OPÉBA EN CINQ ANNONCES
et neuf régisseurs.
Le déballage des régisseurs a commencé lorsque la cantatrice chargée du rôle de Jeanne d'Arc s'est trouvée subitement indisposée. On a cru d'abord que Dupré lui-même allait jouer la fameuse Pucelle. Pourquoi riez- vous? on a vu des choses plus extraordinaires. Mademoiselle Antoinette (comme le nom est bien italien!; s'est offerte avec un dévoûment sans bornes -à continuer le rôle à la place de sa camarade, et peutêtre le Grand-Théâtre-Parisien compterait-il un succès 4e plus si l'arrivée du sire de La Trémouille n'avait -pas tout gâté. Quand on a vu ce preux costumé en \$orcier de Mabille et rendant des sons par la barbe, il n'a pas fallu moins de trois ou quatre régisseurs .«superposés pour calmer l'effervescence populaire. Si la famille assistait à la représentation, elle a dû être liîen flattée de reconnaître son ancêtre sous ce travestissement moyen âge.
Au moment où l'ovation se dessinait, le chef d'orchestre, probablement jaloux de la gloire musicale de Duprez, a crié : Au rideau ! et un commissaire de police est venu prier l'assistance de vouloir bien évacuer le plus tôt possible les grands et les petits confortables.
Le grand coupable dans tout ceci, c'est La Trémouille ; cependant, si M. Duprez s'imagine avoir composé un opéra, sa santé m'inquiète sérieusement. De temps en temps un inconnu se présente au guichet Ae l'Échelle et dit au factionnaire :
— Je suis Pépin le Bref; ma place est aux Tuileries.
Veuillez me laisser afin que j'aille prendre possession de mon trône.
Le factionnaire, qui est habitué à ces sortes de déclarations, appelle un sergent de ville; on fourre Tinconnu en fiacre et on le dirige sur Charenton; où il est reçu à bras ouverts.
Je ne crois pas friser la politique en constatant que M. Duprez, comme compositeur, me fait l'effet d'un homme qui ne tardera pas à se présenter au guichet de TÉchelle.
Les rois voyageurs et l'épidémie régnante.— La gloire. — Victor ' Hugo et ses détracteurs. — Les noms de personnages de comédie et les réclamations.
29 octobre 18G5.
Le repentir est de toutes les saisons. Je me suis permis, cet été, à propos du vice-roi d'Egypte fuyant son vice-royaume, des plaisanteries que je regrette, bien que celui-ci n'en ait tenu aucun compte, et qu'elles ne l'aient pas fait réintégrer le domicile vice-royal un quart d'heure plus tôt. Ce monarque de deuxième classe a eu au moins le courage de sa poltronnerie, et sans essayer d'insinuer qu'il avait quelques visites à faire àConstantinople, il s'est sauvé avec le sans-façon de M. Velpeau déclarant en pleine Académie de médecine, aux applaudissements de ses collègues, que tous les médecins étaient des farceurs. Remarquons, en passant, que c'est précisément ce même Yelpeau qui a demandé autrefois avec le plus d'instance qu'on traduisît en police correctionnelle le docteur Noir, sous
prétexte que cet Indien était un charlatan. Mais M. Velpeaua soixante-douze ans, et La Fontaine a eu bien raison de dire que cet âge est sans pitié.
Depuis que le fléau a quitté l'Egypte pour venir en Europe étudier les modes, il a été facile de constater qu'un certain nombre de souverains avaient sur leur conservation personnelle des idées qui se rapprochaient beaucoup de celles de l'Égyptien couronné dont nous parlons. Pendant qu'on meurt copieusement à Madrid, la reine d'Espagne habile une villa éloignée de vingtcinq lieues de la capitale, et tandis que Lisbonne est en proie au typhus, le roi de Portugal visite avec un intérêt croissant le musée de Bruxelles.
Ces deux départs simultanés ne sont évidemment que l'effet d'un hasard imprévu, d'autant plus que les journaux madrilènes annoncent tous les matins que « la cour reste à la campagne à cause du mauvais temps. »
Étrange façon, il est vrai, de comprendre la villégiature ! Rester à la campagne parce qu'il fait mauvais temps, c'est comme si on se disait :
— Il fait une chaleur étouffante, si nous allumions un peu de feu.
Profiter d'une pluie battante pour aller faire des promenades dans les champs, est un plaisir inconnu en deçà des Pyrénées. Or, ce n'est probablement pas pour jouer au loto dans la salle du trône que la cour de Madrid reste à la campagne. Si cela était, elle pourrait tout aussi bien y jouer à Madrid môme, où
les salles du trône ne manquent pas, ni les jeux de loto non plus.
En France, tant quç dure le mauvais temps, nous restons dans les villes, et nous n'allons à la campagne que quand il fait beau; mais la France n'est pas l'Espagne : si elle était l'Espagne, au lieu de jouer à la bourse, nous jouerions des castagnettes.
Je n'ai jamais douté, quant à moi, de l'énergie de la reine d'Espagne et de la bravoure cbevaleresque du roi de Portugal! mais il est très fâcheux que précisément en ce moment où leur présence serait utile chez eux, la pluie retienne une de ces deux majestés à la campagne, et l'amour des arts interne l'autre à Bruxelles : peut-être se sont-elles fait ce raisonnement à elles-mêmes:
— Puisque c'est une épidémie régnante, laissons-la régner à notre place.
