ACHETEZ-MOI, JE SUIS UNE GRANDE FILLE
des polichinelles en papier doré et des éléphants en baudruche, peuvent, pour l'œil exercé, révéler une situation pécuniaire qui échappe au regard de l'homme disirait.
En poursuivant jusque dans ses dernières conséquences le système de mon marchand de bronzes, on arriverait à cette conclusion que l'homme le plus honorable est celui qui fait le moins de cadeaux au jour de Tan, puisque les étrennes qu'il refuse à tout le monde prouvent qu'il ne doit rien à personne.
Il est douloureux de le constater, mais ce serait la première fois, depuis Washington, qu'un homme aurait trouvé du bénéfice à rester honnête.
Il est également douloureux de constater que la
rareté du numéraire est ce qui fait en partie la fortune
des confiseurs. Depuis que l'argent est devenu le nerf de
l'amour, et que Gupidon s'est fait photographier sous
la forme d'une tirelire, les gandins qui ont conservé
une lueur de bon sens (ils sont trois ou quatre dans
Paris) ne peuvent s'abuser sur leur valeur physique.
Adonis reviendrait en personne dans nos parages qu'on le mettrait à la porte comme les autres s'il ne se faisait pas précéder de quelques armoires à glace avant d'entrer chez les femmes. Celui des gandins qui n'a pas été complètement dépouillé pendant les onze mois qui précèdent le mois de décembre se dit :
— Voilà une petite femme qui aurait pu me manger cent vingt mil le francs dans le courant de l'année 1864, Elle ne m'en a mangé que cent huit mille. Ce beau trait n'a pas besoin de commentaires. Je serais le dernier des ladres si je n'employais pas les douze mille francs qui me restent à lui acheter, rue de la Paix, une paire de boucles d'oreilles en saphirs.
Ayant prononcé ces paroles il entre chez le bijoutier.
Mais celui qui s'aperçoit qu'il est couvert de dettes et que sa maîtresse est couverte de fourrures, arbore d'autres théories. Il commence par former le projet d'emprunter deux mille francs, afin de lui offrir au premier janvier un manchon en martre zibeline. Comme il ne trouve pas les deux mille francs, il s'arrôle à une palatine en hermine de huit cents livres. De l'hermine il descend au vison du Canada, et tombe enfin dans les bas fonds de l'astrakan.
Une fois qu'il en est là, il réfléchit qu'un joli sac de bonbons de douze francs fera autant de plaisir à sa bien-aimée et tirera moins à conséquence.
Et il entre chez Je successeur de Siraudin.
Les jeunes gens qui ont une famille, et quelques vieillards qui n'en ont plus, ont été, cette année, par-
ticulièrement dévalisés par les femmes. Voilà pourquoi, depuis huit jours, il pleut des fondants. C'est au point que dernièrement Paris, en se réveillant, a trouvé les rues et les toits couverts d'une couche blanchâtre qu'au premier abord tout le monde a pris pour de la neige. Nous y avons été également trompé, et c'est seulement après avoir clapoté toute une journée que nous avons appris, par des gens qui le savaient, qu'il n'avait pas neigé du tout. Ce que les balayeurs enlevaient sur leurs pelles n'était autre chose que des bonbons tombés des sacs.
On croit généralement qu'une fois enlevés ils ont été jetés dans l'égout collecteur. Il n'en est rien. Ces détritus précieusement conservés seront raffinés avec soin par d'habiles confiseurs et on nous les revendra Tannée prochaine.
Après avoir compté les cheveux blancs de madame P..., la grande coquette de la Comédie-Française, on les recompterait plutôt qu'on n'additionnerait les journaux où a été reproduite cette semaine, avec rallonges et variantes, l'anecdote suivante :
Un tout jeune avocat plaidait devant la Cour, lorsqu'au milieu d'un mouvement oratoire, le président lui dit :
— Pardon, avocat, pourquoi plaidez-vous avec vos moustaches ?
— Monsieur le président, répondit le jeune homme, elles sont si peu fournies que personne jusqu'à ce
jour ne m'avait adressé d'observation à ce sujet ; mais du moment que vous avez la vue plus longue que vos honorables collègues, je cours me faire raser et je reviens.
Mon éditeur m'avait conseillé de mettre dans mon livre cette histoire qui lui semblait amusante. Je veux bien la mettre dans mon livre, mais loin de la trouver amusante, je déclare qu'elle me parait absolument incompréhensible. Six mille ans ne seront pas seulement écoulés que les collectionneurs, en la relisant, se demanderont dans quel but la société française du dix-neuvième siècle interdisait la parole aux avocats qui portaient des moustaches.
Il est, en effet, assez difficile de dire au juste en quoi cette absence de moustaches peut aider les juges à la découverte de la vérité.
Si la nature a gratifié notre sexe de cet attribut, il est probable qu'elle avait ses raisons pour le faire. La Providence, en nous donnant des moustaches, ne nous a jamais recommandé de les ôter au moment de plaider. Je relis les Commandements de Dieu, ainsi que ceux de l'Église, et je n'y vois pas un mot ayant rapport à" ce duvet qui pousse sans culture sur les lèvres supérieures de toutes les races masculines.
J'ai cru un instant que les moustaches enlevaient aux orateurs une partie de leurs facultés mentales, mais les avocats qui profitent des vacances pour laisser croître leur barbe m'ont paru, pendant tout le mois d'octobre, aussi intelligents que durant les autres mois de Tan-
née, et j'ai cherché quelque chose de plus concluant. Les jurisconsultes qu'on interroge à ce sujet répondent généralement que « plaider avec des moustaches ne serait pas convenable. » C'est leur meilleure raison. Vous voyez d'ici les autres.
Pourquoi les moustaches ne sont-elles pas convenables puisque nous les recevons du ciel sans avoir rien fait d'inconvenant pour les obtenir ? Les sapeurs seraient alors terriblement inconvenants, leur barbe et leurs moustaches descendant quelquefois jusque sur leurs tabliers. Je* ne m'étonne plus que Thérésa nous répète si souvent qu'il n'y a rien de sacré pour eux.
Je suppose que la femme à la barbe soit un jour citée en police correctionnelle pour brutalités envers son concierge, et qu'elle demande à présenter sa défense elle-même. Elle se trouvera donc dans cette déplorablealternativeou de supprimer son gagne-pain avant d'exposer son cas, ou de se laisser condamner sans pouvoir ouvrir la bouche.
Si on arrive à prouver que la barbe est une chose inconvenante, il deviendra très facile d'établir que les autres parties du visage ne sont pas plus convenables, et je ne sais pas trop quel argument pourrait opposer un avocat à qui un président dirait :
— Maître un tel, vous avez supprimé votre barbe, c'est bien, mais je ne consentirai à vous entendre que qu$nd vous aurez fait couper votre nez et vos deux oreilles.
Ce qui est surtout remarquable, c'est que nous poussons des cris de surprise lorsqu'on nous raconte que les mandarins chinois se distinguent les uns des autres par des boutons de différentes couleurs fichés sur leurs bonnets, etquen Asie les femmes croient s'embellir en se noircissant les dents. Quant aux puéîilités dont nous sommes victimes, nous n'admettons même pas que quelqu'un s'en étonne, surtout depuis qu'on a inventé pour les excuser le mot connu :
— C'est l'usage !
Un avocat doit raser ses moustaches avant de plaider parce que c'est l'usage, et nous avons en France environ deux cent mille usages tous aussi respectables que celui-là.
Un autre usage dont se plaint amèrement à moi un correspondant d ailleurs plein d'urbanité, c'est celui que paraissent avoir adopté les acteurs parisiens, d'exécuter en scène sur le dialogue de l'auteur des variations connues sous le nom de cascade.
