‹ Les Français de la décadenceChapitre 15 sur 23 · INSTITUTION LABADENS · texte numérisé non relu

INSTITUTION LABADENS

- Médaille £&tà l'Exposition de 1867.

On ne pourrait dissiper les doutes qu'en exposant les élèves eux-mêmes, qui se tiendraient dans des carrés à eux, avec un carton sous le bras et un encrier à leur boutonnière, prêts à répondre, sans le secours d'aucun dictionnaire, à toutes les questions qu'on voudrait bien leur adresser.

Seulement, au bout d'une heure, les deux tiers des exposés se sauveraient pour aller suivre les petites modistes sur le boulevard, ou attraper des lézards gris dans les environs du bois de Boulogne. Il serait alors <de toute nécessité de les attacher à un poteau afin d'empêcher les évasions. Mais cette mesure de rigueur ne serait probablement pas du goût des familles.

La classe de philosophie a eu cette année à traiter, pour le concours général, la question d'Orient depuis 1842 jusqu'à nos jours, ce qui a même permis à plusieurs collégiens d'éreinter ceux de leurs parents qu'ils n'aimaient pas et qui avaient joué un rôle dans les affaires politiques des vingt-cinq dernières années. Voyez donc dans quelle magnifique situation se trouvait le jeune fils (plusieurs fois nommé à la Sorbonne) de M. Casimir Périer. Avant de partir pour le concours avec son pain de gruau, son cervelas et sa demi-bouteille de vin dans un filet, il pouvait très bien dire à «on père :

— Si tu ne me donnes pas immédiatement deux cents francs pour acheter une montre, je raconte dans ma composition que tu as trahi la France.

Je demande en grâce que pour l'Exposition de 1867 on choisisse un sujet moins brûlant de dissertation. Sans quoi il est probable que les élèves des lycées de Saint-Pétersbourg raconteraient la prise de Sébastopol tout autrement que ceux des lycées de Paris. De ces différents points de vue pourraient résulter entre les concurrents des collisions fâcheuses. Ce ne serait pas la peine d'avoir signé le traité de Paris pour voir recommencer la guerre, d'autant plus que dans les salles encombrées d'une Exposition universelle la casse montevite à plusieurs centaines de mille francs. On serait alors obligé d'adopter pour les exposants le système cellulaire, ce qui serait une inconséquence, puisqu'on est en train de l'abolir pour les jeunes détenus de la Roquette.

Afin d'éviter ces complications diverses, je voudrais, avec plusieurs personnes raisonnables, que la politique ne fût pas plus permise aux collégiens qu'elle ne l'est aux rédacteurs du Figaro, et qu'on se contentât de laisser croire aux uns et aux autres que le testament de Piene le Grand est déposé chez un notaire.

Eh! mon Dieu ! sans nous créer de nouveaux sujets d'inquiétudes, n'en avons-nous pas assez avec les Deux Sœurs de M. de Girardin qui menacent d'embraser le globe terrestre ? N'en avons-rwus pas assez avecl'affaire Montmorency-Périgord qui revient sur l'eau, et avec le câble transatlantique qui n'y revient pas ?

L'affaire Montmorency-Périgord paraît, à vrai dire.

assez bonne nageuse pour y revenir souvent encore avant de se laisser couler à fond. C'est un procès qui se juge par morceaux. Un jugement décidera si M. de Talleyrand est en possession du nom ou seulement du titre de duc de Montmorency. Un autre jugement nous apprendra si le titre est transmissible, et un récent jugement vient de déclarer que les armes des Montmorency ne pouvaient être portées par le nouveau duc, qui possède déjà les armes des Talleyrand-Périgord, ce qui lui eût fait plus d'armes que les panneaux de ses voitures ne pouvaient en contenir.

Je comprends parfaitement qu'un homme tienne au nom qui lui vient de sa famille, et même à celui qui lui vient d autre part; mais, quelque concession qu'on fasse à la vanité nobiliaire, on s'étonne que quelqu'un, sous le régime de la vapeur et de la pisciculture, veuille ajouter encore aux léopards qu'il peut avoir dans son écusson quelques merletles, fussent-elles d'azur, fussent-elles même de gueules.

Sous Hugues Capet, ces merlettes avaient leur importance. Vous alliez trouver un loyal paysan nouvellement marié ; vous lui disiez :

— J'ai des merlettes dans mon écusson; fais savoir à ta femme que je serai chez moi ce soir à onze heures.

Le paysan s'acquittait fidèlement de la commission. Aujourd'hui le paysan vous casserait les reins. Voilà la nuance. Les merlettes n'ont donc plus aucune raison d'être, à moins qu'on porte à ces volatiles une affection

qui rappelle cette réponse d'Alcide Tousez dans le Duel aux mauviettes.

— Des mauviettes pour votre déjeuner ! lui disait Scriwaneck ; vous vous nourrissez bien !

— J'aime beaucoup les oiseaux, répliquait Tousez, et comme je n'ai pas de cage, je suis forcé de les faire rôtir.

Il n'y a pas à se faire illusion. La science du blason est aujourd'hui fort délaissée. Qu'un gentilhomme ait des armes au fond de son chapeau, il ne se trouvera pas à Paris trois personnes capables de reconnaître si ce sont celles des Montmorency ou celles des La Palisse. Pour le public désintéressé, il en est des armoiries comme de certaines décorations étrangères très difficiles à obtenir, disent ceux qui les portent, quand elles ont un liséré bleu, et qu'on a pour vingtcinq francs quand le liséré est orange.

Pour établir une différence entre ces divers lisérés, il faut être très versé dans l'art décoratif, comme mademoiselle Rosa Bonheur, par exemple, qui vient encore de recevoir en pleine poitrine (v'ian!) Tordre de Saint-Charles du Mexique, de deuxième classe. Maintenant que le pli est pris, il n'y a pas en Europe, et même au delà des mers, un souverain qui ne soit, à un moment donné, jaloux de pouvoir se dire :

— Moi aussi, j ai décoré Rosa Bonheur !

Je ne donne pas six mois à Téminente artiste pour avoir dans ses tiroirs plus de rubans qu'il n'en faudrait pour tapisser son atelier et se garnir douze beaux

fauteuils» Vous voyez quelquefois des hommes à cheval courant ventre à terre avec une grande enveloppe cachetée à la main : ce sont des ordonnances qui portent une nouvelle décoration à mademoiselle Rosa Bonheur.

A la place de l'auteur du Marché aux chevaux, j'avoue que je commencerais à faire la grimace. Qu'une femme soit par exception nommée chevalier de la Légion d'honneur, c'est déjà original; mais que tontes les croix connues viennent se ranger en bataille devant sa porte, c'est à supposer qu'on la prend décidément pour un homme.

