‹ Les Français de la décadenceChapitre 6 sur 23 · GRAND SUCCÈS · texte numérisé non relu

GRAND SUCCÈS

C'est le dernier mot du bon ton et delà gentilhomm e .

rie d'aller se faire arracher les dents et poser des osan or es chez

DESJAftDINS FILS

Les dames surtout s'en font une fête. Quand elles ne s'y rendent pas par nécessité , elles y vont par p laisir*

La semaine sainte qui amène tant de résultats divers, sans compter la foire aux jambons, devrait être considérée comme un argument décisif en faveur de l'abolition de la peine de mort, dont il a été de nouveau? question ces jours derniers. Il est évident que si la peine de mort n'avait jamais existé, le fondateur de la religion catholique n'aurait pas éiê condamné à périr sur «ne croix, et qu'on ne transporterait pas les cloches à Rome pour réparer cette grande injustice.

Il est évident aussi que si, au lieu d'être envoyé au supplice, il avait été seulement condamné à une forte amende, le catholicisme se ressentirait de cette différence. Les fondateurs de religions sont malheureusement forcés de mourir très jeunes et de façon violente. On se figure peu Mahomet, âgé de soixante-quinze ans, prenant du tabac, se faisant chauffer de la tisane pour son catarrhe, et circulant dans les rues avec une visière verte.

Le : côté désagréable de ces sortes d'entreprises, c'est qu'il faut payer de sa personne. Si on fondait une religion comme une société pour l'exploitation du pétrole, tout le monde voudrait s'en mêler. On en

serait quitte pour filer sur Bruxelles le jour où Ton verrait que ça ne prend pas.

L'abolition de la peine de mort aurait donc, entre autres avantages, celui de supprimer les martyrs. Mourir n'est rien, c'est notre dernière heure, a dif Sedaine dans un jour de tristesse ; ce qui est quelque chose, c'est de se faire verser du plomb fondu dans les veines pour le soutien d'une cause, de se laisser écorcher vif ou cuire au bain-marie dans une chaudière fraîchement étamée, et, une fois qu'on est bien mort, «qu'il n'y a plus à y revenir, de s'apercevoir qu on a été trompé, et que la cause pour laquelle on a fait de l'hydrothérapie à l'eau bouillante était toutsimplement absurde.

Comme on doit regretter alors de n'avoir pas prié ie garçon chargé de verser le plomb fondu de remplacer cette consommation par un grog ordinaire, et comme, du fond de la tombe, on doit crier à ceux pour qui on a été écorché vif :

-T- Vous avez abusé de mon innocence. Rendez-moi ma peau ou je vous fais un procès.

La peine de mort une fois supprimée, personnelle sera plus exposé à. ces réclamations auxquelles il est si difficile de faire droit. Il est vrai que voilà la contrainte par corps abolie, et que la guerre commence à devenir, aux yeux des gens sensés, une chose plus bête que glorieuse. Si on détruit également la peine de mort, je ne sais plus comment feront les hommes pour se donner des émotions.

Les gens intelligents arriveront à tout, excepté à se faire fusiller, et le théâtre sera presque impraticable. On avait de si jolies fins d'actes avec les recors qui venaient arrêter un monsieur précisément quand il allait courir après sa femme, enlevée par un séducteur.

Il y avait tant de larmes dans l'histoire de la jeune fille qui vend son mobilier pour racheter son fiancé de la conscription, et l'empêcher d'aller mourir dans une bataille.

Le « Allons! messieurs, à cheval! » était d'une si grande ressource dans les pièces militaires, et on pouvait encore faire durer si longtemps l'honnête homme dont on reconnaît l'innocence au moment où il monte à l'échafaud par l'escalier de. service !

Si on enlève aux auteurs les recors, le bourreau et les coups de canon, que leur restera-t-il ? On sera donc forcé d'avoir du talent pour faire des pièces? Il faut avouer que ce serait bien dur.

Pouvons-nous dire, au reste, où la civilisation nous mène? Il y a une nouvelle d'Edgar Poë, intitulée la Mille deuxième Nuit, qui est un chef-d'œuvre: Scherazade, graciée par le sultan Schariar, lui demande la permission de lui narrer une seconde histoire. Le sultan y consent, et Scherazade lui raconte qu'il existe un pays où les voitures marchent toutes seules, sans chevaux ni mulets ; où les paroles peuvent s'échanger en une demi-heure à une distance de deux cents lieues, et où il suffit de six secondes pour faire le portrait de celui ou de celle qu'on aime. Elle lui

expose enfin, dans un conte, tous les progrès accomplis depuis cinquante ans. Mais, son récit achevé, elle est toute surprise d'entendre le sullan lui dire:

— Jusau'ici, vous m'avez amusé avec des histoires qui étaient à la rigueur possibles, mais celle-ci est trop forte. Je vois bien que vous me prenez pour un imbécile à qui on fait accroire tout ce qu'on veut. Mais comme je ne veux pas qu'on se moque de moi, je rétracte la sentence de grâce.

Et l'infortunée Scherazade était exécutée le lendemain.

J'en suis fâché pour Scherazade, mais l'exaspération du sultan Schariar avait une certaine raison d'être. Aujourd'hui, par exemple, le conte de Barbe- Bleue ne serait plus acceptable. Il est clair qu'au lieu de monter à la tour d'où elle n'apercevait que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie, sœur Anne eût envoyé aux deux frères de madame Barbe-Bleue la dépêche suivante:

N* 5427. — Partie à 3 h. 22 m. du soir; arrivée à 3 h. 55 m.

« Sœur battue comme plaire — traînée par cheveux. Venez avec sabre — ne flânez pas. »

Les deux frères, au lieu de monter à cheval, auraient pris le premier train express. Ils seraient arrivés au château à quatre heures quinze, n'auraient pris que le temps strictement nécessaire pour couper la tête à leur beau-frère et auraient encore trouvé le

moyen d'être revenus chez eux pour le dîner, ce qui, en prenant un aller et retour, leur eût permis d'économiser cinq sous.