Il signale notament la Belle Hélène, qu'il a déjà vue quatre fois et qu'il a trouvée, dès la troisième fois, extrêmement changée. Il me demande si ce n'est pas à nous autres, que l'implacable Timothée Trimm a appelés les gardes champêtres du bon goût, de veiller à la conservation du texte primitif.
Avec tout le respect que je dois à un homme qui se dit abonné du Figaro, ce qui n'est peut-être pas vrai — quand on est abonné, on ne s'en vante guère —
je sais obligé de déclarer à mon correspondant que je ne peux pas plus empêcher Couder ou Alexandre Guyon de faire des cascades que je n'ai le droit d'empêcher la reine d'Angleterre d'abdiquer, le jour où elle jugera à propos de faire ce sacrifice à l'amour conjugal.
En ouvrant le premier dictionnaire venu, j'y lis que le mot cascade signifie chute d'eau. Mon correspondant conviendra qu'il fait encore trop froid pour que je m'occupe d'hydrothérapie.
En outre, pour avoir la mesure exacte des cascades exécutées dans la Belle Hélène, il faudrait que j'apprisse d'abord par cœur le fameux texte primitif. Si Ménélas profite d'une scène de sentiment pour s'essuyer les yeux avec un mouchoir à carreaux, comment puis-je affirmer que ce mouvement scénique est une fantaisie de l'artiste ou une indication du manuscrit ?
>f est-il permis de pénétrer indiscrètement dans la pensée de l'auteur; et qui me prouve que ce mouchoir à carreaux ne constitue pas pour lui toute une base d'opérations dramatiques ?
D ailleurs, afin d'amortir ses scrupules, j'apprendrai à mon correspondant que la cascade, sous un autre nom peut-être, à toujours existé au théâtre. CMry. que personne ayant le respect des gloires nationales n'osera jamais attaquer, Odry fut en son temps le prince des cascadeurs. Un jour, entre autres, il manqua son entrée de vingt-cinq minutes. Le public com-
mençait à désarticuler les banquettes, lorsque son acteur aimé se décida à paraître.
On s'attendait aux excuses les mieux senties, mais, Odry s'adressant à Yernet, qui avait pris le parti de s'asseoir.
— Mon cher, lui dit-il avec un accent ému, il vient de m'arriver un accident déplorable.
— Quoi donc ? demanda Yernet sérieusement inquiet.
— J'avais besoin d'un pantalon neuf pour jouer la pièce. J'entre chez un marchand d'habits afin d'en acheter un d'occasion. La marchande était seule dans la boutique. Elle m'en présente un. J'essaie la jambe droite qui m'allait comme un gant. Arrivé dans ma loge, je veux mettre le pantalon et... voilà où ça se corse.
— Va donc.
— Au moment où je tâche d'entrer la jambe gauche, je m'aperçois qu'elle a été taillée pour une jambe de bois. J'avais acheté le pantalon d'un invalide.
— Il fallait le reporter,
— C'est ce que j'ai fait. Seulement la marchande n'a jamais voulu le reprendre. Elle m'a dit : Puisque votre pantalon est taillé pour une jambe de bois, c'est bien simple, faites-vous mettre une jambe de bois. J'ai trouvé l'idée excellente ; malheureusement les magasins de jambes de bois étaient fermés, et j'ai été forcé de rentrer dans ma loge, où j'ai enfilé un vieux pantalon. Mais demain matin, de bonne heure, j'irai
me faire mettre une jambe de bois. JPai même envie de m'en faire mettre deux, parce qu'en prenant la paire on obtient une forte diminution. Voilà pourquoi je suis un peu en retard.
— Gomment ! fît Vernet entrant dans la situation, tu n'as mis que vingt-cinq minutes pour toutes ces courses-là ?
— Et encore, ajouta Odry avec aplomb, en voyant cette brave marchande travaillant courageusement dans sa boutique, j'ai pris le temps de sortir deux ou trois fois pour cacher mes larmes.
Ce récit alla aux nues. Il est clair cependant que si le vaudevilliste qui écrivit la pièce avait apporté aux directeurs un pareil hors-d'œuvre, on l'eût fait reconduire de brigade en brigade jusqu'à Gharenton.
Laissez donc faire les acteurs, mon cher correspondant. Il en sera pour vous des cascades au théâtre comme des infidélités de la femme que vous aimez. Vous commencez par vous en fâcher et vous finisse* par en rire.
Les auteurs ont du reste un intérêt direct à ce que ce système se perpétue. Quand un mot est sifflé, ils s'empressent de dire à leurs amis :
— Vous savez que c'est l'acteur qui Ta rajouté.
Le mot rajouté n'est pas très-français, mais il le serait que, j'en suis convaicu, les auteurs l'emploieraient tout de même.
D'ailleurs, pourquoi interdire sur la scène ce que
nous acceptons parfaitement dans la vie ? N'avons-
nous pas un archéologue qui a fait récemment un mémoire énorme sur une collection d'armes en silex, remontant à la plus haute antiquité, et qu'il avait découverte dans un département voisin.
L'Académie des sciences a étouffé cet archéologue sous les compliments et les couronnes. On avait déjà prié plusieurs membres de l'Institut de mourir le plus tôt possible, afin de lui laisser une place à choisir, quand un menuisier du pays, après avoir visité les fouilles, raconta que le dépôt d'armes en silex était purement et simplement une ancienne fabrique de pierres à fusil.
On ne trouverait certes pas dans la Belle Hélène une cascade mieux réussie. La seule chose regrettable dans l'aventure, c'est que le menuisier n'ait pas attendu pour parler que l'archéologue fût de l'Institut, pensionné du Gouvernement et officier de la Légion d'honneur, parce qu'alors la cascade devenait une excellente comédie; et les bonnes comédies sont rares à notre époque.
A l'homme sauvage du département du Vai\
Samedi, 85 mars 1865. ¥ * *
Monsieur et cher homme sauvage,
J'ai appris, avec toute la France, que, depuis quinze ans, vous habitiez, aux environs de Draguignan, une forêt plantée d'un grand nombre d'arbres et d'un petit nombre de bûcherons, et que vous y viviez de fruits et de racines, à l'abri des hommes politiques et des cocottes d'ici-bas.
La chronique ajoute qu'un curieux vous ayant demandé récemment si, comme Adam dans le Paradis terrestre, vous ne pensiez pas quelquefois aux filles d'Eve, vous auriez fait cette réponse qui révèle un homme du monde.
— La femme qui doit me séduire n'est pas encore maquillée.
L'énergie dont vous avez donné la preuve en jetant ù la société moderne cette phrase célèbre.
% — Mon gendre, tout est rompu !
m'a inspiré une extrême sympathie pour votre caractère. Je tiens à vous donner des personnages et des choses dont vous vous êtes séparé violemment, quelques nouvelles fraîches, ne fut-ce que pour vous ôter tout regret de les avoir quittés avec cette brusquerie.
S'il est vrai, comme on le prétend, que vous êtes un ancien habitué du boulevard des Italiens, je suis surpris que vous vous amusiez à vous cacher dans une forêt du département du Var, quand il vous serait facile de trouver ailleurs une solitude aussi absolue ; •ç au Théâtre-Saint-Germain, par exemple, où, en louant une loge à l'année, vous seriez si tranquille ! Il est vrai que, là-bas, vous vous nourrissez de fruits et de racines, et que les banquettes du Théàtre-Saint-Germain ne produisent guère que des champignons. Mais, le jour où l'agriculture sera sérieusement encouragée, rien ne s'opposera à ce qu'on fasse pousser quelques cerisiers au milieu de l'orchestre.
