XXI
Le mal de la peur. — La galette du Gymnase. — La diffamation.
— L'histoire impossible.
24 septembre 1S65.
Voici, m'assure un astronome, ce qui est arrivé : lorsque le mois d'août a eu fait son temps, le Créateur de toutes choses a demandé, afin de nous l'adresser comme à l'ordinaire, le mois de septembre dont le tour était arrivé. Mais c'est vainement qu'on a tout remué là-haut : le mois de septembre avait disparu. On a appris alors qu'un Séraphin peu délicat lavait dérobé, et que ce caissier infidèle était passé en Belgique avec le produit de son larcin. Force a été alors de nous servir une seconde fois le mois de juillet déjà remisé au magasin des accessoires. Mais les ordres les plus sévères sont donnés, et si on parvient à ressaisir le coupable, on lui reprendra tout ce qui restera encore du mois de septembre, et on nous le rendra immédiatement.
Une autre version veut que si le ciel continue à rester à la dernière mode, bleu tout uni, c'est que M. Haussmann a exproprié les nuages pour les faire contribuer, comme les eaux de la Dhuys, à l'alimentation de Paris. Peut-être retient-on à la barrière ceux qui viennent des pays où règne le choléra et les soumet-on à la quarantaine comme les autres voyageurs ? Car aujourd'hui les douaniers ne vous demandent plus en passant si vous rapportez du gibier dans voire sac de nuit; mais si vous ramenez le choléra dans vos vêtements, et pour, peu qu'il manque un bouton à votre gilet, on lui applique immédiatement le système de désinfection le plus nouveau.
L'homme qui arrive de Marseille est également devenu un objet d'horreur pour ses concitoyens. La bonne le met évaporer dans l'antichambre durant trois quarts d'heure avant de le laisser entrer, et quand il est parti, on se hâte d'ouvrir toutes les fenêtres.
Les amis du bien public n'en continuent pas moins à employer les ruses les plus louables pour rassurer les populations. Il me semble que, dans la situation présente, notre devoir serait, au contraire, de les effrayer. Moins elles seront rassurées et moins elles mangeront de fruits verts, moins elles passeront de nuits dans les palais spécialement consacrés à la volupté, moins elles porteront d'offrandes s»ur l'autel de la déesse Gastralgie qui tient au choléra par des liens étroits de parenté. Si le choléra était un mon-
Bieur très fort à l'épée qui se présentât chez vous avec deux témoins, je comprendrais cette nécessité de rappeler tout son courage, mais il n'y a absolument rien à 'gagner avec un adversaire de cette nature. Vous aurez beau lui offrir des excuses écrites et vous déclarer prêt à les faire paraître dans plusieurs journaux-à son choix, il est probable qu'il ne vous répondra même pas. Vous lui prouverez que vous avez dix ans de salle, il ne tiendra aucun compte de cette fanfaronnade.
Quoique les gens rassurés attrapent le choléra tout aussi facilement que ceux qui ne le sont pas, les feuilles utiles nous supplient de conserver notre sangfroid. Un journal de Nice essaye même de nous reconforter par une note spéciale où il déclare que
« Jamais la ville de Nice n'a joui d'un climat plus sain; à ce point que, malgré l'apparition du choléra, les décès ont diminué d'un tiers. »
tl faut avouer que cet entrefilet est bien affriolant. Vous prenez une ville où il meurt, en moyenne, vingtcinq personnes par j our, vous y introduisez adroitement le choléra, et le nombre des morts quotidiennes est réduit à dix-sept. Il est impossible de rêver un résultat plus satisfaisant. Si le journal de Nice n'a pas puisé ses renseignements dans l'armoire de la salle Herz, c'est à faire tout au monde pour amener à Paris cette agréable épidémie qui diminue ainsi d'un tiers la moyenne des décès. Peut-être le choléra a-t-il la propriété de guérir les autres maladies ? En ce cas, au
lieu d'asperger avec du chlore les vêtements des voyageurs, il serait prudent, pour la santé publique, d'avoir toujours sous la main quelque pèlerin, retour de la Mecque, chargé d'infecter les paletots des nouveaux débarqués.
Ces préoccupations me réjouissent, car elles prouvent que les Français tiennent encore à la vie, quoique ceux qu'on questionne sur ce sujet philosophique prétendent volontiers qu'ils n'ont pas peur de la mort. Quand on insiste en leur demandant pourquoi ils prennent tant de précautions contre le fléau, ils répondent que, s'ils veulent vivre, c'est surtout pour leurs enfants. En voilà encore une que nous connaissons.
Du reste, tout meurt sur cette planète, même ce qu'on avait les motifs les plus graves de croire immortel, comme notamment la galette du Gymnase qui vient d'expirer après une longue agonie. Si j'étais assez Davenport pour évoquer l'esprit de cette fameuse galette, il y aurait peut-être à lui faire écrire des Mémoires qui ne le céderaient en rien à ceux de Thérésa. La galette du Gymnase a été longtemps le Petit Journal de l'estomac : aujourd'hui elle a passé comme la fleur, elle a séché comme l'herbe des champs.
La galette du Gymnase ne pouvait d'ailleurs se dissimuler depuis plusieurs années que sa fin approchait. Ainsi que l'a dit Victor Hugo à propos d'un homme célèbre :
La mort, de plus en plus visible, Se levait dans sa nuit, et croissait à ses yeux Comme le froid matin d'un jour mystérieux.
Autrefois, une femme de naissanee médiocre ne résistait pas à l'offre gracieusement faite d'un morceau de galette sortant du four. A cette heure, les filles de concierges dont vous ambitionniez la possession exigent qu'avant de franchir leur seuil, vous alliez préalablement déposer vingt mille francs chez un notaire.
Osez donc proposer dix centimes de feuilleté à des demoiselles qui vous demandent pour qui on les prend quand on met à leurs pieds des purées de bécasses î Celui-là serait bien fort qui parviendrait à faire descendre une petite dame de son coupé (lit) pour aller -mordre dans une part de galette. Nos jolis jeunes gens qui passent leur temps à jouer au gandin dépouillé sont trop heureux d'être admis à semer de la poussière de diamant dans des faux cheveux appliqués à l'industrie, et si l'un d'eux essayait seulement de ramener les nymphes de 1865 àla pâte ferme du boulevard Poissonnière, il n'aurait plus qu'à chercher dans le suicide un asile contre la honte, l'avanie et ledésespoir.
Je conjure nos jeunes malfaitrices de ne voir dans ce qui précède aucune intention désobligeante de ma part. J'écris de l'histoire tout bonnement, quoiqu'il devienne depuis quelque temps assez difficile de déterminer où commence l'histoire et où finit la person-
nalité. 11 était réservé à cette époque de désorganisation intellectuelle et morale de voir se plaider les singuliers procès auxquels ont donné lieu certaines questions historiques. M. Thiers, qu'on a quelques raisons de prendre pour un homme sérieux, avait, dans le Consulat et V Empire, apprécié à sa façon la conduite du prince Eugène. Les tribunaux sont venus et lui ont dit:
— Un instant ! vous faites-là des personnalités. En France, la diffamation est interdite même preuves en main. Veuillez, avec toute la considération qu'on doit à votre beau talent, changer de fout au tout ce passage de votre livre.
Les mêmes tribunaux viennent, en revanche, de déclarer que, dans l'ouvrage intitulé : La route de Varennes, Alexandre Dumas n'avait pas outrepassé les droits de l'historien en accusant M. de Préfontaine d'avoir refusé de recevoir et de cacher la famille royale fuvant sa bonne ville de Paris.
Le petit-fils de M. de Préfontaine a attaqué Dumas pour atteinte portée à la mémoire de son grand-père ; mais l'auteur de la Route de Varennes, après avoir perdu en instance, a définitivement gagné en appel.
Tout cela est bjen vague et ne nous apprend pas assez en quoi consiste l'histoire et en quoi elle ne consiste pas. Il est évident que si vous dites d'un monsieur qu'il s'est conduit, dans différentes circonstances, comme le dernier des fumistes, le jour où il en
appellera à la justice de son pays, vous seriez mal fondé à prétendre que vous écrivez de l'histoire, attendu qu'à ce compte-là un homme serait injurié dans les journaux plus il deviendrait personnage historique, ce qui serait, d'ailleurs, une consolation, maigre si vous voulez, mais c'en serait une.