Le jour où elle ira au bal de l'Hôtel deville en robe décolletée avec toutes ses décorations, elle révolutionnera le quadrille. Et remarquez que je passe sous silence les droits de chancellerie qui sont considérables et finiront par obérer son budget au point qu'elle se verra, à regret, obligée d'augmenter le prix, déjà fort élevé, de ses tableaux.

Chaque fois qu'elle enverra une œuvre nouvelle à l'étranger, elle peut-être tranquille, elle recevra sa petite cargaison par retour du courrier. Si mademoiselle Rosa Bonheur veut bien écouter les conseils d'un homme qui a toujours aimé les arts, elle prendra une résolution énergique : ce sera de joindre à chacun de ses tableaux la note suivante :

Toute décoration non affranchie sera RIGOUREU- SEMENT REFUSÉE.

En province. — Les courses de taureaux.

87 août 1865.

Je suis réfugié dans un ravissant chef-lieu où les femmes, qui s'achètent quelquefois des fleurs pour] se les mettre dans les cheveux, ne s'achètent pas encore des cheveux pour les mettre dans les fleurs. On ne se doute pas comme il est facile d'avoir de l'esprit dans ces endroits non foulés par les vaudevillistes. Les nouvelles à la main dont le Parisien sceplique dit froidement: Je la connais! Dieu! qu'elle est vieille! ont ici de nombreux débouchés. J'ai obtenu devant un public choisi un très grand succès avec l'histoire du père qui envoie des escarpins neufs à son fils par le télégraphe électrique, et qui, en trouvant d'autres à la place, croit que son enfant lui a renvoyé ses vieux souliers.

Je ne crains pas d'être taxé d'exagération en affirmant que 1 Auditoire était haletant. Enhardi par cette première tentative, j'ai repris en sous-œuvre Taven-

ture d'Harel, qui se termine par ce mot si peu connu de Frédérick-Lemaître :

— Il a encore sa montre !

Vous dire l'enthousiasme, il n'y aurait que Girardin pour l'exprimer dignement. Je n'ai pas laissé aux applaudissements le temps de se refroidir, et j'ai glissé entre deux bravos l'anecdote de Calino écrivant ce post-scriptum :

Je m'aperçois que j'ai oublié de vous donner ma nouvelle adresse. Je cours après le commissionnaire pour reprendre ma lettre, mais il m'est impossible de le rattraper. »

Cris, trépignements, rappels. Ce fut mon quinze août. Ernest Feydeau, où étais-tu ? Voilà de la gloire douce à cueillir. Si vous avez quelques Gascons quon . mène pendre, adressez-les-moi, il y a encore de beaux jours pour eux. Je manque de plaisants du parterre. Si quelqu'un peut m'en procurer deux douzaines fin courant, je les prends au cours moyen.

Mais les médailles de sauvetage elles-mêmes ont leurs revers. Au moment où je rêvais au bonheur de vendre des châtaignes dans ces contrées patriarcales, j'ai appris qu'en l'honneur d'un saint quelconque, dont la fête tombe à la fin d'août, les autorités organisaient des courses de taureaux, destinées à écraser par la richesse des costumes et par le nombre de chevaux éventrés celles qui ont ensanglanté récemment les arènes de Nîmes.

Les courses de taureaux, qui ne sont autre chose que des massacres, tendent à se généraliser. Avant deux mois, M. Arnault, de l'Hippodrome, aura engagé des picadores, afin de servir au peuple de Paris ces jeux gymniques dont les pays méridionaux ont seuls jusqu'à pré-ent connu la douce ivresse. Seulement, comme M. Arnault tient à ne pas décimer son écurie, il est probable qu'au lieu de chevaux il fera éventrer des écuyers qui feront ensuite trois fois le tour de l'arène leurs intestins à la main.

La ville de Nîmes n'en est point encore là; mais pourquoi n'y viendrait-elle pas ? Il y a, en effet, une loi qui punit les sévices commis sur les animaux. Or, comme cette loi est violée de la façon la plus flagrante dans les courses de taureaux, il n'y a aucune raison sérieuse pour qu'on ne viole pas aussi la loi qui défend de tuer les hommes, même quand ils sont écuyers à l'Hippodrome.

Dans les courses de printemps, d'automne et autres saisons, on casse, il est vrai, les reins aux jockeys, mais c'est au moins sous le prétexte d'améliorer les chevaux. Je serais curieux de savoir quelle excuse peut trouver un entrepreneur de tauromachie à cette Saint-Barthelemy d'animaux utiles. Ce ne peut être pour améliorer les chevaux, puisqu'on les éventre. Est-ce pour améliorer les taureaux? Je ferai remarquer qu'on les poignarde. Si ce système prévalait, Dumollard, qui est monté sur l'échafaud, serait un homme excessivement amélioré, et il ne resterait plus

qu'à le fourrer dans un haras, comme Monarque, le père de Gladiateur; car les chevaux ont sur nous autres hommes cet immense avantage que chez eux la recherche de la paternité n'est pas interdite, et que celui que l'enfant appelle « papa » n'a jamais subi de collaboration.

Je suppose que je sois le fils de la reine Pomaré, et que ma noble mère m'envoie en France compléter mon éducation. Quelle ne serait pas ma stupéfaction en voyant que, d'une part, il se fonde des sociétés où le culte du cheval est poussé beaucoup plus loin que le culte du crocodile chez les anciens Égyptiens ! Un homme admis à tutoyer Gladiateur se croit dispensé de toute autre gloire. Un jour, un joli cheval appelé Gotitran, qui est un nom de jeune premier, se cassa la jambe au-dessus de la rotule. Ce fut un deuil public. Les gens du monde allèrent s'inscrire chez son concierge. Un malheureux dégoûté de l'existence aurai! un moyen aisé de se faire écharper par le peuple : ce serait de se rendre aux courses du Derby à Chantilly .. et d'aller donner une simple chiquenaude sur le museau du cheval victorieux. Il n'en sortirait pas vivant.

D'autre part, toujours en admettant que je sois le fils de la reine Pomaré, je n'aurais qu'à prendre le chemin de fer de Lyon à la Méditerranée pour voir promener triomphalement dans les arènes de Nîmes des chevaux décousus de la tête à la ceinture; car làbas il n'y a pas de milieu, il faut qu'un cheval soit ouvert ou fermé.

