NÉCESSITÉ DE CONSUI.TER
d'Anne d'Autriche s'était révolté, disait-on, contre une pareille pensée. On lui prêta des paroles, qui, pour employer les termes de M. de Ghantelauze', avaient foudroyé Mazarin et l'avaient fait rentrer sous terre. «. Je ne crois pas, Monsieur le cardinal, aurait-elle dit à son ministre, que le roi soit capable de cette lâcheté ; mais s'il était possible qu'il en eut la pensée, je vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contre lui, que moi-même je me mettrais à la tête des révoltés et que j'y engagerais mon fils". ))
rappelons, aurait osé, deux mois plus tard, en écrivant au roi, lui parler de ces bruits comme de calomnies. Comment admetlro une pareille impudence, qui aurait suffi pour rendre Mazarin odieux et méprisable aux yeux de Louis XIV?
* Louis XiV et Marie Mancini, p. 63.
•Mémoires de M'"" de Motteville (t. IV, p. 144, édit. Charpentier). J'ai déjà rappelé (p. 149, note 2) que M""' de Motteville était engagée dans le parti hostile à Mazarin et en recevait ses informations. Elle était trop honnête, sans doute, pour inventer une pareille scène ; mais elle reproduisait les bruits de cour, comme le font le plus souvent les Mémoires. Elle ne dit pas avoir entendu les paroles qu'elle prête à la reine, comme elle le fait pour d'aulres détails. Elle a été l'écho d'une cabale, et rien de plus; il en est de même des Brienne père et fils (voy. p. 235, note 1).
11 faut encore remarquer en citant les paroles que M""' de Motteville prête à la reine combien elles dilfèrent du ton des lettres de la reine à Mazarin. Nous pouvons ici comparer le langage authentique d'Anne d'Autriche avec les traditions des Mémoires. Le 28 janvier 1653, la reine écrivait au cardinal (voy. le tome I de l'Histoire de France pendant le ministère de Mazarin, p. 430) : (( La reine n'a ni n'est capable d'avoir d'autres desseins que ceux de plaire à Mazarin, et de lui témoigner qu'il n'y a rien au monde pareil à l'amitié qu'elle a pour lui. î Et plus loin : « Elle ne voudrait pas lui déplaire, môme de la pensée. » Au mois d'août 1658,
LES LETTRES DE MAZARliN. 235
Ce fut alors seulement, d'après la tradition hostile à Mazarin, que le cardinal changea brusquement de rôle et prit la résolution d'éloigner sa nièce. Si l'on était réduit au témoignage des Mémoires, on pourrait hésiter, quoique à mon avis, la plupart des écrivains, dont on ne peut suspecter la partialité, soient favorables à Mazarin'; mais le doute ne peut subsister, lorsque l'on consulte les lettres du cardinal, qui sont écrites, à la vérité, à une époque un peu postérieure, en juin, juillet et aoi!it 1659, mais qui rappellent les événements antérieurs et font connaître le véritable rôle qu'il avait joué dans cette crise. Ces documents, d'une authenticité incontestable, suppléent encore ici à l'insuffisance ou à l'inexactitude des Mémoires.
Ce fut le 21 juin 1659 qu'eut lieu la séparation de Louis XIV et de Marie Mancini. On rapporte qu'à ce
elle lui répétait encore que le roi et elle n'avaient qu'un cœur pour lui (voy. ci-dessus, p. 188). Enfin, le 30 juin 1600, c'est-à-dire après l'époque où se place la prétendue allocution foudroyante : « Je vous assure que tous ceux (les moments) de ma vie seront employés à vous témoigner que jamais il n'y a eu d'amitié plus véritable que la mienne. » Après, comme avant, la scène de 1659, le langage authentique de la reine est aiïeclueux jusqu'à la tendresse, soumis jusqu'à l'abaissement. C'est là, il faut le reconnaître, une forte présomption contre la réalité des paroles attribuées à la reine par M""^ de Motleville.
' Je n'insiste pas sur les deux Loménie de Brienne ; le père était fort âgé et mécontent de Mazarin, qui lui avait enlevé tout pouvoir. Le fils a écrit ses Mémoires, remplis de récits romanesques, dans la maison de Saint-Lazare, où ses extravagances l'avaient fait enfermer.
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moment le roi versa des larmes, et que Marie Maucini lui dit : (( You? pleurez, vous êtes le maître, et je pars ! -» Mazarin envo\ a d'abord ses nièces à Foutainebleau sous la conduite de leur gouvernante, M""" de Venel. Il alla lui-même les rejoindre le 25 juin, et l)artil, le lendemain, avec elles^ Pendant ce long vova^e, de Fontainebleau à Saint-Jean-de-Luz, du ^0 juin au 28 juillet, le cardinal ne cessa d'écrire au roi et à la reine. La première lettre au roi, ({ue nous trouvions dans les collections des Affaires étrangères -, est datée du 28 juin. Mazarin, qui était alors à Pitliiviers, rappelle à Louis XIV les conseils qu'il lui a donnés: « Souvenez-vous, je vous conjure, de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire plusieurs fois, lorsque vous m'avez demandé le chemin qu'il fallait tenir pour être un grand roi, c'est-à-dire": qu'il fallait commencer par faire les derniers efforts, afin de n'être pas dominé d'aucune passion; car, quand ce malheur arrive, quelque bonne volonté qu'on ait. on est hors d'état de faire ce qu'il l'aut. Je vous parle avec la liberté que vous m'avez commandé, et je le ferai toujours, puisque vous n'avez aucun serviteur qui s'intéresse plus que moi à votre gloire et à vous voir le plus grand roi de la terre par les qualités
* D'après l'aml)assad(!ur vénilion {Filza 122, f^ 82 v"), les mari'cliaux de Villi.Toi et du Clérambaiit, le grand inaîlro do rarlillrric, do Lionne et l'évèque de Frcjus, accompagnaieiil Mazarin.
- AfTaires étrangères, France, l. 279, f" 290.
^ C est -à- dire , dans ce passage, équivaut <à : Je roH.f ai dit (lu il fallait commencer, etc.