‹ Les français du XVII siècleChapitre 100 sur 125 · Bossuet. Oraison funèbre de Michel Le Tellier · texte numérisé non relu

Bossuet. Oraison funèbre de Michel Le Tellier

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sans les nommer d'abord, les Lettres provinciales et Anit par faire éclater Je nom de l'auteur aux oreilles étourdies de l'inlerlocuLeur. On se souviendra toujours, dans le beau domaine qui fut aux Laraoignons, de la fontaine de Boileau; on n'oubliera pas non plus celte espièglerie heureuse et sensée du poète qui, dans un temps où la Sorbonne voulait bannir des écoles la raison au profit d'Arlstote, glissa, parmi des pièces à signer, le fameux arrêt burlesque eu faveur du philosophe de Slagire. Le président reconnut la fraude; il eu rit, il en profila, et l'histoire du genre humain eut une sottise de moins à consigner dans ses annales.

Le nom de d'Aguesseau n'est-il pas devenu le synonyme de piété, de science et d'éloquence? Saint-Simon, qui n'aimait pas en lui la morgue et les prétentions parlementaires, qui lui refusait les talents d'un homme d'Élat, n'a pu s'empêcher de rendre hommage à son caractère. Il vante sa physionomie sage et spirituelle, son esprit, son application, sa pénétralion, son savoir en tout genre, sa gravité, l'innocence de ses mœurs, son accès facile et agréable, sa gaieté, sa plaisanterie salée, mais sans jamais blesser personne, son éloquence, sa justice et sa vertu. En effet, d'Aguesseau semblait avoir élé réservé par la Providence, au commencement du xvni*^ siècle, pour lui faire mesurer quels tristes progrès avait déjà faits la décadence des mœurs. Au resle, comment n'aurait-il pas été un magistrat honnête, quand il avait été élevé par un père dont on peut rapporter le fait suivant. Cet homme, très modeste dans sa vie, venait d'êlre nommé conseiller des finances, et ses amis l'engageaient à réformer sou vieux mobilier, afin de le mettre en rapport avec sa nouvelle condition et de suivre ainsi les progrès du luxe croissant. Il parut céder aux prières de ses amis. 11 mit ^2^,000 francs dans un sac et alla trouver madame d'Aguesseau. Il lui offrit cet argent en lui laissant la liberté d'en faire ce qu'elle voudrait pour l'achat d'un mobilier nou-

veau. Mais cette dame lui dit : « Nos mcubks sont bien vieux, nous nous en sommes longtemps servis, ils pourront bien nous servir encore, jusqu'à notre, mort qui ne tardera guère; il y a dans Paris des familles qui passent des jours sans manger, faute de pain, et qui couchent sur la paille, faute de lit; si vous m'en croyez, vous leur donnerez ces 2o.000 francs. » Et d'Aguesseau, les larmes aux yeux, remercia sa femme de l'avoir deviné; ils gardèrent leur vieux mobilier, qui s'embellit du lustre d'une belle action. Lui-même continua d'aller ^à Versailles dans son vieux carrosse, traîné par deux chevaux qui, disent les contemporains, avaient bien de la peine à se traîner eux-mêmes.

Cependant, tout était-il excellent dans la magistrature et n'avait-elle pas ses plaies? Hélas! rien n'est parfait en ce monde. On y trouvait, par exemple, des gens comme le lieutenant criminel Tardieu et sa femme. Vous connaissez ce couple que Boileau a décrit avec tant de verve ^ : les souliers grimaçants de la femme, vingt fois rapetassés, sa jupe faite de trois thèses de satin (ou imprimait certaines thèses sur du salin), où l'on pouvait lire le mot argumentahor. Tous deux vécurent dans la plus grande lésine. Nourris aux dépens des voisins et des cabaretiers, ils menèrent ce train jusqu'à ce qu'enfin deux voleurs, s'inlroduisant chez eux à neuf heures du matin, les tuèrent en les débarrassant d'un bien dont ils ne savaient pas profiter. Punition méritée, disait d'Ormesson.

Je viens de nommer d'Ormesson ; si des hommes comme lui résistent quelquefois à la volonté de la cour et refusent de sacrifier leur conscience et leurs principes au bon vouloir du roi, il en est d'autres qui ne marchandent rien quand il s'agit de lui plaire. A mesure que l'autorité de Louis XIV devient plus absolue, les magistrats sont plus souples, plus complai-

1, Satire x.