En assistant à des spectacles aussi contradictoires, je ne pourrais que supplier le Grand Esprit de rendre à la raison ces Français égarés qui fondent des prix de cent mille francs pour encourager à vivre les mêmes animaux qu'ils vont voir tuer publiquement^ moyennant cinq francs les premières et trois francs les secondes, sans compter l'achat du programme et les cinquantes centimes de l'ouvreuse.

Mais je ne suis pas le fils de la reine Pomaré, etr sous peine de passer pour un homme capable de livrer sa ville aux Bourguignons, je dois trouver très bien qu après avoir tué des jockeys pour améliorer le& chevaux, on tue des chevaux pour améliorer des toréadors. Du reste, dans un pays où l'on parlesérieusement de l'abolition de la peine de mort, ce» exécutions sommaires ne sont pas beaucoup plus illogiques que la France et l'Angleterre se rencontrant à Cherbourg et célébrant dans la rade les délices de la paix au moyen des engins de guerre les plus formidables que le génie de la destruction ait jamais inventés.

Nous n'en sommes pas moins très fiers de no& découvertes et de la douceur de nos mœurs. Au fond, nos mœurs ne sont pas plus douces que sous les Mérovingiens. Nous dissimulons la férocité de nos appétits, mais nous ne demandons que l'occasion de les satisfaire. Lorsqu'un charretier frappe son attelage au delà d'une certaine mesure, nous le faisons arrêter sans scrupule, mais jusqu'ici jamais un maire n'a été

incarcéré cinq minutes pour avoir autorisé les éventrements dont nous parlons. Cette anomalie n'est pas plus surprenante, il est vrai, que de voir passer en police correctionnelle les hommes de lettres qui se battent en duel, tandis que MM. de Larochefoucauld et de Talleyrand-Périgord se sont blessés mutuellement sous les yeux de toute la France, sans avoir été seulement inquiétés ni avant ni après. Si le Gode civil avait été rédigé par des légistes sincères, ils auraient inscrit cet axiome à la première page :

« Tous les Français sont ir.égaux devant la loi. »

Je sais qu'il faut faire quelque chose pour les femmes dont l'exquise délicatesse se marie volontiers aux scènes d'égorgement. Le combat de taureaux va devenir une récréation toute féminine, surtout maintenant que, si j'en crois les journaux qui pénétrent jusqu'à moi, M. Duruy nourrit le projet de créer pour les étudiants de Paris une sorte d'école polytechnique où Ton prendra des pensionnaires à l'abri de la corruption du bal Bullier et de l'entraînement résultant du domino à quatre ; les jeunes insulaires du quartier Latin auront le droit de mener la vie belle et joyeuse dans des cours bien aérées, en jouant à la main chaude, aux barres et au chat perché. Vont-ils s'amuser les gaillards ! La chope, fille de l'insouciance et même de la paresse, sera religieusement consignée à la porte où les cigares seront remplacés par des gâteaux du plus séduisant feuilleté.

Si ce rêve universitaire se réalise, les hommes mariés ne seront plus en sûreté à Paris. Les petites femmes qui, dans le commerce des élèves en droit et en médecine, ont contracté la molle habitude de se coucher à deux heures du matin en hiver, et à quatre heures en été, vont sortir du quartier où les retenait la passion du bésigue pour se répandre par la ville qu'elles ne peuvent manquer de ravager de fond en comble.

Il me semble que les messieurs logés de l'autre côté de l'eau ont déjà à nourrir plus de femmes que leurs porte-monnaie ne peuvent en rassasier. Il serait donc injuste d'ajouter une dépense nouvelle à toutes les charges qui les accablent. Si Ton veut créer un lycée pour les étudiants, il devient nécessaire d'en bâtir un pour les étudiantes, à moins que le ministère de l'instruction publique ne constitue à ces dernières une pension annuelle sur des fonds particuliers.

Je crois, pour ma part, bien téméraire de songer à interner les étudiants, lorsque les simples collégiens vont passer leurs journées de congé à cheval dans l'enceinte des courses, où ils offrent à toutes les Coras qu'ils rencontrent des fleurs de rhétorique que leur vend Isabelle la bouquetière. En général, quand il s'agit de réglementer la vie des jeunes gens, on ne tient pas un compte assez sérieux des vœux que la nature émet, à l'instar des conseils municipaux. Quand l'heure a sonné où l'homme sent le besoin de faire quelques dettes, d'aller voir la Belle Hélène et de ne pas rentrer chez lui tous les soirs, il n'y a pas

de professeur, s'appelât-il Ortolan, assez persuasif pour le retenir. Le jour où un étudiant sentirait son cœur battre plus fort que de coutume, il prêterait plutôt son uniforme à sa maîtresse pour lui permettre d'entrer dans le dortoir à la faveur de ce déguisement.

Si les étudiants, dont un certain nombre sont électeurs, ont encore besoin d'être soumis au régime de l'internat, il n'y a aucune raison plausible pour qu'on ne crée pas des collèges pour les sous-préfets, pour les députés et même pour les ministres qui auraient un jour de sortie tous les dimanches, et à qui on retirerait leurs portefeuilles pendant les récréations, afin qu'ils ne cédassent pas à la tentation d'en faire des lanières pour jouer à Cache-Tampon.

D'ailleurs tous nos hommes d'Etat, à très peu d'exceptions près, ont été étudiants. Us ont courtisé les cafés d'alentour, joué la poule et offert des bouteilles de bière à la beauté. Osent-ils prétendre que ces différents travaux ont nui à leur avancement ou abâtardi leur intelligence? Évidemment non, ils ne l'osent pas, puisque du plus petit au plus grand ils sont tdus convaincus que leur génie n'a d'égal que leur beau caractère. Si nos hommes d'Etat ont pu arriver au degré extraordinaire de perfection dont fSarle continuellement le Constitutionnel, à travers les quadrilles de la Chaumière et les demi-tasses du café Voltaire, pourquoi donc supprimerait-on un état de choses qu'on ne saurait trop encourager puisqu'il aprodttit les nombreux grands hommes dont nous jouissons ?

Quinze jours en Périgord. — Les truffes. — Les prix en chocolat.

3 septembre 1865.

Quand on arrive en province, la première chose qu'on vous propose, c'est de vous décentraliser. Je ne sais pas parfaitement en quoi consiste l'opération, mais j'ai accepté l'offre, d'autant plus que je me suis peut-être laissé vaincre par la pruderie départementale ; mais vos journaux de Paris m'ont horriblement scandalisé cette semaine. Concevez-vous rien de plus révoltant que ce gracieux récit dans lequel ils noua ont montré Abd-el-Kader achetant, avant de repartir pour la Syrie, des poupées articulées à la plus jeune de ses femmes, qui n'a pas encore quatorze ans? 11 est fâcheux que nous ne connaissions généralement pas l'arabe : les conversations amoureuses de l'exémir avec sa petite dernière seraient curieuses à entendre.