Gomme parfaite solitude, vous auriez eu encore le champ des" courses qui ont eu lieu à Vincennes dimanche dernier. Çà et là on apercevait un malheureux sportman fiché en terre et tellement raidi par le froid que les jockeys le prenaient pour le poteau d'arrivée, ce qui adonné lieu à de nombreuses contestations.
Les chevaux eux-mêmes profitaient des entr'actes
pour battre la semelle, et un nombreux personnel avait été requis pour casser la glace sous leurs sabots. Plusieurs ont couru sur des patins. Un bienfaiteur de la race chevaline a institué, séance tenante, un prix aussi nouveau qu'imprévu, le prix du verglas pour chevaux au-dessous de trois ans n'ayant pas encore tué leurs' cavaliers.
Cette dernière course du printemps a été la plus intéressante de toutes. Le départ a eu lieu à quatre heures cinq, et, à six heures, les huits chevaux engagés avaient déjà fourni un parcours de vingt-deux centimètres. Comme ils n'ont à faire qu'un tour de la grande piste, on a tout lieu d'espérer, s'il ne survient pas d'accident grave, que le vainqueur arrivera au but vers le mois de septembre prochain. Il sera ainsi tout porté pour les courses d'automne.
Bien que l'enceinte du pesage fût à peu près vide, on distinguait de loin en loin, dans cette thébaïde, une biche qui cherchait un monsieur de bonne volonté, car dans votre forêt les hommes courent après les biches, et, sur nos boulevards, les biches courent après les hommes.
Je suis d'ailleurs convaincu que leur aspect n'eût fait que vous affermir dans votre résolution de vivre seul. Hier encore, elles portaient dans le cou une telle quantité de faux cheveux qu'on craignait que la disette des chignons ne se déclarât tout à coup, et on parlait d'un décret destiné à rationner la coquetterie féminine. Comm(f fcti moment de la famine de 91, les
dames seraient venues tous les matins chercher à leurs mairies respectives deux onces de faux cheveux par tête. Les femmes enceintes en auraient touché une once de plus.
Tout à coup la mode s'est renversée. Les touffes qui ombrageaient la colonne vertébrale ont remonté jusque sur le sommet du crâne, sans même stationner un instant sur l'occiput. Mais les couvre-chefs s'étant alors trouvés trop petits pour contenir ces ballons captifs, les biches égarées dimanche à Vincennes, avaient simplement enlevé le fond de leurs chapeaux, afin de donner passage à l'amas de tire-bouchons falsifiés qui couronnent aujourd'hui leur édifice.
Quoique j'aie le désagrément d'être plus civilisé que vous, monsieur et cher homme sauvage, j'ai cru d'abord à une de ces plaisanteries comme nos biches apprivoisées s'en permettent journellement, mais j'ai su depuis qu'il était du dernier bon goût de pratiquer dans son chapeau un ventilateur par lequel les cheveux puissent s'échapper et tourbillonner dans l'espace.
A première vue, cette coiffure est souverainement ridicule. Dans l'application, elle a ses avantages et ses inconvénients : les femmes, qui ne se ménagent pas entre elles, peuvent ainsi s'arracher les cheveux mutuellement sans être forcées d'ôter leurs chapeaux Voilà pour le côté utile.
Le côté fâcheux, c'est que rien ne sera plus facile que de leur subtiliser, sans qu'elles s'en aperçoivent,
leurs frisures qui ne le leur appartiennent que comme le Schleswig à la Prusse, c'est-à-dire par suite d'annexion.
Dix fois sur vingt, quand une femme rentrera chez elle, son mari s'écriera :
— Grand Dieu ! qu'est devenu le haut de ta tête ? Et elle sera obligée de faire cette réponse singulière :
— On me Ta volée en omnibus.
Vous qui, en qualité d'homme sauvage, avez le droit de conserver quelque bon sens, vous pourrez m'objecter que les femmes son bien imprudentes d'employer cette contrebande pour se faire aimer des hommes. Il est clair, en effet, que tomber à genoux devant les fausses nattes d'une Parisienne, c'est lui faire un commencement d'infidélité, puisque les nattes en question appartiennent à une autre.
Les femmes devraient donc se dire qu'en s'assimilant ces crinières, acquises à prix d'or, elles ne font de réclames qu'à celles qui se les sont coupées pour les leur vendre. Mais si vous veniez passer seulement huit jours à Paris, vous verriez que les femmes devraient se dire ainsi une foule de choses qu'elles ne se diront jamais.
Je ne vous cacherai pas qu'à Paris on est assez intrigué de savoir quels sont les motifs qui vous ont décidé à aller vivre de fruits et de racines dans une forêt du département du Var. Mademoiselle Catinette a prétendu dernièrement que vous aviez pris cette
résolution funeste à la suite d'un souper où elle vous aurait réduit au désespoir par les refus les plus rigoureux.
Personne ne croit un mot de cette légende, attendu qu'il faudrait d'abord admettre que Cati nette ait jamais réfusé quelque chose à quelqu'un, ce qui renverserait toutes les lois de la nature. Comme, néanmoins, c'est là pour vous une question de dignité personnelle, vous avez un moyen de l'élucider, ce serait d'écrire vos Mémoires. Vous en remettrez le manuscrit à un bûcheron, avec ordre de ne le publier que quinze ans après votre mort.
Pourquoi quinze ans? me demanderez-vous. Je ne sais pas. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'aujourd'hui quand un Français descend au tombeau, il laisse des Mémoires qui ne doivent être publiés que quinze ans après sa mort. C'est un usage qui remonte à une douzaine d'années. Encore quelques mois, et nous allons périr nous-mêmes étouffés sous les Mémoires de tous ceux qui sont morts il y a quinze ans !
Ce que je ne m'explique pas dans cette monomanie, e'est qull existe au monde un être assez capitonné d'orgueil pour s'imaginer qu'on s'occupera encore de lui quinze ans après sa mort. Dans cinq lustres d'ici, lorsque l'éditeur Dentu (que Dieu lui donne de longs jours!) fera remettre chez mon concierge un volume de Mémoires où M. Béchamel m'apprendra qu'il est né le 22 septembre 1814, je déclare que cette révélation ne saura m'émouvoir.
Il est assez singulier que des gens qui ne vous ont jamais fait sourciller de leur vivant espèrent vous intéresser quinze ans après leur décès. C'est peut-être, il est vrai une façon de réparer le temps qu'on a perdu dans ce bas monde. Le public, qui aime à spéculer sur l'inconnu, répète volontiers dans les cafés :
— Vous savez, un tel est mort. C'était un crétin qui n'a jamais pu arriver à quoi que ce soit, mais il paraît qu'il laisse, pour être publiés quinze ans après sa mort, des Mémoires extrêmement remarquables.
Le jour où le manuscrit est mis en vente, le lecteur s'aperçoit qu'il est volé, mais le défunt a toujours eu quinze ans de bon.
Vous ne risquez donc rien, monsieur et cher homme sauvage, de laisser au bûcheron dont je vous parlais tout à l'heure un volume dans lequel vous raconterez si vous avez été, oui ou non, maltraité par mademoiselle Catinette.
Vous voilà d'ailleurs célèbre. On n'attend qu'un peu de soleil pour vous envoyer un photographe. Méfiezvous. En outre, les revues de l'année prochaine vous choisiront probablement pour compère de préférence à tout autre, et les auteurs contemporains ne se feront aucun scrupule de vous faire, trois heures durant, arpenter la scène où vous répéterez de temps en temps :
— Je la trouve mauvaise î
Et le public de se tordre et de s'écrier :
— Un homme sauvage à qui on fait dire : « Je la
trouve mauvaise! » Il n'y a que les Français pour avoir de ces idées-là.