Un simple particulier a parfaitement le droit d'aller à Bruxelles; beaucoup même en profitent, surtout lorsqu'ils ont négligé de payer leurs différences: mais quand on est pasteur des peuples , comme les souverains encore en activité aiment à s'intituler, il n'est pas permis d'envoyer tranquillement paître son troupeau et d'aller se promener dans les environs; parce que, tout en paissant, les peuples se laissent naturellement aller aux réflexions suivantes :
— Je donne, à force de portes et fenêtres et autres cotes personnelles, une vingtaine de millions de liste civile à mon pasteur. S'il s'achète des maisons de
campagne à l'abri du choléra, ou s'il s'offre un compartiment réservé en partance pour Bruxelles avec l'argent qu'il reçoit, tandis que moi, qui le donne, je suis obligé de rester ici exposé à toutes les fantaisies de la contagion, ce n'est plus de jeu. Je serais trop bon enfant de continuer à servir vingt millions par an à un pasteur qui garde ses brebis de cette façon-là.
Les peuples ont tort, attendu que moi qui aime les tableaux, je sais qu'aucune puissance humaine ne pourrait m'empêcher d'aller visiter le musée de Bruxelles, si l'envie m'en prenait. Mais il est dangereux pour un monarque de laisser ses sujets supposer qu'il n'est sur le trône que pour habiter en temps d'épidé mie des maisons de campagne quand il pleut à verse, ou aller à l'étranger étudier l'école flamande; surtout quand on aime à s'intituler pasteur des peuples. Si un pasteur de moutons profitait de ce que son bétail a la clavée pour aller- à trois lieues de là pêcher à la ligne, on ne le garderait pas huit jours dans la ferme.
Il est vrai que le pasteur de moulons perçoit d'ordinaire un franc cinquante par jour, vin compris, tandis que l'autre louche quinze cent mille francs par mois. Or, on connaît cet axiome administratif: que plus on est payé, moins on a de travail; car si le choléra fait en ce moment le tour du monde, la liberté n'a pu encore en faire autant.
Il en est un peu pour nous du choléra comme de la
guerre dont notre admirable Victor Hugo dit si bien, dans ses Chansons des rues et des bois:
La gloire sous ses chimères Et sous ses chars triomphants Met toutes les pauvres mères Et tous les petits enfants.
Et cela pour des altesses Qui, vous à peine enterrés, Se feront des politesses Tandis que vous pourrirez.
et plus loin :
C'est un Russe ! Égorge, assomme.
Un Croate! Feu roulant.
C'est juste. Pourquoi cet homme Avait-il un habit blanc?
On parla d'une bataille ; s* Deux peuples, Russe et Prussien,
Sont hachés par la mitraille ; Les deux rois se portent bien.
Décoré par mon monarque, Je m'en reviens ébloui, Mais bancal, et je remarque Qu'il a ses deux pattes, lui.
Ce que je remarque en outre, c'est que des écrivains qui ont consacré aux glorieux vaudevilles de M. de Saint-Rémy des articles à triple colonne, font volontiers les difficiles devant des vers de cette trempe, et qu'ils perdent rarement l'occasion de s'écrier
avec une indépendance que j'étais loin de leur soupçonner :
— Parce que Yictor Hugo est hors de France, il ne faut pas qu'il s'imagine que je n'oserai pas y toucher.
Parce qu'un homme est hors de France, ce n'est pas évidemment une raison pour que ses vers soient trouvés bons; mais ce n'en, est pas une non plus pour qu'ils soient trouvés mauvais. Je tiens à constater que je ne suis pas du sarment dont on fait les fanatiques. J'ai beaucoup à travailler, et je ne pourrais guère être fanatique que de dix heures à midi, ce qui est insuffisant, un vrai fanatique devant l'être depuis le matin jusqu'au soir. A mon avis, Victor Hugo est notre poète par excellence, et les Chansons des rues et des bois sont pleines de choses merveilleuses ; mais si je le déclare ici, c'est beaucoup moins pour lui que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt ans, Victor Hugo, comme Corneille et Racine, ne soit mis par les proviseurs eux-mêmes dans les mains des enfants, attendu que cet homme a écrit les plus beaux vers dont puisse s'honorer la langue française. Or, en essayant de l'abattre aujourd'hui, je risquerais de passer plus tard pour un imbécile. C'est cçAjue je veux éviter à tout prix.
Si, dans un temps à venir, un de mes courriers était* jamais, par chance inespérée, retrouvé chez un marchand de tabac à l'état d'enveloppe, j'aime autant qu'en déchiffrant machinalement son cornet, le consommateur n'ait pas le droit de dire :
— Est-il possible qu'il se trouvât alors de pareils messieurs pour s'attaquer à ce grand homme !
Les gens qui n'ont que des paroles dures pour Victor Hugo, après en avoir eu de si douces pour les vaudevilles de M. Saint-Rémy, ne réfléchissent pas assez que les articles se payent quelquefois autrement qu'à la caisse du journal. M. Hector Berlioz a écrit jadis dans les Débats un feuilleton où il traitait du haut en bas Zampa et son auteur. On a même prétendu que cet article, resté célèbre, avait tué Hérold. Il a tué bien davantage M. Hector Berlioz !
Voulez-vous qu'il n'y ait rien de respectable au monde ? Je ne demande pas mieux, moi qui passe ma vie à hausser les épaules devant les choses réputées les plus sacrées ; mais puisque le mot respect est encore dans le Dictionnaire, il me semble que personne n'y a plus droit que Victor Hugo, dont la fierté littéraire n'a jamais reculé d'un pas. Si nous autres, hommes de lettres, nous ne le défendons pas contré les bourgeois, ce sont donc les bourgeois qui le défendront contre nous?