Il faut dire que si la science a été en avant, les mœurs ne sont pas restées en arrière. Shakespeare lui-même, qui créait des personnages tout d'une pièce, se verrait actuellement obligé de transiger. Son Olhello ne serait pas très flatté d'être trompé par Desdémone, mais il se tiendrait ce raisonnement :

— Mon Dieu! je ne suis qu'un officier de fortune. Elle n'aura pas pu prendre sur elle de me considérer comme un entreteneur % sérieux. L'autre lui aura promis une armoire à glace. Puisqu'il est convenu que les femmes se prennent au miroir comme les alouettes, résignons-nous.

Et, loin de lui tenir un coussin sur la tête, il lui eût placé un tabouret sous les pieds. Voilà où en est l'amour dans la seconde moilié du dix-neuvième siècle. C'est triste, mais c'est bien commode, outre que si nous étouffions toutes les femmes qui nous trompent, nous n'aurions plus une minute à nous.

Les directeurs de théâtre, qui prévoyaient l'avenir, ont déjà depuis longtemps remplacé les situations fortes par de nombreux décors qu'ils font venir d'Angleterre. Nous avons aujourd'hui des entrepreneurs dramatiques qui, sur l'indication des décors, connaissent la pièce avant de l'avoir lue.

Quand l'auteur déroule son manuscrit et com-

mence : « Le théâtre représente un salon avec une table au milieu... »

— Passons au deuxième acte, interrompt le directeur. Je vois ce que c'est: on va signer le contrat, mais au moment où le notaire est là, il apprend que le nom qu'il porte n'est pas le sien.

— C'est vrai ! ne peut s'empêcher de dire Fauteur, étonné de tant de perspicacité. Comment devinezvous ça ?

— Quand au premier acte il y a un salon avec une tableau milieu, c'est qu'on va signer un contrat. Qu'avei-vous au deuxième acte?

— J'ai un cercle avec des cartes cà et là.

— Bien . le jeune homme va jouer et perd une somme qui ne lui appartient pas.

— Précisément. Au troisième acte, jardin entouré de murs très hauts et sillonnés de tessons de bouteilles.

— C'est clair comme le jour, continue le directeur ; le jeune homme veut passer par-dessus le mur pour revoir celle qu'il aime toujours, bien qu'il en soit indigne, et il tombe au pied du mur, blessé et sanglant. Je vais écrire au décorateur que nous mettons la pièce en répétition demain.

Il est vrai que les splendeurs artistiques de la Bîcke au lois vont probablement porter un coup fatal aux autres ouvrages dramatiques. Aujourd'hui déjà, quand un dramaturge demande quelques flammes du Bengale pour éclairer son dénouement, on loi répond:

— A quoi bon ? Après 1 apothéose de la B*ci? m*

bois, voyez-vous, il n'y a plus rien à faire. Nous finirons la pièce par un roulement de tambours.

Au Grand-Théâtre-Parisien il y a, dans la Duchesse de Valbreuse, un acte de prison où le geôlier trouve moven d'enfermer l'héroïne en mettant les verrous en dedans.

Ces verrous posés en dedans ont fait quelque bruit dans la presse, mais l'industriel qui dirige cette scène bizarre a trouvé à sa distraction une excuse sans réplique.

— Rien ne. m'eût été plus facile, a-t-il dit, que de mettre les verrous en dehors, mais je n'ai pas voulu avoir l'air de lutter avec la Biche au bois pour la mise en scène.

J'ignore si Y Œillet blanc, qui, me dit-on, a réussi au Théâtre-Français, peut lutter de mise en scène avec la Biche au bois, mais je n'ai pas lu sans surprise que l'affiche indiquait M. Manuel comme collaborateur de M. Alphonse Daudet, tandis que tous, les journaux annonçaient que le collaborateur de M. Alphonse Daudet n'était autre que M. Ernest Lépine, l'ancien secrétaire de M. de Morny.

J'ai demandé dans quel dialecte le nom français Lépine se traduisait par le substantif Manuel, et il m'a ' été répondu que M. Lépine venait d'être nommé référendaire à la Cour des comptes, et qu&, s'il avait autrefois signé la Dernière idole, il croyait devoir à se? nouvelles fonctions de nepas signer Y Œillet blanc.

Ainsi, voilà qui est convenu : quand un homme fait jouer une comédie au Théâtre-Français, il commet une action tellement honteuse qu'il est obligé de prendre un pseudonyme pour échapper au déshonneur.

Je èavais qu'en général nous étions assez mal vus, mais je ne croyais pas qu'une çièce jouée au Théâtre- Français mît un auteur dans la nécessité de cacher son nom. Peut-être serait4i temps de s'expliquer une bonne fois sur l'opinion que les référendaires a la Cour des comptes peuvent avoir de leur-importance personnelle en même temps que de notre indignité.

Ilfaut vraiment que ces messieurs aient été gratifiés d'une intelligence bien supérieure pour dissimuler comme un vice leur tendance à faire jouer des pièces au Théâtre-Français. Je n'ai jamais entendu causer des référendaires, mais j'ai surpris l'autre jour, au Corps législatif, dans une tribune mitoyenne de celle où j'étais placé, une conversation entre plusieurs jeunes auditeurs au conseil d'État. Ces fils de famille, qui étaient tous charmants et très distingués, ne m'ont pas semblé avoir beaucoup plus d'esprit que moi. Pardonnez-moi cette fanfaronnade, j'ai cru même m'apercevoir qu'ils en avaient moins.

S'il avaient moins desprit que moi, à plus forte raison en avaient-ils moins que MM. Labiche, Emile Augier, Oc-lave Feuillet, Lambert Thiboust, qui n'ont jamais songé à employer des pseudonymes. Alors, pourquoi les référendaires trouvent-ils mauvais que le

nom d'un de leurs collègues côtoie sur l'affiche ceux de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas ?

Pourquoi ? Parce que chez certains individus gourmés, qu'on peut appeler les jocrisses du pouvoir, ilest convenu qu'un fonctionnaire s'encanaille dès qu'il franchit la barrière qui sépare l'administration de la littérature. Gertes, je n*en,vie pas à M. Ernest Lépine sa position» Je dirai plus, on m'offrirait de venir référender quelque part que je refuserais probablement jusqu'au jour où je ne pourrais plus me servir du tout de cette plume dont je me sers déjà si mal.