D'autre part, il me serait bien agréable de pouvoir disserter sur le connétable Anne de Montmorency sans que M. de Talleyrand-Périgord m'intentât une action judiciaire, sous prétexte qu'un décret en a fait son ancêtre depuis trois semaines.
Dans cette perplexité, je crois qu'à notre époque le véritable historien est celui qui arrivera à écrire l'histoire sans nommer personne, en remplaçant les noms propres par des noms d'emprunts. Exemple :
« Le roi d'alors, que nous désignerons par l'initiale V.... afin de ne pas désobliger, ayant ruiné le royaume par des dépenses folles et des guerres injustes, Théodule (appelons-le Théodule), célèbre maréchal de France, livra dans les plaines de Denain une bataille qui sauva la monarchie.
« Malheureusement, X... étant mort, Z.., fut nommé régent et replongea le pays dans le plus épouvantable désordre. Décrire les soupers qu'il organisait tous les soirs avec l'astucieuse madame de P. . . est chose difficile. Les insensés ne voyaient pas qu'ils creusaient l'abîme sous les pas de la royauté, et qu'ils dressaient pour ainsi dire l'échafaud sur lequel cet infortuné souverain, dont nous dissimulerons la personnalité
sous le pseudonyme de Dambricourt, devait un jour monter avec son épouse dévouée, qu'il nous suffira de nommer Euphrasie, pour la faire reconnaître de tous les gens de cœur. »
Les enfants se noieront vraisemblablement dans cet alphabet; qu'y faire? puisque, non seulement il est impossible de raconter ce qui se passe aujourd'hui, mais qu'il n'est même plus permis de parler de ce qui s'est passé il y a quatre-vingts ans. Je ne suis plus bien sûr d'avoir le droit d'écrire que Napoléon Ier a perdu la bataille de Waterloo; aussi, quand on m'interroge sur ce grand désastre, ce qui arrive rarement, ai-je repris l'habitude de répondre :
— Il y a du pour et du contre. L'homme propose et Dieu dispose. A bon chat bon rat. Dans les petits pots les bons onguents.
C'est stupide, mais il n'y a certainement pas la matière à procès de la part des héritiers Grouchy. Maintenant, avant de se lancer dans la publication d'une histoire de France, il sera nécessaire de savoir au juste quels sont les personnages qui ont laissé des descendants et quels sont ceux dont la famille est éteinte. On peut taper sur ces derniers à cœur joie et leur mettre sur le dos les plus graves forfaits. Mais ceux qui, comme M. de Préfontaine, ont laissé des petits-fils, ménageons-les, attendu qu'un volume rapporte généralement cinq cents francs et qu'un procès en coûte quelquefois deux mille.
Les tribunaux n'ont pas plus besoin de mes conseils
que je n'ai besoin des leurs ; mais si un avis désintéressé peut leur être agréable, je les engagerais fortement à user dans leurs jugements sur cette matière de la plus grande circonspection. Si on se mettait à accorder des réparations et des indemnités à tous ceux dont les aïeux ont été maltraités par les historiens, ce serait le déplacement de la fortune publique. Je suppose que Robespierre ait laissé un petit-neveu qui s'amusât à citer en police correctionnelle, pour outrages à un fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions, tous ceux qui ont qualifié publiquement son oncle de mangeur de chair humaine; si le système adopté par les premiers juges d'Alexandre Dumas et par ceux de M. Thiers était adopté, ce petit-neveu aurait droit à des dommages-intérêts tellement considérables, qu'il serait obligé de se mettre dans les mains de Cora Pearl pour arriyer h dépenser tout son argent.
L'histoire est une vieille toquée qu'on ne peut raisonnablement, vu son grand âge, rendre responsable de ses antipathies et de ses admirations. Ainsi la plupart de ceux qui ont voué Robespierre aux dieux infernaux se sont prosternés devant l'héroïsme de mademoiselle de Sombreuil buvant un verre de sang pour sauver la vie de son père. Le tableau de cette jeune fille avalant ce breuvage a incontestablement une grande tournure; mais prenez le plus humble commissionnaire ou le moindre marchand d'asperges, et demandez-lui si, en voyant marcher son père à la
mort, il n'aurait pas saisi avec enthousiasme ce moyen de lui rendre la vie, et si même il n'eût pas poussé le dévoûment jusqu'à accepter une seconde tournée. Je le déclare, quant à moi, et sans essayer d'en faire bénéficier le moins du monde ma gloire future, il n'y a pas sur terre un homme que je ne sauvasse à ce prix-là; je le ferais pour M. Bernard Derosne; je le ferais pour Hamburger des Variétés; je le ferais pour mon tailleur !
Avec la législation actuelle on se demande si les descendants du beau Dunois n'auraient pas le droit de faire un procès à Jacques Offenbach, qui vient de rouvrir la salle des Bouffes par une reprise de Croquefer, fantaisie historico-burlesque où la chevalerie française est traitée avec un sans-façon qui frise la calomnie. Ajoutons, pour calmer les descendants du beau Dunois (qui était affreux, s'il faut en croire le portrait récemment publié par V Illustration), qu'il faisait bien chaud jeudi dernier aux Bouffes pour prendre la chevalerie au sérieux. C'était par une brûlante soirée d'automne : les lilas étaient peut-être en 'fleurs, mais les spectateurs étaient en compote. La représentation n'en a pas moins été brillante. Ce Croquefer est un personnage bien étonnant : il a avalé son épée sans s'en apercevoir et il finit par la rendre sans le moindre effort. Nous n'avons pas dans toute l'armée un homme capable d'une action aussi héroïque. L'art de la guerre a bien dégénéré.
Je n'ai jamais vu le vicomte d'Arlincourt, mort il
y a déjà quelques années; mais, s'il avait été dans la salle, j'estime qu'il eût bien souffert, et que s'il ne nous avait pas tous pris, acteurs et spectateurs, pour les pensionnaires d'une maison de santé, il nous eût au moins traités d'athées et de sacrilèges.
Le vicomte d'Arlincourt a raison : c'est une inconséquence de ridiculiser des choses qui, pendant vingtcinq ans, ont constitué notre théâtre et fourni aux scènes du boulevard des succès centenaires. Ces représailles sont terribles ; on ne peut, en contemplant cette volte-face à l'endroit des drames de chevalerie, s'empêcher de songer qu'un jour peut-être nos enfants se tiendront les côtes en voyant représenter telles quelles des pièces qui nous tirent des larmes, comme la Dame aux Camélias et le Supplice d'une Femme.
C'est nous qui serons alors des vicomtes d'Arlincourt, et les spectateurs diront de nous :
— Comme on était bête dans ce temps-là !
Travailleurs, mes frères, voilà le sort que l'avenir nous réserve. Accomplissons néanmoins notre mission artistique sur la terre, tout en nous montrant résignés aux futurs outrages de la critique. Qui ne diffame-t-on pas ? On a bien accusé M. de Lagrange d'avoir fait poser de fausses dents à Gladiateur afin de nous tromper sur son âge !
Ce qu'on voit dans le monde. — Les serpents de Pharaon. — Une aggravation de peine. — Les beaux-arts appliqués à l'industrie. — La décadence d'un homme politique.
13 octobre 1865.
Un inconnu, que je soupçonne d'être un fenian, me reproche assez durement, dans une lettre d'ailleurs affranchie, de ne pas m'occuper du tout de ce qui se passe dans le beau monde. L'inconnu est dans le vrai : ainsi, il y a trois mois, on a donné un bal d'enfant& au numéro quatre cent quatre-vingt-deux de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, et je n'en ai pas parlé. Je manque évidemment d'informations, mais c'est à mon éducation qu'il faut s'en prendre. N'allant jamais dans le monde, il m'est impossible de raconter ce qui s'y passe. Resterait un moyen énergique de concilier mon peu de savoir-vivre avec les exigences d'un courrier élégant : ce serait d'entrer sous les portes cochères et de crier dans les cours en arrondissant mes deux mains en forme de porte-voix :
— Eh! là-haut ! au troisième! est-ce qu'on ne danse pas ce soir chez vous ?
