‹ Les Français de la décadenceChapitre 19 sur 23 · JAMAIS TU N'AURAS MA FILLE · texte numérisé non relu

JAMAIS TU N'AURAS MA FILLE

Lorsque, dès les premières scènes, on a vu e'a[ procher un orage tel que nos plus vieux marins n'or pas souvenir d'en avoir subi de pareil, il était bie; simple de tracer à l'encre d'imprimerie cette annonc sur un transparent qu'un des nombreux domestique de la Comédie-Française eût apporté devant la rampe

LA PIÈCE QUI A EU L'HONNEUR D'ÊTRE SIFFLÉE DEVANT VOUS EST DE MM. EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Il était possible que cette façon originale de nommer ou plutôt de ne pas nommer lès auteurs, désarmât le public, et la bataille perdue à dix heures eût peut-être été gagnée à minuit, comme celle de Marengo. Malheureusement le général Desaix, qui est mort, avait été remplacé par M. Davesnes, le régisseur général. Quand le destin a juré la perte d'une comédie en trois actes, les moindres circonstances semblent concourir à ce but funeste.

Henriette Maréchal a donc été, à la première, une exécution sommaire ; et, que MM. de Goncourt me permettent de le leur dire, voilà généralement tout ce que rapportent les hautes protections. Ils avaient pour réussir un procédé élémentaire, c'était d'agir comme tout le monde. Avec leur talent et la sympathie qu'ils inspirent, ils auraient eu moins de peine à se faire recevoir une bonne pièce au Théâtre- Français qu'à s'en faire refuser une mauvaise. Ils ont signé leur déchéance le jour où ils ont mis une haute protection dans l'affaire. Ce qui prouve qu'on n'est jamais mieux protégé que par soi-même.

Scribe a, dans son répertoire un très joli petit acte, intitulé : La Protégée sans le savoir. Si, par aventure, j'ai quelque part un haut protecteur anonyme qui s'intéresse à mon avenir au point de me faire rendre mes pièces quand elles seront interdites par la com-

mission d'examen, je le supplie, à deux et même à trois genoux, de ne pas s'occuper, de moi. Je me roule à ses pieds et je le conjure deyne laisser me tirer d'affaire tout seul.

0 mon Dieu ! vous qui pouvez tout, éloignez de moi les hautes protections et les hauts protecteurs, parce que s'il me serait désagréable de penser que la censure empêche qu'on ne joue ma pièce, il me serait infiniment plus pénible de l'entendre siffler à toute vapeur le soir où on la jouerait !

l^a justice humaine. — La coquetterie féminine : les « suivez-moi jeune homme. » — La bêtise humaine : — Un cocher de fiacre et son cheval.

H janvier 1866.

J'étais heureux ; je savais par l'agence Havas que la tranquillité règne à Madrid, et j'avais fait un chapitre où je traitais, avec un tact et une modération vraiment extraordinaires chez un petit journaliste, des hommes et des choses de la semaine. Mais je ne m'étais pas assez défié des rafales qui* ont déraciné nos cheminées pendant ces trois derniers jours. Un terrible coup de vent, me prenant en écharpe, a dispersé aux A points cardinaux la moitié de mon article que je portais pieusement à l'imprimerie. Une heure et un quart d'un travail surhumain, trois calembours pleins d'avenir, quatorze bons mots, reparties et impromptus balayés, emportés, broyés dans la tourmente ! Où sont-ils; maintenant ces pauvres enfants sitôt ravis aux baisers de leur père en larmes ? Peut-

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être ont-ils été portés par la tempête dans les eaux grossies de la Seine, et les retrouvera-t-on cet été dans les filets de Saint-Cloud, hélas ! pâles et défigurés par la mort. J'irais bien faire ma déposition à la Préfecture de police ; mais si on peut, à la rigueur tracer le signalement d'un porte-monnaie, il est très difficile de fournir le signalement d'un calembour. Il est probable, à l'heure présente, que les miens ont été trouvés par quelque loustic, sans foi et sans honneur, qui les colporte dans les estaminets du plus bas étage où il les donne comme de lui.

Cette douloureuse aventure explique suffisamment comment mon chapitre est plus écourté que la jupe d'une danseuse du Ghàtelet. J'avais cependant parlé, avec quelque détail, de la scène de l'Ambigu depuis laquelle M. Orner cherche vainement une juridiction qui veuille bien apprécier à sa juste valeur le coup de poing qu'il se plaint d'avoir reçu. J'essayais de faire comprendre à cet honorable artiste qu'il y a coup de poing et coup de poing ; que celui qui le lui a donné n'est pas le premier venu, puisqu'il porte des épaulettes de capitaine d'état-major , qu'en outre, ce brave officier a agi avec une grande circonspection, attendu que tout étant permis aux soldats qui soutiennent le gouvernement contre les civils qui le gênent, il pouvait tout aussi bien lui passer son épée au travers du corps ; que d'ailleurs Molière, qui possède rue Richelieu une maison qu'il n'a jamais habitée, a été, lui aussi, violemment frappé par un

marquis mécontent, et que le marquis n'ayant jamais été même réprimandé pour ce fait, un simple artiste de l'Ambigu ne pouvait pas avoir la prétention d'être traité avec plus d'égards que Molière.

