MADAME BLANCHARD
Je me suis demandé tout le long du chemin quelle pouvait être cette madame Blanchard dont le jeune Hector avait ainsi prononcé le nom à son dernier soupir. Je voyais madame Blanchard avec un châle h fleurs et un chapeau vert pomme, offrant à Hector un <Buf de Pâques portant un jeu de quilles dans ses flancs! Mais en dehors de l'impression qu'a pu me laisser cette inscription doloroso-comique, il est clair que pour ce pauvre petit Hector, madame Blanchard •représentait l'élite de la nation.
Vous lui auriez montré le maréchal Bazaine revenant avec toutes ses croix de l'expédition du Mexique, qu'il eût certainement crié :
— J'aime mieux madame Blanchard !
Pour M. Belmontet, l'élite de la nation, c'est l'armée ; pour moi, c'est, sans distinction de professions, tous les hommes libres qui défendent la patrie contre les ennemis du dehors et surtout contre les ennemis du dedans; pour Hector, mort à cinq ans, •c'est madame Blanchard. Ces choses-là ne se discutent pas. Cô qui peut se discuter, par exemple, c'est la poésie du même M. Belmontet qui a terminé un poëme sur le quinze août par ce vers mémorable :
Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime.
L'intention de l'auteur est excellente; mais, comme lecteur, je me représente mal un souverain, qui, par •cela seul qu'il est magnanime, se trouve avoir des fusées qui lui partent dans son chapeau.
Ces démences de plume, qui sont les pétarades de l'enthousiasme, m'ont rappelé l'article d'un journaliste que je ne veux pas nommer, étant sûr qu'on le reconnaîtra, et où, en rendant compte d'un concert, il déclare que « Vivier a hérité du cor de Roland. »
Cette hyperbole, consistant à confondre la fameuse trompe d'ivoire du neveu de Charlemagne avec un de ces cors de chasse dont on se sert pour aller jouer dans les salons V ouverture du jeune Henri, m'a atterré par son audace : je ne vois rien de plus monumental, si ce n'est la rampe en or massif que tyL de Rothschild vient d'inaugurer dans l'escalier du palais qu'il fait construire à Londres.
Au premier abord on se fait cette question :
— Une rampe en or, est-ce bien utile?
Si un solliciteur au sortir d'une audience déboule dans l'escalier, aura-t-il les reins cassés par la rampe en or d'une façon moins dangereuse que si elle était en fer battu? Je ne le crois pas, et je suis convaincu que Nélaton est de mon avis. La seule consolation que le blessé puisse "emporter, c'est l'espérance qu'un morceau de la rampe en or lui sera resté dans la colonne vertébrale, et mettra ainsi le remède à côté du mal, en l'aidant à payer le médecin.
Les questions artistiques sont subordonnées au goût particulier de tout un chacun. Il me semble cependant que si j'avais encaissé dans ma vie assez d'or pour m'en faire construire une rampe, je m'en ferais cons-
truire autre chose. Une rampe en or aurait peut-être son utilité pour un homme comme moi, en ce sens que le jour où un directeur de journal viendrait me demander des articles, il n'oserait jamais, après avoir franchi mon escalier, m'ofîrir de me payer ma littéralure sur le pied d'un sou la ligne; mais la situation «le MM. de Rothschild est trop indépendante pour qu'ils aient, pécuniairement parlant, rien à gagner à oe genre de réclames.
Une actrice qui, dès ses débuts, a remplacé le talent par le dévergondage, se plaignait l'autre soir au foyer de son théâtre de l'antipathie insupportable qu'elle commençait àressentirpourles gandins à qui elle devait lant de mobiliers. Nous avons crus lui rendre service i'ii lui conseillant d'imiter l'exemple donné par M. de Kothschild, et, au lieu de se perdre la santé à ruiner «les jeunes gens sans défense, de consacrer sa fortune ù Cacheter un homme en or massif qu'elle placerait dans son salon, et dont elle enlèverait des lingots selon les besoins de son existence panachée.
Le jour où elle aurait besoin de s'acheter une paire de bottines, elle arracherait l'ongle à cet amant facile à vivre ; quand il lui faudrait une parure en acier, elle lui couperait le gros orteil, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien.
