des derniers inscrits sur les rôles des États, a montré, dans sa Constitution et ses lois, plus de générosité envers ses enfants qu'aucune autre division des États-Unis. Il a réservé, non seulement les sections 16 et 36, dans chaque district, pour les écoles publiques, mais encore deux sections de plus par district pour des usages de même nature. Son idée est toujours de travailler pour l'avenir, mais de ne rien économiser, de ne rien amasser.
LES « HOMMES DE TOUJOURS )) 46i
Le père de famille conservateur des bords du Saint- Laurent, immobilisé dans son sillon, a pris l'habitude d'épargner, parce que s'il ne léguait à ses enfants et petits-enfants qu'un terrain épuisé ceux-ci se trouveraientdépouillés de leur héritage personnel et légitinje : l'homme subitement enrichi de l'Oklahoma exploite et dépense avec prodigalité, par suite de sa confiance sublime dans les ressources infinies de la nature et dans la capacité des futures générations.
Les naturalistes, les forestiers, les physiographes, les géologistes, au cours des quelques dernières années, ont bien fait entendre des avertissements. Ils ont expliqué que les montagnes de la France, de l'Espagne et de la Chine ayant été en grande partie déboisées, la provision de bois à brûler de ces pays ne correspond plus à l'importance de leur population ^ ; qu'en Espagne et en Italie, bien qu'on soit dans des pays chauds, le peuple souffre plus du froid que le peuple américain, par suite du manque de chauffage-; que lamoitié de la population du globe se couche avec la faim-^ ou, en tout cas, est insuffisamment nourrie pour pouvoir affronter le travail du lendemain. Mais bien peu de personnes ont tenu compte de ces avertissements, si ce n'est dans les fermes isolées des collines et des petites vallées. La France, l'Italie, l'Espagne, la Chine semblaient des pays bien lointains. L'optimisme, entretenu par l'apport de nouveaux acres de terrain et par la découverte de
^ C. R. Van Hise, Conservation of 'Saturai Resources in the United States, p. 3.
- G. R. Van Hise, Conservation ofSatural Resources in the United States, p. 2.
5 C. R. Van Hise, Ibid., p. 3.
nouvelles mines, se refusait à tenir compte du danger. Des granges étaient démolies pour faire place à de plus grandes et l'on coutinuait à dépenser avec d'autantplusdeprodigalité pour les besoins de l'heure et du jour.
Alors les savants pénétrèrent davantage au cœur du sujet dans leurs études et leurs statistiques. Voici quelques-uns des faits les plus inquiétants qui ressortent des observations faites dans les laboratoires et les stations d'expériences, et qui sont arrivés aux oreilles du peuple :
Les mines de charbon des États-Unis, situées presque exclusivement entre ou sur les limites du bassin du Mississipi, soit à l'Est, soit à l'Ouest, étaient considérées comme inépuisables, étant donné la quantité de charbon consommée il y a quarante ou cinquante ans. Mais la consommation par tête a été portée d'une tonne environ en 1870, jusqu'à cinq ou six tonnes en 1907 K En 1908, 7.240.000.000 de tonnes^ avaient déjà été enlevées à la mine et plus de 10. 000. 000 de tonnes avaient été gâchées pour l'extraction des 7 billions de tonnes utilisées. On peut se rappeler la prédiction que j'ai déjà citée plus haut, et selon laquelle, au cas où l'extraction du charbon et les pertes qu'elle entraîne continueraient à augmenter dans les proportions où elles l'ont fait durant les trente ou quarante dernières années, ces mines de charbon, soi-disant inépuisables, seraient détruites en cent cinquante ans, c'est-à-dire vers l'année 20o0\
* Yan Hise, p. 23.
- Van Hise, p. 25.
^ Van Hise, p. 25.
Cette statistique est pareille à celle des gardiens des murs d'une ville qui, au lieu de se tenir sur les hauteurs et de regarder dans leurs télescopes, resteraient penchés sur leurs microscopes et sur des tables de chiffres. Cent cinquante ans, de loin, cela semble une longue période, mais il n'y a pas beaucoup plus longtemps que les explorateurs français ont vu des indices de gisements de charbon dans cette vallée, le long de l'IUinois; et, ainsi que les savants l'ont indiqué, nous n'avons aucune raison de compter que du charbon qui a mis des milliers ou des millions d'années à se faire, doive, de même, mettre des milliers d'années à être consommé.