Mais si les personnages administratifs, considèrent les gens de lettres comme une compagnie si difficile à avouer, il y a pour eux un moyen bien simple de ne pas se compromettre, c'est de rester à la Cour, des comptes au lieu de venir au Théâtre-Français.

Du temps que j'habitais le quartier latin, les étudiants avaient la manie d'endosser une blouse, de ?e dissimuler sous une casquette, et d'aller, le soir chez Paul Niquet étudier de près les déclassés révélés par Eugène Sue. Quand un fonctionnaire s'égare chez nous, ila volontiers l'air de se croire chez Paul Niquet. Il ne se cache pas précisément sous une blouse et une casquette, mais il s'abrite sous un faux passe port.

J'avoue ne pas comprendre un mot à ces susceptibilités. J'admets qu'on ait peur d'être considéré comme un imbécile, mais je ne m'explique pas qu'on craigne de passer pour un homme de talent.

Les petites dames et leur morte saison. — Il y a jurys et Jurys. — . La question Emile de Girardin et Dumas fils. — La prési denciomanie. •

14 mai 1865.

Si je ne craignais de me faire des ennemis puissants, j'oserais affirmer qu'il y avait dimanche passé, aux courses du bois de Boulogne, une véritable collection. Pourtalès de femmes entretenues. Je dis collection Pourtalès, quoique ces tableaux vivants soient en général infiniment moins chers à acquérir que ceux dont on a fait récemment la vente. Il est vrai aussi que les chefs-d'œuvre' de la fameuse galerie étaient remarquablesparleur conservation, tandis que les peintures féminines qui étaient venues se faire exposer aux courses dernières avaient, pour la plupart, perdu une bonne partie de leur vernis, et demandaient instamment à être rentoilées. Ces œuvres d'art ont heureusement pour elles la faculté de changerdé propriétaire plusieurs fois dans la même journée, et elles arrivent

ainsi, à la fin de la saison des ventes, à réaliser un total dont le chiffre a fait souvent pâlir les recettes de l'Hôtel Drouot.

Quoique Tannée ait été bonne, nos petites dames du lac m'ont toutes paru, l'autre jour, en proie à un fort désappointement. Elles se réunissaient par groupes silencieux sur les toits de leurs voitures, et secouaient d'un air inorne leurs tire-bouchons désolés qui retombaient sur leurs fronts rêveurs comme les panachesd'un corbillard. .

J'ai questionné, au sujet de ce muet désespoir, une ancienne danseuse, qui est aujourd'hui l'honneur du sexe maquillé, et voilà les renseignements que j'ai pu obtenir.

Les Russes sont le contraire des hannetons : ils s'en* vont quand l'été arrive. Les premiers soleils ont rendu la Russie praticable et les Moscovites sont retournés chez eux. Or, un grand nombre de nos Reines Crinoline vivent de subsides étrangers. Voici Mlle P.... par exemple : on ne s'imagine pas ce qu'elle possède d'amis dans les pays circonvoisins. C'est au point que, lorsque ses protecteurs viennent en France uniquement pour passer la journée avec elle, les gens arriérés croient que les alliés sont aux portes de Paris, et prennent leurs mousquets pour aller aux buttes Saint-Chaumont défendre la patrie menacée.

Le départ des hommes du Nord inaugure donc la morte saison. Notre confrère Jules Prével vient d'écrire avec succès un volume intitulé : Les Stations

de l Amour. La station de mai est, pour les jolies industrielles dont nous parlons, la plus difficile à occuper. Lorsque, pendant le mois de novembre, une femme a vu à ses pieds des représentants de toutes les puissances européennes, il est douloureux pour elle d'être réduite, vers le mois de juin, à accepter les hommages des collégiens non privés de sortie, qui viennent, à l'insu de leurs pions, caracoler dans le champdecourse,sur des chevaux à trois francs l'heure.

Cette perspective avait assombri la plupart des visages que Vénus égaie d'ordinaire. Les lycéens qui, aux avant-dernières courses, avaient fait irruption dans l'enceinte du pesage, ont probablement compris le ridicule de leur position, car ils ne se sont pas montrés cette fois. Il faut tout dire : on prétendait, le long des cordes, que ces jeunes sporlmen avaient été retenus dimanche, avec obligation de copier vingt-cinq fois le verbe : Je fais une déclaration à Cora Pearl.

Il paraît cependant que les courses de dimanche avaient un grand intérêt, parce qu'on espérait y trouver un vainqueur pour le grand Derby d'Angleterre. Notre pays fourmille de gens qui usent leur existence à chercher un cheval français qui arrive à dépasser de deux longueurs un cheval anglais. Autrefois, nous en voulions à l'Angleterre à cause d'Hudson Lowe, qui s'est conduit avec Napoléon Ier comme le dernier des savoyards. Aujourd'hui, notre haine est devenue de la frénésie, depuis que le Ranger a battu la Toucques d'une demi-encolure. Passer sa vie à élever

des étalons qui fassent le tour de la grande piste en deux minutes et quart, tandis que les étalons anglais font le tour de la même piste en deux minutes et demie, me semble indiquer, chez la jeunesse française, un commencement de ramollissement dont les suites m'inquiètent.

Il faut toujours que nous soyons exaspérés contre l'Angleterre. Quand ce ne sera plus à cause des chevaux, ce sera à cause de leurs rasoirs qui ont le fil, tandis que les nôtres ne Font pas, ou parce qu'ils fabriquent des épingles à tête plate, tandis que nous ne fabriquons que des épingles à tête ronde. 0 civilisation! es-tu enfin satisfaite?

Quant à moi, je le déclare, lorsqu'on est venu m'annoncer que Fille-de-l Air avait battu les Anglais, je me suis senti juste aussi ému que si on m'avait appris que les Anglais avaient battu Fille-de-VAir. Gladiateur va êlre envoyé prochainement à Epsom pour soutenir l'honneur de notre pays. En admettant que ce noble coursier soit vainqueur, son triomphe prouvera surtout qu'il a les jambes plus longues que le cheval qui arrivera second. Je doute qu'il y ait de quoi illuminer.