La jeune artiste, qui a encore sa riière, s'est récriée d'abord sur cette façon d'aimer, mais elle a fini par convenir qu'au résumé elle ressemblait beaucoup à l'autre; que depuis longtemps les entreteneurs pa-
tentés qui se succèdent sur les boulevards sont tout bonnement des lingots vivants qu'on envoie à la Monnaie morceaux par morceaux, et que le personnage en or sur lequel nous lui persuadions de reporter toutes ses afleciions offrait au moins sur les autres l'avantage de ne pas avoir l'accent russe.
Les collégiens en voyage: — La perte des illusions. — Comment finissent les petites dames. — Ce qu'il en coûte pour torturer les enfants.
Ijuinl8ô5.
On ne saurait applaudir trop bruyamment à ridée qu'a eue le directeur du collège Rollin d'emmener dix de ses élèves les plus avancés faire une tournée artisque et géographique dans le midi de la France. Depuis assez longtemps l'âge mûr égare la jeunesse par des récits inutiles et même mensongers. A une -époque comme la nôtre où les gens qui ont fait leur temps sont reçus dans la meilleure société, on met sous les yeux des lycéens la Vie des hommes illustres par Plutarque, et ils y lisent que Philopœmen, au plus fortd'une bataille, s'était arraché lui-même une flèche qui lui traversait la cuisse droite de part en part. Ce travail fait, Philopœmen continua à commander ses troupes avec le même sang-froid que s'il sortait simplement des mains d'un pédicure.
A quoi bon encombrer ainsi l'imagination de jeunes gens qui sont destinés non pas à imiter Philopœmen, mais à aller souper avec Catinelte au Café-Anglais? Philopœmen, ou même Epaminondas, qui fut tué à Mantinée, ne peut leur être d'aucun secours pour jouer à la bourse et prendre Gontran à quatre un quart contre le champ/ aux courses de Chantilly.
Un professeur rendrait un service inappréciable à la génération qui doit succéder à la nôtre, si au lieu de raconter à sa classe que Charles le Téméraire a été trouvé mort dans les fossés de Nancy, il avait le courage de tirer un jeu de cartes' et de dire :
— Messieurs et chers élèves, étant tous ou à peu près des fils de famille, vous êtes destinés, en quittant le collège, à tomber dans les mains des grecs et des filous qui, après vous avoir chambrésf abuseront de votre inexpérience pour vous dévaliser. Je crois donc de toute utilité de vous enseigner à quels signes particuliers on reconnaît que des cartes sont biseautées, et comment messieurs les voleurs s'y prennent pour faire sauter la coupe.
On nous dit en seconde :
— Voilà comment se conduisaient les héros.
Il serait bien autrement nécessaire de nous apprendre comment se conduisent le pick-pockèts, d'autant plus qu'aujourd'hui un héros ne se présente pas quelque part sans être immédiatement bafoué et noyé dans le fleuve du ridicule. Voyez Garibaldi : a-t-on trouvé assez comique que cet homme ait été recevoir une
chevrotine dans le pied en l'honneur des convictions de toute sa vie ? Je connais des gens qui, à l'heure «juil est, s'en tiennent encore les côtes. Il est certain <\ae depuis Orphée aux Enfers on n'a rien inventé d'aussi farce.
L'instruction qu'on donne à tous peut se réduire à ceci :
— Vous avez besoin de savoir l'italien, donc nous allons vous apprendre l'allemand.
L'exemple du directeur du collège Rollin allant visiter avec ses élèves les départements mêmes dont il leur enseigne le degré de latitude, afin que ces jeunes gens connaissent un peu ce dont on leur parle, me paraît ouvrir pour l'éducation universitaire des horizons inconnus. Tous les cours de géographie disent, par exemple, que les Artésiennes sont célèbres pour la beauté de leur visage. Je vois un rhétoricien levant la main en l'air et disant à son maître d'étude en faisant claquer ses doigts :
— M'sieu, voulez-vous me permettre d'aller à Arles voir si les femmes sont aussi jolies que le prétendent Meissas et Michelot ?
Pourquoi, au retour de leur utile excursion dans les villes du Midi, ne conduirait-on pas les élèves de Rollin au Grand-Théâtre-Parisien pour y assister à une des conférences d'Alexandre Dumas ? Ils apprendraient là ce que c'est que la vraie gloire rehaussée parla modestie.