Les puits de pétrole et de gaz naturel de l'Amérique sont également situés dans le bassin ou sur les confins de la vallée du Mississipi. Je crois que cette huile jaillissant des rochers a été découverte pour la première fois au cours de l'expédition de Céloron, dans cette vallée étroite de la Belle-Rivière que le P. Bonnecamp trouvait si sombre^ Si nous suppo-
* Le gaz naturel et les sources chaudes furent connues de bonne heure par les pionniers français et les Jésuites qui pénétrèrent dans les pays des Iroquois, ainsi que le montrent ces extraits :
« C'est durant cet intervalle que, pour tuer le temps, j'allai avec M. de La Salle, sous l'escorte de deux Indiens, à quatre lieues environ au sud du village où nous étions, pour voir une source très extraordinaire. Sortant d'un rocher de hauteur moyenne, elle forme un petit ruisseau. L'eau est claire mais a une mauvaise odeur comme celle des marais minéraux de Paris lorsque la boue du fond est remuée par les pieds. J'en approchai une torche et cette eau prit feu immédiatement, brûla comme de leau-de-vie et ne s'éteignit que lorsqu'il tomba de la pluie. Cette flamme est chez les Indiens un signe d'abondance ou de stérilité, selon qu'elle montre telle ou telle qualité. On n'y trouve ni soufre, ni salpêtre, ni
sons que toutes les mines de pétrole sont actuellement découvertes et que leur exploitation continuera à augmenter avec la même rapidité, la provision de pétrole sera épuisée dans vingt et un ans, c'est-à-dire en 1935 ; et, en admettant que l'exploitation n'augmente pas, on aurait encore du pétrole pour quatrevingt-dix ans^ et du gaz naturel pour ving-cinq ans -. Le fer, que les Indiens adoraient comme un esprit quand ils le virent pour la première fois dans les mains des Français, et qu'ils considéraient comme si précieux que le nom qu'ils lui donnaient signifiait :
aucune matière combustible. L'eau n"a même aucun ^oût, et je ne puis imaginer et proposer qu'une explication, à savoir quelle devient combustible en traversant des terres chargées d"aluminium. » Journal de Galinée, 1669. Dans Marsh^l, Historical Writings, p. 309.
« ... La flamme que Ton rencontre dans la direction de Sonnontouan n'est pas moins merveilleuse, car l'eau est de même nature que le sol environnant, lequel n'a besoin que d'être mouillé pour produire des flammes de soufre caractérisées lorsqu'on le frappe violemment et dégage du soufre si on le fait bouillir. Lorsqu'on arrive plus près du pays des Chats, on trouve de l'eau lourde et épaisse qui prend feu comme de l'alcool et qui brûle en formant des bulbes enflammées quand on y met le feu. Elle est, de plus, si oléagineuse que tous les sauvages s'en servent pom- oindre leurs têtes et graisser leurs corps. » Jesuit Relations, 1657, 43, 201.
Pierre Boucher (Gouverneur des Trois Rivières en 1653-8 et 1662-7) mentionne en ces termes les produits minéraux du Canada dans son Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle France (Paris, 1664), chap. I.
« Des sources d'eau salée ont été découvertes d'où l'on peut extraire du sel excellent et il y en a d'autres qui dégagent des minéraux. Il y en a une dans le pa3-s des Iroquois qui produit un liquide épais ressemblant à de l'huile et employé en guise d'huile pour beaucoup d'usages. » Jesuit Relations, vol. 8, p. 289.
' Van Hise, p. 48.
- Van Hise, p. o6.
« toute espèce de dieux », a également été enlevé à ses anciens gisements ave^une hâte fiévreuse. Joliet et Marquette avaient vu des dépots de ce minerai près de l'embouchure de l'Ohio en 1673, mais l'exploitation de cette denrée, qui gisait parmi les rochers depuis des milliers d'années, n'a commencé qu'un siècle et demi plus tard. Et, maintenant que ces champs ont été découverts et exploités, leur exploitation va tellement s'accélérant que, si elle continue à se précipiter comme elle l'a fait depuis trente ans, dans l'espace de trente autres années tout le minerai disponible et de bonne qualité aura été transformé en fer en gueuse, en plaques d'acier, en ponts, en bateaux de guerre, en gratte-ciel, en locomotives et en toutes sortes d'autres objets ^
Les forêts des États-Unis, ces forêts primitives auxquelles le poète Longfellow a emprunté le murmure de leurs pins et de leurs hautes herbes pour chanter la triste histoire des Acadiens, contenaient approximativement 1 .000.000.000 d'acres de terrain-. Cette région ne coïncidait pas exactement avec la vallée du Mississipi, mais elle était aussi étendue. De cette grande ombre bienfaisante qui se projetait sur le continent, tantôt y tempérant la chaleur, tantôt l'abritant contre le froid, tantôt retenant les eaux débordantes, il ne reste aujourd'hui que 65 p. 100 quant à la supertîcie, et qu'une moitié à peine en ce qui concerne le bois de commerce. Ainsi bOO.000.000 d'acres de forêts ont été épuisés en un siècle et demi^
* Van Hise, p. 68.