Je sais qu'aujourd'hui mieux vaut se présenter avec un plumet qu'avec un livre. Nous sommes, au fond, un peuple essentiellement macaronique et carnavalesque. C'est au point que nous avons des uniformes non seulement pour les fonctionnaires, mais même pour les condamnés à mort. Ceux qui ont lu les détails de la fin malheureuse de ce jeune parricide exécuté la semaine dernière, autre part, hélas ! qu'à
la Bourse, se sont probablement étonnés comme moi qu'au dix-neuvième siècle on affublât encore les criminels d'un voile noir et qu'on leur fit monter en chemise et pieds nus cet escalier dont on lâche sitôt la rampe.
On m'a assuré que de tout temps les parricides ont marché à la mort la tête couverte d'un voile noir. Je l'ignorais. Cela tient à ce que, en réalité, il se produit peu de parricides dans le monde où je vis ; mais à quelque époque que remonte l'usage de ce déguisement, je me permettrai de le trouver au moins inutile. Quand un meurtrier se sait condamné à porter sa têle sur l'échafaud, l'idée que cette même tête sera préalablement couverte d'un voile noir doit l'inquiéter médiocrement. L'essentiel pour lui, c'est delà garder: mais du moment qu'on lui refuse cette faveur, je suppose que la mise en scène dont on entoure ses derniers moments le touche aussi peu que possible.
Quant à la société qui juge le coupable, il me semble qu'elle a déjà une assez forte responsabilité en supprimant un homme, quelque peu intéressant qu'il soit d'ailleurs, sans ajouter à sa condamnation la coquetterie de le costumer comme un acteur prêt à faire son entrée. D'abord, pourquoi un voile noir et non un voile vert ? Le voile noir n'a jamais été chez nous un signe de déshonneur. Je dirai plus : nos élégantes en ont beaucoup porté cet automne, et elles n'en ont pas moins été considérées dans leurs quartiers.
Notre pauvre cerveau est parfois soumis à des obsessions inexplicables. Ce voile noir m'a préoccupé toute une nuit. Je me suis demandé dans quelle boutique on pouvait bien les commander, et s'il y avait des magasins spéciaux de voiles noirs pour les parricides.
Vous figurez-vous cette conversation entre une jeune apprentie et un étudiant qui Ta accostée dans la rue :
— Mademoiselle, y aurait-il indiscrétion à vous demander ce que vous faites de votre état?
— Monsieur, je suis modiste et je vais à la Roquette porter un voile noir à un parricide qui doit l'étrenner demain matin.
Cet ornement sinistre a un parfum moyen âge qui jure avec la désinvolture moderne. Je n'exige pas que l'Etat fasse quinze cents francs de rente à chaque parricide, mais il y a peut-être une moyenne à prendre entre une rente viagère et ce voile aujourd'hui passé de mode qui cadre mal avec le télégraphe électrique, les pianos à vapeur et les pièces de Victorien Sardou, de qui le Vaudeville promet pour ces jours-ci la Famille Benoîton.
Les journaux en ayant annoncé la première représentation, M. Sardou, l'auteur, n'a pas tardé à recevoir une lettre à cheval, dont le signataire, M. Benoîton, s'étonnait que M. Sardou ait précisément choisi son nom pour le ridiculiser dans une comédie en cinq
actes. Remarquez ceci : M. Sardou aura beau déclarer et prendre à témoin tous les astres connus qu'il n'a jamais de sa vie entendu parler de M. Benoîton, que cet assemblage de lettres s'est présenté tout fortuitement sous sa plume, l'auteur de la lettre n'en restera pas moins convaincu que M. Sardou a obéi à une basse rancune en le livrant à la risée publique. II est probable qu'aujourd'hui encore il cherche ce qu'il a bien pu faire dans sa vie pour motiver cette vengeance de la part du jeune et célèbre écrivain. La seule idée qui ne lui soit pas venue et qui seule aurait dû lui venir, c'est que Sardou n'a donné le nom fantaisiste de Benoîton aux personnages de sa pièce que parce qu'il ignorait qu'il fût porté par quelqu'un.
Ce n'est, du reste, ni la première, ni la seconde, ni la vingtième fois que ces malentendus se produisent. Le besoin de célébrité que tout homme nourrit en soi comme un numéro à la roulette, vous fait prendre volontiers pour une personnalité préméditée ce qui n'est au fond que le plus vulgaire des hasards. Le monsieur dont le nom se trouve innocemment prononcé dans une pièce aime infiniment mieux se dire :
— L'auteur est jaloux de ma gloire naissante, et il cherche à l'étouffer sous le ridicule, que de se faire à lui-même cette confession humiliante :
— Mon nom est tellement inconnu que les vaudevillistes qui s'en emparent sont persuadés qu'ils l'ont inventé.
J'ai eu avec mon ami Adolphe Choler un petit acte
où nous avions introduit un personnage du nom d< Baliveau. Vous auriez cru, comme nous, n'est-il pa vrai ? que si un nom appartenait au domaine public c'était celui de Baliveau. Nous n'en reçûmes pas moin un soir, au foyer du théâtre, la visite d'un M. Bali veau, de Villeneuve-Saint-Georges, qui était veni exprès à Paris nous demander en quoi il nous avai offensés, Choler et moi, pour que nous attachion cette casserole au pan de sa redingote jusqu'alori immaculée.