— M'aimes-tu, ma Fatma ?

— Je t'adore, mon Abd-el ; après le bébé que tu m'as acheté chez Giroux, et qui dit si bien « papa » et «* maman » en remuant les yeux, tu es ce que j'ai de plus cher au monde. Mais il me semble que mon cœur s'ouvrirait mieux encore aux douceurs de l'amour, si tu voulais me payer une raquette pour aller jouer aux Tuileries, autour du bassin, avec les jeunes filles de mon âge.

Abd-el-Kader, qui a commencé de bonne heure, en sa qualité de descendant du Prophète, n'éprouve aucun remords à mêler ses propres filles à ces jeux innocents. Il est aujourd'hui grand'père d'une jolie enfant nommée Fiammina, comme l'héroïne de M. Mario Uchard, et qui passe ses journées à habiller les poupées de sa grand'mère, qui a deux ans de moins qu'elle.

Quelque profondément pervertis que nous soyons en France, nous n'en sommes pas encore arrivés, dans nos relations de parenté, à mettre notre grand'maman au pain sec parce qu'elle aura cassé la pendule en sautant à la corde dans le salon.

Vos journaux satisfaits de Paris n'en trouvent pas moins délicieux ce tableau de famille, et pas un n'a fait la réflexion que c'est nous qui payons les poupards de la jeune Fatma, puisque, sans les cinquante mille écus qu'il touche sur la cassette particulière de la France, Abd-el-Kader ne pourrait guère offrir à sa maîtresse que des cerceaux de trente-cinq centimes.

Je ne conseille pas au Journal des demoiselles de

reproduire ce passage de la vie de notre Jugurtha. Les abonnées se diraient probablement, du fond de leurs pensionnats :

— J'ai onze ans et demi. Je vais faire tout mon possible pour épouser Abd-el-Kader; Tannée prochaine, il me trouverait trop vieille.

Peut-être, après tout, les musulmans ont-ils raison d'épouser des femmes en bas âge. Ils ne laissent pas ainsi à la rouerie naturelle à l'autre sexe le temps de se développer. Dans notre religion, c'est tout le contraire. Tant qu'une fille est jeune, jolie et relativerment innocente, elle marine dans la noire misère, et, à mesure que la vieillesse arrive, au bras du maquillage, son fidèle compagnon, il surgit descocodès qui couvrent ses imperfections naissantes sous des châles de dentelles et des colliers d'un prix impertinent.

C'est lorsque la femme est tout à fait décrépite qu'elle rencontre un jeune homme de vingt-deux ans, riche, beau et à la recherche de l'idéal. Elle lui prouve, clair comme deux et deux font neuf, qu'elle n'a jamais aimé que lui, et les bans ne tardent pas à se publier à la quatrième page, troisième colonne, des feuilles quotidiennes, sous la rubrique : même maison. Toutes ces divagations de la passion parisienne sont, en revanche, inconnues ici, où la chronique locale se borne à enregistrer des faits de l'ordre purement physique. Le grand incident de la semaine, par exemple, a été l'apparition de plusieurssymptômes

favorables à la prochaine récolte des truffes Cette indiscrétion vous dit assez que, comme l'homme sauvage du département du Var, sur lequel l'Académie de médecine vient de faire son rapport, j'ai cherché en Périgord un asile odoriférant. Les promesses de la truffe sont en ce moment la joie de la contrée; car, dans leur honnêteté toute périgourdine, les paysans ne se doutent pas que ce diamant noir est devenu chez nous un terrible élément de corruption. Ce qui a tué un grand nombre de vertus féminines, c'est qu'elles aimaient trop la truffe. Moi seul, en Périgord, ai frémi en songeant aux conséquences possibles de cette multiplicité de richesses. A Paris, quand les truffes ne coûtent pas cher, les femmes sont bien bon marché. Mais je me suis consolé par l'idée que cette abondance de truffes ferait peut-être diminuer le prix des pommes de terre.

MM. les cochons repassent leurs rôles et aiguisent leurs groins pour la campagne de 1865. Ces animaux calomniés, qui aiment la truffe pour elle-même, et non pour le cabinet particulier qui en est la suite, sont dressés à la chasse du précieux végétal comme les terre-neuve à repêcher les noyés. Un cultivateur de& environs, qui a des truffières dans sa propriété, m'a profondément surpris par la façon respectueuse dont il parlait des porcs qui composent sa meute. Il vantait spécialement leur propreté et la distinction de leurs goûts, ce qui a bousculé toute mes idées sur le vinaigre de Bully.

— Le cochon, a-t-il dit, possède une organisation autrement fine que la nôtre, puisqu'il découvre à dix centimètres sous la terre un cryptogame que la grossièreté de notre odorat ne nous permet pas même d'y soupçonner. Il goûte d'abord la truffe, et nous ne la mangeons que lorsqu'il nous en a donné son opinion. C'est le Brillât-Savarin de la situation. Nous sommes donc mal venus à faire de lui un type de mauvaise éducation, puisqu'il nous donne, à nous autres rois de la création, des leçons de délicatesse. Les cochons sont, en outre, très soignés de leurs personnes, mais un proverbe à jamais regrettable, dans lequel il est dit qu'on ne les engraisse pas avee de l'eau claire, les a perdus dans l'opinion. On leur apporte pour toute nourriture une mixture d'eau de vaisselle et d'épluchures de légumes, et quand on les voit plonger les naseaux dans cette composition répugnante, on s'écrie :

— Dieu! les vilaines bêtes! comment peuvent-elles avaler des infamies pareilles ?

Il est toujours facile de pousser des exclamations, mais avec un petit brin de bonne volonté on comprendrait que si les chercheurs de truffes s'abreuvent d'eau de vaisselle, cela tient surtout à ce qu'on ne leur donne pas autre chose à manger. Quelqu'un qui leur offrirait des fricassées de perdreaux serait tout étonné de les voir s'y attabler comme des personnes naturelles. On est mal fondé à reprocher sa négligence à un animal qu'on entoure des choses les plus nauséa-

bondes. Autant faire un crime àun employé à huit cents francs de se faire habiller par un autre que Dusautoy.

Voilà ce que m'a dit le cultivateur périgourdin, et j'ai courbé la tête. Mais, si j'étais un homme de polémique, j'aurais parfaitement pu lui répondre qu'il ne fallait pas chercher une preuve absolue de la délicatesse et de la propreté des pourceaux dans leur passion pour les truffes, attendu que nous avons entre Paris et Lyon des petites femmes très malpropres qui les adorent.