- Van Hise, p. 210.
' Van Hise, p. 210.
466 LES FRANÇAIS AU COEUR DE l'amÉRIQUE
Considérons maintenant le sol en lui-même, le sol symbolisé par la motte de terre que Saint-Lusson éleva vers le ciel à Sault-Sainte-Marie en ce jour de l'année 1671 où il prit possession de tout le pays qui sépare les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Tout d'abord il perd par érosion 610.000.000 d'yards cubes cbaque années Cette perte, qui serait insignifiante pour une courte période, devient considérable pour une longue période et diminue sensiblement l'étendue de la terre nourricière. De plus, il y a une déperdition d'azote, de potasse, de phosphore, substances dont les fermiers ignoraient encore les noms il y a quelques années. La production moyenne des fermes n'a pas diminué en apparence dans les États- Unis pendant les quarante dernières années; mais on doit se rappeler qu'au cours de cette période, de nouvelles terres vierges ont été livrées à la culture et que leur abondante production a servi à maintenir la moyenne de la production générale. Un homme compétent assure que, si l'on considère le pays région par région et district par district, on est amené à conclure que, jusqu'ici, la fertilité du sol a diminué dans la moitié de notre pays ^ On voit par là que le peuple américain ne craint pas de savoir la vérité et s'efforce de remédier au mal.
En un sens, le domaine public s'est évanoui : ce qu'il y avait de mieux comme terrain a été pris ou occupé. Mais si ce terrain doit faire croître avec ses moissons un tel sens et un tel respect de la chose
* Yan IIi5C, p. 307, cité par W. J. Spilmann, Rapport à la Commission nationale de Conservation, 3, 257-262.
- Van Hise, p. 299.
publique, nous pourrons dire que la France aura fait don à l'Amérique d'un trésor infiniment précieux, plus précieux même que ne l'étaient les territoires découverts par ses explorateurs.
Le castor, que les Français considéraient comme la principale richesse de la vallée, ne fournit plus qu'un synonyme du mot industrie. Un des Etats de l'Union est appelé YEtat dit castor, peut-être en souvenir de l'époque des castors, mais plutôt, sans doute, pour caractériser l'activité particulière de ses habitants, qui rappelle celle des castors. Les peaux de buffles, dont La Salle avait apporté un spécimen à Paris, sont aujourd'hui un objet rare, un objet de curiosité, dans la vallée du Mississipi, presque autant qu'ils l'étaient en France en 1680. Les bêtes sauvages se sont réfugiées sur le flanc des montagnes et, seuls, les animaux domestiques vivent près des demeures des hommes.
Quant aux cours d'eau qui ont porté les Français, un grand nombre d'entre eux se sont desséchés ; d'autres sont dans le désespoir et les larmes, à demi bancs de sable, à demi torrents : ils pleurent les forêts disparues, disent les savants ; ils pleurent les jours de l'occupation française, dirait un poète. Ainsi les rivières semblent dire : « Où sont les temps de Marquette, et du fleuve de l'Immaculée Conception ? », tandis que les prophètes de la science s'écrient, comme jadis s'écriaient les prophètes de l'inspiration : « 0 vallée aux cent mille cours d'eau, vallée dont les rochers, le fer, la terre, attendaient depuis des millions d'années ! 0 vallée qui ne connais l'homme que depuis un siècle ! Tes richesses accumulées pendant tant de siècles ont été dépensées
en un jour. Tes champs se sont dénudés comme autrefois Gaza. Tes arbres ont descendu le cours du fleuve. Ton fer s'est écoulé comme du sang, de tes montagnes. Le ciel s'est rempli de fumée ; la terre a été entraînée vers la mort. Le sol vierge a disparu. Il n'y a plus de mines pour satisfaire nos besoins. Le centre du pays est maintenant pareil à ses frontières; et le nouveau est devenu semblable à l'ancien. ))
Cette prédiction, toutefois, n'a rien de fatal : ce n'est pas une lamentation définitive et sans espoir. La manière dont on pourra remédier au mal nous apparaît clairement.
