CHAPITRE II
ALLIANCE DÉFENSIVE ET OFFENSIVE AVEC L'ANGLETERRE (TRAITÉ DE PARIS, "23 MARS 1057). — SIÈGE ET PRISE DE MARDICK
Plaisirs et cabales de la cour (1656-1657). — Embarras pécuniaires; liilte contre le parlement; mort du premier présitient de Bellièvre (13 mars 1657j; Guillaume de Lamoignon le remplace. — Alliance défvwisive et ofTensive conclue avec l'Angleterre, par le traité de Paris {'23 mars). — Difficultés qui s'opposent à l'exécution immédiate de ce traité : différends de la France ce des Provinces-Unies (avril 1657); arrivée tardive des auxiliaires anglais (mai); le roi les passe en revue à Montreuil (27 mai). — Siège de Montmédi (juin-août). — Prise de Saint-Venant (2'J août). — Cromwell se plaint de l'inexécution du traité; menaces de l'ambassadeur anglais Lockliart (septembre). — Siège de Mardick (30 septembre). — Prise de cette place (3 octobre). — Elle est remise aux Anglais. — Plaintes contre Mazarin, qui s'était rendu à Metz avec le roi ; il répond aux mécontents, qui attaquaient l'alliance de la France avec l'Angleterre (23 octobre). — Les Espagnols tentent de reprendre Mardick (novembre-décembre), et sont repoussés. — Négociations de Mazarin en Allemagne pour assurer l'exécution de la paix de Westplialie, après la mort de l'empereur Ferdinand 111. — Activité du roi et du cardinal pendant l'année 1657.
L'iiiver de 1656 à 1657 fut, comme les années précédentes, brillant à la cour, mais assez sombre dans le reste de la France. A la cour, les fêtes et les bals continuèrent d'amuser le jeune roi et la florissante noblesse qui l'entourait. Louis XIV fit admirer sa grâce, dans le ballet de V Amour malade^. Le duc
* Voyage de deux Hollandais à Paris, p. 61.
m PLAISIRS ET IMlllGUES DE COUR,
de Guise dépensa dix mille cous pour un diverlissement du même genre'. Les gazelles du lemps, et surtout la Mice historique de Lorel, sont remplies des récils de ces spectacles. Les courses de bagues, les carrousels, les chasses à Yincennes variaient les amusements de la cour. Ces fêtes furent à peine interrompues par la mort de la sœur de Mazarin, M""" Mancini, et par celle de sa nièce, la duchesse de Mercœur-.
Le mariage d'une autre nièce du cardinal, Olympe Mancini, avec Eugène-Maurice de Savoie-Garignan, qui prit le litre de comte de Soissons, et l'amour du roi pour une des filles d'honneur de la reine. M"" de la Motte d'Argencour^ occupèrent, au commencement de l'année 1657, l'oisiveté des courtisans. Le cardinal ne négligeait rien de ce qui touchait le roi. Il éloigna M"*" de la Motte d'Argencour et dissipa, sans peine , une cabale de jeunes seigneurs qui s'était formée auprès de Louis XIV, et qu'on appelait les Endormis; ils étaient dirigés par Marsillac, fdsdu duc de La Rochefoucauld, et avaient pour adversaires les Éveillés, dont le chef était le comte de Soissons*. Mazarin eut soin d'écarter Maisillac et sa faction. Lui et les siens devaient seuls entourer le roi.
* Voyage de deux Hollandais à Paris, p. 5G. - Voy.. sur tous ces événemcnls de cour, les Mémoires de 3/™^ do Moiteville, t. IV, p, 78 et suiv.
^ Ibidem, p. SI.
< Voyaije de deux Hullanduis à Paris, p. oG5,
EMBARRAS PÉCUNIAIRES, EN 1G57. iT
Ce n'étaient là que des incidents de peu d'importance. De plus graves soucis occupaient le cardinal : les embarras pécuniaires, qui se renouvelaient chaque année, entravèrent l'ouverture de la campagne de 1657. Les anticipations avaient épuisé, comme nous l'avons dit, toutes les ressources du Trésor. On eut recours à de nouvelles créations d'offices, à des lois somptuaires ^ contre le luxe des vêtements, et, ce qui était plus grave, à la refonte et à l'altération des monnaies", enfin à l'aliénation des domaines royaux ^ De là, mécontentement du parlement et résistance à l'enregistrement des édits bursaux.
Le premier président, de Bellièvre, qui avait à se plaindre de la cour, ne montrait plus la même souplesse que par le passé*. Il avait déjà manifesté son opposition, en 1656, à l'occasion des évocations \0n donnait ce nom aux ordonnances du roi qui enlevaient un procès aux juges naturels pour le renvoyer au Grand Conseil, aux maîtres des requêtes, ou à des commissaires spéciaux. Le parlement de Paris protestait contre cet aJ^us et fit, à ce sujet, des remontrances; mais la royauté maintint son droit. La
* On peut consulter le Voijage de deux Hollandais à Paris sur ces lois somptuaires et sur le luxe des vêtements à cette époque.
^ « Les marchands refusent icy la monnoie nouvelle, » écrivait Gui Patin, t. Il des Letlres à Spon, p. 185(édit. de 1718).