Tout en me montrant avec orgueil les limiers à poil ras qu'il destine à l'ouverture de la chasse aux comestibles, le brave propriétaire dont je parle a essayé de m'initier à la science périlleuse de la découverte des champignons qui sont également dans le pays un des aliments les plus courus. Seulement, il m'adonne des renseignements si vagues, et une si mince cloison sépare le champignon qui nourrit de celui qui empoisonne, que je suis résolu, avant de commencer mes expériences, à attendre que j'aie fini mes études. Le fameux Pontis de Sainte-Hélène a passé très longtemps pour un parfait honnête homme, et c'est seulement quand il a eu commis toutes sortes de crimes qu'on a appris qu'il était un galérien en rupture de boulet. Il en est de même du champignon. Quand il est vénéreux, il arrive toujours un moment où l'on s'en aperçoit, mais il faut éviter de s'en apercevoir après qu'on l'a mangé, sans quoi, c'est comme si on ne s'en apercevait pas.

Gomment ne s'est-il pas déjà trouvé un homme spécial pour dresser un tableau .annuel des décès provoqués par les champignons, quand nous avons un monsieur, affolé de littérature, qui s'est amusé à établir la statistique des décès a* théâtre? Il a présenté récemment à l'Académie le bilan exact de la . mortalité sur les principales scènes de drame. J'ignore jusqu'à quel point ce travail peut servir à l'histoire dramatique en France; mais des constatations de ce médecin des morts, il résulte que, depuis quelques années, les décès vont en diminuant, sauf au théâtre du Châtelet, à cause des pièces militaires, où on n'obtient de gros effets qu'à condition de sacrifier beaucoup de monde.

A l'Ambigu, les morts ne sont généralement qu'apparentes et, au moment où on s'apprête à aller déclarer les défunts à la mairie, on les voit d'ordinaire reparaître en bonne santé, tenant leurs bien-aimées par la main.

A la Gaieté, du temps de Mélingue, les pompes funèbres n'arrêtaient pas, puisque le héros de l'ouvrage avait toujours, à un moment donné, un duel avec dix personnes à la fois qu'il expédiait les unes après les autres. Lui-même était quelquefois blessé, mais il ne s'en portait que mieux à l'acte suivant

Aujourd'hui, les féeries ont pris à la Porte-Saint- Martin une telle importance que la colonne des décès y reste en blanc presque toute l'année. Quand la situation condamne un personnage à mourir, on le

change en pain de sucre, en citrouille ou en cabriolet, mais il est extrêmement rare qu'on le tue pour tout de bon.

En résumé, Tannée dramatique 1865 a été jusqu'ici Aine des moins fécondes au point de vue de la mortalité, puisqu'elle n'a fourni que cinquante-deux cas de maladie, blessures ou accidents, dont vingt-cinq décès, auxquels il convient cependant d'ajouter quatre exécutions capitales par suite de la reprise du Courrier de Lyon.

Outre les noms de quelques imprudents champignonistes morts pour avoir négligé de faire la contreépreuve au moyen d'une cuiller en argent, la chronique locale du Périgord a retenu et propagé le récit au moins aussi touchant que comique des récentes tribulations de l'instituteur communal d'un des villages environnants. Faute de cinquante-cinq francs que lui avait refusés le conseil municipal de sa commune pour acheter les livres nécessaires à la distribution des prix, le malheureux se voyait dans l'alternative également douloureuse de prendre cette somme déjà considérable sur les sept cents francs de son traitement annuel, ou de renvoyer sans le moindre témoignage de satisfaction les élèves chez leurs parents, qui n'auraient pu savoir au juste si leurs enfants étaient des aigles ou des oies. L'instituteur prit une moyenne, et, n'ayant pas de quoi distribuer des volumes aux plus distingués de ses

disciples, il leur distribua des tablettes de chocolat qu'il retint courageusement sur ses seconds déjeuners. Le premier prix d'excellence était un morceau de chocolat extra-fin. Le second prix était de seconde qualité. Lé premier accessit n'était pas mangeable.

Les lauréats le plus souvent nommés emportèrent jusqu'à une livre de ce produit colonial qui joue un si grand rôle dans notre alimentation. Quelques-uns de ceux qui, malgré leurs efforts, avaient été trahis par la fortune, eurent une demi-tablette d'encouragement.

Il se produisit alors ce phénomène inattendu qu'on devait bien attendre. Une fois la distribution finie, les élèves ne purent résister au désir immodéré de goûter à leurs prix, qu'ils finirent par dévorer jusqu'à la dernière parcelle, et, quand ils rentrèrent chez eux, pas un ne put exhiber la moindre trace de ses succès. De sorte que les parents ne furent pas plus renseignés qu'auparavant sur les dispositions de leurs fils. Heureusement, deux ou trois des plus forts eurent des indigestions épouvantables, ce qui consacra leur gloire en plongeant leurs familles dans une joie qui ne fut pas sans mélange.

Tels sont les racontars de la chronique locale que

les laboureurs se redisent en coupant leur blé de

Turquie. On se répète encore de groupe en groupe

que Jean Pessidoux vient d'être condamné à cinquante

francs d'amende et à quelques jours de prison pour

avoir fabriqué et vendu de fausses truffes qu'il fabri-

quait avec des carottes brûlées. Au moment où je tiens la plume, l'indignation contre Jean Pessidoux est à son comble. Quand il passe sur une route, la mère serre son enfant contre sa poitrine et lui dit en désignant du doigt le réprouvé :

— C'est lui ! c'est celui qui a fabriqué de fausses truffes avec des carottes brûlées !

Je n'ai pas voulu dire aux honnêtes gens qui me narraient cette cause célèbre qu'à Paris, où on ne fabrique pas de fausses truffes, on fabrique quelquefois de faux billets de banque, ce qui n'empêche pas d'arriver à tout. Je me suis contenté de donner quatre sous à ce grand coupable, ce qui m'a valu, du reste, de passer pour un homme capable de devenir son complice.

Il est impossible, vous le voyez, d'être plus que je ne le suis actuellement en dehors des discussions sur l'emplacement de l'Exposition universelle de 1867 ;

Des concerts féminins, organisés par M. Sax, concerts où des dames de la plus haute aristocratie se préparent à jouer du cornet à pistons et de l'ophicléide au profit d'infortunes recommandables ;

Et des fêtes qui s'apprêtent pour la réception des ambassadeurs japonais, qui viennent encore chez nous chercher des occasions de s'ouvrir le ventre.