Si je ne voulais mentionner que ce qui a été fait jusqu'ici pour répondre à une telle menace, je n'aurais que peu de choses précises à dire. Mais, en donnant au lecteur la liste des avertissements et recommandations auxquels cette menace a donné lieu, je lui fournirai une indication de ce qui, vraisemblablement, sera fait dans l'avenir. Car les habitants de la vallée du Mississipi n'ont aucune envie de laisser leur sol devenir pierreux, même pour donner du pain aux en fants des autres, qui leur en réclament ; non plus qu'à faire de leurs cours d'eau le véhicule de toutes les maladies, pour le plaisir de fournir du poisson à ceux qui en désirent.
Voici quelques-uns des conseils qui ont été donnés en vue de la conservation des richesses du pays :
Charbon : Les déchets qui résultent de l'extraction du charbon, et qui représentent actuellement de oO à 150 p. 100 de la quantité du minerai extrait, pourront être réduits à 25, il5 et 10 p. 100, si l'on prend soin de commencer par extraire les couches
supérieures etd'utiliser le poussier^ Le gaspillage du charbon dans la fabrication du coke pourra être évité par l'emploi de fourneaux appropriés. On a calculé qu'une économie de 50.000.000 de dollars pourrait être réalisée grâce à cette substitution -. La perte énorme (20 ou 30 p. 100 de la force motrice^ et 99 p. 100 du pouvoir éclairant * du charbon) qui résulte d'une combustion imparfaite pourra être grandement réduite par l'emploi d'un tisonnier mécanique et par d'autres moyens. L'usage des machines à gaz au lieu de machines à vapeur % l'emploi de la force hydraulique, le mélange de dioxyde de carbone à l'air pour adoucir le climat sont des moyens propres, également, à prolonger la vie du charbon. La vallée recèle encore 99 p. 100 de sa provision initiale : il n'est donc pas trop tard^
Pétrole : La durée probable de la quantité de pétrole pourra aller au delà de 90 ans si l'on en limite l'usage au fonctionnement et au graissage des machines et à l'éclairage, et si l'on en interdit l'exportation '.
Gaz naturel : Sa flamme, sans doute, n'est pas inépuisable ; mais on pourra en prolonger la durée si l'on met fm à un prodigieux gaspillage. En 1907, 400 billions de pieds cubes furent consommés et une
' Yan Hise. p. 26-27.
- Id., p. 28.
^ Ici., p. 29-30.
* Id., p. 32.
" Id., p. 31.
" Voir, The Coal Resources of the \yorld. International Geological Congress, 1913.
■' Van Hise, p. 50-51.
quantité presque égale fut perdue, pour cause de défaut de surveillance des puits et de fuites dans les tuyaux ^.
Fer : (avis concernant également, dans une moindre mesure, lor, l'argent et les autres métauxj. Le fer, qui ne succombe pas à lusure comme le charbon, Thuile minérale et le gaz naturel, mais qui perd de sa valeur à chaque transformation lorsqu'il change de destination, n'a besoin que d'être exploité et consommé avec économie -. On devra, toutes les fois que la chose sera possible, le remplacer par des matières non métalliques et existant en quantité inépuisable, telles que la pierre, la terre glaise, le cimenta Toute parcelle de fer devrait être conservée pieusement, proclament les théoriciens, ainsi que le faisaient les Indiens qui considéraient ce métal comme un trésor. Il est possible que nous n'utilisions pas nous-mêmes ces déchets ; mais les générations futures en auront besoin et les feront refondre pour leur usage : nous n'en sommes que les dépositaires *.
Forêts '" : On recommande de ménager le bois dans labatage des arbres (±o p. 100 des arbres ayant déjà été abattus;, dans le sciage, le rabotage et l'ex-
* Van Hise, p. 58.
' J'ai étudié au jour le jour, pendant des semaines, la construction dun grand édiiice à Paris, et j'ai constaté qu'on y employait très peu de fer en comparaison de ce que l'on emploie à New-York. Nous en viendrons à faire comme on fait, en Europe.
* Iron ores. Resources of the World. International Geographical Gongress, l'JlO.
