G LES FRANÇAIS
Les tribunaux, si sévères pour les écrivains qui se permettent d'inprimer qu'il y a sur le continent quelques fortunes mal acquises et quelques pouvoirs usurpés, m'ont souvent étonné par leur indulgence à l'endroit des monstres vomis par l'enfer qui, comme les Thénardier des Misérables, se font une fête de torturer- les pauvres petits qu'on leur confie.
Un marchand de jouets et sa femme ont passé en police correctionnelle, il y a quelques jours, pour s'être livrés à un plaisir défendu qui consistait à faire chauffer des fers, et, lorsqu'ils étaient rougis à blanc, à les passer sur les bras et sur la figure de leur petite apprentie, quand l'infortunée n'avait pas mis assez de son dans le ventre des poupées qu'ils fabriquaient. Si les brûlures se cicatrisaient, l'épouse attentive les ravivait ayec ses ongles.
^.Bien que partisan de l'abolition de la peine de mort. je rêvais, je rabroue, pour ces gueux, les supplices les plus chinois, et N£'ai été douloureusement désappointé
, on apprenant qu'ils avaient été condamnés, l'un à dixliuit mois et l'autre à un an de prison, ce qui permettra à l'épouse de laisser pousser ses ongles et à l'époux de mettre de côté plusieurs sacs de charbon pour faire chauffer d'autres fers, avec lesquels, une fois sorti de prison , il pourra s'amuser à brûler d'autres apprenties. Satisfaire une passion comme celle-là au prix de quelques mois de prison, c'est tout bénéfice. J'aurais cru que se donner le luxe de brûler des apprenties était plus dispendieux.
Jç vois bien maintenant que nous avons commis une grande faute, mes confrères et moi, en nous lançant dans les périls du journalisme, au lieu de passer simplement notre vie à torturer des enfants. Cette profession ne nous aurait peut-être pas rapporté beaucoup plus que l'autre, mais elle eût certainement coûté moins chers à beaucoup d'entre nous.
Les jeux d'Allemagne. — Les folies hippiques et autres. — Les femmes décorées. — Un noble tricheur.
18 juin 1865.
En été, quand on revient, c'est toujours d'Allemagne. On parle tant de la suppression des jeux dans toute Fétendue de la Confédération germanique, que j'ai voulu jouir un peu des derniers coups de râteau.
Mais on ne s'imagine pas comme l'aspect d'une roulette rend l'homme insouciant de sa propre gloire et de celle des autres. En apprenant le succès du Gladiateur, à Epsom, pas un de ceux qui cherchaient la série n'a songé à s'acheter une cravate aux couleurs de M. de Lagrange, Quant à moi, je me suis contente de penser que la vogue de ce cheval d'élite n'avait rien que de très-logiqne, puisqu'il passe pour avoir un jarret d'acier et que l'acier fait fureur dans ce moment-ci.
Je le constate avec la candeur d'un chroniqueur qui
a très-peu foulé le gazon des tapis verts, la vie qu'on mène dans les villes de jeu est tellement absorbante, qu'on en arrive à compter les heures par les coups de rarte. On dit :
— Allons déjeuner, il est deux refaits et demi. Et on vous répond:
— II est encore trop tôt : je n'ai à ma montre que deux décavés moins un quart.
Est-ce par crainte d'une prochaine fermeture? En général, les banques m'ont semblé très-changées. Elles ne tiennent plus les coups sur parole, et quand un étranger a perdu trente mille livres sterling, on lui accorde tout juste soixante-quatre francs pour se faire rapatrier. .Les croupiers eux-mêmes sont devenus lamentables. A Spa, notamment, ils prenaient des poses inquiètes en nous ratissant notre argent comme si la police allait faire tout à coup irruption dans la salle. Tant qu'on perdait, tout allait bien: la banque vous prenait votre mise et ne vous demandait rien de plus. Mais quand, par hasard, on avait la maladesse de gagner un coup, il fallait, pour se faire payer, adresser une pétition au conseil municipal de la ville.
Quelques joueurs ont réclamé contre la bizarrerie de ce mécanisme, mais le chef de partie les a tour à tour désarçonnés par des réponses qu'on peut, à la rigueur, traduire ainsi:
— Si le gouvernement belge n'était pas sur lç point de faire fermer les jeux, vous auriez évidemment gagné le coup dont vos parlez; mais comme le trente*»
et-quarante peut disparaître d'un jour à l'autre, vous avez perdu.
Dans ces pays à roulettes et à gros numéros, qu'on a si bien appelés des villes entretenues, une situation gênante, c'est celle des gens de lettres. Les curieux qui les regardent jouer sont convaincus qu'on leur rend dans la journée l'argent qu'ils ont perdu le matin C'est une croyance populaire qu'en nous prenant dix louis d'une main, le croupier nous en donne quinze de l'autre. Cette plaisanterie légendaire a des explications extrêmement agaçantes. Quand on a vu partir avec un muet désespoir cet argent, dont les gens sans éducation disent qu'elle est si difficile à gagner, rien ne révolutionne comme d'entendre votre voisin vous glisser dans l'oreille cette fiche de consolation :
— Farceur! ne faites donc pas comme si c'était sérieux. Nous avons très bien vu les croupiers qui mettaient votre argent de côté pour vous le restituer à la sortie.
Ce serait un travail oiseux d'essayer de prouver à ces êtres prévenus que nous perdons notre numéraire au même titre qu'eux, et que, dans les deux tiers des cas, nousrevenons à Paris nettoyés comme les tableaux de la collection Morny, c'est-à-dire au delà de toute expression.
J'ai eu quant à moi, l'heur de rentrer dans mes foyers assez à temps pour assister au nouveau triomphe de Gladiateur déjà nommé. Indépendant-
ment d'une grande quantité de poussière, j'ai rapporté du bois de Boulogne une profonde humiliation, en voyant que mon malheureux pays en était arrivé à se rouler aux sabots d'un cheval. Newton, Voltaire, Victorien Sardou et les principes de 89 ne sont plus rien depuis huit jours. Tout homme qui ne tient pas à Gladiateur, par un lien de parenté quelconque ne doit espérer d'avancement nulle part. J'avertis la Compagnie des Petites-Voitures que leurs chevaux se croient maintenant dispensés d'avancer. J'en ai pris un l'autre jour qui faisait un pas toutes les dix minutes et dont l'allure semblait me dire :
— Les hommes se trouvent bien heureux quand ils se font douze mille francs par an, et nous autres chevaux nous n'avons qu'à le vouloir énergiquement pour gagner deux millions en moins de quinze jours. En bonne justice, c'est vous qui devriez être attelé aux brancards, tandis que je serais assis dans la voiture.
11 faut bien reconnaître que cet animal n'avait pas absolument tort, et que nous n'encourageons que trop de pareilles prétentions par nos folies hippiques, Ce qui, dimanche passé, m'invitait surtout à hausser les. épaules, c'est l'affectation d'enthousiasme et les feux d'artifices de fausse joie qui ont éclaté au grand moment parmi les vingt-cinq mille lorettes et les quinze mille calicots venus pour jouir du succès de Gladiateur, comme si la noble bête leur appartenait. Que ces messieurs du Jockey-Club qui, pour la plupart, sont fort riches, mènent de front à peu près