J aurais encore la ressource de soudoyer des concierges qui, en échange de beaucoup d'or, médiraient si la vicomtesse de R... avait un corsage plat ou un corsage froncé ; mais ces deux systèmes d'investigations répugnent également à ma juste fierté. Si le public y tient néanmoins, je me résigne, et j'annoncerai quand on voudra que le prince de Monléar vient d'épouser une demoiselle de la Trémouille, que le •prince de Monléar , qui se remarie en troisième noces, a quatre-vingt-sept ans sonnés (ce doit être un mariage d'inclination), et puisque vous voulez faire de ma chronique un vitrage derrière lequel on affiche les époux, je conviendrai que j'assistais à la bénédiction nuptiale. C'est un mensonge, mais je suis trop heureux de me parjurer pour vous plaire.
Pour le noyau des lecteurs qui aiment les chroniqueurs mondains,!] 'ajouterai que j'ai beaucoup connu un jeune gentilhommedonttouslesjournaux parlenttrop et qui vient de mourir emportant avec lui les derniers vestiges de la distinction parisienne et de l'esprit français. Mais à ceux des lecteurs pour qui je n'ai pas de secrets, j'avouerai naïvement que jamais je n'ai eu l'honneur d'adresser la parole à ce petit-fils de Richelieu. A peine l'ai-je aperçu deux ou trois fois au théâtre, notamment le 20 novembre 1862, ce qui m'a même fort surpris, vu les événements, et, au premier aspect, je n'ai pas précisément retrouvé en lui le type
de séduction et d'élégance qu'on m'avait annoncé et auquel peu de femmes résistaient, dit-on, Du reste, j'ai aperçu dans une avant-scène, à la première de& Pommes du Voisin, une de celles qui passent pour l'avoir le plus airaé. Dieu me damne ! Elle n'était pas belle.
Quant à son esprit, qui m'a été vanté souvent par des personnes qui s'y connaissaient, je n'ai pu l'apprécier qu'une seule fois dans une lettre adressée par lui au Petit Journal, lettre dont la rédaction laissait énormément à désirer. Mais on ne peut pas tout avoir.
Aujourd'hui il est mort. Ceux qui l'ont fréquenté dans la vie privée pleurent, dit-on, sur son cercueil. Moi qui n'ai pu le juger que sur sa vie publique, je demande à réserver ma sensibilité pour des catastrophes plus nationales.
Aux dernières nouvelles du grand monde, le serpent dit de Pharaon avait un énorme succès dans les salons. On arrive à faire sortir d'un petit cône pointu, à peine gros comme une pastille du sérail, un reptile presque aussi volumineux que les œuvres complètes de Clairville. Pour cinquante centimes on a déjà une forte couleuvre; pour un franc, on peut obtenir un boa. Ce jeu, très à la mode dans les sphères élevées de la société, n'est pas sans danger, puisque les serpents de Pharaon ne sont autre chose qu'un sulfocyanure de mercure, amalgame éminemment vénéneux. Pour
peu qu'on y touche du bout du doigt, la main devient goïiflée comme un gant d'escrime. C'est même la première fois qu'on applique le poison à l'amusement d'un peuple. La Pommerais n'avait pas pensé à cette combinaison. Peut-être un jour de Tan prochain ven- -dra-t-on dans les bazars des poupards à l'arsenic et des bébés de Pharaon à l'acétate de morphine.
Il est possible que je tombe un beau soir victime de mon imprudence, mais puisque le grand monde l'exige, je ferai éclore des serpents de Pharaon gros comme l'obélisque. A quoi puis-je me résigner encore ipour reconquérir l'estime de mon correspondant ? Dois-je prier Thérésa de venir, moyennant vingt-cinq louis, chanter chez moi le Femme à barbe ? Je me suis laissé dire que les dames les plus armoriées se disputaient cette barbe défendue par les règlements. Oui, s'il le faut absolument, je pousserai le bon ton et le respect des croisades jusqu'à inviter Thérésa. Louis XVI lui-même n'irait pas plus loin, lui qui, de concession en concession, est arrivé à une concession de cimetière. Les inconnus qui m'assaillent vont-ils se déclarer satisfaits et se décideront-ils à me laisser en repos? Je le désire, sans oser l'espérer.
Du temps que je m'usais les genoux sur les bancs du collège, nous étions possédés d'une manie : c'était de brûler les cordons de nos souliers au moyen de verres grossissants à travers lesquels nous faisions passer des rayons de soleil. Archimède nous avait •enseigné ce passe-temps. Brûler les cordons de nos
souliers avec un verre grossissant était, à Saint-Louis, •ce qu'il y avait au monde de mieux porté. Je crois que le serpent de Pharaon va jouir prochainement de la même faveur auprès nos jeunes élèves dont la rentrée alieu ces jours-ci. Les plus hardis d'entre euxs'occupent même de trouver une invention pour retarder cette heure, qui n'est pas celle du berger. Les uns attendent qu'ils soient en sueur pour boire précipitamment un verre d'eau glacée, afin d'attraper une pleurésie qui les laissât un mois de plus au sein de la famille. Les autres se préparent dans le silence de la cuisine des bains de pied à la moutarde qu'ils prennent immédiatement après avoir mangé. Je connais un lycéen qui, l'autre, jour a supplié son père de le retirer de Sainte- Barbe pour l'envoyer au collège de Marseille. Le père «'est creusé la tête pour deviner le motif de cette préférence subite, et il a fini par découvrir que cette fantaisie, d'abord inexplicable, venait de ce que la rentrée des classes, dans tout le Midi, était remise indéfiniment à cause du choléra.
Le père a vivement reproché à son garçon de spéculer ainsi sur le fléau, mais cet enfant, qui ira loin,ji répondu avec une intelligence bien au-dessus de l'âge •de lord Palmerston :
— Puisque avec Tépizootie qui règne en ce moment •ttous n'aurons bientôt plus de viande à manger, le choléra est un bienfait de la Providence, attendu qu'il diminue le nombre des hommes en même temps que le nombre des bestiaux.
Ce qui ajoute à la situation critique des rentrants, c'est qu'ils sont obligés par les convenances d'aller faire leur compliment au proviseur, en l'assurant qu'ils sont enchantés de le revoir. C'est le condamné embrassant le bourreau au moment où celui-ci va l'exécuter. Cette douteuse nécessité rappelle celle où se trouvaient en 1848 lés claqueurs du Vaudeville pendant les représentations de la Foire aux idées. Très démocrates pour la plupart, ils étaient profondément indignés des principes réactionnaires mis en couplets dans cette revue politique, mais comme ils étaient là pour claquer, leurs mains et leurs opinions se livraient un combat terrible.
— Canailles ! murmuraient-ils en applaudissant à tout rompre, si je tenais seulement les auteurs dans un coin, ils passeraient un mauvais quart d'heure... Ah ! ah ! très-joli I bis ! bis I A la porte l'interrupteur ! Tous ! tous !
Et comme ces luttes dramatiques se terminaient généralement par un pugilat général, ces infortunés claqueurs se voyaient forcés par devoir de donner des coups de poing qui leur saignaient le cœur, et d'assommer des gens, qu'ils auraient voulu serrer dans leurs bras.
Les mêmes entre-filets qui ont annoncé que la rentrée des classes était retardée pour cause d'épidémie dans tous les collèges méridionaux, nous ont appris qu'un forçat condamné à cinq ans de fers pour vol
avec effraction, était mort du choléra en arrivant à Toulon. L'entre-fîlets a même ajouté qu'on avait immédiatement fait prévenir la famille du défunt.
