‹ Les Français de la décadenceChapitre 7 sur 23 · KS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

KS FRANÇAIS

de la fameuse vallée de larmes, des moyens tellement connus, que cette monotonie a fini par enlever à la chose toute sa physionomie et tout son intérêt.

Il faut bien le reconnaître, nos pères étaient plus forts que nous dans l'art de déposer ce fardeau qu'on a appelé la vie, sans doute parce qu'il précède immédiatement la mort. Le duc de Garence commandait un tonneau de malvoisie pour prendre son dernier bain, et dans un grand nombre de tableaux fort estimés, Zurbaran nous montre des professeurs de suicide déroulant leurs intestins sur des rouets fabriqués pour cet usage, comme on dévide un écheveau do laine à tapisserie. Ils en faisaient probablement ensuite des fauteuils qu'ils offraient à des loteries do bienfaisance.

Le manque d'imprévu dont on se plaint aujourd'hui explique le succès si légitime qu'a obtenu l'individu dégoûté de l'existence qui, pendant deux années consécutives, a travaillé de ses propres mains à une guillotine avec laquelle il s'est décapité lui-même. Du moment que ce fantaisiste effréné jouait à la fois le rôle d'exécuteur des hautes œuvres et celui de l'œuvre qu'on exécute, peut-être aurait-il dû compléter la comédie en mettant à la poste, à «on adresse, un pourvoi en grâce qu'il aurait repoussé également.

Il aurait alors crié par sa fenêtre à son concierge les paroles sacramentelles :

— Je meurs innocent I

Et il aurait mis sa tête sous le fatal couperet. Mal-

DE LA DÉCADEiNCE lii

heureusement, la conduite de ce mélodrame exigeait des qualités scéniques qui sans doute faisaient défaut à ce disciple du docteur Guillotin.

Ce que je ne m'explique pas, c'est que dans un pays comme le nôtre, où on tire parti de tout, même de ce qui ne vaut rien, personne n'ait encore songé à exploiter le suicide. Les gens décidés à mourir ne regardant pas à la dépense, il y aurait certainement de l'argent à gagner dans l'établissement d'une agence où tout homme en quête d'un genre de trépas viendrait choisir dans un arsenal complet l'arme destructive la plus conforme à ses goûts.

On aurait ainsi des suicides de première, deuxième et troisième classe, outre que, moyennant un supplément, Je directeur de l'agence fournirait le local, ce qui sauverait messieurs les propriétaires de bien des embarras.

Mais je m'aperçois que je dis des bêtises, et j'en demande pardon au lecteur. Du reste, ce que nous écrivons, tous tant que nous sommes, n'a qu'une importance secondaire, puisque M. Belmontet s'est écrié l'autre jour , dans la chaleur d'une discussion politique :

— L'armée! c'est l'élite de la nation!

Du moment que l'armée est l'élite de la nation, il est évident que moi, qui n'ai jamais eu le moindre goût pour l'état militaire, j'appartiens aux Français de la dernière catégorie, ce qu'on appelle le paleron en langage de boucherie.

J'ai surpris dernièrement entre chien et loup un

caporal d'infirmiers qui disait à une grosse Alsacienne en la serrant énergiquement par la taille :

— Je vous aime, voyez-vous, autant qu'il y a de grains de sable dans le jardin des Tuileries, c'est-à-dire des millions de militasses.

J'ai été un peu décontenancé, je l'avoue, en pensant que ce caporal d'infirmiers était mon supérieur par l'intelligence et l'éducation; mais je me suis consolé par l'idée qu'il était également le supérieur de M. Belmontet, qui n'appartient pas plus que moi à l'élite de la nation, puisqu'il est simplement député et poète.

M. Belmontet doit être bien surpris à l'époque du tirage au sort de voir tant de pères se désoler de ce que leurs fils sont sur le point de faire partie de l'élite de la nation.

A vrai dire, il est singulièrement difficile de préciser de quelle partie d'une nation se compose son élite. Tout dépend de la façon d'envisager les hommes et les choses. En revenant de je ne sais quel enterrement, je longeais une allée du boulevard Montparnasse, et je n'ai pu lire sans un rire nerveux l'inscription suivante gravée sur une petite colonne de marbre :

HECTOR Agé de cinq ans.

Il est à jamais regretté de sa famille»

Ses dernières paroles furent :

« Mon Dieu ! ô ma mère !

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