Les aperçus artistiques qui ont cours dans les collèges se bornent généralement à enseigner que Ra-
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phaël est mortâ trente-neuf ans, et que Charles-Quint a ramassé un jour le pinceau de Titien. Il y aurait quelque chose.de plus fructueux que ces anecdotes, ce serait de mener les élèves dans la salle du Louvre el de leur montrer, toiles en main, le danger qu'il y a à nettoyer dés Rubens et à savonner dés André dél Sarte. ; Peut-être y aurait-il pour eux une promenade profitable à faire, sur le coup de deux heures du matin, dans les escaliers delà Maison-d'Or. Ils perdraient ainsi, dès le début, des illusions qu'on ne saurait perdre trop tût sur lés petites femmes qui n'ont rien de particulier, si ce n'est les cabinets où on refusi quelquefois de les recevoir. ".". • *
Ces contestations purement matérielles une fois faites, il faudrait s'occuper un peu des théories morales qui, comme lés décors du théâtre Eéjazet, demandent instamment à être renouvelées, attendu qu elles né cadrent plus du tout avec les nécessités «le la vie itooderne. Depuis longtemps, par exemple, sitôl qu'on voit passer une femme de mauvaise vie dans sa Victoria qu'elle conduit elle-même, cinquante passants s'écrient à la fois :
-r— Encore une qui mourra à l'hôpital!
- Je regrette d'être forcé de donner un démenti à des gens dont les intentions sont pures, mais les femmes qui se conduisent mal meurent partout, excepté là. Les femmes qui meurent à l'hôpital sont surtout celles qui se conduisent bien.
DE LÀ DECADENCE t'-M
Je' dinais dernièrement h BougivaL, sur le èo'rd de la Seine, dont les rives sont bordées à cet endroit d'un nombre considérable de propriétés plus verdoyantes les unes que les autres. Eh bien ! chaque fois <{ue je demandais les noms des propriétaires, je trouvais quelqu'un pour me faire une réponse dans le goût suivant r
— La petite maison là-bas, avec ce jolie belvédère ? Elle est à une ancienne marcheuse de l'Opéra. C'est un Russe qui la lui a donnée. C'était au commencement de la guerre de Crimée. Le jour même où il a payé f 'immeuble, il est parti pour Séba*topol, et il est probable qu'il y a été tué, car elle ne Ta jamais revu.
J'ai voulu prendre quelques renseignements sur un délicieux chalet qui se démonte comme un faux râtelier*
— Monsieur, m'a dit la gardienne, si vous venez pour une location, il faut vous adresser à Paris' rue Notre-Dame-de-Lorette, chez Mademoiselle Nina la Marseillaise.
Et ainsi de suite. On m'a énuméré quarante maisons avec jardin, dont la première appartenait à une ex- (igûranle d'un théâtre démoli; la seconde, à une nymphe qui avait trouvé le secret de faire, dans les bals publics, un cours de dislocation française, et, les trente-huit autres, soit à une demoiselle de comptoir <jui avait rencontré un consommateur sérieux, soit h une cantatrice du Café des Aveugles, soit même à une de ces femmes âgées qui, au lieu de se livrer au repos que réclament leurs cheveux blancs, se sont donné
jusqu'au bout la mission délicate de procurer à la jeunesse les plaisirs de son âge.
Mais, me disais-je, en voyant se dérouler cette carte topographique de la galanterie parisienne, quel est donc l'imprudent moraliste qui a prétendu que la mauvaise conduite menait infailliblement au désespoir et à la misère? Franchement, si toutes ces femmes-là vont finir à l'hôpital, c'est qu'elles ont pour le faire quelque motif secret. Peut-être auraient-elles peur, en mourant chez elles, de détériorer les rideaux de leurs chambres à coucher.
Il serait beaucoup plus digne d'adresser, comme Alexandre Dumas aux ouvriers du faubourg Saint- Antoine, cette petite proclamation aux jolies femmes qui entrent dans la vie :
« On vous trompe!