Cette nouvelle a passé presque inaperçue, et je le regrette : il faut que je sois perverti jusqu'à la moelle, mais il me semble qu'on pouvait bien, avant d'envoyer ce pauvre diable prendre la place qu il devait occuper pendant cinq ans, attendre que le choléra eût disparu de la ville. Des gens dont l'honorabilité m'est connue m'assurent qu'il y a des lois en France et même que je suis censé ne pas les ignorer. Le fait est que je Jes ignore, mais puisque ce coupable qui a eu le tort de voler, surtout avec effraction, a été condamné à cinq ans de galères, c'est qu'il n'a pas été condamné à mort. Or, installer un individu dans une voiture cellulaire par une chaleur de quarante-cinq degrés à l'ombre (remarquez que les prisonniers y sont toujours) et le diriger sur Toulon, actuellement décimé par l'épidémie, c'est exactement comme si on l'envoyait à l'abattoir. Autant lui dire tout de suite :
— Mon ami, vous avez été condamné à cinq ans de boulet; mais, comme la première chose que vous feriez en arrivant à Toulon ce serait de mourir du choléra, si vous voulez, nous allons vous abattre sur place: ce qui vous épargnera d'inutiles souffrances en nous permettant d'économiser des frais de voyage.
On m'objectera que cet homme est un malfaiteur de la plus dangereuse espèce et ne mérite aucune pitié.
S'il ne mérite aucune pitié, condamnez-le à mort; mais, puisque vous ne l'avez condamné qu'à cinq ans ■de galères, ne faites pas tout ce qu'il faut pour qu'il meure le premier jour.
Il est vrai qu'aussitôt le décès constaté on a prévenu la famille. C'est évidemment une attention, mais je -doute que la famille soit en état de l'apprécier. La loi française est d'une sévérité plus que suffisante : si nous nous mettons à octroyer, outre les frais, la peine de mort aux condamnés qui ont encouru cinquante francs d'amende, je crois que nous dépasserons de beaucoup les intentions du législateur.
Nous aurions alors le choléra appliqué au Code civil comme nous avons aux Champs-Elysées les beaux-arts appliqués à l'industrie, dont l'exposition continue à attirer presque autant de monde que Thérésa, qui chante la Femme à barbe dans le café <i'en face.
L'Exposition des beaux-arts appliqués à l'industrie est un musée très intéressant qui ne me paraît pas justifier complètement son titre. Les salles du bas sont pleines de lits de fer, de commodes-toilettes et de garde-feux qui n'ont pas le moindre rapport avec les beaux-arts. D'autre part, les salles du haut ont été exclusivement réservées aux collections artistiques de MM. de Rothschild et d'Hertfort, dont les curiosités ne touchent en quoi que ce soit à l'industrie. J'y ai remarqué, entre autres merveilles, une admirable
statuette équestre en bronze doré, que je crois être l'œuvre de Verocchio, et dont le but industriel m'échappe tout à fait. J'y ai considéré attentivement des armes de premier choix, dont le catalogue a été publié par M. Julien Lemer. Epées, masses d armes, yatagans et dagues de Tolède, tout cela est hors ligne, mais ne peut guère s'appliquer qu'à Pindustrie de traverser son semblable d'outre en outre.
En revanche, le Palais des Champs-Elysées ne contient aucun de ces objets d'art dont l'application à l'industrie est aujourd'hui si fréquente ; comme, par exemple, les petits raccroche-cœurs que les femmes se collaient autrefois sur les tempes et qu'elles laissent maintenant tomber du haut du front jusque dans l'œil, ■droit ou gauche, à la volonté du preneur.
Les beaux-arts appliqués à l'industrie, ce sont les portraits à trente-cinq francs, que d'anciens prix de Rome sont obligés d'exécuter en une séance et demie, afin de satisfaire aux requêtes d'un propriétaire qui n'a jamais appliqué les beaux-arts qu'à la perception de ses loyers.
C'est encore le roman en gutta-percha, qu'on allonge à discrétion, selon les désirs du rédacteur en chef, ou qu'on étrangle tout à coup au milieu des plus émouvantes péripéties, en jonchant de cadavres le dernier feuilleton.
Croyez-vous donc que, depuis dix ans, M. Meissonnier, peintre en tabatières, et M. Gérôme, peintre en Japonais, fassent autre chose que d'appliquer l'art à
la plus déplorable des industries ? Du reste, les anciens, dont la loyauté artistique est si richement représentée au Palais des Champs-Elysées, ne se doutaient même pas que le talent pût se galvauder ainsi. Il appartenait à notre époque de mettre aussi résolument dans le commerce les . choses les plus sacrées. Michel-Ange a été remarquablement inspiré de choisir le seizième siècle pour venir au monde. S'il avait vécu au dix-neuvième siècle, au lieu de sculpter le Moïse de l'église Saint-Pierre de Rome, il aurait peut-être fabriqué des petits bougeoirs en aluminium pour les lampistes du passage des Panoramas.
Un essai inattendu de littérature appliquée à l'industrie a plongé, ces jours-ci, nos principaux hommes politiques dans une grande consternation. M. Amédée de Césena, ancien rédacteur en chef du Constitutionnel, ancien rédacteur du Pays, ancien rédacteur en chef de la Patrie, vient de couronner sa carrière officielle par la publication d'un petit volume intitulé les Belles pécheresses, qui ne le cède en rien, comme gaillardise, aux Mémoires d'une femme de chambre et à Ces petites dames de Bullier. Je trouve que, pour un ancien homme d'État, M. Amédée de Césena manie joliment la malpropreté. Le livre débute par un portrait à la sanguine, de qui? de Cora Pearl (lisez Perle). Dans quel salon ces deux personnages diplomatiques peuvent-ils bien s'être connus? Je ne pense pas que ce soit chez l'ambassadeur de Suède.
Et voilà l'homme qui a dit son fait à la Russie; qui a conseillé la patience aux Polonais, et qui a, dans les circonstances solennelles, montré d'un doigt inspiré les Iles Britanniques aux habitants de Cherbourg! Ce défenseur de dynasties a été dans le secret des cours ; il donnait des audiences et presque des avertissements, il a été parfois chargé, à l'exclusion de tous, de démentir les bruits propagés par la malveillance. Il a pu signer des déclarations comme celles-ci :
« Certains journaux prétendent que M. Raphaël Félix est sur le point d'épouser la reine d'Angleterre. Nous sommes autorisés à déclarer que ce bruit n'a aucune espèce de fondement. »
Qui de nous, si hardi qu'il fût, eût osé se comparer à Amédée de Gésena? On disait en le voyant passer :
— Le voilà, celui qui commande aux autres hommes, il tient dans sa main puissante les destinées des nations. Quand il a traité une question dans un article de tête, en neuf interligné, il n'y a plus à y revenir, c'est comme si la Providence et son notaire y avaient passé.
S'il faut mettre à nu les replis les plus secrets de mon cœur, je m'étais toujours douté qu'un grand nombre de capacités politiques était tout bonnement des vaudevillistes qui n'avaient pas réussi à se faire jouer à Beaumarchais ; mais ce que nous ne pouvons ignorer, nous autres gens de peu de foi, M. de Césena a tort de l'apprendre aux bons croyants qui, jusqu'à ce jour
désormais néfaste, se représentaient volontiers un
i ancien rédacteur en chef du Constitutionnel assis la
\ tête dans ses mains et rêvant au bonheur delà France
depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir, sans jamais s'interrompre, si ce n'est pour prendre ses repas.
Que vont penser ces natures aimantes en voyant 1 nager ainsi dans la basse gaudriole un de ces hommes
qui étaient arrivés à remplacer son chapeau de soie par une auréole phosphorescente.
■3 — Comment! diront ces lecteurs pleins d'innocence,
j: il y a une aussi mince cloison entre un premier-Césena
j| et un de ces petits volumes rose tendre qu'on commence
dans un boudoir et qu'on achève dans une pharmacie? S'il en est ainsi, rien ne s'oppose plus à ce qu'il se fonde à Paris un grand journal politique quotidien !• ! dont le rédacteur en chef sera mademoiselle Léonide
Leblanc, auteur des Petites Comédies de V amour, avec Catinette pour les questions étrangères, et Maria la Créole comme gérant responsable?
