‹ Les Français d'aujoud'huiChapitre 77 sur 229 · LIVRÉE LE II JUIN · texte numérisé non relu

LIVRÉE LE II JUIN

gnols', (lui s'étaient déjà postés sur la hauteur des dunes, que, malgré leur feu et leur résistance, ils les ont renversés et chassés de leur poste, étant soutenus de notre cavalerie, qui les a merveilleusement secondés. Dès que l'infanterie ennemie a commencé de relâcher^, le reste en a fait de même, et la nôtre, qui avait déjà le pressentiment pour la victoire, s'étant prévalue de ce désordre et de leur retraite, a poussé la leur jusqu'aux portes de Furnes. »

A l'aile gauche de l'armée espagnole, la victoire fut plus disputée. Coudé, qui la commandait, remplit, dit le duc d'York, tous les devoirs de soldat et de général. Il chargea avec tant d'impétuosité les escadrons français, qu'il les força deux fois de tourner bride. Il aurait, à en croire Bussy-Rabutin^, pénétré jusqu'à Dunkerque, si les régiments des gardes françaises, des Suisses et de Montgommery^, ne l'eussent arrêté. Leur feu, dont tous les coups portaient, jeta le désordre dans les escadrons que conduisait Gondé. Lui-même eut son cheval blessé,

* On parle ici de l'ensemble des bataillons espagnols, qui furent engagés dans le combat pour soutenir le corps de don Gaspard Donifaz.

^ De lâcher pied.

3 Mémoires, t. II, p G6. « Je ne fais point de doute, dit Dussy, qu'il ne fût entré dans Dunkerque, avec toute sa cavalerie. » Il faut se défier des appréciations de Dussy, qui ne lient compte ni de Turenne ni de la réserve commandée par le marquis de Uicht-lieu.

* Dussy-lîabutin ne parle que des gardes françaises ; mais son récit, souvent inexact, est rectifié par ceux de Turenne et de l'intendant Talon.

158 VlCTOir.E DE TLRENNE.

s'écliappa avec jiciiio, cL laissa inisoniiiers Irois de ses principaux lieu tenants, Mon Imorency-Boutteville, Coligny-Saligny et le comte de Meille. Ce dernier ne tarda pas à succomber aux blessures qu'il avait reçues. Pendant la bataille, les assiégés avaient tenté une sortie ; mais toutes les piécautions avaient été si bien prises par Turenne qu'ils furent repoussés'.

La victoire des Dunes était complète : plus de mille hommes de l'armée de don Juan étaient restés sur le champ de bataille, et l'on évaluait à près de quatre mille le nombre des prisonniers. L'effet moral l'ut encore plus important. Mazarin, qui était informé avec exactitude de la situation des ennemis, écrivait, le jour môme de la bataille-, que les Espagnols étaient à Furnes, dans l'abattement et la confusion. ((. L'on ne songeait non plus à Dunkerque, disait-il, que s'il n'avait jamais été attaqué. »

Turenne reçut du cardinal les éloges qu'il méritait. « Je ne vous ferai pas grand discours, lui écrivait Mazarin, pour vous témoigner ma joie du combat que vous avez gagné'. Caria chose parle d'elle-même, et vous savez assez que vous n'avez ami ni serviteur qui s'intéresse plus que je [ne] fais en ce qui vous regarde... Le roi et la reine ne se sentent pas de joie*,

^Mémoires de Monglat, p. 331.

2 Lollre du I i juin à Talon (AIT. élr., Pays-Iîas, l. 4.5).

■' Ibidem, leltro du 15 juin.

* L'ambassadeur Giusliiiiani, qui avait accompagné la reine à Calais, p.^rle aussi de la joie de toute la cour : « E la corte tulta m estremo giubilo. » Lellre du 16 juin 1C58 (Filza 1^1, f" 79),

