LETTRE DE MAZARIN RELATIVE
se chargea d'en informer la duchesse de Savoie. Elle parut d'abord profondément blessée et attristée; elle versa des larmes et se plaignit de l'injure faite à sa maison. Le cardinal, qui connaissait le caractère mobile de cette princesse, calma son chagrin par quelques présents et par la promesse écrite que le roi épouserait sa fille, si le mariage avec l'Infante n'était pas décidé au mois de mai 1659. La princesse Marguerite montra, dans celte circonstance, plus de dignité que sa mère. Elle apprit, avec une froideur apparente, la rupture de son mariage avec le roi et donna une nouvelle preuve des qualités morales que lui reconnaissent tous les écrivains du temps. Les princesses de Savoie quittèrent, le 8 décembre, la ville de Lyon, où le roi et la cour de France prolongèrent leur séjour jusqu'en janvier 1659.
Avant de continuer les négociations avec Pimentelli, dont la mission commençait à être connue, Mazarin devait avertir le protecteur d'Angleterre. Le traité, conclu le "23 mars 1657', stipulait, en effet, qu'aucune des parties contractantes ne pourrait traiter de la paix, sans appeler son alliée à participer aux mêmes avantages. En conséquence, Mazarin chargea le président de Bordeaux de donner connaissance à Richard Cromwell des ouvertures de Pimentelli; mais il se garda de les présenter comme une négociation sérieuse. Dans la longue dépêche qu'il adressa au président de Bordeaux, le 43 décembre
* Ce traité avait été renouvelé le 28 mars 1058.
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1658, la vérité est tellement déguisée qu'il serait difficile de concilier le témoignage de Mazarin avec les documents authentiques, si l'on ne pénétrait la pensée qui a inspiré le cardinal '.
Après avoir fait l'éloge de la sincérité qu'il a toujours montrée à l'égard de ses alliés, Mazarin ajoute : « Je vous dirai que, le même jour que nous arrivâmes à Lyon, Besmaux-, capitaine de mes gardes, me dit que don Antonio Pimentel, qu'il avait connu, parce qu'il m'avait été autrefois donné par les Espagnols pour m'accompagner à Brùhl, s'était adressé à lui pour lui dire que, s'en allant en Flandre, il serait bien aise de me baiser les mains. Je ne jugeai pas d'abord qu'il y eût autre chose en cela qu'une simple civilité d'une personne de ma connaissance; mais l'ayant vu, comme j'ai souvent reçu plusieurs Espagnols de qualité qui ont traversé ce royaume et qui m'avaient fait la même instance, j'ai trouvé qu'il était chargé de plus qu'un compliment, quoique, dans la suite et dans l'effet, je vois bien que tout se réduira là , n'ayant pris ce qu'il m'a dit que comme un double artifice de nos ennemis pour parvenir à deux fins : l'une de donner jalousie à nos alliés et l'autre de retarder le mariage du roi.
n) Don Antonio me dit donc qu'allant en Flandre
* La minute de cette dépêche, écrite de la main de Lionne, se trouve aux Affaires étrangères (Angleterre, t. 69, f" 518).
* Ce capitaine des gardes de Mazarin devint gouverneur de la Bastille. II mourut en 1697, à plus de quatre-vingts ans.
iUS LETTRE DE MAZAUIN RELATIVE
pour ses aiïïiires domestiques' et s'en retourner après à Milan servir près du comte de Fuensaldana, don Louis de Haro avait pris occasion de son passage pour me faire laire un compliment, de sa part, et après cela me communiquer secrètement et confideminent, par son moyen, la résolution où était le roi son maître de ne difTéier pas davantage le mariage de l'infante, sa fille, afin que, si le roi voulait y songer, à des conditions qui pussent produire la \)in\ entre les couronnes, Sa Majesté le put faire à temps avant que passer outre au mariage de la princesse de Savoie, et s'arrêta là sans m'en dire davantage.
» Si la proposition eût été sincère de la part des Espagnols et qu'ils y marchassent de bon pied, sans avoir aucune des deux fins, que je viens de toucher ci-dessus, de donner de la jalousie à nos alliés et de retarder le mariage du roi, il est sans doute que don Louis de Haro aurait, en même temps, chargé ledit Pi mon tel de s'ouvrir encore à quelles conditions son maître était disposé de conclure la paix avec celte couronne et avec ses autres alliés. Car les Espagnols savent assez eux-mêmes, par l'exemple des Hollandais et des Suédois, que la France n'est pas capable de rien entendre ni rien traiter que conjointement avec ses alliés; mais la suite de cette première ouverture ne fut autre que l'instance d'une chose
* )!a/.avin répète ici le bruit que l'on répandit pour dissimuler le véritable but de la mission de l'jiiienlclii.
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qu'ils savent fort bien qu'on a souvent rejetée, et que nous ne pouvons accorder, c'est-à-dii'e d'une suspension d'armes pour un an, pendant laquelle, disait-il, on pourrait traiter ledit mariage et la paix. D
Cette suspension d'armes ne paraissait à Mazarin qu'un (( moyen d'avoir quelque relâche dans le mauvais état de leurs affaires' ». Ils auraient profité de cette trêve pour conquérir le Portugal. Pimentelli avait, en effet, déclaré que ce royaume ne pouvait être compris dans l'armistice. Mazarin ajoutait qu'il avait rejeté cette proposition. Quant au projet de mariage du roi avec Tlnfante, il le regardait comme un artifice. Il rappelait qu'en 1648 c'était une pareille proposition, « qui fit précipiter les Hollandais dans un accommodement particulier-, et nous abandonner par la crainte qu'on leur donna de ce mariage, avec la cession des Pays-Bas ». Mazarin faisait ensuite remarquer que cette question du mariage de Louis XIV avec Marie-Théi'èse, qui avait été un instant agitée, dans les conférences de Lionne avec don Louis de Haro ^, avait beaucoup plus d'importance en 1656 qu'en 1658. « Il est sans doute, disait le cardinal, que l'infante d'Espagne, étant alors (en 1656)
* Affaires étrangères, .\Nr,L'=:TERRE, t. 69, f" 519.
2 Ibidem, f"' 519-5^20. (Voy sur les négociations de 1616 et i648 l'Histoire de F rarice pendant la minorité de Louis XIV, t. II, p. 275-276, et p. 473.)
3 Voy. ci-dessus, p. 27, note 2.