Ces Japonais, qui s'ouvrent ainsi le ventre à la moindre contrariété, sont éminemment voyageurs. Us passent leur existence à retourner au Japon quand ils sont venus en France, et à revenir en France dès

qu'ils aperçoivent les côtes du Japon. C'est à croire qu'ils prennent, en s'embarquant, des billets d'aller et retour, comme nous le faisons quand nous montons en wagon pour Ville-d'Avray. Les journaux prétendent qu'ils ont mis encore une fois à la voile dans le but de faire accepter à la France un traité d'alliance et de commerce plus avantageux que tous ceux que nous avons pu signer jusqu'ici avec le Japon. Si cela est, pourquoi n'ont-ils pas commencé par celuilà, ce qui leur eût épargné des frais de route considérables? Au fond, je suis convaincu que ce sont des gens qui aiment avant tout à marcher à plat ventre, et qui se promènent ainsi dans toutes les cours de l'Europe pour avoir un prétexte de se présenter dans cette position horizontale devant les lêtes couronnées. Lorsqu'ils sont restés debout pendant un certain temps,, ils doivent se dire dans leur patois que je n'essaierai pas de m'assimiler :

— Il y a déjà six mois que je n'ai marché à plat ventre, il m'est impossible de i ester plus longtemps dans cette inaction qui me tue. Si nous allions porter en France un nouveau traité de commerce?

— Je ne demande pas mieux, d'autant plus que mon envie de marcher à plat ventre n'est pas moins pressante que la tienne. Songes-y, cependant, les Françaises sont bien séduisantes, et tu sais que notre religion nous défend expressément d'en approcher.

— Bah ! nous en serons quittes pour nous éventrer à notre retour.

Ils frètent un navire, viennent en France, où ils marchent à plat ventre à bouche que veux-tu. M. Gérôme, le peintre, leur fait leur portrait dans cette posture honorable ; après quoi ils se relèvent et se réembarquent pour le Japon, d'où ils ne tardent pas à repartir, au bout de très peu de jours, avec un vingt-cinquième traité qui leur permet de se livrer encore à leur gymnastique favorite

Il y a la sagesse des nations, mais il y a aussi leur folie.

Les courses de province. — Le maquillage. —Avoir son peuple.— Ce que vaut une tête de Lauenbourgeois.

10 septembre 1865.

Je ne dis pas que les courses de province améliorent les chevaux, mais, ce qui est infiniment pins important, elles améliorent les toilettes. On ne signalait sur le turf de Périgueux aucune de ces femmes qu'on peut réclamer pour cinquante francs à la sortie; mais quelques Parisiennes de Paris ayant apporté dans l'enceinte du pesage ces chignons d'emprunt qu'on nomme des cache-peignes par un restant de pudeur, les dames périgourdines ont constaté avec une sorte de confusion qu'elles retardaient de trois ans sur les modistes de la moderne Babylone. J'avais déjà juré sur ma parole d'honneur à plusieurs d'entre elles qu'à Paris on portait la taille sous les bras, qu'on se coiffait à la grecque, et que les jupes étaient

tellement courtes, que nos dames ne pouvaient monter

un escalier sans commettre un attentat aux mœurs. Mais le Périgord, qui en est encore aux tailles longues, aux coiffures dans le cou et aux jupes traînantes, m'a considéré comme un imposteur. Aujourd'hui que l'événement et les courses m'ont donné raison, je suis un oracle. Toujours la théorie du fait accompli I

Au moment où la course des haies s'organisait, il s'est fait tout à coup un grand remue-ménage parmi les groupes féminins. Une femme à la mode, avec du noir fictif aux sourcils, du charbon de Paris le lonu des cils et du rouge sur les pommettes, venait d'entrer dans une tribune. Jamais on n'en avait tant vu dans le pays, où le mot maquillage n'a pas encore pénétré. Les chuchottements faillirent prendre le caractère d'une émeute.

— Vous voyez cette dame blonde avec des nœuds bleus sur les épaules; eh bien, il paraît qu'elle s'est mis du carmin sur les joues pour venir aux courses.

— Du carmin! pourquoi faire? Est-ce qu'elle a une maladie de peau?

— Du tout; mais il paraît que dans certaines contrées de la France les femmes usent de ce subterfuge pour faire croire qu'elles ont naturellement des couleurs.

— Vous voulez rire sans aucun doute?

— Rien n'est plus vrai, regardez-la avec la jumelle.

— Dieu! que je voudrais l'examiner de près!

— Quand ce sera fini, nous la suivrons pour mieux lavoir.

— Comme elle doit être honteuse devant tout ce monde !

* — On m'a assuré qu'à Paris il s'en trouvait comme ça quelques-unes qui se teignaient la figure, seulement qu'elles mouraient jeunes parce que ce qu'elles se mettent est très malsain.

Les invités des tribunes avaient fini par enjamber les banquettes pour aller analysera la loupe le visage de l'étrangère. Il se serait trouvé un chimiste dans la société qu'on l'eût certainement prié de rédiger un rapport sur cette aurore boréale d'une espèce inconnue. Tantôt les curieuses du Périgord levaient les bras au ciel, tantôt elles se contentaient d'ouvrir démesurément des yeux où la stupéfaction le disputait à l'incrédulité. Les unes contemplaient ce physique maquillé comme on examine un animal rare envoyé à la Société d'acclimatation par le vice-roi d'Egypte ou la reine de Madagascar; les autres cherchaient du regard une issue pour s'échapper en cas d'accident. Toutes faisaient detempsen temps le signe de la croix. Jamais ambassadeur, si Japonais qu'il pût être, n'eut un tel succès de curiosité.

Je riais énormément en assistant à cette inauguration. Il m'eût été aisé d'expliquer que ce qui révolutionnait ainsi le Derby de Périgueux était à Paris d'un usage usuel, et que, quand une femme se fait

remarquer aux courses, c'est moins parce qu'elle a du» rouge que parce qu'elle n'en a pas. Mais on m'eût probablement fait condamner pour dénonciation calomnieuse, tant l'opinion publique est ici inaccessible à ces subterfuges. J'aurais eu beau répéter comme Galilée: Et pourtant elles se maquillent! on m'aurait traité de mauvais plaisant. Mon Dieu, toi qui vois tout, tu sais pourtant bien que j'aurais dit vrai, et que, le jour où la vertu triomphera, tous lesparfumeurs de Paris feront faillite. Ce qui raffermit un peu» mon patriotisme, d'ailleurs facile à ébranler, c'est que, les courses aidant, je ne donne pas quatre ans aux jolies indigènes du département de la Dordogne pour laisser monter le rouge jusqu'à leurs cheveux.