Cet infortuné s'étiolait en investigations fantastique! dans le but de réparer autant que possible les tort involontaires qu'il croyait avoir envers nous. *■ — J'ai pensé d'abord, nous répétait-il, qu'un di
vous deux avait fait le yoyage de Villeneuve-Saint Georges dans le même compartiment que moi, et comme je m'enrhume très facilement, j'aurai refusa d'ouvrir le vasistas. J'ai eu tort, mais il m'est impos sible de rester entre deux airs.
f En vain, nous lui répondions :
— Sur notre honneur, monsieur Baliveau, nouî n'avons jamais eu l'intention de vous être désagréables. Nous cherchions un nom majestueux, le vôtr< cadrait avec nos idées, nous l'avons pris. Mais noûi ignorions absolument que Villeneuve-Saint-Georgei renfermât le plus petit Baliveau. La preuve que toutes nos sympathies vous sont acquises, c'est que nom vous offrons une place pour aller voir la Belle Ga briellè à la Gaieté. Nous vous en offrons même deus
ce qui vous permettra d'y conduire une femme.
— J'ignore d'où vient cette vengeance, insistait Baliveau, mais jouons cartes sur table. Les auteur» sont très souvent gênés : vous changerez le nom de votre personnage et je vous donne cent cinquante francs.
Nous nous efforcions de lui faire comprendre que nos âmes étaient inaccessibles à ce mode de corruption et qu'on ne nous achetait pas comme des hommes politiques, lorsqu'il s'écria tout à coup, comme frappé d'une pensée soudaine :
— Je devine I c'est Faverjeon qui me joue ce tourlà. Il est furieux contre moi, parce que je l'ai empêché d'être nommé membre du conseil municipal, et sera venu vous prier de me mettre sur les planches. Oh ! le misérable I il m'avait bien dit qu'il me revaudrait ça ! Seulement il y aurait un excellent moyen de le punir, ce serait de mettre son nom à la place du mien.
Essayer de convaincre un homme dans cet état que Faverjeon nous était aussi inconnu que Baliveau, c'eût été aller de gaieté de cœur au-devant d'une insulte. Nous prîmes congé de l'homme de Villeneuve-Saint-Georges et nous ne l'avons jamais revu. Mais j'apprendrais un de ces jours que Baliveau vient d'être condamné pour attentat sur la personne de Faverjonquej'en serais médiocrement surpris. Et je suis sûr que Choler partage cette impression.
Il y a pourtant, à l'usage des citoyens ombrageux,
"•:, un procédé infaillible pour éviter que leurs noms i
famille brillent en vedette sur les affiches de théâtr Ce procédé consiste à devenir tellement célèbre qu\ ne puisse sans inconvenance: donner votre nom à i personnage de vaudeville. Jamais sur aucune scèn un auteur n'a appelé un limonadier Alfred de Musse ni un pharmacien Prosper Mérimée. Ce serait s'e poser à des murmures que de faire dire à la boni dans une comédie, même mêlée de couplets :
— Voilà M. Lamartine le coiffeur qui apporte l faux cheveux de madame.
Mais c'est comme un fait exprès, les gens qui i : plaignent qu'on usurpe leurs noms emploient poi
empêcher ce désagrément les moyens les plus cor
!| pliqués, et ne pensent jamais à celui-là, qui est
simple.
Détournement de mineur. — Un portrait de Voltaire par Largil lière. — Les personnages officiels mis en scène.
5 décembre 1865.
, La difficulté qu'on éprouve à se faire accepter est, pour un* homme, en raison directe de son talent, et pour une femme, de ses agréments physiques. Je ne puis dissimuler plus longtemps à Thérésa que les nombreuses invitations quelle reçoit pour aller chanter chez des dames du meilleur monde viennent surtout de ce qu'elle a une grande bouche. La maîtresse de la maison l'accueille avec d'autant plus de bienveillance qu'elle se croit à peu près sûre de ne pas êlre éclipsée par la diva. Parlez de Thérésa à une femme qui navigue dans les récifs de la trente-cinquième année, elle vousrépondra fatalement:
« On ne peut pas dire qu'elle soit jolie, mais elle a une physionomie très-agréable. »
Portez alors la conversation sur Adelina Paf*
«fui est délicieuse, et je consens à être nommé directeur do théâtre Saint-Germain si vous n'êtes pas immédiatement interrompu par ces mots :
« C'est vrai, mais il e«t bien fâcheux qu'elle ail le menton qui avance. »
(Test pourquoi Charlotte Berthier, la jeune et séduisante maîtresse du fils Debrousse, doit s'estimer très heureuse d'avoir été condamné par des hommes. Un tribunal de l'autre sexe lui eût généreusement appliqué la peine de mort au lieu de six mois de prison dont elle vient, m'assure-t-on, de faire appel, et qu'on lui a infligés pour avoir « abusé des passions d'un mineur. »
Je ne crois pas qu'il existe un délit plus vague que celui qui consiste à abuser des passions d'un mineur. Ainsi, le fils de mon concierge, qui va sur quatre ans et demi, a une vive passion pour la galette. Je lui en ai fait manger l'autre jour pour quatre sous. Il a eu une indigestion. J'ai évidemment abusé des passions d'un mineur. Dois-je aller me constituer prisonnier ? Je crois qu'il faudrait être bien solidement ferré sur la jurisprudence pour oser me répondre : Oui.
