NÉGOCIATIONS DE MAZARIN
désespéra. « Elle trouvait , ajoute M""' de La Fayette', qu'elle avait perdu eu môme temps uu amant fort aimable et la plus belle couronne de l'univers. Un esprit plus modéré que le sien aurait eu de la peine à ne pas s'emporter dans une semblable occasion ; aussi s'était- elle abandonnée à la rage et à la colère. »
Pendant que se terminait ce drame domestique, Mazarin étaitoccupé à régler, avec don Louis de Haro, les plus grands intérêts de l'Europe. Il n'avait reçu qu'en voyage, la ratification du traité du 4 juin 1659-. Le retard du courrier d'Espagne lui avait inspiré des inquiétudes et réveillé les espérances de ses ennemis^. Mais lorsqu'il eut reçu la ratification, il Iiàla sa marche vers les Pyrénées et y arriva avant don Louis de Haro. L'ile des Faisans, dans la rivière de la Bidassoa, fut choisie pour le lieu des conférences, et on adopta les mesures nécessaires pour qu'une égalité parfaite fût observée entre les deux plénipotentiaires. Les conférences s'ouvrirent le 13 août'. Un
* Histoire de madame Henriette d'Angleterre, ihid.
- Voy. sur co traité ci-tlessiis, p. 2'22.
' On en trouve la preuve dans les lettres de Barlct à Ma/.ariii. Bartet lui écrivait de l'^ontaiiielileau, le 13 juillet 1659 : « Tout le monde savoit déjà, quand j'en suis parti (de Paris), que le courrier d'Espagne, qui a porté la ratification de la paix, étoit arrivé auprès de Votre Eminencc. Cela a d'abord dissipé, dans les esprits, toutes les imaginations, que l'oisiveté de Paris engendre dans la plupart et dont Paris se repaît lui-même. » (Aff. étr., France, t. 907, f" t9S.
^ Une partie de la correspondance de Mazarin, relative à la paix des Pyrénées, a été publiée (2 vol. in-12, Amsterdam, 1693). Une seconde édition, plus complète, de cette correspondance a été donnée
AVEC DON I.OUIS DE HARO (1659). Ul
certain nombre de questions avaient déjà été résolues. Ainsi les conditions relatives aux conquêtes, que la France devait conserver, et aux places qu'elle s'engageait à rendre, avaient été arrêtées dans les négociations de Mazarin et de Lionne avec Pimentelli'. Le roi d'Espagne les avait approuvées, et le traité définitif n'y apporta que peu de changements. L'Espagne obtint Bergues-Saint-Vinox et laBassée, en compensation des places de Marienbourg et de Philippeville, qui furent données à la France '.
La partie du traité, qui concernait Condé, semblait aussi réglée^ ; mais don Louis de Haro insista de nouveau pour que ce prince fut rétabli dans ses gouvernements et dignités ; l'honneur du roi d'Espagne était engagé, selon lui, à ne pas abandonner les intérêts de Condé. Plusieurs conférences furent employées à discuter ces questions, et chacun des ministres y déploya ses talents diplomatiques^. Enfin, l'on convint que le prince de Condé recouvrerait le
par l'abbé d'AlIainval (2 vol. in-12, Amsterdam [Paris], 17i5). On peut encore consulter VHistoire de la paix des Pyrénées, par Courchelet (2 vol. iii-12, Amsterdam et Paris, 1750); Hugues de Lionne, par M. Valfrey (t. II), et les Négociations relatives à la succession d'Espagne, par M. Mignet.
* Voy. ci-dessus, p. 220.
- Article 29 du traité des Pyrénées.
•' Voy. ci-dessus, p. 221.
* Bartet écrivait à Mazarin, dès le 13 juillet 1659, que, d'après es avis venus de Bruxelles, « les intérêts de M. le Prince seront
réglés... avec plus de considération et d'utilité [pour lui] qu'il n'y en a dans l'instrument de la paix [du i juin] ».(Aff. élr., France, ibid.)