^ Van Hise, p. i2o-2G2.
traction de la résine. Le gaspillage occasionné par cette dernière opération est très sensible et pourrait être complètement évité. On recommande également de limiter la demande de planches en établissant sur les arbres un droit protecteur ; on recommande d'utiliser tous les produits secondaires (la science, en cela, certainement, viendra à notre aide). On recommande des précautions contre les incendies et l'organisation nécessaire pour s'en rendre maître ; le reboisement ; le respect des forêts là où elles sont indispensables, par exemple sur le sommet et les pentes des montagnes, afin d'empêcher les inondations et l'érosion. La France, sous ce rapport, donne un magnifique exemple, car elle fait le projet de maîtriser 3.000 torrents des Alpes, des Pyrénées, des Ardennes et des Gévennes, en partie, au moins, grâce au reboisement. 700.000 francs ont déjà été votés à cet effet, sur 40.000.000 qui seraient nécessaires^ L'Italie, par suite de la destruction toujours plus considérable opérée par le Pô, a commencé à reboiser les Apennins sur une étendue d'un million d'acres de terrain. La lutte contre les maladies des arbres, contre les insectes nuisibles, et la substitution d'autres matériaux au bois de construction sont également recommandées. Le dernier procédé a pour résultat, non seulement de ménager les arbres, mais d'éviter les pertes dues aux incendies.
Terre- : Pour éviter les pertes par érosion, on recommande de surveiller l'eau et d'opérer une cul-
- Van Hise, p. 307, 352.
ture profonde et un labourage circulaire autour du terrain à protéger. On recommande en outre de rendre à la terre du salpêtre et du phosphore, par la rotation des grains, par des engrais et par l'électricité ; de détruire les insectes, les mammifères et les vers nuisibles; d'amender les terres humides et d'importer de nouvelles variétés de graines.
Eau : On recommande d'utiliser l'eau davantage dans les endroits où les autres sources de force motrice sont épuisées par l'usage. On croit que sur la force de 25 millions de chevaux que fournit actuellement le charbon, on pourrait en emprunter io millions à l'eau, et cela en réalisant une double économie, car on épargnerait par cette substitution, non seulement 180.000.000 de dollars, mais loO.OOO.OOO de tonnes de charbon, qui seraient réservées pour les générations futures ^ On recommande également le transport de cette force à longue distance, à partir, par exemple, des chutes du Niagara; la captation des chutes, de manière à assurer la régularité de l'apport de l'eau-; le creusement de canaux d'irrigation dans les régions arides^ et le drainage des régions humides ; l'utilisation plus générale du transport par eau, pour remplacer l'usage plus coûteux des chemins de fer*. Ainsi, on cherche à obliger le torrent impétueux et indiscipliné de Sisyphe à faire tourner le moulin des dieux.
C'est comme dans la vision d'un prophète de l'Ecri-
* Van Hise, p. d47.
* Van Hise. p. 125-133.
^ Van Hise, p. 185-207.
ture sainte, qui vit paraître, pour ope'rer la restauration de la ville et de la campagne et l'assainissement des eaux, un homme au visage radieux tenant d'une main une corde de lin et de l'autre un mètre en roseau. Partout où l'homme enfonçait son roseau l'eau jaillissait, arrosant les endroits secs, et des rivières profondes se mettaient a couler dans les lits où précédemment on n'avait d'eau que jusqu'à la cheville. Le poisson foisonnait de nouveau dans les rivières ; la mer était débarrassée de ses impuretés ; le sel arrivait dans les endroits fangeux; des arbres s'élevaient sur le sol, tout garnis dun frais feuillage, et la chair devenait abondante.
De même, les prophètes modernes ont écrit leurs prédictions avec des visages qui exprimaient l'optimisme le plus radieux. Toutefois, la réalisation de leur prophétie ne peut pas venir des chiffres a priori de la statistique. Il faut, à certains arbres, cent ans pour atteindre leur plein développement ; et les digues ou les réservoirs destinés à rendre plus profond le lit des rivières ne se font pas en une nuit, comme par une brusque révolution de la nature, ou comme dans la vision d'Ézéchiel.
Néanmoins on est déjà très avancé dans la réalisation d'un programme, quand ce programme est nettement formulé. Et je trouve la preuve qu'on a senti la nécessité d'agir, dans une phrase, évidemment trop optimiste, écrite récemment par un des principaux apôtres du conservatisme : « Le besoin de ménager ses richesses, dit-il, s'est emparé de toute la Nation ».