Au reste, si Gladiateur est intelligent, il s'arrangera pour ne pas gagner le grand prix de cent mille francs, attendu que les Anglais, qui apportent dans les questions de courses autant de bon sens que nous, ne manqueront pas de tomber à poings fermés sur le courageux animal. Il a donc tout intérêt à se dérober

avant d'ariver au but, puisque, dans ces cas-là, si le cheval reçoit les coups, c'est son propriétaire qui touche l'argent.

Le seul côté vraiment moral de ces combats à outrance entre chevaux qui ne se sont jamais vus et qui ne s'en veulent, pas le moins du monde, c'est que la plus stricte équité préside à la distribution des prix. Le cheval du plus grand souverain de la terre arriverait second qu'il ne viendrait à l'idée d'aucun des jugea des courses de prétendre qu'il est arrivé premier.

Cet exemple de haute impartialité donné par

• des amateurs d'étalons aurait «dû profiter au jury

chargé de distribuer les médailles à l'Exposition de

peinture. Mais il n'y a de véritables exemples que

ceux dont on ne profite pas.

MM. les jurés se trouvaient avec la médaille d'honneur en présence de Corot, qui est un grand et admirable artiste, et de M. Gabanel, qui est un simple lécheurde peinture officielle. MM. les jurés ont hésité cinq minutes pour la forrre, puis avec une sûreté de jugement et une indépendance sur lesquelles on ne saurait trop insister, ils ont donné la grande médaille d'honneur à M. Gabanel.

Avec le courage de gens qui s'exposeraient aux plus grands dangers pour le triomphe de la vérité, ils ont gratifié de deux autres médailles l'aquarelle n° 2553 et l'aquarelle n° 2664, c'est-à-dire les deux

DE LA DÉCADENCE 8fr

plus mauvaises du Salon de 1865, qui en compte de détestables. Ces deux peintures à l'eau ont été tellement stupéfaites de cette distinction inattendue, que Ja première en est devenue toute rouge et la seconde en est encore toute pâle, quoique, dit-on, elles soient l'une et l'autre de la même main.

Je comprends parfaitement qu'on ait des amis et qu'on tienne à leur être agréable. Il y a alors cinquante façons de leur prouver toutes les sympathies qu'ils vous inspirent : on les invite à dîner, on leur offre ses meilleurs cigares, on leur loue un fauteuil pour Y Africaine, mais on ne leur distribue pas les récompenses que d'autres ont notoirement méritées. La politesse française va quelquefois très loin, je le sais;, elle ne peut aller cependant jusqu'à dire :

— Corot a droit à la médaille d'honneur, mais je la donne à Cabanel, parce c'est un bon garçon, qui a lo#é longtemps sur le même carré que moi.

Ce raisonnement part certainement d'un bon cœur, mais on conviendra qu'il constitue une manière bizarre de faire l'éducation artistique du peuple. Si les visiteurs donnent un franc pour savoir où est la bonne peinture et que vous appeliez leur attention précisément sur la mauvaise, il y a peut-être là pour les gens processifs un motif suffisant de redemander leur vingt sous, et, dans tous les cas, ils auraient le droit d'exiger qu'on ne les fît payer qu'en sortant, et après avoir vu, comme on dit dans les baraques de la foire aux pains d'épice.

Jl est regrettable que les peintres, afin d'éloigner tout soupçon de favoritisme, rie soient pas tenus d'envoyer aux jurés des tableaux anonymes comme le Supplice (Tune femme. Il est vrai que si l'anonyme était aussi bien gardé que pour le drame du Théâtre- Français, la situation ne serait pas sensiblement modifiée. Voyez pourtant comme nous devrions bénir «quotidiennement la révolution de 89 : il est évident <jue sans elle M. de Girardin eût été mis à la torture jusqu'à ce qu'il avouât qu'il était pour quelque chose dans ce grand et légitime succès.

Au premier coin qu'on lui eût enfoncé dans les chairs, il n'eût peut-être rien dit, mais au sixième il est probable qu'il eût fait des aveux. Aujourd'hui tout ce que la loi nous permettrait, ce serait de chercher un agent chimique, comme la teinture de tournesol, qui arrivât à dégager subitement la part de collaboration d'Emile de Girardin de celle d'Alexandre Dumas fils.

A mon avis, du reste, les journaux s'y sont mal pris pour obtenir des révélations tant du rédacteur en chef de la Presse que du rédacteur en chef du Demi- Monde. Ils ont tous déclaré que sous le masque des trois étoiles ils avaient parfaitement reconnu l'esprit si incisif de M. Dumas fils et la logique si serrée de M. de Girardin, et qu'un plus long mystère de la part de ces deux hommes de talent était absolument inutile.

Ce système ne peut mener à rien, attendu que les deux auteurs se disent :

— Tout Paris sait que nous avons fait le Supplice d'une femme , il est conséquemment superflu de l'avouer. •

Le vrai moyen de forcer MM. Dumas fils et de Girardin à réclamer leur enfant était de nous entendre tous pour publier chacun de notre côté des articles comme celui-ci :

« Nous déplorons que M. Clairville n'ait pas cru devoir livrer son nom au public le jour de la première du Supplice d'une femme. Quand on a écrit une œuvre aussi remarquable, il est trop juste qu'on en recueille tous les fruits.

« On avait bien dit depuis quelque temps que M. Clairville était décidé à abandonner le vaudeville pour se lancer dans la grande comédte, mais nous ne nous attendions pas à le voir débuter par ce coup de maître sur la première scène française. »

Après une dizaine de feuilletons ou M. Clairville eût été désigné comme le seul et unique auteur du Supplice (Tune femme, il est évident que M. de Girardin n'aurait pas pu se retenir de grimper sur TArc-de Triomphe et de crier aux promeneurs des Champs- Elysées :

— Clairville n'est pour rien dans la pièce, c'est Dumas et moi qui avons tout fait.