Quand on a prophétisé, comme M. Amédée de Césena, au moins faut-il jouer sa pièce jusqu'à la fin et ne pas laisser soupçonner qu'on pourrait bien n'être qu'un vulgaire cascadeur, comme on dit dans les Belles Pécheresses. M. Paulin Limayrac est évidemment plus fort : on lui proposerait d'écrire les Confidences de Markowski qu'il refuserait, c'est ma conviction. Ce pourrait être cependant une belle affaire d'argent.
Le second été. — Le dernier gentilhomme. — La franc-maçonnerie et la garde nationale. — Les bienfaits de l'ignorance.
8 octobre 1865.
Tant que les vendanges n'étaient pas terminées, la chaleur avait un prétexte pour nous mitrailler de ses feux. Elle disait : J'accable les hommes, mais je bonifie le raisin. Aujourd'hui qu'on débite du vin doux à tous les coins des rues, elle est sans excuse, à moins qu'elle ne nous amène une seconde récolte. Nous avons des natures horticoles et frugivores qui, à partir du milieu de septembre, vous annoncent volontiers qu'on a constaté de nouveaux bourgeons aux arbres et que nous aurons très probablement une seconde récolte. Jamais de la vie cette fameuse seconde récolte n'est arrivée à terme, mais ce qui cette année laisse le champ libre aux plus vastes suppositions, c'est qu'un hanneton a été aperçu grimpant le long d'un poteau télégraphique sur la route de Paris à Marseille. Cet animal, assez dégoûtant du.
reste, s'est cru arrivé au printemps, et comme un acteur qui se tromperait de réplique, il a fait son entrée deux scènes trop tôt. Mais en voyant l'étonnement profond que son apparition isolée provoquait chez les populations rurales, il a dû comprendre qu'il faisait un impair, et je ne doute pas qu'il ne se soit hâté de rentrer sous la terre, tout ébaudi de la terrible veste qu'il venait de remporter.
Jusqu'à présent la seconde récolte n'a été réalisée que par les aubergistes de Trou ville. Les baigneurs s'imaginent naïvement être au commencement de la saison, ce qui n'a rien qui doive surprendre, puisque les hannetons eux-mêmes s'y trompent. Il en résulte que dimanche passé, 1er octobre, le turf du bois de Boulogne était dépeuplé. Çà et là quelques voitures, et pas une femme pour reposer sa tête. En tout nous étions vingt-sept. Un instant le bruit a couru que nos principales gourgandines étaient parties pour Toulon afin d'aller soigner les cholériques ; on disait que Soubise devait y arriver première, et on la prenait déjà à quatre contre un, lorsqu'on a appris tout à coup qu'elles n'avaient jamais voulu se laisser entraîner ; qu'elles étaient purement et simplement à Cabourg, à Fécamp ou à Étretat, qu'il n'y avait donc à se forger aucune inquiétude sur leur précieuse santé, et qu'elles seraient prochainement rendues à l'amour de l'immense majorité des Français.
Le turf manquait également de gentilshommes,
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mais on devait s'y attendre, puisque la plupart des journaux ont annoncé la semaine dernière que le dernier gentilhomme venait de mourir. Il ne faudrait cependant pas croire qu'il n'en reste plus. En 1848, on a compté jusqu'à douze cent cinquante individus dont chacun était entré le premier aux Tuileries la 24 février. Tous les ans, à Paris, le dernier gentilhomme français meurt pour une cause quelconque, et comme les boulevards et les premières représentations ne pourraient pas vivre si on ne comblait pas cette lacune, on se hâte d'en élire un nouveau qui promène sa gentilhommerie dans tous les cercles jusqu'à ce qu'il décède à sontdur, laissant son sceptre à un autre qui passe dernier gentilhomme à la pluralité des voix. *
Lord Seymour a été dernier gentilhomme, M. de Morny l'était il y a six mois, et la mort récente de M. de Gramont-Caderousse laisse actuellement vacante cette position enviée. Ce fonds de gentilhommerie française ne peut manquer d'être mis très prochainement en adjudication, mais on ne s'étabut pas dernier gentilhomme comme on s'établit marchand de marrons. D'abord le marchand de marrons s'installe d'ordinaire à huit heures du matin pour fermer à minuit, minuit et quart, avec la clôture des omnibus. Le dernier gentilhomme n'ouvre guère* 6on magasin avant quatre heures du soir ; en revanche, il est quelquefois grand jour qu'il n'a pas encore éteint le gaz.
En outre, tout homme peut exercer l'état libre de
marchand de marrons ; la profession de dernier gentilhomme ne convient qu'à certaines natures. Tel individu aura beau entourer de soins et de respect les femmes les plus décriées, il aura beau jeter par la fenêtre une dizaine de garçons de café, il aura beau tuer son homme en duel et aller aux Délassements- Oomiques le soir même de son acquittement, c'est comme s'il chantait -aichiquïta. Il ne sera jamais dernier gentilhomme.
Tel autre fera exactement la même chose en y ajoutant quelques « tu peux te fouiller » ou « faites-la donc passer qu'on la voie, » et il est dernier gentilhomme. A quelle cause apparenté tiennent ces injustices de l'opinion publique ? Il est difficile de la déterminer. C'est surtout en fait de gentilhomme que le «célèbre « je ne sais quoi » joue un rôle capital.
Maintenant, messieurs, à qui le tour ? Interrogezvous bien avant de vous présenter au concours qui ne peut manquer d'avoir lieu prochainement pour le poste élevé de dernier gentilhomme. Si vous ne vous sentez pas les poumons nécessaires pour passer les nuits du mois de décembre entre quatre courants d'arir, dans les coulpirs du café Anglais, ce n'est pas la peine de risquer l'aventure. Mais si vous vous croyez assez de moyens pour résoudre ce problème de ne faire absolument rien et de mourir de fatigue à trente ans, portez-vous candidat, et une fois élii par le public si difficile des courses du bois de Boulogne, l'avenir est à vous ; on fera un bruit énorme autour
de votre personnalité ; tous les aspirants gandins se fourreront dans votre état-major, et les maquillées les plus à la mode seront' trop heureuses de subir vos brutalités. Je dois toutefois vous prévenir loyalement que quinze jours après votre mort, il ne sera plus question de vous nulle part, si ce n'est peut-être à votre cercle où vos amis n'éprouveront aucun scrupule à vous appliquer, en le retournant, le mot d'André Chénier :
— Il n'y avait pourtant pas grand'chose là.
Outre l'extinction du dernier gentilhomme, et l'apparition du hanneton cité plus haut, les feuilles quotidiennes ont enregistré plusieurs lettres de M. Emile Ollivier sur des sujets divers, et spécialement pour repousser la calomnie. Tous les huit 'jours, M Emile Ollivier saisit sa plume et écrit une lettre à quelqu'un pour repousser la calomnie. Ses amis politiques (il en a un seul, tout petit) ont essayé de lui faire comprendre qu'il dépassait les limites de son mandat. M. Emile Ollivier leur répond que la grammaire est non seulement l'art de parler, mais encore d'écrire correctement, et il continue à mettre des lettres dans la boîte. J'ai rarement vu un député aussi épistolaire. On ne peut pas publier un fait divers pour annoncer qu'il y aura prochainement une éclipse de lune visible à Paris, sans que M. Emile Ollivier écrive le lendemain qu'il n'est pas un vulgaire ambitieux. Cet orateur doit manger en timbres-poste, son traitement de membre au Corps législatif.
J'admets très bien que M. Emile Ollivier explique sa conduite à ceux qu'elle intéresse, mais je trouve assez singulier qu'il me* donne continuellement des explications à moi qui ne lui en demande pas. Nous l'avions nommé pour qu'il prît la parole quand la session est ouverte, et non pour qu'il écrivît des lettres aux journaux une fois qu'elle est close. Néanmoins, comme il faut bien accepter les gens tels qu'ils sont, je le prierai, au risque de lui fournir l'occasion d'une nouvelle lettre, de m'indiquer quelle est, pour un homme également ami de l'ordre et de la religion, la conduite à suivre dans la grande affaire de la franc-maçonnerie qui vient d'être solennellement excommuniée par notre saint-père Pie IX dans un consistoire secret.