J'avoue même que, pour ma part, ce qui m'empêchera toujours d'aspirer énergiquement à me faire un nom, c'est la crainte que mes descendants ne me retrouvent un jour devant la rampe sous les traits d'un acteur de la banlieue.
Ces terreurs m'avaient déjà envahi à une représentation de Marie de Mancini où les auteurs avaient mis quelques calembours dans la bouche du cardinal Mazarin. Elles se sont renouvelées dernièrement à Lantara, vaudeville amusant d'ailleurs et très bien joué par mademoiselle Déjazet. Mais enfin, je suppose que Lantara, mort à la fin du dix-huitième siècle, eût eu, le jour de la première, un neveu dans la salle.
Il y a un moment où l'insouciant artiste chante les quatre vers suivants :
A dessiner je passerais ma vie:
Est-il travail plus séduisant Que celui qui fait d'un enfant Un peintre, un homme de génie?
— Gomment! pensera M. Lantara neveu, j'avais un oncle qui faisait rimer enfant avec séduisant, et qui mettait une culotte de satin rose pour travailler à ses paysages! Mon oncle était tout simplement un homme impossible. Et ma famille qui me le donne continuellement pour modèle! C'est odieux ! on ne fait pas rimer enfant avec séduisant. Dès demain, je
demande au garde des Sceaux l'autorisation de changer de nom.
Voilà comment disparaît insensiblement le prestige de la famille, ce qui personnellement ne vous inquiète guère, vous qui vivez seul dans une forêt qui n'est pas absolument vierge, mais qui n'a eu encore que très peu d'amants. Vous n'êtes pas tenu à faire balayer le devant de votre porte, puisque vous logez en plein air; vous déménagez, quand bon vous semble, d'une clairière pour aller vous installer dans une vallée, et votre horizon n'est pas sujet à l'alignement.
Cette existence me rappelle l'histoire d'un ancien directeur qui, après une série de mauvaises affaires, s'était retiré en emportant pour tout bénéfice du théâtre qu'il administrait quelques décors et un lot de costumes. 11 avait remisé le tout dans un grand atelier où il logeait, et il trouvait moyen de se donner, grâce à ses fonds de magasin, une partie des agréments que le manque de ressources lui interdisait.
— Il fait bien chaud aujourd'hui, disait-il ; si j'allais passer quelques heures à la campagne?
Il cherchait alors parmi ses décors celui qui lui servait dans les Diables roses au tableau de Robinson ; il le posait consciencieusement, et après avoir fait monter une canette de la brasserie d'en bas, il la buvait en s'écriant de temps en temps avec l'accent de la plus profonde conviction :
— Gomme l'air est pur à Fontenay-aux-Roses !
Il s'amusait à déménager tous les huit jours, c'est-à-
dire que dès que le petit salon jaune le fatiguait, il agençait le décor du palais de la Gourmandise des Sept Châteaux du diable ou celui de la prison dans la Tour de Nesle, et y vivait alternativement selon que ses idées étaient noires ou bleu de ciel.
Il se disait aussi quelquefois :
— Aujourd'hui, je serai Espagnol de neuf heures du matin à deux heures de l'après-midi ; mais comme il ne faut abuser de rien, même de la qualité d'Espagnol, de deux heures à sept heures je serai Écossais.
Et il se faisait ainsi naturaliser à domicile citoyen de tous les pays dont il avait conservé les costumes. C'était une douce folie ; mais jene vous cacherai pas. monsieur et cher homme sauvage, que les médecins, consultés sur votre état mental, ont conclu également à la démence.
Il est vrai que, de votre côté, vous pouvez faire un rapport sur l'état mental des médecins et conclure à Tidiotisme. Vous aurez beaucoup de monde pour vous.
Je ne vois pas, en effet, que vous soyez beaucoup plus fou, ni beaucoup plus sauvage que ce cultivateur de Cambrai qui vient de vendre sa femme à son voisin moyennant cent vingt-six francs une fois payés. Le procureur impérial n'a pas trouvé que ce marché cadrât suffisamment avec la pureté bien connue des mœurs actuelles, et il a fait arrêter le vendeur et l'acheteur. Je crois même que la marchandise vendue
a été saisie et envoyée provisoirement à la Caisse des dépôts et consignations.
Voyez comm e on a toujours tort de faire loyalement les choses : si au lieu de payer cent vingt-six fraiïcs une femme mariée, l'amateur l'avait prise gratis au mari, ainsi que cela se pratique en France sur la plus vaste échelle, jamais personne n'aurait trouvé à redire à la conduite de ce mangeur de pommes du voisin.
IL a la naïveté de donner cent vingt-six francs, parce que c'est un homme fier, qui ne veut rien devoir à personne, et il va passer en police correctionnelle.
Seulement, au. cas où il serait condamné à trois mois de prison pour avoir acheté cent vingt-six francs la femme de ses rêves, je demande formellement que les gandins qui achètent les leurs sur le pied de quatrevingt mille francs par an, soient condamnés à morL et que les exécutions aient lieu sur une des places publiques où le crime a été commis. Il faut un exemple.
Je livre ce sujet à vos méditations, d'autant plus que vous n'avez pas autre chose à faire qu'à méditer, tandis que mes occupations journalières m'interdisent cette opération intellectuelle, jusqu'au moment où un journal se montrera disposé à me payer mes méditations un prix convenable. Malheureusement, les journaux ne soldent que la copie qu'on leur livre. Si j'allais dire au caissier du Figaro :
' — J'ai médité toute la journée, vous me devez soixante-quinze francs.
Je suis convaincu que je ne resterais pas longtemps attaché à la rédaction de cette feuille bi-hebdomadaire.
Les seules méditations qui aient jamais rapporté quelque chose à leur auteur, ce sont celles de Lamartine, et encore ne l'ont -elles pas sauvé du désastre, puisqu'il fait annoncer partout qu'il est contraint à de prompts remboursements .
La vente Pourtalès. — Les banquets annuels. — Les souvenirs de collège. — Les indulgences plénières données en primes. — Thérésa et ses mémoires.
17 février 1865.
Les gens sans place ont eu une belle occasion de s'asseoir sur le trône, un grand nombre de souverains ayant quitté leurs États pour venir chez nous assister à la vente Pourtalès. Les amateurs y sont serrés les uns contre les autres comme des timbres-poste dans leur feuille. De temps en temps on entend craquer sourdement les os des enchérisseurs : c'est un millionnaire qu'on fait entrer à la force du poignet. Il aurait fallu ajouter à la vente un commissaire-priseur chargé spécialement d'adjuger les apoplexies.
Et remarquez que ceux qui étouffent dans les salles sont encore les élus. La majorité des curieux languissent sur les paillassons, dans l'ignorance absolue de ce qui se passent au fond des appartements. Plusieurs ont emménagé sur le carré avec des objets de
campement pour deux mois. Dans le rapide coup d'œil que je suis allé jeter sur l'ensemble de la vente, j'ai aperçu, installé sur la rampe de l'escalier, un monsieur qui mangeait du cervelas. On m'a assuré que c'était le roi de Wurtemberg.
Vous voyez d'ici la difficulté de faire arriver une offre à destination à travers ces couches humaines. Le public est obligé de faire la chaîne pour les enchère?, comme pour les seaux d'eau dans un incendie. Ce qui complique encore le travail, c'est que l'acheteur ne distingue pas toujours, dans l'éloignement, l'objet mis sur la table. 11 croit pousser un bronze antique, et quand on le lui a adjugé, il s'aperçoit qu'il a payé un prix fou une terre cuite Renaissance, dont il n'avait pas la moindre envie.