Ce n'est pas le conservatisme du paysan des bords du Saint-Laurent, l'économie passive du père de
famille, qui ne vise que son inte'rêt personnel et celui de ses enfants lorsqu'il fume ses terres et les empêche d'être emportées par le courant. C'est un coiîservatisme actif et vraiment philanthropique, qui projette de grandes digues pour retenir les eaux, ainsi que des réservoirs pour les contenir, à raison de millions ou de billions de pieds cubes ; qui vise le reboisement de grandes étendues de terrain sur les pentes des montagnes ; et qui, lorsqu'il prend des mesures défensives, ne les prend pas uniquement dans son propre intérêt ou dans celui de sa famille. C'est, ainsi que nous l'avons déjà vu, un paternalisme à longue portée, qui ne travaille pas seulement pour la prochaine génération , mais encore pour les suivantes, où chacun épargne pour d'autres enfants que ceux de sa propre lignée; où personne ne songe à exploiter autrui et où chaque individu met sa confiance dans tous les autres.
Chose remarquable, c'est dans la région où l'on avait construit le premier hôpital pour soigner les malades, et les premiers monuments pour honorer les morts, en même temps que les premières écoles destinées aux enfants d'aujourd'hui, qui seront la nation de demain, c'est dans cette môme région qu'on a commencé à se préoccuper de lavenir.
La première assemblée importante qui se réunit en vue de la conservation était principalement composée d'hommes exerçant déjà des fonctions publiques, à savoir : Le Président des Etats-Unis; le vice-président; des membres du Cabinet, des Cours de justice et de la Cour suprême; des membres du Congrès ; les gouverneurs de trente-quatre États ; des représentants des autres Etats ; les gouverneurs
des territoires, et d'aujres fonctionnaires, sans compter un certain nombre de représentants de la société et quelques individus isolés. Ces membres se réunirent le 13 mai 1908 pour délibérer sur les questions relatives à la conservation du pays. Jamais on n'avait vu dans l'histoire de la Nation siéger dans une même assemblée des hommes aussi bien faits pour la représenter. Cette réunion aboutit à la nomination par le Président d'une Commission nationale de conservation; mais le Congrès n'ayant point voté les fonds nécessaires pour subvenir aux frais des travaux, ce sont des entreprises et sociétés de prévoyance privées qui ont résolu de continuer le mouvement.
Un groupe considérable d'hommes et de femmes, de savants, de citoyens, tous animés du souci de l'intérêt public, venus de toutes les parties du pays, se sont réunis sous la présidence du D'' Charles W. Eliot, ancien président de l'Université Harvard, et ont commencé une campagne d'éducation nationale, en vue de faire entrer, avant qu'il soit trop tard, dans les lois et dans les plans concertés du peuple américain, ce souci de l'avenir éloigné.
J'ai raconté ici l'histoire d'Hennepin voyant un Indien offrir un sacrifice à l'esprit du Mississipi, qui étaitsupposé habiter sous les chutes deSaint-Antoine. On se rappelle peut-être que j'ai décrit la grande université publique située tout près de cet endroit et qui représente le sacrifice offert par la génération actuelle pour les générations futures. Au lieu de cette peau de castor que le pauvre Peau-Rouge suspendait, en guise d'offrande, dans les branches d'un arbre, l'État a sacrifié 40 millions de dollars à seule
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fin que ses fils et ses filles reçussent une instruction plus élevée. Mais on peut rapprocher du sacrifice primitif offert par l'Indien à sa divinité, une aspiration encore plus élevée que celle dont l'Université de Minnesota n'est qu'un symbole.
A quelques milles au-dessous des chutes Saint- Antoine s'est tenue une assemblée de plusieurs milliers d'hommes venus de toutes les parties de l'Union. Le Président des États-Unis et ses prédécesseurs étaient parmi eux. Or cette assemblée avait lieu sous les auspices du Congrès National pour la Gonserva- •tion, et avait comme but avoué, non seulement de travailler pour les intérêts des individus qui la composaient ou de travailler pour les intérêts des propres enfants de ces individus, mais, avant tout, de travailler pour l'avenir de ceux qui n'étaient pas encore nés. On ne saurait tenir pour certain quetous les membres de l'Assemblée en question eussent des plans à aussi longue échéance. Mais la déclaration qui motivait les convocations n'était pas une simple déclaration de droits personnels : c'était bien plutôt une déclaration de devoirs, et de devoirs, non envers le passé, non pas même envers le présent, mais envers un long et lointain avenir.