J'éprouverai, je ne cherche pas à le cacher, une certaine satisfaction à voir reparaître l'affaire Charlotte devant la Cour. Le jeune homme ne m'intéresse pas sensiblement, et je doute que je dépense jamais pour la femme deux cent mille francs en un an : mais le père m'intrigue. Cet homme doit être
extrêmement fort. Il a trouvé à la fois le moyen de se faire plaindre par tout le monde et de ne pas payer un centime des dettes de son fils. Quand les fournisseurs sont venus, au lieu d'acquitter les factures, il a fait simplement arrêter la femme. C'est même là un élément tout nouveau qu'il introduit dans la galanterie française. Une Diane chasseresse du bois de Boulogne vous offre huit jours de félicité la plus impure en échange d'un collier en saphirs. Vous prenez le collier à crédit, et vers le soir du septième jour, sous prétexte d'aiier fumer un cigare à la fenêtre, vous appelez un sergent de ville et vous faites arrêter la dame pour abus des passions d'un majeur.
Ce ne serait peut-être pas le dernier mot, ultima verba, de la chevalerie parisienne, et le beau Dunois aurait quelque peine à se plier à ces façons d'agir, mais les mœurs actuelles n'ont plus rien de commun avec celles d un homme qui pour un oui, pour un non partait pour la Syrie.
Si Ton doit pleurer sur le sort de quelqu'un, dans l'affaire Debrousse, il me semble que c'est moins sur celui du père qui garde son argent que sur celui des marchands qui n'ont pas reçu le leur, et si le premier peut chanter, comme dans Guillaume Tell :
Que ma destinée est affreuse !
les seconds ont parfaitement le droit de lui répliquer, toujours comme dans Guillaume Tell :
La nôtre est-elle plus heureuse ?
Mademoiselle Charlotte Berthier a, par bonheur, beaucoup d'amis. On m'annoncerait un matin qu'elle ; s'est évadée de Saint-Lazare, comme Stephens, le
I chef des Fenians, après avoir ouvert sept portes (elle
en a ouvert bien d'autres), que je n'en serais pas surpris. Les femmes sont capables de tout. Elles sont même capable de se faire recevoir au baccalauréat es lettres, ainsi que le prouve l'admission à ce grade universitaire da mademoiselle Antonia Cellarier, qui a triomphé avec quatre boules blanches.
11 est vrai que ces choses se sont passées a Montpellier. A Paris, une femme qui obtiendrait quatre boules blanches s'en ferait immédiatement des épingles à cheveux qui lui servirait à tenir son chignon.
Certes, je respecte la science, et personne ne peut dire que je me sois jamais attaqué à Pic de la Mirandole; mais une voix secrète me dit que la jeune fille qni m'apporterait en dot un diplôme de bachelier arriverait difficilement à toucher mon cœur. Le que retranché et le supin en u ne me paraissent pas constituer des ouvrages de femme. Quelle terreur folle s'emparerait des convives si, pendant le repas de noces, la mariée se levait pour adresser à la famille de son conjoint un discours qui commencerait ainsi :
— Quousque tandem, matres et patres conscripti.... Une épouse légitime ou non, qui, pour savoir si le
moment est venu de mettre le couvert, me demanderait:
— Quota h or a est ?
et qui adopterait dans les lettres familières qu'elle m'écrirait cette formule de salutation : « Vale et me ama. » ne ferait pas gémir longtemps le sommier conjugal. A quel point je me hâterais de plaider en séparation de latin, ce n'est rien que de le dire. Et je crois pouvoir affirmer que bon nombre de mes lçc-? teurs sont de mon avis. Aussi suis-je persuadé que si la jeune. Charlotte s'était contentée d'expliquer le De Viris au mineurDebrousse, celui-ci n'aurait jamais fait pour elle deux cent mille francs de dettes que le père n'a pas payées, du reste ; on ne saurait trop insister sur ce point.
C'est môme là ce qu'on appelle savoir se faire honneur de son argent. Nous avons des gens qui, tout en dépensant quarante sous ont l'air de dépenser cent francs, et d'autres gens qui, tout en dépensant deux cents francs, passent pour n'avoir jamais dépensé plus de quarante sous. Quand le Musée du Louvre, par exemple, paye une tête d'Antonello de Messine cent treize mille francs, sans compter les frais, le public ne lui sait aucun gré de cet acte de munificence dont il ne comprend pas l'intérêt. En revanche, le public a été douloureusement impressionné en voyant que le Louvre n'avait même pas songé à acquérir à la vente récente du marquis de Villette le portrait par Largillière de Voltaire à trente-cinq ans, lequel a été adjugé pour la modique somme de six mille deux cents francs.
Nous ne possédons en France aucun portrait de Voltaire dans la force de l'âge. Celui qui se trouve au Musée de Versailles n'est qu'un détestable pastiche de la magnifique ruine que nous a laissé de Voltaire le grand statuaire Houdon. De sorte que nous pouvions avoir à peu près pour rien une des peintures les plus intéressantes qu'il soit donné à un Français de contempler, c'est-à-dire l'image de cet homme extraornaire qui a joué dans l'histoire de notre pays un rôle unique; et nous nous sommes empressés de laisser échapper cette occasion également unique.
Les gros négociants, pour qui sept et huit font quinze, seront bien surpris de voir qu'une administration qui n'hésite pas à payer cent treize mille francs, cinq pour cent non compris, des tableaux relativement insignifiants, n'ait pas su trouver six billets de mille francs pour l'achat d'un portrait d'une importance aussi capitale que celui de Voltaire parLargillière. Les gros négociants dont je parle seraient bien autrement étonnés si je leur disais que précisément c'est le bas prix de six mille francs qui a empêché qu'il ne fut acheté par le Musée. Si on avait appris que la Russie avait envie du portrait de Voltaire, ou que l'Angleterre avait donné à quelqu'un commission pour le pousser à son compte, nul doute que le Louvre ne l'eût disputé à l'Europe sous le feu des enchères les plus cuirassées. Malheureusement, je me suis aperçu qu'en fait de beaux-arts le Louvre s'inquiétait moins d'avoir de belles choses que de damer le pion aux puissances
étrangères. Lord Hertfort surtout est le Trocadéro qu'on essaie d'emporter, comme l'autre, à coups de billets de banque. Avant d'entrer dans la salle, on demande avec anxiété :
— Lord Hertfort doit-il venir à la vente?
