SCRUPULES DE MAZARIN
d'avertir de bonne heure voire frère que vous lui envoyez deux cent mille livres, el que bientôt après il en recevra encore cent mille. Je vous prie de n'importuner [pas] M. le procureur général; car je suis assuré que, s'il avait eu le moyen de fournir les sommes que je lui ai demandées, il l'aurait fait avec joie, sachant qu'il ne souhaite rien avec plus de passion que de me seconder puissamment en tout ce que j'entreprends pour le bien et la grandeur de l'État. »
Dans cette circonstance, le patriotisme de Mazarin triompha de son avarice. Sans doute il sut faire payer avec usure les avances qu'il avait faites au trésor public. Je ne prétends pas l'en justifier, mais prouver seulement qu'à l'occasion il ne sacrifia pas la grandeur de la France à son égoïsme*. Ces luttes de passions sont dans la nature humaine, toujours (( ondoyante » et féconde en contrastes ; mais ce qui est à l'honneur de Mazarin, et ce que l'histoire ne peut dissimuler, c'est que la passion la plus noble resta maîtresse.
Cependant, sur son lit de mort, le cardinal éprouva des scrupules à la pensée des richesses qu'il avait
* On dira peut-être que le langage du cardinal n'était que de riiypocrisie. Qui donc Mazarin aurait-il cherché à tromper dans une correspondance intime, qui n'était destinée qu'à son intendant? 11 voulait simplement prévenir les objections de Coibert, qu'il connaissait peu disposé à des emprunts onéreux. (Voy. dans le tome précédent (p. 11) ce que Colhcrt écrivait à Mazarin pour lui reprocher les engagements qu'il avait pris en 1654.)
SA DONATION AU IlOl. 417
accumulées aux dépens de la France. Il en parla au pèreTliéalin, son confesseur, qui l'engagea à faire donation au roi de toute sa fortune. Mazarin suivit ce conseil; mais Louis XIV refusa de l'accepter. Le cardinal se crut alors autorisé à disposer de ses biens en faveur de sa famille. Son testament' fut reçu, dans les premiers jours de mars, par deux notaires. Mazarin y nommait pour légataire universel Charles-Armand de la Porte, mari de sa nièce, Hortense Mancini. Ce personnage, qui était grand-maître de l'artillerie et fils du maréchal de la Meilleraie, avait épousé cette nièce du cardinal, le ^8 février 1661 ; il fut alors autorisé à prendre le titre de duc de Mazarin. Il était petit-neveu du cardinal de Richelieu, et ce fut là, dit-on, une des causes de la préférence que lui donna Mazarin sur d'autres seigneurs, qui ambitionnaient l'honneur de son alliance. Les grandes richesses du maréchal de la Meilleraie engagèrent aussi probablement le cardinal à donner sa nièce à Charles-Armand de la Porte. Ce fut un choix malheureux"-. Poursuivi par une jalousie, qui
' Le testament de Mazarin a été publié par le général Grinioard à la suite des OEuvres de Louis XIV, t. VI, p. 292 et sniv. On trouve, dans les Mélanges de Colbert (i. l.XXIV et I.XXV, Bibl. nat., niss.) des renseignements sur l'exécution du testament du cardinal et un inventaire de ses meubles dressé après sa mort (mars-juillet 1661).
- Si l'on en croyait Saint-Simon, le choix de Mazarin semblerait parfaitement justidé ; mais Saint-Simon écrivait longtemps après ces événements, i^es Mémoires contemporains sont loin de faire le même éloge du duc de Mazarin.