Le pape a dit textuellement :
« Nos prédécesseurs ont pensé qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour lacérer, avec une sentence de condamnation, cette secte respirant le crime et s'attaquant aux choses saintes et publiques. »
Jusqu'ici je m'étais imaginé, à tort, qu'un francmaçon était un monsieur comme un autre, si ce n'est qu'il donnait une cotisation de vingt francs par an, et qu'il se faisait faire sa photographie, avec un grand cordon bleu-ciel sur la poitrine. Le chef de me religion, qui est infaillible, déclare tout à coup que les francs-maçons composent une secte respirant le crime ; je suis forcé de croire que la franc-maçonnerie respire le crime. Je ne sors pas de là.
D'autre part, le grand maître de cette secte excommuniée, et respirant ce que vous savez, se trouve être, en France, le général Mellinet, commandant de toutes les gardes nationales du département de la Seine. C'est là que ma perplexité, commence et que je me vois obligé d'avoir recours aux lumières de M. OUivier, expert entre tous à tourner les difficultés. J'ai pour les autorités de mon pays un respect que j'appellerai phénoménal. C'est au point que lorsque j'aperçois un des quelques grands hommes qui ont sauvé la France, je tourne immédiatement le dos de peur d'être ébloui. Mais j'ai voué également à la religion dans laquelle je suis né une obéissance dont on ne peut se faire une idée. Comme garde national, je suis tenu d'exécuter les ordres que, le général Mellinet jugera à propos de me transmettre. Comme catholique, je dois poursuivre le même général Mellinet de mes analhèmes et de mes malédictions. Je suppose qu'un jour de revue le commandant en chef de la garde nationale me prie de faire demi-tour à droite, je me trouverai dans la dure nécessité de lui répondre :
— Pardon, général : ce serait avec le plus grand plaisir que j'opérerais le demi-tour auquel vous paraissez tenir, mais ma religion, qui est aussi la vôtre, m'interdit catégoriquement de recevoir les ordres d'un excommunié. Je ne puis donc vous obéir : non possumus. C'est comme si vous demandiez à un manchot de prendre son courage à deux mains.
Il est plus que probable que le général Mellinet déférera ma conduite au conseil de discipline séant à Paris, mais ma défense sera pleine d'arguments victorieux :
— Messieurs, dirai-je, j'ai fait mes études au collège Saint-Louis, où, indépendamment des sermons que l'aumônier nous adressait le dimanche, à la chapelle, deux heures par semaine étaient consacrées à l'instruction religieuse. Pendant les six ans que j'ai écossé des vers latins dans cette caserne, on n'a cessé de me recommander la plus complète soumission aux volontés du pape, qui est le vicaire de Jésus-Christ sur la terre. S'il faut aujourd'hui que je me révolte contre les volontés du pape, pourquoi le gouvernement m'a-t-il fait enseigner, pendant six ans, qu'il fallait m'y soumettre ? Vous me direz, il est vrai, que le gouvernement qui nomme les aumôniers dans le& collèges, nomme aussi les commandants dans la garde nationale. Je le sais parfaitement ; mais comme il m'est impossible d'éviter l'hôtel dit des Haricots sans encourir le feu éternel, et comme je ne peux suivre les instructions de l'aumônier du collège Saint-Louis qu'à condition de me faire rayer de la garde nationale comme mauvais citoyen, je déclare le conseil de discipline incompétent. C'est une affaire entre le ministre de l'intérieur et celui des cultes. Qu'ils trouvent une moyenne ; qu'ils prennent un parti quelconque, fût ce un tiers parti. C'est le ca& ou jamais d'utiliser M. Emile Oiiivier. Quant à moi,
je me lave les mains de ce conflit, et je demande formellement à retourner dans ma famille qui doit être fort inquiète.
Voilà ce que je dirais, et je défie le capitaine rapporteur de ne pas abandonner l'accusation à mon égard. Il y a actuellement dans le département de la Seine quarante mille négociants établis qui se trouvent dans la même situation que moi, avec cette différence qu'ils montent leur garde régulièrement, tandis que le sergent-major qui doit me faire monter la mienne n'est probablement pas encore fondu.
J'y suis du reste résolu, le jour où les besoins de la patrie me forceront la main, je déclarerai que je ne sais ni lire ni écrire, à limitation de ce juré qui vient d'être récusé à Paris même, comme illettré. Tout le monde sait que, pour être couché sur la liste du jury, il faut jouir dans son quartier d'une sérieuse considération doublée d'une certaine fortune acquise au moyen d'une industrie honorable. L'exemple de ce juré prouve qu'on peut arriver à ces divers résultats sans connaître l'alphabet autrement que de réputation. Quel argument formidable contre l'instruction gratuite et obligatoire ! Si cet homme avait su lire et écrire, il serait peut-être devenu un méchant écrivailleur comme vous ou moi, comme vous surtout ; un de ces hommes à qui l'on dit : Faites donc du théâtre, — chaque fois qu'ils s'essayent dans le journalisme, et : Pourquoi ne faites-vous cas d».
journalisme? — dès qu'ils veulent se livrer au théâtre. Il se serait fait refuser des pièces partout, et il aurait appelé Sardou accapareur. Ah ! si j'avais à recommencer ma vie !
Ce n'est certes pas nous autres gens de lettres qu'on rayera de la liste du jury, car on ne nous y inscrira jamais. Lui qui n'a pu céder pour cause majeure à la tentation de quitter un travail pressé pour lire Madame Bovary ou le Conscrit de 1813, il est arrivé à une agréable aisance sans passer par les lettres anonymes et les éreinlements de la presse périodique. En ce moment, par exemple, on s'occupe beaucoup de lui et il ne s'en doute même pas. N'ayant jamais ouvert un journal si ce n'est pour envelopper son linge, Il ignore que M. de Bismark est en révolte ouverte avec la Confédération germanique, et que la douce Revalescière Du Barry guérit estomac, nerfs, foie, poitrine et congestions. Ses œuvres littéraires se conposent de quelques croix bien senties qu'il a dessinées dans des circonstances solennelles, mais il n'a jamais songé à les réunir en volume et à aller les offrir à un éditeur.
Au reste, à voir les jolies obligations que mettent de côté bon nombre de petites demoiselles qui ne sont savantes que de minuit à sept heures du matin, nous aurions dû nous douter depuis longtemps que la fortune n'est pas toujours ennemie d'une ignorance radicale. Amour et fautes d'orthographe, voilà leur devise. Elles ifen ont pas moins sur les bords du lac
d'Enghien des petits chalets suisses pour lesquels on vendrait son âme. Combien en ai-je connu qui promenaient leurs jupes traînantes dans des chambres à coucher capitonnées en damas bleu rehaussé de clous d'or, et qui lisaient Alfred de Musset en tenant le volume à l'envers !
Veux-tu que je te nomme, ô toi cocotte célèbre entre les plus célèbres, à qui j'ai demandé l'autre jour un autographe et qui m'as répondu avec un sourire enchanteur :
— Oh ! non ! je ne veux pas ! ça pourrait me compromettre.
Tu t'imagines que j'ai été dupe de cette feinte réserve. Détrompe-toi, femme deux fois céleste ; je soupçonnais que tu ignorais Fart de communiquer ta pensée par l'entremise d'une plume de fer, et je o*ai sollicité un mot de ta blanche main qu'à seule fin de m'éclairer tout à fait. N'est-ce pas que les journalistes sont capables de tout ? Mon excuse, c'est que jea'^i aucune prétention à devenir dernier gentilhomme.. .
Les fantaisies de la médecine : L'alcool et le choléra. — Je frise la politique. — Les égarements d'un grand chanteur.
15 octobre 1865.