Voici le texte de cette déclaration :
a En prenant les ressources naturelles du pays comme fondements de la propriété et de la faculté de s'enrichir, nous considérons les droits du peuple américain sur ces ressources comme des droits naturels et absolus, légitimement inaliénables et irrévocables; et nous répétons avec insistance que ces ressources doivent être développées, utilisées et conservées d'une manière qui réponde à l'intérêt de
tous et qui assure la perpétuité du peuple des États- Unis. »
Qu'un sentiment semblable prenne, chez un peuple libre, la forme impérative d'un règlement de police, n'est-ce pas là une offrande encore, faite au pays, et la plus noble des offrandes? Ce document mériterait d'être placé au-dessus même de la Déclaration de l'Indépendance, et il contient une interprétation de quelques mots de la Constitution : « Le peuple des Etats-Unis », à laquelle les auteurs de la Constitution eux-mêmes n'avaient pu s'élever.
Le mouvement qui a répondu à cette déclaration s'est borné jusqu'ici à un effort privé, ainsi que nous l'avons vu. Mais son influence commence pourtant à se faire sentir, et à combattre cet esprit individualiste qui a jusqu'ici si rapidement exploité et si généreusement répandu les trésors de la vallée, en vue d'un avenir immédiat. Déjà le rôle des pouvoirs officiels est devenu plus considérable. Ils ont favorisé autant que possible l'essor et la prévoyance des conservateurs, lesquels méritent bien d'être appelés maintenant : « Les Enfants de Toujours ».
Déjà des millions d'acres de gisements de charbon avaient vu leur accès interdit au public. Or Ton fait aujourd'hui des plans pour les rendre accessibles, ce qui prouve qu'on suppose le peuple assez raisonnable pour savoir les ménager de son propre mouvement.
Des mesures analogues ont été prises au sujet du pétrole, du gaz naturel et des mines de phosphate.
Une étendue d'environ deux millions d'acres de forêts a été réservée pour former un domaine national perpétuel, et, en outre, certains États ont aussi des forêts réservées équivalant à une superficie
totale de dix millions d'acres ^ La législation des Etats concernant les forets a atteint des proportions considérables. Elle règle le service des forêts et les études à faire sur les forêts, elle prend des mesures minutieuses contre les incendies, etc. Il existe même un projet de loi tendant à permettre au gouvernement d'exercer une surveillance plus étroite sur les forêts privées.
On cherche également à réglementer le régime des eaux. Nous avons déjà vu qu'on a émis les avis des plus sévères tendant à généraliser l'utilisation de la force hydraulique et de l'eau en tant que moyen de transport. Le canal Joliet est achevé; le canal Ghamplain vient enfin d'être terminé ; et un Président des Etats-Unis a recommandé d'approfondir la rivière de La Salle. Ainsi, l'on en revient aux anciennes voies fluviales inaugurées par les Français. Toutes ces mesures, et d'autres encore, ne visent qu'indirectement la préservation des richesses du sol, mais elles indiquent au moins que l'on songe à l'avenir. On peut également trouver une preuve de cette préoccupation dans les crédits considérables qui ont été votés pour l'amélioration des terres arides ou à demi arides. Le gouvernement a dépensé 70.000.000 de dollars- pour des entreprises de cette nature, s'arrangeant, conformément à notre dicton, de telle sorte qu' « une main lave l'autre » c'est-àdire qu'une région bien arrosée fasse les frais de l'irrigation d'une région aride.
Et enfin, les Etats commencent à prendre des
' Van Ilise, p. 21G-217.
* Jusquau i*^ juin 191:2.
mesures sérieuses, voire même radicales, pour encourager les fermiers à cuPtiver leurs terres de façon à les léguer non appauvries à leurs successeurs. La démocratie, dans sa prévoyance pour l'avenir, n'est peut-être pas bien éloignée de se montrer aussi paternelle que Louis XIV lorsqu'il fixait le nombre des chevaux des habitants des rives du Saint-Laurent.
Cette revue sommaire que nous venons de passer des richesses de la vallée du Mississipi et des forces qui sont en train de se combiner pour garder à la postérité l'héritage de terre, d'eau et d'air auquel elle a droit, n'indique que quelques-unes des mesures qui ont été prises en ce sens, et dont la liste complète remplirait certainement tout un volume. Puissent ces données, que j'ai puisées pour la plupart dans un livre du Docteur Charles Van Hise, Président de l'Université de Wisconsin, laisser au lecteur l'impression qu'elles mont donnée à moi-même, à savoir la conviction que, si l'esprit conservateur s'est ainsi développé dans ces régions, on le doit à la profonde influence qu'y avait imprimée la domination française.