Car les tableaux mis sur la table n'ont qu'une importance secondaire. L'essentiel c'est* d'écraser l'Angleterre dans la personne de Lord Hertfort, et de prendre ainsi de la grande défaîte de Waterloo une revanche au moins partielle. C'est admirable comme patriotisme, mais comme résultat artistique, cette façon nouvelle d'entendre la peinture ancienne produit ceci : que nous arrivons à payer cent mille francs des toiles qui en valent deux mille, sous prétexte qu'il fallait les disputer à lord Hertfort, et que le jour où il est possible d'acheter pour six mille francs le seul portrait qui nous reste de Voltaire à trente-cinq ans, nous ne nous dérangeons même pas pour le voir, attendu que lord Hertfort n'avait sur cette proie aucune intention sérieuse.
Il n'est pas surprenant, au résumé, de voir l'administration du Louvre passer, sans s'y arrêter, à côté du portrait de Voltaire, que de voir dans la revue de M. de Massa, dont tous les journaux publient des extraits, le maire de Landernau arriver en scène sous les traits de M. Prudhomme qui, en France, personnifie le ridicule. Ce fonctionnaire, nommé par l'État, se trouve ainsi faire partie de la galerie dont Pierre
vu
Véron vient de décrire les types sous te titre dédLo Foire aux grotesques. On a fait de lui la tête de Turc sur laquelle tombent toutes les plaisanteries et toutes les épigrammes qui émaillent la pièce.
Je m'imaginais qu'au théâtre il était interdit de jongler avec les personnages officiels. 11 faut croire que je me suis trompé ; et je vais nVoccuper de réparer mon erreur en donnant un rôle de polichinelle, dans mon prochain vaudeville, au préfet d'Indre-et-Loire ou à celui des Bouches-du-Rhône, car je n'ai aucune préférence. La commission d'examen me fera observer que le théâtre de Compiègne n'est pas celui du Palais- Royal. Je feindrai de me rendre à cette raison spécieuse, mais au fond j'aurai toutes les peines du monde à admettre que les invités de la seconde série aient le palais blasé au point de ne pouvoir plus rire que de ce qu'on nous oblige, nous autres, à respecter sous peine de suspension; ou, ce qui revient au même, que nous soyons tellement en enfance que nos oreilles ne puissent supporter les bons mots qui entrent sans
péril aucun dans celles de M. Cuvillier-Fleury ou de M. Viollet-Leduc.
xxvin
Le jardin du Luxembourg et la pépinière. — Les protecteurs de pièces de théâtre : Henriette maréchal.
10 décembre 1SÔ5.
Les Français, disent les psychologues, sont versatiles, ingrats et incapables d'affection sérieuse. 11 me semble que nous ayons mille fois raison de ne tenir à rien, puisque qous sommes continuellement exposés à tout perdre. Dès que nous nous attachons à quelque chose, comme par exemple le jardin du Luxembourg, un bon décret d'utilité publique le transforme en caserne. Je ne me sens pas assez de voix pour entamer la romance du Marronnier, comme pendant à la romance du Saule. Si le chant plaintif était dans mes cordes, je ne serais pas au Figaro, mais à l'Opéra,. où je donnerais la réplique à mademoiselle Sax, moyen* nant soixante mille franc par an, cinquante francs de feu, trois mois de congé et le droit de discuter mes costumes.
Mai? si la roulade me manque, la pantomime me reste, je la voudrais aussi significative que possible pour exprimer la mélancolie qui s'empare de moi quand je pense que la Pépinière où j'ai promené mes rêveries d'étudiant va être prochainement adjugée à la criée comme les vieilles paires de pincettes et les serre-papier en galvanoplastie qui traînent sur les comptoirs de l'Hôtel des Ventes. On m'assure que l'opération est magnifique, et qu'elle rapportera au bas mot trente millions à l'Etat. Je le veux bien, je ferai seulement observer que cette compensation ne peut m'atleindre, attendu que, jusqu'à un certain point, la pépinière était à moi, tandis que les trente millions sont évidemment pour d'autres.
Ce qui développe aussi mes inquiétudes, c'est que j'ai mis deux boutures de réséda sur mon balcon et que si on se met à vendre des terrains chaque fois qu'on aura besoin d'argent, rien ne me prouve que je n'apprendrai pas un matin, en me réveillant, que mes pots de fleur viennent d'être traversés d'outre en outre pouf l'ouverture d'une rue nouvelle qui se continuera jusqu'à la tête de mon lit de plume en passant par ma table de nuit.
Si encore mes craintes se circonscrivaient à mes deux pots de réséda ! Mais je m'attends à tout. Du moment que l'affaire des terrains du Luxembourg est aussi brillante qu'on le dit, il est évident qu'il reste à essayer une affaire encore plus belle : ce serait d'ouvrir dans le Musée du Louvre une rue qui passerait au
milieu des Noces de Cana de Paul Vëronèse et de la Belle Jardinière de Raphaël. Ces detS tableaux, ainsi expropriés pour cause de bâtisse, se vendraient un prix exorbitant, étant donné leur grande réputation. On établirait, sous le nom de Boulevard Ituàens, une voie assez large pour englober toutes les toiles du maître flamand, et en y ajoutant quelques Rembrandt, accompagnées de plusieur Titien, à la place desquels on planterait un joli square ; ce serait bien le diable si de tous ces chefs-d'œuvre en ne tirait pas trente autres millions.
