‹ Les Français de la décadenceChapitre 16 sur 23 · GARE LA BOMBE · texte numérisé non relu

GARE LA BOMBE

— C'est excessivement drôle, dis-je au négociant, et il est probable que demain matin j'en rirai encore, mais je suis venu ici avec une mission du gouvernement ; si je ne faisais pas quelques sacrifices au sérieux de ma situation, mon avenir diplomatique pourrait en souffrir. J'aimerais mieux un caleçon tout uni.

— Vous avez tort de ne pas prendre celui-là, me répondit le marchand de cotonnade, je vous assure que c'est très bien porté ici. Ces messieurs de la noblesse n'en choisissent jamais d'autres.

— Je le comprends, répartis-je, mais je tiens à ne pas être remarqué : je voyage incognito.

J'ai enfin obtenu le caleçon simple et dépourvu de toute légende, mais ma popularité naissante est restée sur le carreau.

Je rentre aujourd'hui dans mes frontières naturelles après trois semaines d'absence. J'ai trouvé plusieurs des nôtres bien vieillis. J'ai été obligé en outre de me faire expliquer à nouveau une foule d'événements

qu'à cent cinquante lieues du boulevard je n'avais que très imparfaitement compris. Ainsi j'étais persuadé que M. Perrin, le directeur de l'Opéra, demandait une augmentation de salaire à ses musiciens; j'apprends à l'instant que c'est le contraire.

Plusieurs personnes, qui paraissaient, le tenir de bonne source, m'avaient également assuré là-bas que le choléra de Marseille et autres lieux était l'expiation de toutes les fautes en retard qui n'avaient pas été • payées lors de la liquidation. De temps en temps, me disaient ces personnes, le choléra vient amortir la dette. 11 y a un tirage, et les premiers numéros sortants gagnent le cimetière Montmartre.

Je le croyais, parole d'honneur, je le croyais, mais l'épizootie qui dépeuple en ce moment les campagnes (depopulabundus agros) m'a rendu rêveur. La maladie qui s'attaque spécialement aux bêtes à cornes est, paraît-il, une des plus terribles qu'on ait encore vues. C'est au point qu'un arrêté ministériel prescrit en six colonnes de petit texte les précautions à prendre contre le fléau. Il est, notamment, expressément défendu aux cordonniers d'utiliser pour leur industrie le cuir d'un animal mort des suites de la contagion. Je ne saisis pas encore très bien le motif de cette interdiction. On craint peut-être que nos bottines ne tombent en langueur et ne finissent par mourir misérablement après avoir traîné sur l'asphalte une existence décousue. C'est cependant peu probable ; mais il est peu pro-

bable aussi que l'épizootie ait été envoyée d'en haut pour punir les animaux domestiques des* fautes qu'ils ont à se reprocher. Maintenant que je suis à Paris, ce foyer d'indépendance et de discussion, il me semble que les forfaits que peut commettre un bœuf, une génisse ou un mouton sont d'une nature bien innocente. Ils les paient d'ailleurs assez cher le jour où on les dirige sur l'abattoir.

J'en ai conclu que si des animaux qui ne lisent point la Vie de Jésus et n'ont jamais fait aucune4 avance à Victor-Emmanuel sont exposés* à ces accidents climatériques, les hommes atteints du choléra pourraient bien être purement et simplement des individus moins favorisés du hasard que ceux qui parviennent à l'éviter,

Je ne me dissimule pas la hardiesse de cette proposition, mais il s'agit de rentrer par un coup d'éclat dans les idées parisiennes. Je crois y avoir réussi.

On m'avait, dans les départements, appris qu'un cuisinier français avait tué d'un coup de broche un officier prussien. L'histoire n'est pas absolument exacte. C'est un officier prussien qui a tué le cuisinier français d'un coup de sabre. Le cuisinier français passait tranquillement, rêvant à quelque sauce Robert ; l'officier a tiré sa colichemarde et lui en a donné sur la tête un grand coup dont l'autre est mort quelques jours après. Rien n'est plus simple. C'est probablement là ce qu'on appelle l'exercice à la prussienne.

La justice d'où tre-Rhin a fait preuve envers le jeune lieutenant, qui est noble, d'une sévérité peut-être un peu exagérée : elle Ta condamné à quatre mois et demi de prison. Voyez-vous ce malheureux jeune homme enfermé pendant cent trente-cinq jours et ■obligé de manquer le rendez-vous que lui avait sans doute donné sa folle maîtresse? Mais qu'est-ce qu^l voulait donc, ce cuisinier? Qui le priait de se trouver là juste au moment où le gentilhomme éprouvait le besoin de tirer son sabre et de fendre la tête à quelqu'un?

Ces quatre mois et demi de prison infligés à un noble pour le seul fait d'avoir sabré un vulgaire cuisinier ont vivement indisposé, dit-on, l'aristocratie prussienne contre le gouvernement. On pense généralement qu'avec deux jours d'arrêts la réparation eût été plus que suffisante. En Prusse, au prix de quatre mois et demi de prison, un noble a généralement droit à deux têtes de cuisiniers.

Pour un pays où les principes de 89 n'ont pas encore pénétré, ce meurtre d'un cuisinier français est certainement le plus bel éloge pu'on puisse faire de la noblesse prussienne. Prendre aussi peu de souci de la vie d'un cuisinier, n'est-ce pas établir victo: rieusement le mépris qu'on a pour les satisfactions du corps et de l'estomac? En France, non seulement nous respectons la vie des cuisiniers, mais quand on condamne à quatre mois de prison le meurtrier d'un de ces artistes en nourriture, nous ne nous déclarons pas

encore satisfaits, et nous jetons les hauts cris.