Le côté désavantageux pour nous autres de ces liquidations retentissantes, c'est que pendant six mois les marchands ne nous vendront pas une paire de pincettes sans nous assurer qu'elle vient de la vente Pourtalès; et ils partiront de là pour nous en demander six mille francs an lieu de sept francs cinquante que nous serions disposés à en donner.
Le côté comique est représenté par l'amateur économe qui met trois cents francs dans sa poche pour aller acheter l'Innocence de Greuze, qui se vendra dans les quatre-vingt mille;
Et par l'amateur gandin qui raconte avoir poussé jusqu'à cinquante-cinq mille francs le Murillo qui est allé jusqu'à soixante-trois mille.
Il ne se consolera jamais d'avoir vu ce magnifique tableau lui échapper. Il est vrai que si on le lui avait adjugé pour cinquante-trois mille francs, il aurait été obligé d'avouer qu'il n'avait pas le premier centime pour le payer.
Quant à moi, j'ai jeté mon dévolu sur le beau portrait de jeune homme qu'on a attribué à Sébastien del Piombo, et qui est de Bronzino. S'il ne va pas audessus de trente-sept francs, il aura de mes nouvelles.
Outre le Sébastien del Piombo qui est de Bronzino» le catalogue a le tort grave de donner à Léonard de Vinci une Vierge à V enfant qui est de Luini. Je n'hésite pas à le dire, attendu qu'en peinture la recherche de la paternité n'est pas interdite. Le grand Léonard prendrait la peine de venir en personne me déclarer à domicile qu'il a fait lui-même cet enfant, que je ne pourrais m'empêcher de lui répondre :
— Vous vous trompez, mon brave : vous croyez que c'est vous mais c'est Luini. Du reste, vous n'êtes pas le premier à qui on fait endosser l'enfant d'un autre.
Entre camarades d'ateliers notamment, ces choseslà s'acceptent : or ces derniers temps se sont fait remarquer par un redoublement de camaraderie. Les anciens élèves du lycée Charlemagne se sont réunie dans un banquet annuel, à deux jours de distance des élèves du lycée Saint-Louis qui se sont retrouvés dans un banquet non moins annuel; et, dans l'intervalle.
les anciens élèves du lycée Louis-le-Grand avaient trouvé moyen de donner aussi leur banquet, aussi annuel que les deux autres.
Aujourd'hui tout est prétexte à banquet. Vous avez eu à peine le temps de jouer dans le premier café venu deux parties de dominos à quatre, qu'un de vos partners s'écrie tout à coup :
— Si nous fondions un banquet annuel?
Ma qualité d'ancien élève du collège Saint-Louis me faisait peut-être un devoir d'assister aux récentes agapes qui se sont perpétrées chez Douix; mais ces sortes de réunions, dont le but est ce qu'il y a au monde de plus louable, m'ont toujours paru manquer leur effet, par suite de circonstances indépendantes de la volonté des convives.
Sur les trois ou quatre cents élèves avec qui vous avez lié autrefois commerce d'amitié, vous vous en rappelez distinctement une dizaine. Or, rien n'est embarrassant, en entrant chez Douix, comme de se sentir serré dans les bras d'un gros monsieur, criblé de moustaches et entrelardé de décorations étrangères, qui vous dit :
Ah! te voilà! tu es toujours le même. Les gens maigres ne changent pas. J'ai pensé à toi bien souvent quand j'étais en Espagne. C'est le pays qu'il te faudrait à toi qui étais si frileux au collège.
Vous vous pourfendez le cerveau à vous demander
quel peut être cet homme dont vous n'avez aucune idée et qui pensait à vous, étant en Espagne.
— Tu ne me reconnais pas ? fait l'ami déconcerté ; c'est à cause de ma barbe. Je suis Belzingue.
— Ah! tu es Belzingue! vous récriez- vous pour vous donner une contenance. Je me disais aussi : C'est Belzingue; mais je n'osais pas l'affirmer. Sais-tu que tu as pris du corps depuis notre séparation?
Au fond, ce nom de Belzingue vous est aussi complètement inconnu que celui qui le porte, mais c'est comme un fait exprès dans les banquets d'anciens élèves ceux que vous vous rappelez n'y viennent jamais, et ceux que vous ne vous rappelez pas y sont toujours.
Outre le désagrément de tutoyer toute une soirée un individu qu'on ne connaît pas, je ne vois guère pourquoi, moi qui ne suis rien, j'irais proclamer moimême mon infériorité en m'asseyant au milieu de camarades dont plusieurs sont vice-consuls ou auditeurs au conseil d'État.
J'ai même retrouvé, parmi les anciens élèves de Saint-Louis, un jeune substitut qui, à propos d'un duel où j'avais bien à contre-cœur servi de témoin, a requis contre moi en -police correctionnelle et m'a accusé, moi quatrième, de vouloir passer la France entière au fil de l'épée.
J'avoue que je ne ressentirais aucune espèce de satisfaction à manger du turbot sauce aux câpres, et à fêter Bacchus en compagnie de cet organe de la loi.
D'ailleurs, si en causant avec ces sommités administratives ou judiciaires, je risque le « tu » des an-
ciens jours, je crains toujours qu'on n'y voie de ma part une affectation de familiarité avec les grands de la terre.
Si, me tenant sur la réserve, je leur dis « vous » gros comme le bras de madame Madeleine Brohan, il se trouvera toujours quelqu'un pour murmurer:
— Tiens ! il fait le fier, celui-là. Pour quelques méchants articles qu'il publie de temps en temps, il n'y a pourtant pas de quoi.
Je n'ai pas besoin d'aller chez Douix pour revoir ceux de mes anciens condisciples avec lesquels j'ai tenu à conserver des relations. Quant aux souvenirs de collège qui font la base de la conversation dans les banquets de ce genre, je n'ai aucun motif pour lesévoquer.
Les sept ans que j'ai passés à Saint-Louis, de 1843 à 1850, m'ont toujours semblé une variété du carcere duro infligé àSylvio Pellico, de lamentable mémoire. J'étais même infiniment plus malheureux que lui, attendu qu'il souffrait pour ses convictions et que moi je souffrais pour les convictions des autres.
Il avait le droit, au Spielberg, d'écrire des tragédies ou de tourner des tabatières de corne, à son choix. Moi, j'étais obligé de commenter Tite-Live et d'apprendre par cœur le Jardin des racines grecques dont la bêtise me sautait aux yeux.
Quand je faisais observer à mon pion que ce fameux Jardin des racines grecques était l'œuvre d'un cerveau en décomposition, il m'infligeait le supplice du
deuxième chant de l'Iliade à traduire mot à mot pendant les récréations.
Aujourd'hui, Use trouve que j'avais raison au sujet des racines grecques, puisque M. Duruy, en arrivant au ministère, s'est hâté d'envoyer chez les marchands de tabac cet assemblage d'inepties. J'aurais voulu remettre la main sur mon pion afin qu'il me rendît mes diverses traductions du deuxième chant de l'Iliade, que j'aurais vendues au profit des prochains inondés, mais il m'a été impossible de savoir ce qu'il était devenu.
Le pion est un être essentiellement nomade: le mien sera peut-être allé à Dame.
Je trouve dur de donner encore douze francs pour aller me rappeler chez Douix (ancien café Corazza) ces déboires de ma première jeunesse. Et puis, s'il faut tout dire, dans ces dîners-là, je ne suis pas tranquille. Jem'attends toujoursà ce qu'un maître d'étude va s'écrier en me désignant du doigt:
— Il est défendu de causer pendant les repas. L'élève Rochefort sera privé de dessert.