• « Non-seulement l'inconduite ne mène pas à l'hôpital, mais elle vous ouvre les portes et fenêtres d'une jolie maison de campagne située sur les bords de la Seine. En revanche, si vous résistez à toutes les séductions, on ne vous en saura aucun gré. Des gens mal informés vous diront que vous aurez pour vous l'estime des honnêtes gens, mais c'est là une amère plaisanterie qui était déjà vieille du temps où il y avait encore des honnêtes gens. »
Voilà ce qu'il faudrait placarder dans Paris. Au moins les femmes ne pourraient pas se plaindre d'avoir été abusées, et, en persistant à rester pures, elles sauraient à quoi elles s'exposent. Aujourd'hui, mal heu-
reusement, si l'argent est aimé pour lui-même, la vertu est aimée pour les autres. Il y aura bientôt en France autant de morales que d'individus. Ainsi, personne n'a jamais reproché à "Napoléon 1er d'avoir, fiant simple officier, emprunté cinquante écus à Talma ; si je me faisais prêter seulement quinze francs par
Hamburger des Variétés, on crierait partout que je lui ai vendu ma plume. m
Aussi, je ne sais trop comment, sans m'exposer au reproche de vénalité, féliciter M. DuLocle, l'obligeant secrétaire de l'Opéra, dont la cantale vient d'être choisie pour servir de thème aux compositeurs qui concourent actuellement pour le prix de Rome;car nous avons encore parmi nos concitoyens des gens intelligents qui tiennent à remporter ce prix-là. Je comprend très-bien qu'on cherche par tous les moyens connus à former chez nous des musiciens, mais une fois qu'un jeune homme est reconnu avoir plus de talent que ses rivaux, je n'ai jamais pu savoir au juste pourquoi on l'envoie à Rome.
Rome a été de tout temps célèbre par les sept collines dont il ne reste plus que trois, sans qu'il ait été possible à personne de dire dans quelle collection sont aujourd'hui les quatre autres. Rome est encore renommée pour son Colisée, sa colonne Trajane, ses buffles et sa mal'aria, mais je cherche inutilement quel genre de musique les lauréats peuvent aller étudier pendant quatre ans dans la Ville Éternelle, à moins que ce ne soit la musique militaire de la garnison
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française, qui n'a plus que dix-huit mois à y résider, s'il faut en croire la convention du 15 septembre.
Qu'on envoie à Rome, des peintres, des sculpteurs et des architectes, c'est tout simple; mais en quoi les cartons de Raphaël et la coupole de Saint-Pierre peuvent-ils inspirer le quatrième acte des Huguenots ou le quintette du cadenas de la Flûte enchantée! voilà ce que j'ignore. En admettant que les prix de Rome aillent de temps en temps à la chapelle Sixtine entendre chanter les camarades du petit Mortara, il n'y a pas là de quoi développer beaucoup chez un fils d'Apollon les facultés lyriques.
Je proposerais bien un moyen mixte, ce serait, au lieu d'envoyer le vainqueur à Rome, de l'envoyer à Fontainebleau. Il pourrait au moins, pendant ses heures de récréation, s'amuser 8. attraper des lézards, qui abondent dans cette partie de la France. Mais le pli est pris. Je crois qu'on renoncera difficilement à diriger sur le Vatican un jeune homme qui n'a absolument rien à y faire. Nous établirons un concours pour la fabrication des bretelles élastiques, que l'auteur du modèle couronné serait probablement envoyé à Rome pour y rêver pendant cinq ans sur les propriétés du caoutchouc.
Un jour viendra, croyons-le, où l'on supprimera les prix de Rome comme on est en train de supprimer les courses au quart d'heure et les jeux d'Allemagne. Il est encore d'autres jeux dont je réclame personnellement
la suppression, ce sont les exercicesque j'ai vu exécuter l'autre soir au Cirque des Champs-Elysées par une petite fille de neuf ans.
La pauvre enfant s'enroulait comme une couleuvre autour, d'un trapèze très-élevé où elle finissait par se tenir simplement par le menton, de sorte que toute là satisfaction du public consistait à se dire :
— Si elle tombe, le moins qu'elle puisse faire, c'est de se casser les reins. Se les cassera-t-elle ou ne se les cassera- t-el le pas ?
La censeur dramatique qui, dans un vaudeville de la Restauration, a biffé le mot barbe de capucin sur le menu d'un dîner, aurait peut-être mieux mérité de la patrie en appliquant sa susceptibilité à ces sauts périlleux qui mettent en danger la vie des enfants. Que Léotard franchisse plusieurs trapèzes et qu'il finisse par se casser la jambe dans ses évolutions, c'est son affaire : il est majeur, marié et séparé de sa femme, personne ne le force donc à exercer cette profession aérienne.
Mais les petits êtres qu'on disloque sans les consulter, etqu'on prive de dessertquand ils refusent démarcher la tête en bas à quarante pieds du sol, ceux-là appartiennent à la société, qui doit les garantir contre la cupidité de leurs parents. J'ai déjè remarqué d'ail- •leursque, chez nous, de tous les âges, le moins protégé par le Code est précisément celui qui a le plus besoin de protection. Cela tient probablement à ce que les lois sont faites par les vieillards.