Je n'ai jamais eu sur le mariage des idées bien suivies. Tantôt je me dis :
— Marcher dans la vie en se tenant par la main, c'est peut-être là qu'est le bonheur ?
Souvent aussi je n'ai pu m'empêcher de m'écrier :
— Mon Dieu! qu'il doit être désagréable de ne jamais pouvoir découcher !
Aujourd'hui je suis fixé. Je ne me marierai de ma vie. J'aurais trop peur qu'un géomètre vint m'annoncer qu'il est nécessaire que je cède ma femme à l'État, attendu qu'elle va être prochainement coupée en deux par une rue nouvelle.
J'aime certainement ma patrie avec passion. Je ne le lui ai pas encore avoué, parce qu'elle en abuserait ; mais ce sentiment est d'autant plus violent qu'il est plus comprimé. Je ne puis cependant m'enpêcher de convenir que telle que les gandins et les expropriations nous l'ont faite, la France me fait l'effet d'une lorette
qui aurait perpétuellement des huissiers à ses trousses et dont on vendrait régulièrement les meubles au moment du terme. Rien n'e$t douloureux comme de se sentir pour son pays un attachement exempt d'estime. On se représente à soi-même ce personnage d'une parodie de la Dame aux Camélias, qui disait h toutes les scènes :
— Je t'aime, mais je te méprise.
Le grand malheur des temps, c'est qu'il soit impossible d'ouvrir des rues à travers les consciences. Les
1 expropriations se traiteraient de gré à gré, et je suis
convaincu que l'État finirait toujours par s'entendre avec les propriétaires.
Il est, outre les terrains du Luxembourg, un élément de richesse sur lequel on compte beaucoup, c'est la suppression des inspecteurs. Quand on ne savait que faire d'un monsieur dont l'incapacité était indiscutable, on lui disait autrefois à mots couverts :
— Vous ne nous donnez aucune satisfaction et vous nous coûtez très-cher ; si vous nous adressiez votre démission, elle nous affligerait ; mais nous n'oserions pas la refuser.
Aujourd'hui, quand on ne peut arriver à utiliser un. homme recommandé, on le nomme inspecteur : inspecteur des caisses, inspecteur des monuments, inspecteur des carafes frappées. Lorsque les inspections manquent, on crée des sous-inspections, et le jour où les sous-inspecteurs débordent, comme il faut à tout prix caser le monsieur gênant, on le nomme biblio-
thécaire. On aurait en un tour de main cinquante, mille hommes prêts à entrer en campagne, si on appelait tous les inspecteurs sous les drapeaux ; mais si on appelait tous les bibliothécaires, on en aurait cent mille. J'ai eu dans les mains une pétition où un personnage connu sollicitait en échange de ses bons et loyaux services la place de bibliothécaire du bois de Boulogne.
Je suppose que son projet était de réunir en collection les biographies des belles visiteuses qui fréquentent habituellement la cascade de trois heures à cinq, afin de prémunir au besoin les étrangers contre ces petites dames qu'on peut aimer facilement en secret, même en voyage. Peut-être n'eût-il pas été inutile de trouver dans des livres spéciaux quelques aperçus sur l'âge, la conduite et les obligations au porteur de celles qu'on y aurait particulièrement remarquées, afin de savoir si on à affaire à une femme qui expose son maquillage pour la première fois, ou à une voyageuse qui a eu déjà plusieurs rappels de médailles. L'administration en a jugé autrement, parait-il, car on m'a assuré depuis que cette bibliothèque était encore à fonder.
Tout porte même à croire qu'elle ne sera pas fondée de sitôt, attendu que la suppression qui atteindra bientôt les inspecteurs entamera probablement quelques bibliothécaires, sans quoi la justice ne serait pas la même pour tous. Or, ce qui m'a prouvé que nous croyons encore fermement que tous les Français sont
égaux devant la loi, c'est l'indignation qui a accue chez nous la condamnation définitive à neuf mois prison du jeune comte d'Eulembourg, meurtrier cuisinier OU. Ils est clair, en effet, que si, au lieu t tuer OU, le comte d'Eulembourg avait été tué pari
! ce dernier aurait été condamné à mort à i'unanim
de faveur. Cette correction dérisoire appliquée à noble prussien qui poignarde un roturier français \ donc à la fois une insulte à la France et un défi jett j tous les cuisiniers. Mais j'ai lu, il y a quelques joui
■ dans les chroniques judiciaires, qu'à Alger trois Aral
! avaient été condamnés à la peine capitale et exécul
* pour avoir assassiné une dame française établie à Me
taganem. Je le demande avec toute l'humilité d'unchi niqueur qui cherche à s'instruire, si trois Français réunissaient pour tuer un Arabe, seraient-ils punis < la peine capitale? On m'objectera qu'il y a quelqu années le capitaine Doineau a été condamné à moi par un conseil de guerre pour avoir traîtreusemei fait assassiner plusieurs chefs algériens ; mais comn l'été dernier tout le monde a pu voir ce même cap taine Doineau, établi tranquillement à Monaco où est chargé de l'inspection des routes, il faut bic admettre qu'il n'a pas été exécuté.