S'il est dit que je ne ferai jamais partie d'un banquet annuel, il est également dit que je ne ferai jamais partie des abonnés du Journal de V Immaculée Conception, malgré les primes véritablement exceptionnelles que promet cette feuille utile en littérature en ce qu'elle peut toujours servir à envelopper les corsets.
Jusqu'à présent les rédacteurs en chef de nos différents grands journaux s'étaient cassé la tête à forger des chaînes de fleurs pour retenir l'abonné.
Le Journal de V Immaculée Conception a trouvé plus moral de passer un bon traité avec Dieu le Père, et au lieu de brosses à dents et de parapluies il donne à ses abonnés. ■ •,
un mois d'indulgences plénières.
Cal chas arrivant en scène dans la Belle Hélène, avec son tonnerre sous le bras, n'est pas plus audacieux.
Faites nne pièce dont le premier acte se passerait dans les bureaux du Journal de l'Immaculée Conception, au moment où le public vient toucher la prime; donnez les principaux rôles à Gil Pérès et à madame Thierret, et vous avez cent représentations devant vous, en admettant que la censure ne juge pas à propos d'interdire l'ouvrage, comme les Deuv Reines de H. Ernest Legouvé.
Je vois d'ici Pérès venant faire sa réclamation au caissier:
— Monsieur le caissier, je ne suis point content de vos dernières indulgences. Elles se sont usées tout de suite, et cependant je m'en suis très peu servi. Donnez-moi un autre mois d'indulgences plénières, mais faites en sorte qu'elles soient plus fraîches et qu'elles puissent aller au moins six semaines,
ou je coure, de ce pas, m'abonner au Siècle.
— Monsieur le rédacteur en chef, viendrait dire madame Thierret en rougissant, je n'ai pas l'habitude délire des journaux, mais je suis en train de tromper fortement mon mari, et j'ai besoin en ce moment d'indulgences aussi plénières que possible. C'est pourquoi je viens m'abonner à votre journal et toucher immédiatement la prime. Si vos indulgences sont bon teint, comme j'aime à le croire, je vous enverrai plusieurs de mesamies qui sont dans le même cas que moi.
La pièce ferait de l'argent, mais le Journal de i Immaculée Conception en fera aussi. Il est impossible, en effet, de rêver une combinaison plus économique. En donnant l'indulgence plénière au prix de fabrique, on y gagne encore.
Le directeur de cette feuille céleste a-t-il bien songé, cependant, à l'immoralité du contrat qu'il propose à ses lecteurs? S'il est vrai que la remise des . péchés peut se faire sur quittance, Dumolard n'est plus ce personnage légendaire qui tuait les servantes et les enterrait dans sa vigne afin de bonifier la récolte.
Ce n'est plus ce Barbe bleue qui avait monté à madame Dumolard un fonds de marchande à la toilette avec les robes de ses victimes.
C'est tout simplement un homme ignorant l'existence du Journal de l'Immaculée Conception^ lequel, moyennant vingt francs pour Paris et vingt-deux
francs pour les départements, l'aurait rendu blanc comme l'agneau qui vient de naftre.
On a donc commis une grande faute en le condamnant à mort. Il suffisait de lui prendre au journal en question un abonnement d'un an pour lui et sa famille.
Au vingtième siècle, en constatant qu'il s'est trouvé un Français capable d'échanger trois mois d'abonnement contre un mois d'indulgences, les collectionneurs se sentiront pris d'un grand mépris pour nous. Et comme ils auront raison!
En revanche que diront les collectionneurs du vingtième siècle en lisant les Mémoires de Thérésa, écrits par elle-même ? Pendant que nous sommes encore dans le dix-neuvième, j'avoue mon faible pour cette cantatrice pervertie. Artiste éminemment intelligente, elle a compris que notre époque brillait surtout par le débraillé. Parmi les gens du monde qui, au sortir de la vente Pourtalès, vont applaudir Thérésa à l'Alcazar, les uns proclament leurs sympathies pour cette jeune téméraire, d'autres les dissimulent, mais tout le monde y passe, et je suis sûr que le rédacteur en chef du Journal de V Immaculée Conception a luimême entendu plusieurs fois la Victime de V Amour et Ça ne peut pas durer comme ça.
Depuis quelque temps Thérésa, entre deux Sapeurs, lisait volontiers Montesquieu, et s'était attaché un Tacite. On crut d'abord qu'elle avait formé le projet
DE LA DÉCADEiNCE 61
hasardeux de détrôner TJiimothée Trimm en chantant la Gardeuse d'ours en latin. Thérésa étudiait simplement les secrets de la langue française afin d'écrire ses Mémoires. Il paraît que la langue française s'est montrée complaisante, puisque les Mémoires vont paraître.
Ils ne seront. pas couronnés par l'Académie, mais ils se vendront énormément, au contraire des ouvrages qui sont couronnés, mais qui ne se vendent pas. Que voulez-vous? tout se raisonne excepté la vogue. Un auteur passe six mois à écrire un drame en sept actes qui fait deux cent vingt francs de recette à la seconde représentation. Une bohème originale chante tous les soirs, l'espace de cinq minutes, dans un café-concert; elle fait courir tout Paris.
Il serait inutile de venir me réveiller à six heures du matin pour me demander les motifs de cet état de choses, attendu que dès aujourd'hui je déclare que je les ignore.
M. Emile Olivier et Rigolo. — La passion du Greuze. — Le Grand- Théâtre parisien.
2 avril 1865.
Quelle journée que celle de lundi dernier! Toutes les places étaient retenues au Corps législatif de une heure à six, et de huit heures à dix, on n'aurait pas pour tout l'or de la vente Pourtalès trouvé une stalle vide au Cirque Napoléon.
Il s'agissait pour les amateurs d'équitation, de savoir lequel de M. Emile Ollivier ou de Rigolo serait dompté le premier.
Rigolo, tu remportes ! on peut encore Rappliquer les vers fameux qui ont célébré la cavale allégorique :
Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir ou l'outrager; Jamais son large dos n'avait porté la selle
Ou le harnais de l'étranger.
En bonne prose, c'est dire qu'à l'heure où nous
écrivons, Rigolo continue à désarçonner ses cavaliers et à les rouler dans la poussière de l'arène commedes dragées dans la farine.
Quant à M. Emile Ollivier, il est aujourd'hui d'une souplesse admirable et fait à volonté dans la grande piste les trois tours convenus, sans manifester la moindre velléité de mors aux dents.
Ce Rigolo me paraît destiné à atteindre, comme succès, la fabuleuse longévité des Vieux Garçons. En apprenant qu'il suffisait de se tenir cinq minutes sur sa croupe pour encaisser cent francs, j'avais nourri le projet de laisser cette semaine chômer ma chronique, et de me donner la satisfaction de vivre quelques jours à la force de mon jarret en allant tenter l'épreuve.
Rigolo, qui est un mulet comme il faut, étant venu faire sa tournée dans nos bureaux, afin de solliciter la bienveillance de la presse, je ne cacherai pas que j'ai essayé de tout pour le décider à se laisser enfourcher.
— Monsieur Rigolo, lui ai-je dit dans un langage muet, mais expressif, arrangez-vous pour que je gagne les cent francs promis et je vous compare à Sainte-Beuve dans un article spécial. Les triomphes de Thérésa vous empêchent peut-être de dormir. Voulez-vous que je l'immole sur l'autel de l'éreintement? Laissez-vous fléchir et je m'engage à écrire vos Mémoires avec votre photographie sur la première page. Que diriez-vous si je profitais de mes relations
pour vous faire inviter à la prochaine soirée de la duchesse de P...? Préférez-vous* rédiger l'article ? On n'est jamais mieux flagorné que par soi-même.