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sants et plus dociles. Henri IV fil vciiii- un jour devant lui le conseiller M. de Turin, dont nous avons dt^jà parlé; il s'agissait d'un procès entre deux membres de la famille de Bouillon : « Je veux que celui-ci ^agne son procès », dit le roi en désignant son favori. « Eh bien ! Sire, lui répondit le magistrat, il n'y a rien de plus aisé, je vous enverrai les sacs, et vous jugerez vous-même l'airaire ». Pareille liberté ne devait pas se retrouver chez Ilarlay, qui, au dire de Saint-Simon, tenait équitablement la balance entre Pierre et Jacques; mais s'apercevait -il qu'il s'agît d'un courtisan, tout aussitôt il était vendu. Chez cet homme, nous pouvons vérifier cette triste loi de la nature humaine, qui fait tout empirer avec le temps.

Ainsi l'on voit fleurir pendant deux ou trois générations, dans quelques familles, les vertus et les mœurs; puis tout se gâte et s'altère. Harlay a changé la sévérité de la vieille magistrature en une sorte de rigueur pharisaïque, qui le rend redoutable à tout le monde, en fait un cruel mari, un père barbare, un frère tyran, un président dur et farouche, insupporlable aux plaideurs, aux avocats, aux magistrats. Ses bons mots sont cuisants et emportent la pièce. Ce n'est plus de la gaieté ou de la plaisanterie, c'est un sel amer, une licence funeste. Il faut dire qu'il fut bien puni; il eut un fils qui devint son fléau, comme il était né pour être le fléau de son fils, dit Saint-Simon. Ce fils était un composé de l'austérité parlementaire et de la dissipation des gens du monde. Guindé, pédant, capricieux, il répèle tristement les bons mots de son père. Avare au fond, il joue le prodigue par air; chasseur par faste, magnifique en singe de grand seigneur, il se ruine avec un extérieur austère, triste et sombre. D'humeur incompatible, ils vivaient cependant ensemble, sans se parler jamais. Ils s'écrivaient quand ils avaient quelque chose à se communiquer. Le père se levait devant son fils et demandait qu'on apportât un ^iège

à M. de Harlay. A table, nul propos, mais force compliments, une comédie coutinuelle ^

Les femmes mômes, dans la magistrature, commencent à se gâter avec le temps, et les vieilles vertus dégénèrent en humeur bizarre. Je pourrais vous citer plus d'une présidente ridicule. T.illemant des Réaux nous en offre à foison; mais j'aime mieux vous présenter le portrait moins satirique de madame Talon, dessiné très finement par Fléchier^ C'était la mère de l'avocat général du roi, Denis Talon. Ce magistrat austère n'inspirait pas aux criminels une plus grande terreur que celle dont sa mère lui faisait sentir le poids à lui-même. Elle l'accompagne aux grands jours de Clermont en Auvergne (1665). Elle se doute que les marchands de cette ville voudront profiter de la circonstnnce pour vendre tout plus cher. Aussitôt, elle fait apporter chez elle les balances, les poids et les mesures de ces marchands; elle ne tarde pas à s'apercevoir que la livre à Clermont n'est que de quatorze onces, au lieu de seize. Elle provoque contre eux la sévérité des magistrats ; on règle le prix de toutes les denrées, du beurre, de la volaille, etc., etc. Mais elle n'oublie jamais que la livre n'a que quatorze onces, et elle rabat d'autant sur le prix.

Elle s'imagine d'élabhr à Clermont des conférences pour venir en aide au soulagement des pauvres, comme à Paris. Le curé de la paroisse remercie le ciel de lui avoir envoyé une personne si charitable. Les dames de la ville s'assemblent, le curé veut dire quelques paroles d'exhortation, il se trouble. Madame Talon s'empare de la parole, fait un long discours et termine, dit Fléchier, par une figure de rhétorique qui émut toute cette pieuse troupe et fit qu'on travailla à faire des règlements. Elle décide que la caisse, oii il n'y aura jamais plus de

1. Mémoires du duc de Saint-Simoii, t. I", p. 90; t. IX, p. 266.

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