Au cas où cette tactique n'eût pas décidé les deux auteurs à déchirer le voile, un journaliste aurait glissé le lundi suivant, dans son feuilleton, un alinéa dans ce genre:

« Il est douloureux de le constater, mais avec le* Supplice d'une femme M. Clairville se place du premier coup bien au-dessus de M. Dumas fils, qui d'ailleurs, comme chacun sait, est aujourd'hui un de no& auteurs dramatiques les plus complètement vidés. »

Tandis qu'un autre journaliste eût écrit en même temps :

« Comme la nature est diverse ! Elle a donné a M. Clairville la faculté de créer des drames comme le Supplice d'une femme, et à M. de Girardin l'organisation nécessaire pour écrire tous les jours un article politique. De même que jamais M. Clairville ne pour^ rait écrire les articles de M. de Girardin, jamais M. de Girardin ne parviendra à imaginer le Supplice (Tune femme, qui est *de M. Clairville. Chacun a sa mission ici-bas. »

Je maintiens que ni M. Dumas fils ni M. de Girardin n'auraient le stoïcisme voulu pour supporter de pareilles épreuves et qu'ils finiraient par reconnaître publiquement que le Supplice dune femme a été conçu par l'un et arrangé par l'autre.

Je crois, au reste, rendre spécialement service à M. Dumas fils en l'avertissant qu'il commence à se faire, comme arrangeur d'ouvrages dramatiques, une réputation dont il aura grand'peine à se débarrasser. A tort ou à raison il passe pour avoir remanié la plupart des plus récentes pièces qui ont réussi et une partie de celles qui sont tombées. Je commence à soupçonner que quelques auteurs indélicats abusent

«de son nom auprès du public et même des directeurs. Quand un dramaturge encore surnuméraire dépose un manuscrit chez le concierge d'un théâtre, il a presque toujours la précaution d'ajouter ce post-scriplum sur sa lettre d'envoi :

« Peut-être trouverez-vous qu'il est impossible de représenter la pièce telle qu'elle est. Ne vous inquiétez de rien, j'ai vu Alexandre Dumas fils: il m'a promis de l'arranger. »

Il m'est revenu que plusieurs jeunes gens avides de se voir représentés dans cette chambre à deux lits •qu'on appelle le Théâtre Saint-Pierre, étaient parvenus à se faire recevoir par le directeur en invoquant la collaboration anonyme de M. Dumas fils, qui avait promis devant témoins d'arranger la scène III où le marié se cache dans la huche au pain, dont il ressort tout couvert de farine, et la scène VIII où le garde champêtre arrive suivi de tout le village.

Il me semble qu'il est plus désagréable pour l'auteur •de la Dame aux Camélias que pour tout autre d'être accusé d'avoir fait entrer le garde champêtre dans un vaudeville du Théâtre Saint-Pierre ; mais s'il est vrai que M. Dumas fils ait en effet reçu du ciel le don d'arrangement, il serait bien aimable d'arranger l'affaire des sécessionnistes Maquet, Laya et consorts, qui viennent de proclamer dans les colonnes de YEntr'acte la déchéance de la Société des auteurs dramatiques.

Ces Sudistes, qui, j'aime à le proclamer, nef sont

pour rien dans la mort de M. Lincoln, ont été autrefois les maîtres et seigneurs de notre Société, où M. Maquet occupait le fauteuil présidentiel. Tant qu'on les a laissés au pouvoir, ils ont trouvé que le suffrage universel était la plus merveilleuse des institutions. Le jour où on les a remplacés par d'autres, ils ont crié que le même suffrage universel était un foyer d'attentats contre la liberté. Je n'aurais jamais cru que le vaudeville et la politique eussent tant de points de rapprochement.

M. Auguste Maquet a fait de très jolis romans sous le nom d'Alexandre Dumas, quoique Alexandre Dumas n'aitjamais rien pu faire de bon sous le nom d'Auguste Maquet. Ce qui gâtera dans l'histoire la grande figure de ce romancier dramatique, c'est qu'il a été atteint toute sa vie d'une maladie particulièrement bizarre: il faut toujours qu'il préside quelqu'un ou quelque chose. Pour arrêter. les progrès de ce delirium, le& amis de M. Maquet lui avaient offert de présider la société des coiffeurs réunis. Les coiffeurs ont refusé \. c'est pourquoi, ne sachant plus à quelle présidence se vouer, M. Maquet a résolu de fonder, à c&é de la .Société actuelle des auteurs, une autre société qu'il pourra présider à son aise. Cette folie douce est connue en médecine sous le nom de presidentia asialica.

La foudre et les parures d'acier. — Les conséquences des grê?es. — Les statues : Vercinjçétorix et César. — Alexandre Dumas, madame Ristori et Talleyrand.

81 mai 1865.

Les ouvriers célestes attachés, là-haut, au département du tonnerre, ne se sont pas encore mis en grève, car la foudre s'est amusée à sillonner les nues pendant la majeure partie de la semaine. Elle a même fait la mauvaise plaisanterie de tomber à Montmartre. Pourquoi cette préférence?

Plusieurs journaux qui manquaient de matière ont profité de cet incident pour publier quelques documents précieux sur la ville de Montmartre, sur te chiffre de sa population qui augmente tous les jours, sur sa situation géographique et sur $qs productions consistant en blé, seigle, colza, lait d'ânesse et employés • à douze cents, francs. Nous ne voudrions à aucun prix nous livrer aux divagations d'une pareille statistique, mais nous nous permettrons de faire

remarquer que si le tonnerre s'acharne ainsi depuis quelque temps sur la capitale, c'est un peu la faute des •dames qui l'habitent.

Je n'essayerai pas de ravir son secret à l'électricité ; il est certain cependant que les métaux attirent la foudre. Quand j'ai vu les femmes se barder d'acier de la nuque à la naissance du genou, je me suis dit :

— Boni nous allons avoir des accidents.