Il faut également considérer que le Bulletin des lois' n'en contenant encore qu'environ sept-cent mille, le législateur n'a pu songer à en confectionner une septcent-mille-et-unième destinée à régler les conflits qui peuvent éclater entre les civils et les militaires. C'est même là ce qu'on appelle en langage de jurisconsulte, l'admirable simplicité de nos Codes.

Si, néanmoins, M. Orner tient absolument à paraître devant un tribunal, rien ne lui est plus facile : qu'il laisse simplement tomber un pot de fleurs par la fenêtre, il peut être tranquille, on lui trouvera tout de suite une juridiction.

D'ailleurs disais-je comme conclusion, que demande M. Orner, puisque la tranquillité règne à Madrid ?

Passant ensuite rapidement d'un sujet à un autre, je prenais corps à corps le père Hyacinthe que je n'ai pas encore entendu : je le comparais au père Lacordairequeje n'ai jamais entendu non plus, et je démontrais qu'on a eu tort de reprocher au père Hyacinthe d'imiter Lacordaire, d'autant plus que ce dernier ayant connu autrefois notre prédicateur à la mode, rien ne prouve que ce n'est pas Lacordaire qui imitait Hyacinthe. Du reste, tout en accusant le père Hyacinthe d'imiter Lacordaire, les journaux se hâtent

d'ajouter que celui-ci est inimitable. C'est ce qui est

arrivé maintes fois à propos de Déjazet. Page 1, colonne 3, ligne 17, on disait que la jeune Céline Chaumont du Gymnase imitait Déjazet à s'y méprendre, et page 3, colonne 4, ligne 22, on disait que Déjazet était . inimitable. Pour ma part, je la crois inimitable en effet. Pour l'imiter, il faudrait commencer par avoir soixante-neuf ans, et peu de femmes attendent cet âge de fer pour se mettre à faire des imitations.

Dans ces feuilles déchirés par un vent contraire, j adressais aussi quelques conseils aux femmes honnêtes qui ont emprunté aux femmes qui ne le sont pas plusieurs fâcheux détails de toilette. Elles ont adapté, par exemple, avec une facilité blâmable, aux capuchons de leurs caracos, ces houppettes blanches, qui tourbillonnent derrière leur dos. J'ai la conviction qu'elles auraient résisté plus longtemps à la séduction de la houppette blanche, si elles avaient su que, dans le monde opposé au leur, on a baptisé ces annexes de « sonnettes de nuit. » Elles ont attaché par la même occasion à la passe de leurs chapeaux des rubans très minces, mais excessivement longs, qui descendent quelquefois jusqu'aux dernières fortifications de la crinoline. Je leur apprenais que ces amorces qui donnent de loin une idée de pêche à la ligne ont été nommées, dans les wagons réservés aux biches, des Suivez-moi f jeune homme On se dit très t>ien avant d'aller aux courses :

— Mettras-tu ton « suivez-moi, jeune homme? » Ma

modiste m'a fait un « suivez-moi, jeune homme » qui ne vaque jusqu'à la taille. Je ne ferai pas mes frais aujourd'hui.

Je leur racontais les origines de ces néologismes, et je ne sais comment j'étais arrivé à la question des « suivez-moi, jeune homme » à l'arrivée à Paris de M. Batty, le nouveau dompteur du Cirque; le fait est que ce qui suit appartient aux feuillets qui me sont restés dans la main.

Les philosophes prétendent que les passions sont plus difficiles à dompter que tous les lions de l'Atlas et toute les panthères de Java. Au fond, les philosophes n'en pensent pas un mot; il est facile d'en acquérir la preuve en leur présentant deux cages, l'une pleine de passions et l'autre remplie de jaguars, d'ours blancs et de tigres royaux ou seulement princiers. Leur choix ne serait pas douteux : ils entreraient dans la cage aux passions et s'y livreraient à toutes les culbutes imaginables. Quant à la cage aux jaguars, ils la feraient soigneusement verrouiller d'abord en dedans, puis en dehors, et ils enverraient contenant et contenu au Jardin des Plantes, avec celte pancarte :

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