248 iNEGOCiATlO.NS DE MAZAlilN
gouvoriieiiieiU de Roiirgogne oL que la cliarge de grand maître de la maison du roi serait donnée à son iils, le duc d'Enghien; mais à condition que l'Espagne céderait à la France la place d'Avesnes, qui était regardée comme une des meilleures du Ilainant. Elle s'engageait aussi à remettre Juliers au duc de Neubourg, un des alliés de la France en Allemagne'. Les lettres de Mazarin pronvenl qu'il regarda celte concession comme un succès important. « Il est bon, écrivait-il à M. de Gravel", que vous sachiez en passant, que, n'ayant jamais pu obtenir de don Louis de Haro la restitution de Juliers à M. de Neubourg, moyennant l'offre que je lui avais faite, de lui donner en échange, à son choix, Gravelines ouThionville, j'.en suis enfin venu à bout, lui accordant pour cela et lui vendant bien cher quelques grâces que le roi est demeuré d'accord de faire à M. le Prince et à iVL le duc d'Enghien, et j'ai profité heureusement pour cela de la passion que j'ai découvert que ledit sieur don Louis avait de ménager quelque avantage audit sieuiprince, qui avait tout perdu en servant le roi d'Espagne.
» Et, pour vous le faire connaître plus en détail, je veux bien vous dire que, pour faire accorder à M. le Prince le gouvernementde Bourgogne, avec les seuls postes de Dijon et de Saint-Jean-de-Losne,xvet la
^ Voy. sur le duc do Mcubourp-, ci-dcssuj;, p. 87, note I. -Affaires étrangères, Fhance, t. "ISo.. f' ^25. Celle lellre esl du 22 novembre Kin'J.
AVEC DON LOUIS DE HARO (1659). -2i0
charge de grand maître à M. le duc d'Engliieii, au lieu du gouvernement de Champagne, sur lequel ledit ducd'Enghien avait droit, et de ceux de Guienne et de Berri, que possédait M. le Prince, outre les places de Steuai, Glermont, [Jametz], Beilegarde, Montrond et la tour de Bourges, j'ai tiré des Espagnols la restitution de Juliers à M. de Neubourg et la cession d'Avesnes au roi avec toutes les dépendances, dont l'acquisition nous est plus importante que celle de Cambrai même, et beaucoup de pays en Roussillon et en Luxembourg. Ce que je puis dire d'avoir acquis à d'autant meilleur marché, que M. le Prince, revenant en France, et témoignant, pendant cinq ou six mois seulement, d'avoir des sentiments conformes à son devoir pour le service du roi. Sa Majesté, de son mouvement, lui aurait donné ce qui lui est accordé par le traité, et môme quelque chose de plus, avec autant de facilité que si ce n'avait été qu'une paire de ffants. »
Les autres questions, débattues entre Mazarin et don Louis de Haro, n'avaient pas la môme importance. Pour le Portugal, le cardinal s'était toujours plaint de ne pas trouver dans ce royaume l'assistance sur laquelle il avait compté. Il s'engagea à ne pas le secourir, si, dans le délai de trois mois, le Portugal ne faisait pas la paix avec l'Espagne \ Seulement il
* On verra plus loin (chap. m de ce livre) comment Mazarin, et ensuite Louis XIV, cherchèrent à éluder cette clause du Iraité des Pyrénées.
-250 LES PLENIPOTENTIAIRES S'OCCUPENT
obtint que cette clause ne serait insérée que dans les articles secrets du traitée Enfin une amnistie était stipulée en faveur des Catalans.
Pendant les conférences de l'île des Faisans, des députés de plusieurs souverains vinrent solliciter l'appui des plénipotentiaires; on y voyait particulièrement des Suédois, des Allemands, des Anglais et des Lorrains. Les envoyés du roi de Suède, Charles-Gustave, et des électeurs de Mayence et de Cologne, demandaient à Mazarin des secours contre l'empereur Léopold, qui envoyait des troupes en Poméranie-, pour enlever au roi de Suède la partie de cette province, que lui avait garantie le traité de Munster. C'était un motif pour le cardinal de hâter la conclusion de la paix avec l'Espagne, afin d'être assez libre et assez fort pour contraindre l'empereur à respecter la paix de Westphalie. 11 décida don Louis de Haro à intervenir d'une manière pressante auprès de la cour de Vienne, afin qu'elle maintînt le traité de Munster et les droits de la ligue du Rhin. 11 importe d'insister sur ces faits pour prouver que la paix n'était pas moins nécessaire à la France qu'à l'Espagne. L'empereur Léopold ne s'inquiétait guère de l'opposition des confédérés allemands. La France seule pouvait le contraindre, par la menace d'une guerre, à observer les capitulations qui lui avaient
* Valfrey, Hugues de Lionne, ibid., p. 308. 2 Lettre de Mazarin à de Gravel, en date du 22 novembre 16.59. On trouvera une partie de cette dépêche au chapitre iv de ce livre.