On n'a tenu aucun compte de mes observations, et 'aujourd'hui la population parisienne recueille les fruits de son imprudence. Les désastres qui ont effrayé la ville de Montmartre nous auraient été épargnés, si, chaque fois qu'une femme à la mode s'approche de nous, nous avions le courage de lui faire cette déclamation :

— Je veux bien vous offrir mon bras, mais à condi- •tion que vous ôterez d'abord vos boucles d'oreilles, votre ceinture, votre crinoline et vos jarretières.

Je sais bien que certaines dames de la haute aristocratie seraient extrêmement surprises si on leur demandait (Fôter, en plein boulevard, leurs crinolines et leurs jarretières; mais entre deux chocs inévitables, j'aime encore mieux que Ai sainte pudeur soit choquée, attendu qu'on n'en meurt pas.

Non contents d'exposer les fils de famille au danger de finir sur la paille, nos cocottes vont maintenant, par les temps couverts, se promener au Bois avec des poignards dans les cheveux. Je m'adresse formelle-

ment au préfet de police et je lui demande de rendre

un arrêté qui les force à supprimer le poignard, ou tout au moins à le remplacer par un paratonnerre qu'elles se planteraient dans leurs chignons.

. Ne soyons pas trop exigeants toutefois, de peur que ces demoiselles n'imitent les chapeliers qui se sont mis e,n grève, et les cochers qui parlent de s'y mettre. Les chapeliers, passe encore, parce que, à la rigueur, moyennant quelques rhumes de cerveau, on peut sortir nu-tête, mais la grève des cochers serait tout bonnement une calamité publique.

J'ai pris l'autre jour un remise qui a mis six quarts d'heure pour me mener du boulevard Bonne-Nouvelle à l'Exposition du Palais de l'Industrie. Chaque fois que je me permettais une observation douce sur la lenteur de sa marche, il me répondait avec un grand mépris :

-w Vous êtes encore bien heureux que je marche comme ça : qu'est-ce que vous direz donc quand je ne marcherai plus du tout?

Et .avec une force de déduction dont je n'aurais jamais cru capable un homme habitué à vivre en tête-à-tête avec un cheval poussif, il m'a dévoilé le tableau des malheurs qui accableraient les Parisiens le jour où les conducteurs d'omnibus et de fiacre refuseraient le service.

— Vous comprenez, raisonnait-il, il n'y a plus de

mariages possibles. Les conjoints n'oseraient jamais

aller à pied à l'église ; nous avons à Paris cinq cents

gamins qui les suivraient en leur criant aux oreilles

des choses désobligeantes pour une jeune fille qui sort pour la première fois de chez ses parents. De sorte que, comme nous avons aussi des pères et mères qui aiment bien à se débarrasser de leurs demoiselles, ils iront eux-mêmes, de peur que le mariage ne manque, faute de voitures, supplier nos patrons de nous accorder une augmentation de salaire. Et quand ce ne seront pas les grands parents, ce sera le jeune homme, s'il en tient un peu pour sa future.

— C'est le chantage à l'amour conjugal.

— Oh ! ce n'est encore rien, continuait le logicien féroce; les petites femmes qui vont tous les jours travailler autour du lac, que deviendraient-elles, les pauvres chéries? G'est-y vous qui leur donnerez ce qu'il leur faut? Vous me direz qu'elles feront leur tour du lac à pied : ce n'est pas la même chose. En voiture, elles vont encore, parce qu'elles ont une manière d'étaler leurs jupons sur le garde-crotte qui empoigne les étrangers; mais à pied, elles ne valent plus rien. Sur vingt, il y en aurait dix- neuf qui reviendraient bredouille. C'est comme j'ai l'honneur de vous le certifier.

Je n'avais pas encore, je l'avoue, considéré la voilure publique sous ce point de vue, et l'argumentation, cynique mais victorieuse de ce cocher m'a jeté dans une certaine inquiétude,- tempérée par la profonde indifférence où me laisseront, jusqu'à nouvel ordre, les affaires de mon pays. Je me suis demandé machinalement qui commanderait nos armées si les maréchaux de France s'avisaient de se mettre en

grève sous . prétexte qu'ils perçoivent un salaire insuffisant.

Jusqu'à présent, les professions masculines ont seules réclamé contre la situation qui leur est faite; • mais supposez que les modistes refusent leur concours à leurs clientes, les élégantes d'hier seront donc demain obligées d'aller rendre leurs visites en cheveux et sans la puissante ressource du chapeaufanchon qui a pour mission spéciale de cacher aux yeux où finit la natte octroyée par la nature et où commence celle qui a été livrée par le coiffeur.

J'irai plus loin. Si les couturières suivaient la voie tracée par les modistes et que, poussées par l'esprit de vertige, les lingères emboîtassent le pas, les dames seraient donc tenues de rester chez elles ou forcées de se résigner à paraître sans aucun vêtement dans les cérémonies publiques. J'en connais qui s'y résigneraient.

Les dissidences sur la question des salaires auront quelque peine à s'éteindre tant que les ouvriers verront des promeneuses dépenser, sans avoir de métier avoué, douze mille francs par mois, et trouver encore 4e moyen de se couvrir de dettes. En matière de luxe, l'insolence est à son apogée. L'heure de la vie régulière a évidemment sonné. Tout le monde parle de faire des économies et personne ne veut toucher moins de cent mille francs par an. Je lisais dernièrement, par exemple, que le roi de Prusse a une liste de vingt-cinq millions. Le jour où on s'occupera

sérieusement d'une réduction de dépenses, on trouvera cinquante- individus qui rempliront cette place-là pour quinze mille francs. Moi, par exemple, je m'offre volontiers. Ce serait déjà une économie de plus de vingt-quatre millions.

Siraudin, que j'ai rencontré hier soir, m'a autorisé à annoncer qu'il acceptait parfaitement la position de sénateur au prix de dix mille francs par an ; et Blum m'a répété plusieurs fois qu'à six mille cinq cents livres, au lieu de quatre-vingt mille on peut le nommer quand on voudra amiral commandant l'escadre d'évolutions delà Méditerranée.

Ce sont là des offres réelles qui seront évidemment repoussées, mais la postérité nous vengera, Siraudin, Blum et moi, en s'étonnant un jour qu'on ait refusé de nous laisser faire, presque pour rien, la besogne dont d'autres ne veulent se charger qu'en échange d'émoluments considérables.