ÉLOGES OLE LLI UO.NNE MAZAIUN. 159

et Leurs Majestés vous oiU cloinié, en ce rencontre, les louanges que vous méritez. Je me trouve bien embarrassé avec le roi, qui voudrait retourner à l'armée, quand ce ne serait que pour un jour. Il m'a commandé expressément de vous en écrire, de sa part, et vous prie de me faire réponse en diligence là-dessus. Je crois que Ton pourrait faire sommer le marquis de Leyde, lui déclarant que, s'il veut vous attendre jusques au bout, vous ne luy pourrez accorder aucune capitulation, et, en effet, ce serait un coup de partie, si on pouvait avoir ces gens-là prisonniers de guerre. Je vous conjure d'y faire réflexion, et, outre le grand avantage que le roi en retirerait, par la facilité avec laquelle vous pourriez, de votre côté, et M. le maréchal de la Ferté, [du sien], pousser le reste de cette campagne, vous ne me sauriez faire au monde un plus grand plaisir. ))

Cette lettre suffirait pour réfuter les calomnies de quelques contemporains', qui ont prétendu que Mazarin voulut s'attribuer le mérite de la victoire des Dunes. Je ne m'arrêterais pas à ces détails, si un historien moderne, d'une grande autorité, n'avait

* Saiut-Évremoncl, dans sa lettre iroiii(iue au marquis de Créquy sur la paix des Pyrénées, dit en parlant de iMazarin que sa vanité s'était intéressée « ridiculement à la bataille de Dunkerque ». Voltaire (Siècle de Louis XIV, cli. vi) reproduit ce bruit en le développant : « Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal voulut engager Turenne à lui céder l'honneur de la bataille des Dunes. T)u Bec-Crépin, comte de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général d'écrire une lettre, par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. Tu^

ir.O MAZAlîIN NE SESÏ PAS ATTlilUUE

donné quelque crédit à cette accusation portée contre le cardinal. M. Henri Martin' dil, en parlant de Mazarin: «Il élait préoccupé, en ce moment-là, d'une singulière fantaisie: il prétendait passer pour un grand capitaine et renouveler, aux yeux de l'Europe, le rôle de Richelieu devant la Rochelle. Il s'avisa de faire prier Turcnne de lui écrire une lettre, où la gloire d'avoir dressé le plan du siège et de la bataille lui serait déféré... Turennc répondit simplement qu'il ne pouvait couvrir une fausseté de sa signature. »

La correspondance de Mazarin permet de rétablir sur ce point la vérité historique. Le cardinal écrivait à l'intendant de l'armée, Talon, le 14 juin, le jour même de la bataille des Dunes : « Il ariive un de mes gardes, qui est passé par Bourbourg, lequel nous a assuré que M. de Turcnne était sorti du camp pour attaquer les ennemis et qu'il les avoit battus et que l'on avoit fait beaucoup de prisonniers. Je ne sais pas le détail de cette nouvelle; mais je ne doute pas qu'elle ne soit véritable, et je vous avoue que, quand f écrivis Vautre jour à M. de Tiircn}ie...quil y avoit rjuclquc cJtosc de mieux à faire que d'attendre

renne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût [iroiluit la honte d'un général d'armée et le ridicule d'un homme d'Église. iMazarin, qui avait eu celle faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec Turenne. » Les lettres de Mazarin, que nous citerons plus loin, prouvent que la seconde assertion de Voltaire n'est pas moins erronée que la première. 1 Histoire de France, t. XII, p. i97-.i98, i' édition.

LA VIGTOIRE DES DUNES. IHl

les ennemis aux lignes, je ne songeais qu'à ce qu'il a fait\ »

Le conseil, donné parMazarin, atteste sa sagacité, sans rien ôter à la gloire de Turenne. Il eût été ridicule et odieux, de la part du cardinal, de prétendre s'attribuer la victoire. Mais une seconde lettre de Mazarin, écrite le lendemain de la bataille des Dunes, prouve qu'il repoussait l'éloge des flatteurs, qui voulaient lui faire honneur du succès. Voici la partie de la lettre du 15 juin, dans laquelle Mazarin rend pleine justice à Turenne. « J'ai été bien aise, écrivait-il à Talon', de voir, par votre [lettre], que la mienne du H, écrite à M. de Turenne, avait tout à fait contribué à faire prendre la résolution du combat. De V avantage pourtant, je ne prétends aucune part, puisque toute la gloire en est due à mondit sieur le maréchal, non seulement pour la résolution qu' il en a prise, mais pour le bel ordre de bataille et par la m^anière dont il a fait attaquer les ennemis, n) Ainsi, bien loin de demander au maréchal de reconnaître que le plan de la bataille des Dunes lui appartenait, Mazarin proclamait que toute la gloire en revenait à Turenne.