Le Périgord a de tout, même des courses de gentlemen qui sont aussi riders que les nôtres, quoique généralement moins pourvus de conseils judiciaires. Mais la course la plus intéressante a été celle qui a liçu tous les ans pour chevaux de cultivateurs de tout âge et de toute provenance. Un maraîcher passe avec des cantalous plein sa voiture ; il détèle sa bête, l'enfourche, gagne le prix, réinstalle son Gladiateur dans les brancards et continue à crier : a Voyez les» jolis melons! pas chers les jolis melons! »

Les courses de haies, pour les lutteurs de ce genrer ont toujours un inconvénient. Les haies étant formées de joncs très minces et très tendres sous la dent, il arrive parfois qu'au lieu de les franchir, les chevaux mangent les obstacles.

DE LA DÉCADENCE 2t3

L'hippodrome de Péri gueux présente cette particularité, qu'il appartient à plusieurs propriétaires qui y plantent des foins pendant toute Tannée et qui, au moment des courses, le cèdent à la Société hippique moyennant une indemnité. Si bien qu'un jour les jockeys, qui couraient une poule d'essai, se sont trouvés à un endroit de la piste devant un monsieur qui leur a défendu d'aller plus loin, attendu qu'il ne voulait plus permettre qu'on passât dans son champ*

— Mais, firent observer les jockeys fort surpris* ce n'est pas l'heure de parlementer. On nous donne deux minutes pour arriver au but, nous n'y serons jamais dans le temps réglementaire. Laissez-nouspasser.

— Du tout, répondit le propriétaire, mes foins ne sont pas encore coupés, si vous vous amusez à piétiner dedans vous me ferez manquer ma récolte. Attendez que je les aie fait faucher. Si d'ici là vous voulez vous rafraîchir, je vous prie d'accepter une choppe.

Comme cette discussion durait déjà depuis sept quarts d'heure, la Société hippique intervint et décida

que la piste longerait désormais, sans l'entamer, le

champ de ce laboureur opiniâtre. Et voilà comme un galant homme évite JLout désagrément, et comme l'hippodrome de Périgueux fait un coude.

En résumé ce voyage aura été fructueux pour moi; d'abord parce que j'y ai mangé beaucoup de fruits* J'ai été, en outre, reçu dans les meilleures maisons (cela vous étonne) avec tant de gracieuseté et même

de déféwihce (cela vous étonne de plus en plus) que je ne désespère pas d'arriver à dire un jour: « Mon peuple du Périgord », comme Girardin a dit « mon peuple de Paris » et Alexandre Dumas « mon peuple de Melun ». Car aujourd'hui tout le monde a son peuple. Quand un clerc d'huissier a publié chez Dentu une brochure qui s'est enlevée à vingt exemplaires, dont neuf distribués gratis, il est convaincu qu'il a un peuple. Le suffrage universel, devant lequel je m'incline avec respect et admiration, a, je crois, développé jusqu'au paroxysme cette folie douce chez certains individus. Nous avons des hommes qui sont profondément convaincus que le soleil ne se lève que pour eux.

— Il est bien tard, se dit le soleil tous les matins, il faut que je fasse ma toilette pour aller éclairer un tel qui a beaucoup à travailler aujourd'hui.

Vous expliquerez vainement à ces personnalités en délire que la terre compte environ neuf cent millions d'habitants, y compris les femmes entretenues, pour qui le soleil, ce Girardin des astres, se lève non moins que pour Dumas; que d'ailleurs ce globe céleste, qu'on essaie vainement d'imiter dans les feux d artifice, reste à peu près immobile par rapport à la terre qui valse autour de lui. Les personnalités en question feindront d'entrer dans vos idées, mais elles n'en conserveront pas moins leurs opinions cosmographiques. Erkmann-Chatrian, entre autres ouvrages qu'on ne saurait trop lire, trop exalter et trop répan-

dre, a publié un roman intitulé: le Fou Végtïf, dans lequel un aliéné se promène dans un village d'Alsace, une couronne de fer battu sur la tête, un manteau en loques sur le dos, et sur l'épaule gauche un corbeau vivant. Cet infortuné raconte à qui veut l'entendre qu'il est le roi des Huns et que ses innombrables armées ne peuvent tarder a se rendre maîtresses de l'Europe. Ce fou Yégof n'est pas un personnage aussi fantastique que les auteurs eux-mêmes paraissent le croire. Nous heurtons continuellement des fous Yégof qui n'osent pas se coiffer encore avec des couronnes de fer battu, mais qui, dans le silence du cabinet, ont des accès très sérieux de souveraineté foudroyante. Si on se donnait la tâche de les écouter à travers la porte, on les entendrait commander à des régiments imaginaires, et je ne serais pas surpris qu'on trouvât un jour dans les papiers d'Emile de Girardin un décret de transporlation contre Francisque Sarcey et Alexandre Dumas fils.

Jamais Molière, qui a pourtant eu au théâtre des succès incontestés, ne s'est imaginé qu'il avait un peuple; Voltaire en avait un et même plusieurs, mais il l'ignorait probablement, car il n'en est pas question une seule fois dans les deux cent cinquante volumes qu'il a laissés. Aujourd'hui ce besoin tout moderne d'avoir un peuple a égaré jusqu'à M. Raphaël Félix, le directeur des théâtres de Lyon, qui a trop supposé que ce peuple fictif le défendrait contre les cabales de ses ennemis. Il s'est dit évidemment :

— Je sais qu'à Lyon quelques révolutionnaires incorrigibles en veulent à ma direction, mais j'ai un peuple qui me protégera. En avant !

Le peuple de M. Raphaël Félix était probablement retenu à domicile pour causes majeures, le soir de Pouverture des deux théâtres, car on a éventré les contre-basses et écartelé les petits bancs avec une rare unanimité. L'affaire a même pris des développement tels qu'il a fallu faire donner une autre troupe que celle de M. Raphaël Félix. Ce directeur aura sans doute mécontenté son peuple par quelque mesure arbitraire. Peut-être le jour de la Saint-Raphaël n'aura-t-il pas distribué assez de décorations. Il ne suffit pas d'avoir un peuple, encore faut-il lui donner quelques petites satisfactions de temps en temps.

A l'heure où nous mettons sous presse, il est probable que M. Raphaël Félix est plus que jamais persuadé qu'il est un homme politique et qu'il se compare tacitement aux plus grands hommes de l'antiquité. Du reste, quand on se compare à quelqu'un, c'est presque toujours à un grand homme.

La position actuelle du directeur des deux théâtres . (fermés) de la ville de Lyon rappelle celle d'un ancien acteur du théâtre de Marseille qui, après avoir été poursuivi par les sifflets jusqu'aux confins du département, présenta en 1848 sa candidature à la députa tion dans la circulaire suivante :

« Citoyens!

