AU RENDEZ-VOUS DES JOUEURS DE BOULE
Nota. — Pendant la durée des bals de VOpéra, rétablissement restera ouvert toute la nuit.
Vous figurez-vous une jeune fille costumée en Écossaise, allant du boulevard des Italiens à la chaussée du Maine, prendre un grog au Rendez-vous des joueurs de boule ?
Un petit vaudevilliste, qui ne dîne guère qu'à Vinfortune du pot, a découvert une recette pour exploiter à son profit la vanité bien connue des restaurateurs. Dans toutes ses pièces, il introduit un tableau dont la scène se passe dans un restaurant, tantôt l'un, tantôt l'autre. Il alla dernièrement trouver Deffieux:
— Monsieur, lui dit-il, j'ai en ce moment sur le chantier une œuvre importante, dans laquelle il est question de vous. Une politesse en vaut deux autres. Que m'offrez-vous en échange de ma réclame ?
— Avant tout, répondit Deffieux, il faudrait savoir en quoi consiste votre publicité.
— C'est très-fin j comme vous allez voir. Des gar-
çons se tiennent' debout autour de leur patron et chantent serviette en main, un ensemble ainsi conçu :
Air de Rabelais.
Mes amis, pas de nonchalants.
11 faut contenter les chalands, Et par nos soins minutieux.
Faire honneur à monsieur Deffieux.
— Ce sont là de nobles pensées exprimées en beaux vers, fît Deffieux visiblement attendri ; ça vaut un dîner de six couverts, avec le café, mais sans les cigares.
— C'est une affaire faite. Il est trois heures ; à six heures et quart, je suis chez vous avec cinq de mes amis, dont deux femmes.
— Pardon, reprit Deffieux, il faut que je voie d'abord la première représentation.
— Du tout, se récria Fauteur; je dîne ce soir ou je coupe l'ensemble.
— Mais si la pièce est refusée ?
— Je vous donnerai an bon sur madame Porcher. Deffieux n'accepta pas l'arrangement. Le vaudevilliste s'en fut alors au Cadran bleu.
— Monsieur, dit-il au gouverneur général des lapins sautés de l'établissement, êtes-vous homme à vous imposer un sacrifice pour avoir dans ma pièce une vraie réclame ?
— Certainement. Je vous donne un dîner de douze couverts avec les accessoires.
— Voici la situation. Des garçons, serviette en main, entourent leur patron et chantent sur l'air de Rabelais:
Mes amis, pas de nonchalants.
11 faut contenter les chalands; Que nos travaux minutieux Fassent honneur au Cadran bleu.
— Mais, fit observer le restaurateur qui était un lettré, minutieux ne rime pas avec bleu. Si vous gardez le dernier vers, je ne peux plus vous offrir que huit couverts, et je retranche les liqueurs.
— Permettez, il y a à l'orchestre une ritournelle que je ne vous compte pas. «
— Changez le dernier vers et je renonce à la ritournelle.
Le poète prit à deux mains sa tête puissante, et bientôt, comme sortant d'un rêve, il entonna le morceau de bravoure qui suit :
Mes amis, pas de nonchalants, il faut contenter les chalands Et montrer du zèle et du feu Pour faire honneur au Cadran bleu.
Quel fut le dénoûment de ces négociations? L'affaire se fît-elle? La plus grande cordialité régna-t-elle ou ne régna-t-elle pas pendant le repas ? Grâce à mes relations littéraires, il m'eût suffi de quelques démarches pour le savoir, mais j'ai été subitement arraché à ces idées riantes et carnavalesques par une de ces mésa-
ventures qui impressionnent toujours un homme de cœur.
C'est ma faute aussi. J'aurais dû m'attaquer aux honnêtes femmes qui vont à pied, au lieu de m'en prendre aux malhonnêtes femmes qui se promènent en voiture. Il paraît que j'ai publié un jour un article révoltant d'injustice sur les Madeleines qui convertissent leurs rentes en attendant qu'elles se convertissent elles-mêmes. C'est une lettre anonyme qui m'ouvre les yeux sur la petitesse dont j'ai fait preuve en celte occasion.
« Comment ne rougissez-vous pas de vous acharner ainsi après une classe de femmes qui ne peuvent pas faire de procès, puisqu'elles les perdent tous ? »
Ainsi s'exprime mon correspondant ou mieux ma correspondante. Au théâtre, les jeunes pages qui apportent des missives trahissent toujours leur sexe par quelques protubérances Insolites. Il en est de même des lettres anonymes. Celle que je reçois est pleine de rotondités. Aussi ne m'accusera-ton pas, j'aime à le croire, de céder à une honteuse frayeur, si je déclare que je suis rentré en moi-même quand j'ai lu la dernière phrase où est exprimé l'espoir « que je me montrerai désormais moins cruel à l'égard de ces pauvres créatures. »
Je pourrais répondre à mon anonyme que si ces créatures étaient pauvres elles ne feraient pas leurs ventes aussi périodiquement, mais puisque j'ai re-
connu mes torts, mieux vaut queje fasse une rétractation publique. C'est plus lâche, mais c'est plus digne.
Oui, je me suis trompé. Oui, nos fils de famille ont parfaitement raison de donner à ces femmes d'élite des chaînes de montre qu'ils retrouvent plus tard aux gilets des jeunes premiers de la banlieue.
Oui, ce sont de belles et héroïques natures, ces filles délicates qui, au lieu de se livrer à un repos nécessaire, passent au Café Anglais des nuits blanches, jouent, boivent et s'abrutissent pour arriver à nous procurer des plaisirs dont nous ne sommes pas dignes.