Le lecteur aurait tort de supposer que je mets la moindre amertume dans ces railleries et que je garde la plus petite rancune au roi de Prusse de ce qu'il ne veut pas me céder sa chaise curule. Tout ce que je cherchais, c'est une occasion de reprocher à me& concitoyens leurs continuelles inconséquences. Ainsi les Italiens viennent d'inaugurer la statue de Dante, et ils savent pourquoi. Nous autres Français, nous rougirions d'agir avec cette simplicité : nous sommes sur le point d'élever un monument superbe à Vercin-

gétorix, mais pas un de nous ne pourrait dire au juste à quel propos. Cette habitude d'élever ainsi des monuments à des hommes que nous ne connaissons pas, entre tout à fait d'ailleurs dans la façon comique dont nous entendons la vie. Si nous les connaissions, quel mérite aurions-nous à consacrer leur gloire ?

Les statues, chez nous, c'est chacun son tour. On les élève par ordre alphabétique. On en est arrivé à la lettre V, et on a choisi Vercingétorix. La plupart de nos convictions sont aussi solides que celle-là.

Quand nous aurons ainsi élevé des statues à tous les personnages historiques qui composent le dictionnaire de Bouillet, nous fonderons une loterie où le possesseur du premier numéro sortant sera de droit taillé en marbre par M. Aimé Millet et inauguré sur la plus grande place de la première ville venue. Voilà où nous en sommes.

Cette passion subite qui s'est emparée de tous les cœurs vraiment français pour Vercingétorix 'est d'autant plus incompréhensible que ceux qui ont pris la peine d'étudier l'histoire de ce Gaulois l'apprécient

surtout pour la résistance acharnée qu'il a opposée à César. Or personne n'ignore que César est actuellement un des Romains les mieux vus à la Cour. Il demanderait une sous-préfecture qu'elle lui serait accordée séance tenante.

Si vous élevez partout des statues à César parce qu'il a envahi la Gaule, les siècles futurs ne s'expli-.

queront pas très bien que vous en ayez élevé à Ver-

cingétorix, qui s'est opposé à cet envahissement. Puisqu'il est convenu depuis le mois dernier que Vercingétorix est le fondateur de la nationalité française, d'où vient l'admiration de M. Paulin Limayrac pour César qui a fait tout ce qu'il a pu pour détruire cette nationalité ?Je ne demande pas mieux que d'accepter le héros qu'on me propose, mais il faut prendre un parti : de même que je ne peux pas fléchir en même temps le genou de droite devant le duc de Wellington et le genou de gauche devant Napoléon Ier, du moment que je me prosterne devant César, je suis obligé en conscience de lâcher Vercingétorix.

Je plains le fonctionnaire chargé du discours officiel à l'inauguration de la statue colossale du chef gaulois : s'il se permet la moindre critique sur les procédés de César à l'égard de son adversaire, il ne manquera pas de gens pour dire à l'orateur :

— Pardon, vous savez parfaitement que la personne de tlésar est très sympathique dans les hautes régions, et vous profitez du premier prétexte qui vous tombe sous la main pour faire au gouvernement une opposition de mauvais goût.

Si, se mettant à l'unisson de l'enthousiasme césarien, le fonctionnaire exalte les vertus civiques et Je courage guerrier du dictateur de Rome, on criera évidemment de tous côtés:

— Assez ! assez ! vous êtes ici pour faire l'éloge de Vercingétorix, et non le panégyrique de son plus cruel ennemi.

DK LA DÉCADENCE 103

Dans ce salmigondis de héros, au milieu de cette mayonnaise de grands hommes dont les uns sont célèbres pour avoir fait une chose, et les autres encore plus célèbres pour avoir fait tout le contraire, les individus les plus disposés à se ranger dans la majorité perdent non seulement leur latin, mais encore leur gaulois, et, faute de savoir au juste lequel choisir de César ou de Vercingétorix, ils optent pour TimothéeTrimm.

À la rigueur, s il fallait absolument souscrire puwr une gloire quelconque, j'aimerais mieux qu'on remplaçât la statue de Vercingétorix par celle d'Alexandre Dumas, qui continue à donner au monde stupéfait l'exemple d'une rare activité. Du jour où il h compris que le succès de ses conférences était sur le point de s'user, il a abandonné sans regret la position qu'il avait su se faire comme orateur à côté des Berryer, des Jules Favre et des Royer-Collard, pour prendre simplement la direction du Grand-Théâtre- Parisien de la gare de Lyon, où il fera jouer la plupart de ses drames.

Seulement, avec cet homme extraordinaire, nous devons toujours nous attendre à quelque surprise. Une députation d'ouvriers étant venue lui demander de ne pas cesser encore ses conférences, le célèbre romancier, dit un journal, a répondu qu'il ne pouvait vaincre sa répugnance à se MONTRER EN PUBLIC.

Si la façon dont Alexandre Dumas se prodigue de

101 LES FHAXÇÀIS

tous côtés s'appelle de la répugnance à se montrer en public, comment arriyera-t-on à qualifier la conduite des solitaires de laThébaïde qui se cachaient dans le creux des rochers dès qu'ils apercevaient un lézard !

Il est évident que Dumas sera un singulier directeur, et que les lampistes de son théâtre auront souvent lieu d'être étonnés de sa fantaisie, mais peut être faut-il savoir gré à cet écrivain unique de l'acharnement qu'il met à empêcher qu'on ne l'oublie. Il est si difficile en France de conquérir une place définitive daar les préoccupations de la foule: Je me faisais celte- réflexion en lisant l'annonce dç la rentrée de madame Ristori.

Je me rappelle, il y a sept ou huit ans, alors que ltf fameuse transtévérine était en pleine vogue, avoir vu au Théâtre-Italien des jeunes filles de dix-sept ans tremper de larmes leurs mouchoirs de batiste en écoutant le monologue de Marie-Stuart marchant à la mort, des mères de famille oublier assez leur âge et leur rang dans la société pour jeter sur la scène leurs éventails et leurs bouquets aux pieds de la grande tragédienne.