I * Bussy-Rabutin (Mémoires, t. II, p. 59-60, édit. Lalanne) a eu connaissance de la lettre de Mazarin à Talon. Il dit même l'avoir lue ; mais il ajoute à ce récit une mise en scène romanesque, dont la fausseté est prouvée par la date des lettres de Mazarin.

2 Cette lettre, comme la précédente, se trouve aux Affaires étrangères, dans le tome 45 de la Correspondance des Pays-Das. Ce volume, comme je l'ai déjà dit, n'a pas de pagination.

162 RÉSISTAiNCE DE DUNKEnObE.

Le maréchal ne poursuivit pas l'armée ennemie au delà de Furnes. Il fallait, avant tout, s'emparer de Dunkerque. Le marquis de Leyde, qui avait vainement tenté de profiter de la bataille des Dunes pour ruiner les travaux des assiégeants, ne se laissa ni décourager par la défaite de l'armée espagnole ni intimider par les menaces que Mazarin conseillait de lui adresser'. Il continua de se défendre avec le courage le plus opiniâtre. Pour exalter le patriotisme des habitants, il leur représentait les malheurs qui les menaçaient, s'ils tombaient sous la domination d'une nation hérétique, comme les Anglais. On doit supposer qu'il réussit à enflammer le zèle catholique des habitants de Dunkerque, puisque, dans sa correspondance avec Talon, Mazarin parle des grimaces de dévotion du marquis de Leyde avec un dépit qui fait assez comprendre combien il redoutait l'explosion des passions religieuses. « L'opiniâtreté et toutes les grimaces de dévotion, écrivait -il le 17 juin ', auxquelles le marquis de Leyde s'attache, mériteraient bien qu'on prît la résolution de les prendre tous prisonniers de guerre avec la garnison ^ »

La résistance des assiégés dura jusqu'au ^3 juin ; mais le marquis de Leyde, qui la soutenait et la

1 Voy. ci-dessus, p. 159.

2 Affaires étrangères, Pays-Bas, t. 4.5.

3 Le jour même oîi Mazarin écrivait cette dépêche, Castelnau^ Mauvissière, un dos lieutenants de Turennc, fut atteint d'une bles^ sure, à Jaquelle il ne tarda pas à succomber. 11 reçut, avant sa mort, le bâton de maréchal de France.

CAPITl LATION DE CETTE PLACE (23 Juin). 163

dirigeait avec tant d'intrépidité, ayant été tué, sa mort fut suivie de la reddition de Dunkerque. Le roi était revenu, de Calais, à Mardick, la veille de la capitulation \ Le 25 juin, il vit sortir la garnison, composée de six cents chevaux et de neuf cents hommes de pied". Il fit ensuite son entrée dans la place, accompagné de ses gardes, des principaux officiers et de toute la cour. « Il est descendu à l'église, ajoute Mazarin, a fort bien parlé à toutes les communautés des religieux qui l'ont salué, les assurant de sa protection et d'un traitement encore plus favorable, qu'ils n'ont reçu jusqu'à présent, comme Sa Majesté a fait (a dit) à tout le corps de ville, qui l'attendait à la porte. »

Dunkerque fut ensuite remis aux Anglais, et Lockhart en prit possession, au nom du Protecteur. Ce fut là, il faut le reconnaître, une cruelle nécessité pour le patriotisme français. Vainement Lockhart renouvela les promesses du traité, qui garantissaient aux habitants de Dunkerque le libre exercice du culte catholique. Le jeune Louis XIV dut sortir de la place avec une tristesse, que ne trahissent pas les dépêches de Mazarin, mais que ressentit certainement un prince qui avait lecœurplus haut que son ministre. Il refusa de profiter de l'hospitalité que Lockhart s'empressa de lui offrir, a L'ambassadeur d'Angleterre a

* Lettre de Mazarin à la reine, en date du 23 juin 1658 (Aff. étr,, France,, t. 277, f 162).

2 Mazarin à la reine, 25 juin (ibid., (" 164).

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