L'attitude dédaigneuse de Rigolo m'a fait comprendre que j'avais affaire à un Spartiate, inaccessible à cette corruption sous-cutanée qui est un des éléments dis tinc tifs de notre époque.
— Vous êtes fou ! me suis-je écrié. Vous mourrez sur la paille. Laissez-vous séduire, et l'avenir est à vous. Voyez mademoiselle Bambochinette ; elle s'est laissé séduire et elle a maintenant trois huit-ressorts ; ce qui fait vingt-quatre ressorts à elle toute seule.
Rigjplo est sorti froidement sans proférer une parole, me laissant avec la courte honte. Voilà comment, faute des cent francs de M. Dejean, j'ai été obligé de reprendre le collier du chroniqueur. Où le journaliste est attaché, il faut qu'il broute.
Je suig allé, le soir même, me mêler au public éperdu qui voulait briser les barrières afin d'assister de plus près aux évolutions de YImmontable. (M. Dejean me donnerait-il sa parole d'honneur qu « Immontable » est un mot français ? Bescherelle dit le contraire, mais il a peut-être ses raisons pour dissimuler. D'ailleurs, la question n'a qu'une importance minime, puisque Rigolo est un mulet espagnol.)
Il m'a semblé, à la lueur des lustres, qu'il s'était légèrement maquillé pour entrer en scène. Il se serait allongé les yeux avec du noir de charbon que je n'en serais pas surpris. Cette concession aux idées moder-
DE LA DÉCADEÎSCE Gô
nés prouverait déjà qu'il est dans le mouvement. Mais où il a montré qu'il y était bien davantage, c'est quand un jeune blousier en casquette a essayé de le maîtriser.
Le brave enfant de Paris (flattons le peuple) Ta escaladé avec la confiance d'un habitué des mâts de cocagne; mais il est redescendu sans la plus petite timbale, en criant :
— On a mis du savon dessus î ce n'est pas de jeu. Un autre, vêtu d'une longue redingote noire et orné
d'un binocle, a essayé de prendre Rigolo par la distinction de ses manières. L'animal a répondu à ces avances perfides en lui faisant par trois fois mordre la poussière. Jamais la poussière du Cirque n'aura été autant mordue.
A partir du monsieur au binocle, la lutte est devenue une simple partie de saute-mouton. Rigolo jonglait avec ses cavaliers comme un saltimbanque de profession. Il n'y avait plus de différence entre eux que dans la manière de s'étaler sous les rires convulsifs de la foule. On était arrivé à se demander à chaque nouveau concurrent :
— Va-t-il tomber pile ou tombera-t-il face? Quant à savoir s'il tomberait, ce n'était plus une
question. Un des plus maltraités par Rigolo a fini par s'exaspérer. Il lui a mis le poing sous le nez en lui jetant ces paroles offensantes :
— Tu n'es qu'un lâche î
Et il lui a lancé sa carte au visage.
Rigolo s'est précipité sur la carte et Ta mangée. Il a avoué depuis qu'il lavait prise pour un morceau de sucre.
Maintenant que tous les hommes ont échoué, ce serait le tour des dames à essayer de dompter Rigolo. Il en renverserait probablement un grand nombre, mais ces tentatives pourraient donner lieu à des épisodes intéressants. D'ailleurs, l'art des chutes est beaucoups plus cultivé chez l'autre sexe que chez le nôtre, outre que cent francs ne se trouvent pas toujours sous le pas d'un mulet.
Ce que c'est que de savoir se tenir à sa place : si Ylmmontable (?) était un de ces locatis qui ont pour mission de promener les enfants dans les allées du bois de Boulogne, personne n'en voudrait. Au Cirque, 11 fait salle comble et va rapporter à M. Dejean la gloire et la fortune.
Cet exemple est encourageant pour les mulets, mais il est, en revanche, désastreux pour les écrivains. Comme il est flatteur de se dire qu'il faut au plus fort d'entre nous un an de recherches et de réflexion pour perfectionner un volume, qui nous est payé quatre cent francs par un éditeur, et qu'il suffit à un mulet, qui n'est même pas bachelier, de lever les deux jambes de devant pour faire quatre mille francs par soirée !
Si les hommes étaient intelligents, ils saisiraient cette occasion pour déclarer qu'ils renoncent désormais à cette plaisanterie de mauvais goût qui s'appelle
le travail. Mais les hommes sont encore plus têtus que Rigolo, et je suis sûr que, demain matin, ils continueront à s'occuper de leurs affaires comme si de rien n'était.
Dans la nuit de mardi à mercredi, la nouvelle a circulé que Ylmmontable avait été monté par le monsieur au binocle. Celui-ci s'était couché sur Rigolo, et lui avait bouché les yeux avec ses deux mains. On ne fait pas ces choses-là. Le public, enthousiasmé par cet effet d'audience, a néanmoins exigé qu'on remît séance tenante les cent francs au dompteur.
L'administration s'est exécutée, mais elle a protesté, en déclarant que s'il était permis de boucher les yeux de Rigolo, il n'y avait pas de raison pour qu'on n'essayât pas de l'apprivoiser en lui cassant les jambes. Un jurisconsulte, appelé à émettre son opinion sur le point en litige, a répondu à M. Dejean :
— Ça peut se plaider. Prenez Léon Duval. Nonseulement il prouvera que boucher les yeux de Rigolo était un acte de haute trahison, mais il trouvera moyen de fouiller toute la vie du monsieur au binocle. Il démontrera clairement que si, tout jeune encore, il est obligé d'avoir recours à une paire de lunettes, cela tient à ce qu'il a mené une conduite scandaleuse, et qu'il est aujourd'hui complètement usé par les plaisirs et les maladies. Le monsieur au binocle gardera peutêtre ses cent francs, mais on ne voudra plus le recevoir nulle part.
De son côté, l'avocat de l'artificieux dompteur
pourra demander d'où vient ce mulet qui s'affuble d'un nom ridicule? Quelle est sa moralité et quels étaient ses moyens d'existence avant son entrée au Cirque? Il ne se fera aucun scrupule d'avancer que spéculer sur le caralère insupportable de cet animal, c'est encourager le vice et récompenser l'insubordination. Il demandera peut-être que Rigolo soit transporté à Cayenne, en vertu de la loi de sûreté générale; niais ça peut se plaider.
Du reste, nous ne réfléchissons pas assez que ce Rigolo est l'image de la vie. Nous passons notre temps à enfourcher non des mulets, mais des dadas qui nous flanquent parterre sans vergogne. Actuellement un des Rigolos les plus difficiles à dompter, c'est la manie des Greuze. Tous ceux cnii ont vu d'un peu ,près les amateurs n'ignorent pas qu'il en existe en Europe cinq ou six (plutôt cinq que six) qui aiment les tableaux pour eux-mêmes. Les autres sont, avec des différences d'éducation, à peu près tous comme ce bourgeois naïf qui disait devant le portrait de Philippe IV- par Vélasquez :
— Je ne comprends pas qu'on paye une tête vingt mille francs, quand pour huit sous on a un bonhomme tout entier à la foire aux pains d'épices.
On a vendu cette semaine, à l'hôtel Drouot, trois Ribera, deux authentiques et un faux. Les deux tableaux vrais ont été achetés cinq mille francs la pièce, et le tableau faux, qui était un pastiche des
Espagnols par Luca Giordano, a été adjugé pour vingt et un mille francs. Tout l'amateur est là.