3 Forbonnais, Recherches des finances, t. I, p. '208.
^ Voy. le tome précédent, p. 263 et suiv-
'■> Comparez le recueil des Lettres de Colberl, par M. P. Cl émeut, t. 1, [). 250 et suiv.
IS MOHT DE liELLlÈVRE (IG57).
lutte recomineiH'a, en 1057, pour les édits de finances et le procès d'un conseiller, nommé Vallée de Ghenailles. Accusé de haute trahison pour avoir voulu livrer la ville d'Amiens aux ennemis, il ne fut condamné qu'au bannissement, malgré les conclusions du procureur général et les instances de la cour'. La mort du premier président Pomponne de Bellicvre, arrivée, sur ces entrefaites, le 13 mars 1657, parut un événement heureux pour Mazarin. Nous avons assez parlé de ce magistrat, que Gui Patin n'hésite pas à proclamer « un des plus grands hommes du siècle- ». On ne peut méconnaître l'habileté de Bellièvre, pour conserver toutes les apparences de la dignité la plus incorruptible ; mais la postérité n'a pas ratifié le jugement des contemporains, (|ui l'égalaient à Mathieu Mole. Mazarin, que la sourde opposition de Beilièvre avait parfois inquiété, profita de sa mort, pour laisser quelque temps vacante la charge de premier président du parlement. C'était un moyen de dominer plus facilement les magistrats, qui aspiraient à cette haute dignité. Le successeur de Beilièvre ne fut nommé que dans les derniers mois de 1658. La charge si importante de premier président fut donnée à un simple maître des requêtes, Guillaume de Lamoignon, qui a mérité par son intégrité, sou habileté et son éloquence, d'être cité
* Lettre lie Gui Patin, ibid., p. 242 : « La cour désireroil fort (]uM fùl condamné à mort. »
- Ibidem, p. 238.
LAMOIGNON EST NOMMÉ l'REMIEU PRÉSIDENT. 40
comme im des plus grands magistrats du dix-septième siècle ^ Le frondeur Gui Patin, dont on ne peut suspecter le témoignage lorsqu'il loue Mazarin, rapporte' que le cardinal alla rendre visite à Guillaume de Lanioignon, peu de temps après sa nomination, et comme le nouveau premier président le remerciait : « Ou dit, ajoute Patin, que ]\Iazarin lui répondit : Si le roi eût pu trouver, dans sou roi/aume, un plus homme de bien que vous, il ne vous eût pas donné cette charge. »
Le changement survenu dans le parlement rendit moins difficile l'enregistrement des impôts ; mais la perception des nouvelles taxes rencontra toujours de sérieuses difficultés et provoqua même des révoltes, dans plusieurs provinces. Sans vouloir justifier les abus financiers de cette époque, il ne faut pas oublier qu'ils étaient presque inhérents, comme déjà nous l'avons fait remarquer, à l'organisation de l'ancienne monarchie. Les classes les plus riches ne portaient que la moindre partie des charges publiques. La plupart des traitants et des officiers royaux avaient acheté des titres de noblesse, qui les
* Ce n'est pas l'opinion de Saint-Simon ; mais on connaît les motifs de haine du duc et pair contre la famille de Lanioignon. Il attribue à tort au premier président, Guillaume de Lamoignon, de s'être enrichi des dépouilles de Fargues, dont la condamnation ne peut être imputée à ce magistrat. J'ai traité avec détails cette question dans l'ouvrage intitulé : Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, p. 492 et suiv.
-Lettres à Spon (t. II, p. 430), édit. de 1718. Celle lellre est datée du 11 oclobre 1G58.
50 EMDARUAS FINANCIERS (1657).
exemptaient de la taille. Le gouvernement tenta, en d657 et 1658, de soumettre cette aristocratie de nouvelle création aux mêmes impôts que les roturiers. On révoqua toutes les lettres de noblesse accordées depuis J610. Gui Patin, en parlant de cet édit', prévoyait qu'il causerait bien du bruit, surtout en Normandie, parce que , dit-il , cette province «c est merveilleusement chargée de tailles, encore plus que les autres, et fort pleine de tels nobles, qui n'en ont acheté les lettres que pour s'exempter desdites tailles ».
La résistance fut si vive que Mazarin céda. Ce fut seulement après sa mort que Colbert se crut assez fort pour cette utile et équitable réforme, et réussit à l'accomplir. Le clergé, comme la noblesse, ne payait qu'une faible contribution, qui était loin d'être en rapport avec ses richesses. L'assemblée générale de cet ordre, qui se tenait en 1657, renou- Acla, pour dix ans, sa subvention annuelle de douze cent quatre-vingt-douze mille neuf cent six livres, treize sols, neuf deniers^. A la sollicitation pressante des commissaires du roi, l'assemblée y ajouta un don gratuit de deux millions, sept cent mille livres*. Mais, lorsqu'il fallut signer le contrat pour cette dernière somme, les représentants de l'assemblée refusèrent. « Le roi a été fort surpris , écrivait
* Lettres à Charles Spon, t. Il, p. 339 (édit. de 1718). ' Forbonnais, Recherches sur les finances, t. I, p. 2(J8. ^ Ibidem.