La seule différence qui existe entre nous et h autres, c'est que nous prenons d'ordinaire les chose de plus haut, et que nous ne répugnons pas à masque par l'enflure de nos théories la difformité de ne arguments. Quand nous ne savons que dire, nou
prenons des attitudes. Ainsi, sans remonter plus haut, la Faculté de médecine de Paris vient de prendre une attitude à l'égard d'un célèbre oculiste allemand pour lequel il est question de créer une chaire d'ophtalmologie. Au premier bruit de cette avance faite à la science d'outre-Rhin, M. Tardieu, le doyen de la Faculté, s'est drapé dans sa cravate. blanche, et dans une de ces phrases comme les grands périls en inspiraient à Mirabeau :
— La médecine française, s'est-il écrié, est-elle donc tombée si bas qu'on soit obligé d'avoir recours aux étrangers ?
Cette fière réponse, qui ne signifiait rien du tout, n'en a pas moins paru très significative, et sur l'avis des gçns compétents, il a été décidé que la chaire d'ophtalmologie ne serait par créée, attendu qu'un oculiste allemand n'avait pas le droit d'avoir plus de talent qu'un oculiste français. Le seul avis qu'on n'ait pas songé à recueillir, et qui était pourtant le plus sérieux de tous, c'est celui des malades. Je ne nie pas, remarquez-le, que les médecins de mon pays ne soient de première force; mais, dans les débats scientifiques, je demande que les questions de territoire soient mises complètement de côté. Il s'agit de savoir si un monsieur, atteint d'une cataracte, ou même en proie à un simple compère loriot, n'aime pas mieux être sauvé par un étranger que de ne pas l'être par un compatriote. Pour avoir le droit d'invoquer aussi hautement le compatriotisme, il faudrait d'abord que
■J 306 iES FRANÇAIS
M. Tardieu eût guéri toutes les gouttes sereines e toutes les amauroses qui forment la base du Café de Aveugles. Mais il est assez extraordinaire de voir ui doyen de faculté s'amuser à faire de la dignité ave ses collègues, au milieu de malades qui ont les yeu: dans un état impossible à décrire.
M. Tardieu n'est évidemment pas infaillible. Ui médecin, par exemple, n'est jamais sûr de n'avoii pas signé par inadvertance un rapport concluant i la folie d'un homme aussi sain d'esprit que vous e moi, ce qui n'est pas peu dire. Je comprends jusque un certain point qu'on fasse du chauvinisme avec sei infirmités à soi, mais non avec les infirmités des autres, Je suppose (une suppositionn'engageàrien)queM. Tardieu soit atteint quelque jour d'une maladie jgrave. Après avoir usé inutilement de tous les médicaments de ses confrères, si on lui annonçait tout à coup qu'un mandarin chinois, possesseur d'une foule de panacées, vient de débarquer au Grand-Hôtel, je soupçonne qu'il y mettrait moins de roideur, et qu'il finirai! par dire à sa bonne :
t — Allez me chercher le Chinois !
De quel droit le docteur Tardieu, qui n'hésiterai I pas à utiliser un Chinois, nous empêcherait-il d'utiliser un Allemand? On objectera que la gloire de la médecine française pourrait en souffrir. Voilà qui * m'est égal, par exemple! Ce qui nous préoccupe, ce
n'est pas que la médecine française soit glorieuse, c'est que nos prunelles ne ressemblent pas à des œufs
brouillés ou à des cerneaux en décomposition.
Ce qu'on ne saurait trop admirer, c'est que dans les affaires où le public a un intérêt capital, on s'occupe de tout le monde avant de s'occuper de lui. Aussi a-t-ii soin de temps en temps de se rappeler, comme à la première représentation d'Henriette Maréchal, au souvenir de ceux qui l'oublient. Cette pauvre Henriette, avec les Burgraves (un chef-d'œuvre !) le Grain de café et quelques autres, aura sa date dans le calendrier des pièces reconduites. On prétend, et tout fait supposer, en effet, qu'on avait organisé une cabale pour la faire tomber; mais il faut reconnaître qu'on organisait depuis plus de trois mois, dans les journaux, une conlre-cabale pour la faire réussir, et peut-être eût-elle réussi en effet si, après avoir raconté jour par jour tous les incidents des répétitions d'Henriette, les amis n'avaient eu Fhnprudence de publier cette note qui a tout compromis :
« Henriette été quelque temps arrêtée à la censure,
mais, grâce à une haute protection, la pièce vient d'être
rendue. »
Nous manquons souvent de courage, mais rarement
d'intelligence. La partie tumultueuse de la population
a fait immédiatement ce raisonnement :
« La censure n'a le droit d'interdire une pièce que
si elle est choquante pour les mœurs ou dangereuse
pour la sécurité publique. La comédie de MM. de
Goncourt est immorale ou elle ne l'est pas : si elle
n'est pas immorale, pourquoi la censure s'est-e permis de l'interdire? si elle l'est, les hautes proti lions serrent donc à représenter des œuvres diss vantes et corruptrices? »
Et comme les turbulents n'avaient pas de journa à eux pour protester, ils ont exprimé leur manière voir au moyen de cris d'oiseau, de vagissemei d'enfant nouveau-né et de pieds qui remuaient énc mément. Got, après avoir lutté, comme le pompi du 15 mai, pendant dix minutes contre la tempête, dri se retirer sans nommer les auteurs. Je trou1 infime que la Comédie-Française a manqué de pr caution dans cette circonstance. Bile devrait, poi les pifr.es douteuses, s'inspirer des pantomimes ( Léandre, faute de pouvoir parler, tire de sa poche ■ déroule sous les yeux de Cassandre une bande de toi sur laquelle est écrit :