AMOIMI DE LOUIS XIV
soumettrez ces conditions. On put alors arrêter les articles d'un premier traité, qui fut signé le 4 juin 1659. Il devait être complété dans les conférences que Mazarin et don Louis de Haro tiendraient aux Pyrénées ; là surtout devait se traiter la question du mariaae de l'Infiinte avec Louis XIV.
Ce fut dans l'intervalle entre les négociations de Paris et celles de l'île des Faisans qu'éclata à la cour un incident, qui faillit compromettre la paix. Nous avons vu' la naissance de l'amour du roi pour Marie Mancini. Mazarin avait cru s'assurer de l'esprit du jeune Louis XIV en favorisant ses relations avec une de ses nièces, comme il l'avait fait précédemment pour Olympe Mancini ■; mais l'ambition et les prétentions de Marie étaient bien autrement ardentes. Déjà elle s'était indignée à Lyon, qu'on voulut faire épouser au roi a: une femme aussi laide » que Marguerite de Savoie, et il est probable que, dans sa présomption et son infatuation, elle s'attribuait la rupture de ce mariage. Elle espérait réussir également à l'égard de l'Infante.
Le premier éclat eut lieu à l'occasion du voyage de don Juan à Paris (mars 1659). Ce prince, se rendant de Bruxelles à Madrid, fut accueilli avec un vif empressement par Anne d'Autriche \ Il était accom-
' Ci-dessus, p. 201.
2 Voy. le tome précédent, p. 304 et suiv.
3 Voy., pour les détails, les Mémoires de M"' de Montpensier, t. III, p. 3G1, de l'édition Charpeiilier.
POUR -MAlilE M.VNCINI (1659). 22;-{
pagnépar une sorte de folle, dont le roi et la cour se divertirent d'abord; mais comme elle parlait toujours de rinfante, Marie Mancini la prit en aversion et s'en moqua. La folle se vengea par des railleries sur le peu de beauté de la jeune fille, dont s'était épris le roi. Marie Mancini en fut irritée et exigea de Louis XIV qu'il chassât de la cour la folle de don Juan*. Cette conduite blessa la reine mère, qui se plaignit aigrement de l'empire que Marie Mancini prenait sur le jeune Louis XIV. Le cardinal parvint à réconcilier le roi avec la reine, mais il reconnut, comme elle, que sa nièce prenait trop d'ascendant sur le roi, et. pour rompre cette dangereuse intimité, il résolut de l'envoyer à Brouage, dont le gouvernement lui appartenait.
Cette décision désespéra le roi. Alors commença un drame intime entre la passion de Louis XIV, qu'excitait Marie Mancini, et sa raison, que s'efforçaient de diriger les conseils de Mazarin et les recommandations impérieuses d'Anne d'Autriche. On a donné une telle importance à cet épisode de Marie Mancini", qu'il est nécessaire de s'y arrêter et de l'étudier à fond. Il se répandit, à l'occasion des luttes mystérieuses de la cour, deux traditions op-
' Mémoires de M"' de Montpensier, t. III, p. 364-365. Celle anecdote de cour parut assez importante pour être mandée à Bruxelles (AU', étr., France, t. 907, f° 1 iO^ : « Il est conslant, dit cet avis, que cette fille a dit que M'" Manchini n'éloit pas belle, elc. >
- Voy. principalement l'ouvrage deM.U. deChantelauze, intitulé : Louis XI y et Marie Mancini.
22 i TRADITION OPPOSÉES
posées, que nous ont conservées les Mémoires du temps '. Tous sont d'accord sur un point : Louis XIV, épris d'un violent amoui- pour Maiie Mancini, voulut l'épouser. Le dissentiment porte sur le rôle de Mazarin : selon les uns, il se joignit à la reine mère pour rompre ce projet de mariage"; selon d'autres, il hésita et tut tenté de placer sa nièce sur le trône de France^; mais, voyant la reine Anne d'Autriche décidée à combattre une pareille union, il changea brusquement de parti, et sépara les deux amants, en envoyant ses nièces à Brouage, pendant que le roi allait cacher sa douleur à Chantilly. Entre ces deux traditions opposées, il faut choisir en s'appuyant sur les documents que l'on juge mériter le pliis de confiance, et, à défaut de documents certains, prendre pour guide le caractère bien connu des personnages historiqiies.
C'est ainsi qu'ont procédé les trois derniers historiens de Louis XIV : M. Bazin \ M. Henri Martin' et
* Les prinripaux Méiiioi'TS, (jui parlent de r.etle affaire, sont roux (le >P'' (ie Moliivillo, de M''" de La Kayelte {Htstnire de Henriette d'Angleterre), des d'-ux nrii-nne père el lils, d^' Daniel de Cosnac, des abbés Arnauld d'Audilly et de Llioisy. On trouvera plus loin les textes de la plupart de ces Mémoires et des correspondances du temps, relatives aux mêmes événements.
^ (Test ce que (lisent M""^ de La F'ayctle, l'abbé Arnauld et Daniel de Cosnac.
^ Telle est la tradition de M°"^ de Motteville et des Brienne père et fils.
* Histoire de France sous Louis XIII et Mazarin, l. IV, p. 423 (2" édition).
■' Histoire de France, t. XII, p. 517 (4' édition).
«ilJH LA COiNDUITE DE MAZARIN. 925
M. Gaillai'diii '. Ltis deux premiers, après avoir examiné le texte de M""" de Motteville, sur lequel s'appuient les adversaires de Mazarin, ont déclaré qu'il n'y avait pas lieu de s'y arrêter, et ont indiqué les causes de la partialité de M'"*" de Motteville contre Mazarin". M. Gaillardin dit, comme eux, que le cardinal (( s'obstina à ne pas céder aux caprices » du roi '\ Aucun de ces historiens n'a pu admettre qu'un ministre, auquel personne n'a refusé l'intelligenc© et la sagacité politiques, ait songé à faire contracter au roi un mariage, qui aurait été une insulte pour l'Espagne, et qui aurait eu pour conséquence inévitable la rupture des négociations et la prolongation indéfinie de la guerre. Gomment croire que, pour le plaisir et l'honneur d'avoir le titre d'oncle du roi, ([ui n'aurait rien ajouté à son pouvoir, Mazarin eiit compromis les succès si lentement et si péniblement obtenus depuis son retour en France? Seul, parmi les écrivains de nos jours, M. de Ghantelauze a soutenu cette thèse*.
* Histoire du régne de Louis XIV, t. II, \). :i89.
- Ils ont rappelé que le cardinal avait fait renvoyer Bertaal, frère de M""' de Motteville, qui était lecteur du roi. >'ous avons remairqué (ci-dessus, p. 5) que M™^ de Motteville ne pardonnait pas à Mazarin son traité avec Cromwell. Enlin on a vu que, dés 1652, elle était souvent mal informée des sentiments d'Anne d'Autriche, et déclarait que la reine s'opposait au retour du cardinal, au moment où Anne iTAulriche lui écrivait pour le rappeler (tome 1, p. 5 et 74-, de VHistoire de France sous le ministère de Mazarin).
' M. Aniédée Renée exprime la même opinion dans l'ouvrage intitulé : les Nièces de Mazarin.
■* J'ai rendu plusieurs fois justice aux travaux approfondis de