Madame Ristori s'adressait en italien à des spectateurs qui ne comprenaient que le français; mais quand on a envie de tremper des mouchoirs, la langue dans laquelle on les trempe n'est qu'une question secondaire. Quatre ans plus tard, j'ai revu la Ristori au même Théâtre-Italien, jouant toujours Jfaria-Stuarda, et les mères gardaient leurs bouquets, et les jeunes

tilles, loin de fondre en larmes, se plaignaient de ne pas comprendre un mot à ce qui se passait sur la scène.

Pourquoi ne comprenaient-elles plus ce qu'elles avaient si bien compris trois ans auparavant ?Si elles étaient sincères, les jeunes filles dont je parle répondraient qu'elles ne savaient pas trop ce que disait la reine en allant à l'échafaud, mais que la mode étant d'aller pleurer à Marie-Stuart, elles auraient cru se singulariser si elles n'étaient pas allées pleurer à Marie-Stuart ; que plus tard, la mode ayant changé, elles n'avaientplus aucune raison pour aller se rougir* les yeux aux infortunes d'une étrangère, dont le langage n'arrivait pas jusqu'à elles.

Mais les jeunes filles ne sont pas sincères. Si elles l'étaient, nous entendrions de jolies choses !

Madame Ristori a si bien compris la situation, qu'elle rentre en français dans la Béatrix de M. Le- #ouvé. Il y aura évidemment pour elle un regain de curiosité. Par exemple, si elle écrit un jour ses Mémoires, je ne lui conseille pas d'imiter M. de Talleyrand,qui a exigé que les siens fussent publiés trente ans après sa mort. Je craindrais que sa réputation ne résistât pas plus à ces trente ans de sommeil que celle de M. de Talleyrand, dont les petites roueries diplomatiques sont aujourd'hui singulièrement démodées.

Nous avons encore en Europe trois ou quatre centenaires désireux de connaître l'opinion du prince de Bénévent sur lord Castelreagh. Malheureusement, ce n'est généralement pas pour les centenaires qu'on

écrit, quoique les feuilles publiques qui les mentionnent ajoutent presque toujours qu'ils lisent sans lunettes. D'ailleurs, Talleyrand s'est fait comme menteur une réputation aussi brillante que méritée. Ceux qui liraient ses Mémoires ne voudraient jamais admettre qu'un plénipotentiaire qui a menti toute sa vie, se soit amusé à dire la vérité après sa mort.

Les prix et la vanité humaine. — L'élite de la nation. — Le cor de Roland et Vivier. — Une rampe et un homme en or.

28 mai 1865.

Nous sommes actuellement en proie à une affection maladive dont le caractère mérite d'être défini. Ce délire consiste à résoudre toutes les questions par une distribution de prix. Les oreilles de votre chien nettoient le macadam et sa queue fait honte au plumet de nos plus zélés gardes nationaux : on vous donne un prix.

Yotre cheval a eu la chance improbable de franchir la. banquette irlandaise sans se casser les quatre jambes, dont deux à vous : on vous donne un autre prix.

Voua adressez, sous pli cacheté, au président de l'Académie des Jeux Floraux, une fable intitulée : La Grenouille et le Rat à trompe : on vous donne un autre prix.

Quelquefois ce prix n'est qu'un accessit, mais le principe est le même.

Nous avons de jeunes habitants delà petite Pologne qui possèdent un seul et unique moyen d'existence. Ils se transportent régulièrement là où il y a une fête publique avec mât de cocagne, et, grâce à leur profonde habitude de ce genre d'ascensions, ils ne redescendent guère sans une timbale en argent ou un couvert de même métal.

Aujourd'hui, un homme intelligent qui saurait borner ses désirs, pourrait très bien vivre dans une agréable aisance en s'arrangeant pour obtenir quelques-uns des prix de toutes couleurs et des médailles de toutes grandeurs qui se distribuent annuellement sur toute l'étendue du territoire français.

,Qu'il y ait des gens qui aiment à distribuer des prix et d'autres qui aiment à en recevoir, j'admets très bien ces deux passions contraires ; ce qui me choque dans ces fondations multiples, c'est que les sociétés qui les organisent n'ofFrent guère de récompenses que pour des chiens, des chevaux ou des fables, lorsque tant de choses importantes «ont négligées faute de quelques prix pour les remettre en faveur.

Croyez-vous, par exemple, que je ne m'engagerais pas à fournir des courriers de Paris infiniment plus intéressants, si tous les huit jours la Société protectrice des chroniqueurs donnait seulement un prix de quinze cents francs à la meilleure revue de la semaine ?

Après deux ans d'efforts herculéens j'arriverais

peut être à conquérir une mention honorable. Quelle gloire pour ma famille !

Certes, les fables ont leur raison d'être, et j'aurais un mouvement de vif regret le jour où on me dirait : — Vous savez, les fables viennent d'être prohibées par un décret, comme étant un foyer d'allusions politiques.

Mais l'homme ne se nourrissant pas seulement d'alexandrins, il me semble qu'un prix annuel accordé à la cuisinière qui assaisonnerait le mieux la salade aurait bien aussi sa petite valeur.

Puisque nous arrivons peu à peu à nous traiter par la vanité comme certains malades se traitent par l'hydrothérapie, ayons le courage d'appliquer ce système à tous les besoins de la vie et fondons un prix : Pour le tailleur qui aura mis le plus de discrétion à présenter sa note;

Pour le cocher qui consentira à admettre qu'il ne faut qulun' quart d'heure pour aller du boulevard des Italiens bai boulevard Montmartre ;

Pour le jeune homme qui, en poussant dans l'abîme le plus grand nombre de femmes aura enrichi le tour du lac d^eûcottes nouvelles les anciennes paraissant à peu près, hors de service.

Ou commeiice à réclamer également la fondation d'un, prix accordé au genre de suicide le plus ingénieux et le plus original. Lès infortunés, tous les jours plus nombreux, qui se décident à avancer l'horloge dé leur dçptinée, persistent à employer, pour sortit

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