On a beau dire, ou plutôt ne rien dire, les gens qui tiennent à la vie, et ceux-là sont de jour en jour plus nombreux, commencent à s'offrir entre eux des grogs au laudanum et des demi- tasses d'acétate d'ammoniaque avec le bain de pied. On avait ordonné dans le principe l'emploi réitéré des alcools. Ce fut la cause de tous nos malheurs, d'autant plus que la peur étant, comme vous savez, mauvaise conseillère, au lieu de prendre un petit verre de rhum dans une tasse de thé, on finissait par verser un petit verre de thé dans une tasse de rhum. Il y a dix ans, un novateur qui se fût permis d'insinuer que le rhum dans du thé était une combinaison dangereuse en temps de choléra, eût été considéré comme un ennemi déclaré de la santé publique et probablement brûlé en effigie, à l'instar du mannequin anonyme auquel on a mis le
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feu sur une des places publiques de Marseille» Car tous les journaux ont raconté les troubles provoqués par ce fameux mannequin. Ils ont donné les noms fc< des incendiaires, le nom du commissaire de police qui les a fait arrêter et le nom du juge d'instruction chargé de suivre l'affaire. Le seul nom qui n'ait pas été publié, c'est celui du mannequin. C'était pourtant,. X^f il me semble, le plus intéressant à connaître.
Aujourd'hui l'alcool est totalement démodé. Il est prouvé qu'il n'y a pas de meilleur moyen pour se débarrasser d'un cholérique devenu gênant que de lui introduire dans l'estomac cette liqueur de feu, qui le fait éclater comme un obus, ou de le faire revenir dans sa couverture comme un poulet sauté,, à l'aide de frictions qui équivalent pour lui à une volée de coups de canne.
De 1832 jusqu'à nos jours, lorsqu'un trembleur allait demander à son médecin un préservatif contre le fléau asiatique, le docteur lui répondait en termes plus ou moins médicaux :
— Aux premiers, symptômes, avalez des petits verres de rhum, et faites-vous frictionner avec une brosse de chiendent.
En échange de cette consultation, le visiteur laissait dix francs sur la cheminée et regagnait son domicile. Aujourd'hui, si le même visiteur allait interroger le même médecin; le même médecin répondrait au même visiteur :
— Vous pouvez manger des fruits,, mais gardez-
vous, de vous laisser frictionner et de boire le plus petit verre de rhum.
Le seul rapprochement possible entre les deux consultations, c'est que le visiteur laissera encore dix francs sur la cheminée. Toute la médecine est là.
Si le mot justice n'était pas à peu près vide de sens, le cholérique en expectative aurait le droit de présenter à son docteur cette objection rationnelle :
— En 1849, vous m'avez exposé aux plus grands dangers en me conseillant les frictions et le rhum que vous reconnaissez vous-même contenir des éléments de destruction de première qualité. Envoyer à la mort un homme qui ne vous a jamais fait que des politesses, c'est grave; mais lui prendre, en outre, une somme d'argent pour les frais d'exécution, c'est de la pure sauvagerie. Je ne consens à vous donner dix nouveaux francs qu'à la condition que vous me rendrez les dix autres que j'ai laissés autrefois sur votre cheminée, puisque vous me recommandiez en 1849 ce que vous me défendez de la façon la plus absolue en 1865.
— Vous ne comprenez rien à .la science, répliquerait évidemment le médecin. Si pour la même maladie nous fabriquions toujours la même ordonnance, la position ne serait plus tenable. Un client viendrait nous consulter une fois pour toutes et, lorsqu'il connaîtrait son affaire, nous n'entendrions plus parler de lui. En modifiant nos traitements tous les six mois, nous semons dans les esprits timorés une agitation favorable à notre industrie déjà fort décriée.
Nous ne voulons pas assez comprendre que les médecins sont, vis-à-vis du public, dans la situation des couturières en vogue. Un jour, on porte des tailles courtes et on soigne le choléra par la digitale. Le lendemain, on reprend les tailles longues et on soigne le choléra par le laudanum. Avec quelques poignards dans le chignon et trois gouttes d'arnica dans son potage une femme peut, en ce moment, non seulement plaire à tous les gens d'alentour, mais encore braver d'épidémie régnante. Quand le choléra viendra nous revoir (ce serait bien humiliant pour nous s'il cessait ses relations avec la France), les poignards auront été remplacés par des torsades et les trois gouttes d'arnica par une cuillerée d'essence de térébenthine. Ce qu'on observe de plus remarquable dans ces fantaisies de la mode, c'est que, de quelque façon qu'on les gouverne, les femmes et l'épidémie n'en font ni plus ni moins de victimes. Le meilleur moyen de guérir du choléra est encore de ne pas l'attraper.
Une chose pourrait faire supposer que le choléra vexé rappellera son ambassadeur; il n'a pas encore été, même à Marseille, reconnu par le journal officiel. Les fonctionnaires, qui ne lisent que le Moniteur, sont donc tenus de croire que jamais la santé publique n'a été plus florissante. Ce qui a dû cependant les désorienter un peu l'autre jour, c'est que leur journal annonçait qu'on venait d'envoyer dix mille francs pour les cholériques. Ils se sont probablement demandé de quels cholériques il s'agissait, puisqu'il
n'a encore été question d'aucun cholérique dans la feuille gouvernementale. Il leur est tout au plu» permis de supposer que les dix mille francs s'adressent à ceux qui ont survécu à l'épidémie de 1832, ei> admettant que le Moniteur ait reconnu celle-là.
Cette réserve, bien inutile d'ailleurs, me rappelle que Garibaldi avait déjà depuis six mois renversé la monarchie napolitaine et donné un trône à Victor- Emmanuel, qu'il n'avait pas encore été nommé une seule fois par le Moniteur. Un matin, enfin, un entrefilet du journal officiel annonça que le général Garibaldi était légèrement indisposé. Moi, qui me serais cru indigne de mes droits électoraux si je m'étais permis la lecture d'une autre feuille quotidienne, je fus, je l'avoue, singulièrement intrigué.
— Qui diable est-ce, me disais-je, que ce général Garibaldi dont jamais mon journal ne m'a dit un motr et qu'il nomme ainsi tout à coup, en me révélant qu'il est légèrement indisposé ? Il y a là sans doute une faute d'impression; mais si, par hasard, ce n'en était pas une, qui me renseignera au sujet de ce général Garibaldi que je ne connais pas?
Je sentis que je devenais fou. G*e«t alors que, pour me tirer d'incertitude, j'osai de temps en temps jeter surd'autresjournaux, non couronnés par l'Académie, un œil indiscret et criminel. Inutile d'ajouter que c'est ce qui m'a perdu.
Mais je me hâte de changer de conversation, pour
rentrer dans le giron des faits divers ; car vous ne vous doutez guère qu'on m'a accusé la semaine passée de friser quelquefois la politique. Cette frisure m'a beaucoup surpris. Jusqu'ici j'avais pensé, avec Montesquieu, que la politique reposait sur la discussion des affaires publiques d'un pays. Il paraît que c'est tout autre chose et que Montesquieu a abusé de mon innocence. J'ai toujours eu l'idée qu'il fallait me méfier de cet homme-là.
Maintenant, en quoi consiste-t-elle cette politique qu'on me reproche de friser? Si je ne peux pas dire, sans saper la société par sa base, que le pape a excommunié les francs-maçons, je sape également la société en racontant que j'ai vu avant-hier un omnibus dont le cheval de droite s'était abattu. Dire qu'on a vu un omnibus dont le cheval s'était abattu, c'est faire, non seulement de la politique, mais peut être de l'opposition. Car personne n'ignore que la Compagnie des omnibus estcomposée d'actionnaires très haut placés,, et insinuer que ses chevaux manquent de solidité dans le jarret, c'est tout simplement porter contre le conseil de surveillance une accusation d'incurie qui atteint plusieurs de pos hommes d'État.
Nous serons continuellement exposés à des malentendus tant qu'on ne nous aura pas donné du mot « politique » une définition suffisante. Un homme peut passer pour aborder la politique chaque fois qu'il cause d'autre chose que de lui. Ainsi, j'ai souvent admiré l'audace de M. Millaud, qui a inséré dernière-
ment dans le Petit Journal que la Cour était à Biarritz et qu'elle se disposait à partir pour Saint-Cloud. M. Millaud ne tient à la famille régnante par aucun lien de parenté. Imprimer que la Cour se dispose à partir pour Saint-Cloud, n'est-ce pas annoncer clairement quelle a des motifs pour ne pas se rendre à Fontainebleau ? Il est évident que la note du Petit Journal force le public à se demander d'où vient cette préférence et laisse ainsi le champ libre aux suppositions les plus exagérées.