Y a-t-il au monde un spectacle plus touchant que celui d'une jeune beauté vivant continuellement entre un duc qui l'appelle « mon ange » et un carrossier qui l'appelle en police correctionnelle ?
Où diable avais-je la tête quand j'ai prétendu le contraire I Maintenant que le bon sens m'est revenu, je trouve que les pauvres créatures en question ménagent beaucoup trop les jeunes gens, et qu'elles sont bien bonnes de perdre un et quelquefois deux ans à ruiner des gandins qu'elles pourraient mettre sur la paille en quinze jours.'
D'autant plus que l'homme une fois dévalisé, il leur faut en chercher un autre, ce qui exige quelquefois plus de peine et de fatigue que ces frêles jeunesses ne, peuvent en supporter. Pour prouver à ma correspondante que je suis désormais tout à ses pro-
tégées, je leur offrirai gratis une combinaison complètement à leur avantage: ce serait d'établir des assurances sur l'amour, à l'instar des assurances sur la vie.
Une femme donnerait, je suppose, vingt-cinq francs par semaine, et le jour où elle quitterait son monsieur, la compagnie lui compterait une somme proportionnée au temps qu'aurait duré la liaison.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cette idée si praticable et si morale rachète toutes mes fautes de la semaine passée.
Quant aux cocodès que j'ai pu blesser dans leur amour-propre, à propos de la vente de mademoiselle Juliette B..., je leur fais ici les excuses les plus plates. Us sont tous très gentils, et ils ont une façon adorable de dire à propos de rien :
" — Ousqu'est mon sabre ?
J'étais tellement jaloux de mériter le pardon de ces messieurs, que j'ai passé ces trois derniers jours à chercher, pour les leur présenter, les femmes les plus susceptibles de les attacher sérieusement.
Voici avec une biographie sommaire toutes celles dont j'ai actuellement les adresses entre les mains :
Fanny Cabochon. — Trente-trois ans. En accuse dix-neuf aux mirabelles. Deux kilogrammes de faux cheveux. Bête comme une terrine; gourmande et voleuse. A été cuisinière. J'ai vu son livret. C'est une perle.
Agathe Bamboula. — Vingt-deux ans. Tous les vices. Crâne foudroyé par la calvitie. A été deux fois en prison. Elle dit que c'est pour vagabondage. Un ange, monsieur, et ne demandant rien, si ce n'est des armoiries sur sa voiture.
Louise Gargoulette. — 1 Vingt-neuf ans. Répète continuellement: Un tel m'a vue haute comme ça. Tempérament sensible. Sanglote à tous les drames. A mis ses deux petites filles aux Enfants-Trouvés. Imite Thérésa dans la Victime de V amour.
Telles sont jusqu'ici les aimables filles qu'à votre intention j'ai tirées de leur obscurité. Ne les y laissez pas retomber, jeunes et intelligents cocodès. Vous êtes si bien créés pour faire leur fortune, et elles si bien bâties pour faire votre bonheur !
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On demande des moralistes. — La philosophie des étrennes. —Les avocats et les moustaches : L'usage. — Les cascades et les cascadeurs.
S janvier 1865.
On compterait plutôt les cheveux blancs de madame P. . . , la grande coquette de la Comédie-Française, que les pralines qui, depuis huit jours, ont sillonné Paris à dos de commissionnaires. Et on prétend quelquefois que l'argent est rare! Si l'argent est rare, pourquoi les étrennes sont-elles si abondantes? J'aurais voulu avoir sous la main un ■ moraliste qui m'expliquât ce phénomène de la multiplication des bonbons. Par malheur le moraliste a à peu près disparu du monde civilisé. On n'en trouve plus nulle part. C'est une race perdue comme celle des faux nez.
Allez aussi loin que vous le permettra le reculement des barrières, vous aurez beau sonner à toutes les portes en demandant si on n'a pas un moralist
dans la maison, on vous répondra presque partout :
— Nous avons des lampistes, des fumistes, des ébénistes, mais nous n'avons pas de moralistes. Qu'appelez- vous moralistes? Est-ce un état qui fait du bruit?
Heureusement un de mes amis qui n'est pas moraliste, mais qui est fabricant de bronzes, m'a fait comprendre en cinq minutes tout le mécanisme du jour de Tan. Il m'a prouvé, factures en mains, qu'en effet, moins on possédait d'argent plus on donnait d'élrennes.
Voici son raisonnement ; vous allez voir comme il est simple :
Vous devez quinze cents francs à un monsieur, ce qui est fort triste (moins triste cependant que si le monsieur vous les devait). Si vous avez les quinze cents francs dans un tiroir, vous les en tirez tout bonnement, et, le jour de l'échéance arrivé, vous les portez à votre créancier que vous avez ensuite le droit de traiter d'usurier pour peu que le cœur vous en dise.
Si, au contraire, vous n'avez les quinze cents francs dans aucun tiroir, vous vous tenez forcément ce langage à vous-même :
— Comment faire pour que cet homme ne fasse pas saisir mes rideaux, et vendre la pendule de mes pères sur le trottoir qui longe ma maison? Je n'entrevois qu'un moyen, c'est de donner à sa femme,
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pour les élrennes, une théière en vermeil. Il croira que c'est de l'or, et avant qu'il ait reconnu son erreur, peut-être serai-je parvenu à réunir la somme qui doit me libérer.
Voilà comment les trois quarts des chevaux à bascule, des poupées qui portent écrit sur la poitrine :