Tiendrions-nous cette conduite si nous ne faisions pas un Dieu de notre ventre ?

D'ailleurs, le meurtrier est comte ; s'il n'était que baron encore ! mais il est comte, et ce ne serait pas la peine de posséder un titre s'il ne vous donnait pas le privilège de séparer en deux, quand l'envie vous en prend, la tête d'un cuisinier.

* A vrai dire, le jour prochain où la France demandera sur cette affaire des explications à la Prusse, la meilleure réponse à faire serait encore celle-ci :

— En Prusse, on ambitionne un titre de noblesse parce qu'il rapporte quelque chose. En France, il ne rapporte absolument rien, sauf le ridicule dans certains cas, et on voit continuellement des gens se démener pour en obtenir. Puisque votre noblesse ne vous laisse pas même le droit de tuer un gâte-sauce, qu'attendez-vous pour la supprimer ?

La Prusse a grand tort de nous laisser détruire nos cuisiniers: mais elle aurait peut-être raison de nous rétorquer l'argument. Elle pourrait même ajouter que nous n'avons aucun motif plausible de refuser d'admettre les mystères du droit divin, puisque nous sommes en train de discuter le surnaturel, exactement comme du temps dès Vaudois et des Dragonnades.

Du reste, bien qu'en province la crédulité se développe à vue d'œil, j'ai d'abord énergiquement refusé d'accepter sans preuves à l'appui l'historique de

l'émeute causée à la salle Herz par deux infortunés escamoteurs, et le récit difficile à admettre du rôle qu'une partie de la presse parisienne, aidée de madame Judith Derosne, avait joué dans cette mystification.

Que deux mangeurs d'étoupes viennent en France écouler les produits de leurs jongleries, il n'y a là dedans rien que de parfaitement logique, et le seul incident vraiment étrange de cette représentation tronquée, c'est que des gens qui ont le droit de nommer leurs députés, s'indignent contre ces deux clowns et veuillent les mettre à mort parce que ceuxci ne leur ont pas montré les esprits annoncés sur le programme. Ainsi voilà qui est bien entendu : nous avons des Français qui sont allés mardi dernier à la salle Herz en se disant tout le long du chemin :

— Je vais donner dix francs, moyennant quoi je passerai ma soirée avec Voltaire et madame Récamier. '

Et, comme ils ont vu que Voltaire avait été remplacé par un bout de corde, et madame Récamier. qui est morte, par M. Bernard Derosne, qui est vivant, ils ont crié qu'on les trompait et que leur bonne foi avait été indignement surprise.

La bêtise est une faculté du cerveau qui a certainement son côté utile. Il ne faut cependant pas qu'elle dégénère en ramollissement. Si nous en arrivons à admettre que pour cinq francs Charles le Téméraire, qui a été tué il y a cinq cents ans environ,

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dans les fossés de Nancy, va venir- à la salle Herz jouer de plusieurs instruments à la fois, alors c'est fini : démolissons Charenton, livrons-nous au culte deBaal, et attendons qu'un nouveau déluge vienne purger la terre d'une race de mono mânes.

Si encore nous laissions aux agitées de la Salpêtrière la croyance à ces apparitions; mais depuis quelques années déjà, il semble que les gens les plus intelligents aient pris pour genre de propager ces niaiseries. Nous autres gens de lettres passons à nos yeux et aux yeux de quelques autres pour les dépositaires naturels du scepticisme et du bon sens. Que diable voulez-vous que pense désormais le public de notre état mental, quand il lit dans les journaux accrédités la narration convaincue des phénomènes qui se produisent rue de la Pompe ?

Je ne vois pas quel avantage nous, pouvons trouver à être regardés pour des hâbleurs ou pour des imbéciles. D'où sortent, en effet, ces drames de genoux serrés dans l'obscurité par des doigts impalpables ; de montres transportées du gilet d'un monsieur à la ceinture d'une dame; de mains blanches qui s'agitent dans l'ombre? Que diriez-vous, mon cher confrère, si un soir que vous seriez allé rue de la Pompe avec la femme que vous aimez, les esprits se permettaient de lui serrer les genoux un peu plus que les convenances ne les y autorisent? Car enfin les esprits ne prennent aucun engagement. Ils se contentent, jusqu'à présent, d'enlever des bagues, mais ils peuvent

aller beaucoup plus loin, si le cœur leur en dit. Vous n'oseriez pas arborer la prétention de lutter contre des habitants de l'autre monde. Du moment que vous accueillez ces évocations sataniques avec la naïveté d'un traducteur des Mille et une nuits, vous n'auriez pas le plus petit mot à dire, et il ne vous resterait qu'une chose à faire, ce serait de reconnaître l'enfant.

Notre métier n'a d'excuse que dans la persistance que nous mettons à combattre les erreurs et à tenir les masses en garde contre le charlatanisme. Le jour où nous nous ingérerons à prendre au sérieux les plaisanteries américaines, nous aurons juste autant d'autorité que les diseurs de bonne aventure, et nous n'aurons plus qu'à aller sur la place de la Bastille prédire Yavenir aux conscrits et aux bonnes qui débarquent de la province, celles de Paris devenant de jour en jour plus rebelles à la cartomancie.

Le public, qui a aussi sa petite vanité, n'hésitera pluB à croire qu'il est beaucoup plus fort que nous, et il finira par fonder des journaux pour nous, éclairer, au lieu de venir s'abonner aux nôtres, dans l'intention de s'instruire en s'amusant.

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