L'Innocence, de Greuze, a été achetée cent mille cent francs à la vente Pourtalès, quoique ce soit un tableau médiocre au point de vue de la peinture, et absurde sous le rapport de la composition. Cette Innocence a des bras d'enfant et une tête de femme, mais de femme aussi faite que la plus rouée de nos petites dames, au moment où, les yeux humides de Champagne, elle regagne son domicile ou plutôt le domicile d'un autre.
Au lieu de lui laisser tomber les cheveux sur les épaules, relevez-les-lui sur le haut de la tête, et votre Innocence devient une cocotte; d'autant plus que le mouton qu'elle presse sur son cœur représente parfaitement le cocodès qu'elle est en train de tondre.
Ce que je vais dire à ce propos n'est pas flatteur pour mes contemporains, mais comme personne n'est encore venu me proposer d'acheter mon silence, je me demande pourquoi je ne parlerais pas.
Greuze est un peintre de second ou de troisième ordre, mais sous son apparence modeste, il â le pinceau éminemment lascif et immoral. Il a trouvé le moyen de donner des airs de langueur à des visages de quatorze ans, et de mettre des intentions là où personne n'oserait en chercher. Sa chasteté fourmille d'arrière-pensées, et ses pudeurs donnent la chair de poule. Les vieillards millionnaires et blasés n'ont pas
tardé à mordre à ce fruit défendu par le Code, et ils 6e laissent, maintenant, aller à cette excitation a la débauche jusqu'à concurrence de cent mille francs. On intitule les tableaux de ce genre V Innocence ou la Cruche cassée, comme la statue de Clésinger a été appelée la Femme piquée par un serpent, pour donner le change aux maîtresses de pension. C'est l'histoire de cet honnête homme qui, à la suite d'un quiproquo désastreux, avait été un jour condamné à six mois de prison pour viol par imprudence.
Un autre dada qu'il faut envoyer à l'équarrisseur dans le bref délai, c'est celui qui pousse certains rêveurs à ouvrir pour les gens de Paris des théâtres situés dans les solitudes de la gare de Lyon. Le Grand Théâtre-Parisien est le résultat d'une de ces fantaisies directoriales. L'établissement, qui est énorme d'ailleurs, me paraît avoir été spécialement construit pour les voyageurs qui ont manqué le train. Les spectateurs viendront là avec leur sac de nuit, en attendant un nouveau départ. Le seul danger, c'est qu'il confondent la sonnette de l'entr'acte avec celle du chemin de fer.
La salle est un vaste parterre disposé en enfilade. Nous, qui étions aux premiers rangs, nous entendions plutôt trop, mais les payants des dernières banquettes étaient convaincus qu'on jouait la pantomime. Après avoir sué de tous les cornets acoustiques donnés parla nature, ils ont fini par organiser dans le fond une
partie de main chaude, qui a nui quelque peu au succès de la Duchesse de Valbreuse, le drame que deux jeunes auteurs avaient offert en pâture aux passions populaires.
Louis Ulbach, assis à côté de moi, proposait une combinaison : c'était de faire jouer la comédie aux deux bouts de la salle. Quand on aurait assez d'une pièce on n'aurait qu'à se retourner pour voir l'autre. Gomme je ne suppose pas que Ulbach veuille exploiter celte idée pour son compte, je prends sur moi de la livrer au directeur, en l'autorisant à s'en faire vingt mille livres de rente.
On a beaucoup remarqué les écussons qui garnissaient la salle et où on lit entrelacés les noms de Victor Hugo et de Mélesville. Ce mariage a généralement semblé mal assorti.
On disait, sous toutes réserves, que les acteurs avaient été choisis parmi les employés les plus intelligents de la gare de Lyon. Quelques-uns m'ont paru avoir de l'avenir comme aiguilleurs. Les actrices sont moins réussies. L'une d'elle est même tout à fait nouée.
— Soyez tranquille, m'a dit un ami des auteurs, elle est comme l'action, elle se dénoue au cinquième acte.
La pifce eût suffïsament marché n'étaient les coups de théâtre imprévus qui ont bousculé la représentation. Au milieu des situations les plus tendues, on entendait soudain le sifflet du chemin de fer ou la
trompette du chef de train, ce qui mêlait immédiatement le rire aux larmes.
Des misérables à qui tout succès porte ombrage ont fait courir le bruit qu'une locomotive égarée voulait absolument entrer dans la salle. Le public se serrait déjà pour lui faire une petite place, quand on a démenti cette fausse nouvelle dont les auteurs sont énergiquement poursuivis.
De temps en temps, ces mots plusieurs fois répétés : « Allons, messieurs 1 en voiture », troublaient les déclarations du jeune premier à la jeune première ; mais, en somme, si la direction peut obtenir de l'administration du chemin de fer de Lyon que les employés fassent désormais leur service par gestes, comme à l'institution des sourds-muets, il y a de l'espoir. La Duchesse de Valbreuse a été un peu égayée à la première, mais elle peut aller très loin.
Un soir, à une première représentation du Théâtre- Déjazet, on avait émaillé la scène de salsifis crus et de ronds de betteraves.
— Je suis enchanté, me dit en sortant un actionnaire. Ici le public a l'habitude d'effondrer les contrebasse. La pièce n'a été que huée, c'est un grand succès.
Cette maxime consolante doit s'appliquer parfaite ment au Grand-Théâtre-Parisien.
La semaine sainte et Longchamps. — Suppression des martyrs Le Théâtre impossible et les Jocrisses du pouvoir. — Les auteurs fonctionnaires.
16 avril 1865.
L'amour et la semaine sainte vivent de contrastes. Les dames qui ont couru, le mardi, entendre un sermon <le charité se font une fête d'aller à Longchamps, le mercredi, diffamer les toilettes nouvelles et les femmes qui les inaugurent.
Un habitant des îles de la Sonde qui débarquerait à Paris trouverait probablement assez singulier que dans «une ville dont les cloches sont parties, dont les tabernacles sont fermés, et sur laquelle plane un souvenir funèbre, le grand monde n'ait d'autre façon de témoigner sa douleur que d'aller voir un peu si, cette année, •on portera des jupes qui dessinent les formes ou qui les laissent seulement deviner.
Au milieu du deuil général de la chrétienté, les femmes conservent assez de présence d'esprit pour
saupoudrer leurs chevelures avec des paillettes d'acier ; elles pleurent et elles prient, mais elles saupoudrent.
Il parait qu'aujourd'hui l'acier dans les cheveux est un assaisonnement de première nécessité. Un ami dévoué m'a fait comprendreque je ne parviendrais jamais, tant que je ne consentirais pas à suivre le courant, c'est-à-dire à me mettre de l'acier dans les cheveux.
Peut-être, après avoir fait au goût public ce sacrifice humiliant, me s erais-je Résigné à aller me promener à Longchamps comme tout le monde, si je. n avais craint d'y être pris pour un marchand de cirage. En effet, depuis quelques années, les marchands de cirage •dominent dans ce champ de course où les colonels de^ la coquetterie française passent la revue des modes nouvelles.
Il est vrai qu'on y rencontre aussi des gens du monde, mais comme rien de spécial ne les distingue les uns des autres, et qu'avec mon inexpérience de la vie il m'est arrivé souvent de parler à un dentiste quand je croyais causer avec un sénateur, j'use dans ces relations toutes mondaines de la plus grande circonspection.
Il est toujours blessant pour l'amour-propre d'appeler un homme « monsieur le marquis », pendant un quart d'heure, et de le sentir tout à coup vous glisser dans la main un prospectus rédigé en ces termes :