S'il est vrai, ainsi que l'a dit Carlyle, que la vie humaine soit située au confluent de deux éternités, qui sont, l'une derrière, l'autre devant nous, il est permis d'admettre que l'évolution de la matière à travers les siècles a abouti à l'arrivée dans cette vallée des pionniers européens, et que de ceux-ci est sortie une civilisation qui, par les yeux de ses prophètes, regarde vers une autre éternité : celle de l'avenir. Le savant éminent que nous venons de citer plus haut suppose que quelques-uns des dépôts qui sont
déjà épuisés le doivent à des agents qui datent de millions d'années ! Et il ajoute, à propos de l'avenir : (( Nous avons foi dans l'avenir, un avenir qui ne se chiffrera pas par des milliers, mais par des millions d'années. Par conséquent, en ce qui concerne notre propre responsabilité, il importe peu que la provision de charbon soit épuisée dans cent cinquante, dans quinze cents ou dans quinze mille ans. Ce que nous devons aux générations futures, c'est de réduire notre consommation à un minimum, afin de prolonger autant que possible l'existence du charbon » ^
Le conservatisme qui s'exerce ainsi au profit d'un avenir long de tant de siècles ouvre une nouvelle perspective au tableau que nous avons fait de la vie de la vallée. Les Français n'ont donc pas été uniquement les pionniers d'un individualisme fougueux, épuisant en un jour, ou en l'espace d'un siècle ou deux■^ les richesses de la vallée; ils n'ont pas été non plus, uniquement, les pionniers d'une démocratie qui voulait l'égalité de tous les hommes d'une seule génération : ils ont été les pionniers d'une civilisation forte et durable, qui se conservera pendant des milliers ou des millions d'années, chez un peuple auquel il nous est permis, par conséquent, d'appliquer cette définition : La multitude invisible des esprits ; la Nation d'hier et celle de demain.
Nous savons que le prêtre français, lorsqu'il s'agenouilla devant l'enfant mourant d'un Indien, apporté du fond de la forêt, et lorsqu'il mouilla le front de
* Van Hise, p. 25.
cet enfant, avait en vue une immortalité différente de celle à laquelle nous songeons ici. Nous savons que l'empire que les explorateurs et aventuriers français avaient voulu fonder, en lui donnant pour capitale, Québec, Saint-Louis ou la Nouvelle-Orléans, ne s'est pas réalisé dans le sens de leurs rêves. Mais nous voyons, en même temps, que leur foi et leur bravoure se sont réincarnées dans la démocratie de la frontière, qu'elles ont rendu possible l'établissement de la république actuelle, et que les promesses qu'elles nous donnent nous permettent d'envisager un avenir de plusieurs millions d'années.
Les soldats de l'armée permanente furent envoyés là-bas dans le far-ioest, au cours d'un des derniers automnes, pour éteindre des incendies de forêts. Ce fait m'a semblé être un heureux présage des services que le monde où règne le conservatisme nouveau pourra réclamer aux soldats de l'avenir. Il attendra d'eux, non la protection des frontières, mais la protection des ressources qui font vivre l'homme, et celle de la vie humaine elle-même. Et l'idée m'est venue qu'aux classes d'hommes que nous avons déjà énumérées et qui composent les habitants de la vallée du Mississipi, il faudrait en ajouter une nouvelle. Nous avions déjà les précurseurs, les producteurs et les poètes, puis les professeurs de demain : nous aurons en outre les conservateurs d'aprèsdemain.
Notre grand philosophe William James exprimait, dans une de ses dernières publications ^ cette idée
^ Mémoires et Etudes, The Moral Equivalent of War, p. ^6"
FRANÇAIS AD CŒCB DE LAMÉRIOUE. 31
que tout homme, riche ou pauvre, devrait être appelé à servir son pays, exactement comme tout homme en France fait aujourd'hui son service militaire. Il aurait à remplir quelque devoir direct, réclamant la même obéissance, le même esprit de sacrifice, le même oubli de soi-même que l'on attend généralement des soldats. Et, payant ainsi le tribut de son sang, il deviendrait capable de conserver le sens de la solidarité qui l'unit à ses voisins et la faculté de sympathiser avec les autres hommes, en même temps qu'il aurait la joie de se dévouer à sa patrie.
Mais il me semble que, dans l'appel qui a été adressé au public en Amérique au nom de la responsabilité commune, et qui vise la conservation active des richesses du sol, se trouvent déjà les germes d'un patriotisme plus large que tous ceux que l'histoire a pu définir, d'un patriotisme qui réclame de l'individu le dévouement de toute sa vie à une tâche qui vise l'éternité.