Je serais désespéré si on m'apprenait que le directeur du Petit Journal et son chroniqueur quotidien qui a écrit un article intitulé : La femme quon salue le plus, viennent d'être internés dans une colonie pénitentiaire pour avoir voulu allumer la guerre civile. Mais il faut que j'en aie le cœur net : oui ou non, puis-je annoncer que la Cour est à Biarritz, et dois-je fournir un cautionnement de trente mille francs pour ajouter qu'elle se dispose à partir pour Fontainebleau ?
Si je puis annoncer que la Cour est à Biarritz, je puis annoncer également que les francs-maçons viennent d'être excommuniés. Dans le cas où je ne le pourrais pas, je m'engage à ne plus occuper mes lecteurs que de mes affaires absolument privées. Je tâcherai de trouver dans le petit cercle de mes relations des faits et des événements susceptibles de les intéresser. Je m'efforcerai de leur narrer d'une façon pittoresque comme quoi j'ai une blanchisseuse qui me
change mon linge, à ce point que, lundi dernier, elle m'avait remplacé une chemise de toile par un surplis d'ecclésiastique. Je l'ai priée de vouloir bien reprendre son surplis, mais elle m'a répondu que j'y mettais de la mauvaise volonté, qu'il n'y avait pas tant de différence entre un surplis et une chemise, et que je pouvais très bien garder celui-là jusqu'à la semaine suivante. La discussion s'est envenimée, -comme bien vous pensez ; je lui ai fait observer, non sans quelque aigreur, que je ne tenais pas à me faire arrêter pour port illégal d'habits sacerdotaux, mais il a fallu toute l'autorité qu'un bachelier es lettres peut avoir sur une blanchisseuse pour décider la mienne à remporter son surplis.
Quelque accidentée que soit cette aventure, je ne pourrais, je le comprends parfaitement, raconter toutes les semaines que ma blanchisseuse* me perd mon linge. Pendant un mois ou deux, passe encore, mais il serait à craindre que les abonnés ne finissent par se dire :
— Qu'il prenne une autre blanchisseuse et qu'il nous laisse tranquilles.
La variété étant l'âme de la chronique, comme la mauvaise foi est l'âme de la discussion, je serai réduit pour ne pas me heurter à la politique contemporaine, à inventer les choses lee plus invraisemblables. Je commencerai, s'il le faut, mon courrier ainsi :
« Hier, j'étais fort inquiet. J'avais laissé cinquante
francs dans le tiroir de mon bureau et j'étais sorti en oubliant d'en emporter la clef. »
Tout le monde s'écriera autour de moi :
— Quel poseur! il essaie maintenant de faire croire qu'un homme de lettres peut avoir cinquante franc» dans le tiroir d'un bureau..
Je serai hué pour mon outrecuidance, mais j'échapperai au péril d'une transportation méritée. Je meurs d'envie, par exemple, de donner quelques détails biographiques sur le géant chinois, haut de huit pieds et quelques pouces, qui fait actuellement fureur à Londres, mais je ne puis me dissimuler que le sujet est scabreux. Ce géant nommé Chang-Woo-Pow, pourrait allumer sa cigarrette au lustre du Châtelet, si ce lustre n'avait pas été remplacé par un plafond lumineux. Eh bien! si j'insère que ce phénomène est le plus grand des hommes connus, qui me prouve que M. de Bismark, en ce moment à Biarritz (encore de la politique), n'ira pas au ministère des affaires étrangères formuler la plainte suivante :
— M. Henri Rochefort sait très bien que le plus grand homme connu, c'est moi. En désigner un autre, c'est m'insulter gratuitement. Je ne comprends pas que la France, dont je suis l'hôte depuis quinze jours, me laisse 'ainsi vilipender par des folliculaires à gages.
Le public qui m'a souvent témoigné par des lettres anonymes chargées d'injures tout l'intérêt qu'il prenait à mon avenir littéraire, me tiendra compte, j'en
suis convaincu, des difficultés exceptionnelles de ma profession. Sachant que j'avais été l'objet d'observations administratives, je me suis littéralement cassé la tête toute la semaine pour arriver à ne saper aucune base. J'ai rôdé dans les établissements publics jusqu'à des heures indues afin de saisir au passage les anecdotes inoffensives et dépouillées de tout virus subversif. La seule remarque que j'aie rapportée de ces pérégrinations, c'est que les cafés étaient tenus d'être fermés à une heure du matin au plus tard. J'ai demandé à plusieurs personnes en mesure de me répondre pourquoi les limonadiers du boulevard n'avaient pas le droit de tenir leurs maisons ouvertes toute la nuit; il m'a été impossible d'obtenir satisfaction sur ce point. Les uns m'ont objecté que la x sécurité publique pourrait en souffrir, ce qui n'a aucun sens, puisque si une attaque nocturne est à craindre, c'est surtout quand les lumières sont éteintes et non quand elles sont allumées.
D'autres ont prétendu que c'était un moyen de forcer à aller dormir certains individus qui ne se coucheraient jamais sans cette précaution. Ce motif serait dérisoire, attendu que si, après avoir trop dîné, il me convient de prendre du thé, au grand air, jusqu'à trois heures de la nuit, c'est mon affaire et non celle du gouvernement qui a mission d'ouvrir les Chambres et de déclarer la guerre, mais non de veiller à ce que je dorme exactement douze heures sur vingt-quatre. A Londres, les cafés ne ferment
jamais et la santé publique n'en est pas affeetée sensiblement, puisque lors Palmerston vient d'entw dan» sa quatre-vingt-septième année. Reste la morale qui' pourrait s'en ressentir, mais en braquant une longuevue sur les côtes d'Angleterre, on s'aperçoit facilement que les habitants du Royaume-Uni, où les cafés restent continuellement ouverts, sont infiniment moins vantards, moins jocrisses, moins menteurs et moins friands de décorations étrangères que nous autres Français dont les cafés ferment à une heure au plus tard.
Ce n'est pas en revanche pousser trop loin la curiosité que de chercher à supputer vers quelle heure de la nuit aurait fermé le Grand-Théâtre-Parisien, si la Jeanne d'Arc de Duprez était allée jusqu'à la fin. De cet opéra, qui est devenu comique par des Circonstances indépendantes de la volonté des auteurs, on n'a guère vu que le premier acte. Les spectateurs étaient pourtant pavés de bonnes intentions à l'endroit de Pex-interprète de Guillaume Tell. La salle resplendissait de jeunes filles du Conservatoire, qui avaient des cheveux dans le cou et cinq cent mille francs dans le gosier. Toutes lesvoix qui avaient tenté vainement de donner Y ut s'étaient réunies à la gare de Lyon dans une commune admiration pour l'illustre chanteur. La majorité paraissait avoir été recrutée parmi ces artistes rêveuses qui ont à la fois les yeux au ciel et des repentirs derrière les oreilles. Dans notre monde
on nomme ces femmes-là des Valentines. J'ai distingué parmi les hommes trois membres du conseil municipal de Vaucouleurs.
,Tout faisait espérer un triomphe. On racontait dans les couloirs que le ténor, chargé du principal personnage, était un jeune homme très comme il faut qui s'était brouillé avec sa famille pour suivre son irrésistible vocation. Il avait triplé sa confiance en lui-même au moyen de ce raisonnement :
— Tous les véritables artistes ont commencé par être jetés à la porte par leurs parents : j'ai été jeté à la porte par mes parents, donc je suis un véritable artiste.
On peut avoir été renié par sa famille. et ne posséder aucun talent; mais le fait est que ce jeune inspiré est bien près d'en avoir. Malheureusement, dès le commencement du second acte, la pièce a été entremêlée de régisseurs qui se sont succédé presque sans interruption jusqu'à la chute du rideau. A peine un régisseur était-il sorti par une porte qu'il en rentrait un second par une autre. Longchamps, pendant le vendredi qui est le plus beau jour, peut seul donner une idée d'un tel nombre de régisseurs qui venaient tous annoncer quelque chose. Le vrai titre de l'ouvrage de M. Duprez serait :