« Longtemps en butte à une malveillance systématique de la part de quelques abonnés, j'aurais pu lutter encore, mais j'ai vu que les choses s'envenimaient et j'ai craint des désordres dont j'aurais toujours déploré d'avoir été le prétexte. Ma conduite pleine d'énergie et de prudente a peut-être sauvé Marseille de la guerre civile. Cette abnégation que vous appréciez, j'en suis sûr, ne me donne-t-elle pas le droit de solliciter vos suffrages dans les élections générales qui se préparent? »

Je ne dis pas que M. Raphaël Félix ait l'intention de se porter candidat au Corps législatif, mais je conseille à tous ceux qui se sentent disposés à dire « mon peuple » comme Alexandre Dumas et Girardin, de méditer l'exemple du directeur des deux théâtres de Lyon.

Ces terribles accapareurs qui ont de leur popularité une si agréable opinion seraient bien humiliés, aujourd'hui, si le hasard avait voulu qu'ils fissent partie de la province de Lauenbourg que l'Autriche vient de céder -àla Prusse, moyennant cent trente-neuf francs par téie d'habitant, dit l'agence Havas. Pourquoi cent trente-neuf francs? dis-je à mon tour. Il me semble que du moment où la Prusse tenait tant aux habitants de Lauenbourg, elle pouvait bien, en conscience, aller jusqu'à cent quarante francs la pièce,

ce qui était encore une somme assez mesquine.

Vous me direz qu'un habitant du Lauenbourg n'est pas dans le commerce un objet très recherché : c'est vrai; j'ai passé, quant à nloi, bien souvent devant des magasins, et jamais il ne m'est venu dans l'idée de demander s'ils tenaient cet article-là, mais cent trenteneuf francs, c'est donné. Il faut que le prix des habitants ait bien diminué depuis quelque temps. Il est probable que la Prusse aura fait l'affaire en bloc. Il n'y a que les maisons de gros pour réaliser de bons bénéûces.

Il y a d'ailleurs à parier que la Prusse aura marchandé et que l'Autriche aura été obligée à un certain rabais. Quand on achète un solde, fût-ce de Lauenbourgeois, il faut toujours s'attendre à quelque déchet.

— Vos habitants, aura fait observer la Prusse, ne sont généralement pas bons à grand'chose. Ils boivent de la bière toute la journée, et avec eux mon gouvernement ne pourra guère se retirer que sur le tabac dont ils fument des quantités prodigieuses. En les

: pftyant cent trente-cinq francs, je vous en donne plus que leur valeur.

— C'est impossible; à ce prix-là j'y perdrais. J'en iceux l'un dans l'autre cent quarante francs tout au juste.

' — Pardon, vous ne comptez pas les estropiés qui sont nombreux, les infirmes et les centenaires auxquels on a pris la déplorable habitude de faire une pension.

— Les centenaires ont de tout temps été passés aux profits et pertes. Pour cent quarante francs nous ne pouvons cependant pas vous donner Lamartine ou Victorien Sardou.

— Allons! voyons, j'irai jusqu'à cent trente-huit francs parce que c'est vous.

— Mettez un franc de plus, et vous verrez que vous ne vous en repentirez pas, c'est de l'excellente marchandise..

— Je veux bien, tenez, pour en finir; mais une -autre fois, vous serez plus aimable.

Tout ce qu'un chroniqueur détaché de la politique d'ici-bas peut maintenant souhaiter à la Prusse, c'est qu'il ne se déclare pas sur les Lauenbourgeois dont elle vient de faire l'acquisition une épizootie semblable à celle qui désole en ce moment l'Angleterre et une partie de l'Allemagne, sans quoi elle finirait par ne plus en avoir pour son argent.

Le retour de province. — Les animaux malades. — Ce qu'il en coûte pour tuer un cuisinier. — La bêtise contemporaine et le charlatanisme.

17 septembre 1865.

Je crois avoir trouvé pour les Parisiens un moyen excellent de ne pas souffrir de la chaleur : ce moyen consiste à revenir de Périgueux. Les derniers jours de mon séjour dans la patrie de Fénelon ont été arrosés par un soleil tellement abyssinien, que j'ai été tout surpris de grelotter en arrivant à Paris où là sueur coulait sur tous les fronts. Dans le premier théâtre où je suis entré pour reprendre langue, j'ai rencontré une ouvreuse qui m'a offert un éventail. Je l'ai comblée d'étonnement en lui demandant une chaufferette. La stupéfaction de cette manieuse de petits bancs eût été moins profonde si elle avait su que là-bas, quand le thermomètre ne marquait que trente-sept degrés à l'ombre, les habitants se disaient entre eux :

— Le temps s'est bien rafraîchi ce matin.

Mais elle l'ignorait probablement. On a beau être ouvreuse, on ne peut pas tout savoir; quant à moi, je me croyais par moments transporté dans le pampas de l'Amérique, et je m'écriais dans mon délire :

— On me trompe en me laissant croire que je suis homme de lettres ; ce n'est pas possible, je suis tout bonnement un planteur ; allons inspecter mes cannes à sucre.

J'ai poussé jusqu'à Bergerac à la recherche d'un bain froid. Il m'a été facile de mettre la main sur la Dordogne, qui passe au milieu de la ville ; mais on ne s'imagine pas la force de volonté qu'il m'a fallu déployer pour me procurer un caleçon. Ce cache-folies qui, de même que la mise décente dans les bals publics, est de rigueur sur nos rives, paraît à Bergerac une affectation tout à fait ridicule d'aristocratie. Depuis l'abolition des privilèges et la chute de la féodalité, le caleçon est très mal vu de la bourgeoisie. Les bonnetiers, à qui je m'adressais, se contentaient pour la plupart de me lancer un coup d'œil qui semblait dire comme dans le Supplice d'une femme :

— Quel homme êtes-vous donc?

A ceux qui voulaient bien me demander des explications sur la singularité de mes goûts, je répondais que je me faisais gloire d'être aussi perverti que qui que ce soit, mais que nous autres sépulcres blanchis nous cachons sous une feinte pudeur la malheureuse corruption qui nous dévore. Qu'en conséquence,

il faliait voir dans ma démarche une soumission peutêtre blâmable à des habitudes d'éducation, mais non un parti pris d'humilier le peuple.

A force de souplesse et d'attitudes caressantes, j'ai enfin trouvé un marchand de cotonnade qui a déterré pour moi un caleçon de couleur dont le seul défaut était de porter sur le revers cette inscription d'un comique douteux :

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