Id. Les Trois Cousines
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connaît: c Mordue ! les gens de qualité ne faisont pas comme çi\; c'est un badaud, je ne m'y trompe guère. » Attendez quelque temps, il sera bientôt allégé de ses grands biens; il est tombé dans de bonnes mains, celles du chevalier et de rOlive, son valet. Le chevalier a encore des scrupules, l'Olive les fait ainsi disparaître : « Qu'est-ce à dire? M. Georges Ganivet est le lils d'un procureur qui a ruiné votre famille; le père est mort, le fils a hérité, c'est à lui de faire restitution, à ce qu'il me semble. Point de scrupules, nous avons de grandes hypothèques sur ces biens-là. » Le raisonnement n'est pas honnête, mais il n'est pas mal fondé.
Il y a dans ces petites pièces de Dancourt, où nous relevons les travers des procureurs, une grande raison et beaucoup de philosophie.
Mais il est temps de laisser là les procureurs, et nous pouvons nous délasser à voir d'autres procès, comme dit le Dandin des Plaideurs. Passons donc aux juges et aux magistrats.
Nous laisserons de côté les rangs inférieurs, le bailli do village, dont l'esprit partage toutes les préventions, toutes les haines des paysans qui l'entourent; aussi ignorant qu'eux, fort ami des petits bénéfices, et souvent ivrogne. Laissons aussi le président d'élection. Il est la justice à lui tout seul dans le canton qu'il habite. 11 n'y a ni procureur, ni avocat. C'est lui qui règle tout. Parfois, c'est un marchand, dont la femme a voulu s'appeler madame la présidente et a acheté la charge à beaux deniers comptants. Monsieur ne sait pas écrire, mais il sait signer avec un paraphe, cela suffit. Il jugera au hasard. Pour des gens de campagne, c'est assez, dit sa femme; et puis, ajoute Lisette, « les juges les plus habiles ne sont pas toujours les plus intègres ».
Ne croyez pas qu'en peignant Dandin, Racine ait mis en scène un personnage de fantaisie; il voyait autour de lui des gens de cette espèce. Ne croyez pas que Petit-Jean fût un être
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(le pure imaginalion, Uacine et ses amis l'avaient vu dans plus d'une maison de juge.
Pussort, en rédigeant des ordonnances contre les abus de la procédure, reconnaissait qu'il pouvait se trouver des procureurs honnêtes. De même, il n'était pas impossible de trouver des juges desintéressés; mais alors on les signalait, et leur intégrité était toujours entachée d'un peu de bizarrerie.
Tallemant des Réaux raconte qu'un M. de Turin, conseiller, donnait de grands exemples d'honnêteté. Un seigneur, qui qui avait gagné une grande affaire à son rapport, lui envoya un jour un mulet qui allait fort bien le pas. M. de Turin trouva ce mulet à son retour du Palais, il prit un bâlon et le chassa hors de chez lui. Une autre fois, un gentilhomme lui fit un beau présent de gibier; il fit semblant de l'accepter, et, comme cet homme sortait dans la rue il lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en disant qu'il apprît à ne pas séduire ses juges. Il faut dire qu'il vivait sous Henri IV, qu'il appelait son clerc cheval, son laquais mulet, et qu'il ne traitait pas sa femme plus délicatement ^
Un autre conseiller, dont Racine semble avoir entendu parler, était fort honnête homme, mais il était visionnaire : il ne parlait aux gens que par la fenêtre de son grenier. Un jour que la communauté des pâtissiers, dont il avait rapporté un procès, lui avait offert un pâté, il le précipita du haut de sa fenêtre par terre, devant la communauté tout pntière, pour apprendre aux plaideurs à ne pas corrompre leurs juges.
Il est vrai que ces conseillers nous introduisent dans la magistrature : nous touchons là à l'une des gloires de la France.
Vous savez combien les nom de L'Hospital, de Pasquier, de Mole, de Lamoignon, méritent de respect et de vénération. Tous ces hommes-là, sortis des études des procureurs et des
1. Tdllemant des Réaux, Historiettes, t. II, p. 80, édit. Garnier frères.
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avocats, se sont élevés au plus haut degré dans l'ordre social. Maîtres de leurs charges, qui sont devenues héréditaires, pourvus d'une grande fortune, leur caractère a pris de l'indépendance, de la noblesse, et ils ont honoré leur robe par toutes sortes de vertus. Mêlés aux affaires poUliques, ils y ont joué les rôles les plus honorables, soit qu'ils aient, les premiers, en des temps orageux, conseillé la tolérancvi comme L'Hospital, soit qu'ils aient bravé les émeutes comme Mole, soit qu'ils aient défendu le pouvoir des rois contre les envahissements des étrangers, comme Pasquier. A ces grandes qualités civiles ils en ont joint d'autres qui en sont les dignes compGgnes : l'humanité, les lunières de l'esprit, le goût des lettres, l'érudition, le savoir ingénieux et délicat. Vous n'ignorez pas que L'Hospital faisait dexcellents vers latins; on sait combien le président de Thou aimait l'antiquité, et comment le président Pasquier se délassait des grands travaux de la judicature.
Au xvn« siècle, la magistrature s'ép?inouit dans toute sa fleur. Les circonstances heureuses qui avaient fait du Parlement un grand corps politique ont donné là leurs derniers et leurs plus beaux fruits. Oa se souviendra toujours, comme d'un trait d'héro'isme antique, du courage du président Mole, qui, au début de la Fronde et arrêté, dit le cardinal de Retz, à la troisième barricade, vit un garçon rôtisseur, suivi de deux cents de ses compagnons, lui mettre la pique dans le ventre en criant: «Tourne, traître; Pt, si tu ne veux pas être massacré loi-même, ramène-nous Broussel ou le Mizarin elle chancelier en otage, d Les conseillers qui suivaient le président Mole, cinq présidents à mortier, se dispersent pleins de terreur ; mais lui, il reste ferme, inébranlable, il ne manque ni dans ses propos, ni dans ses actes, à la dignité de sa robe, et il revient jusqu'au Palais-Koyal à travers les injures, les menaces, les blasphèmes et les malédictions.
La Fronde une fois calmée, le Parlement abaissé et même
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un peu humilié, ces grandes qualités n'eurent plus lieu de s'exercer; de plus douces vertus en prirent la place. On les vit dans Michel Le Tellier, si bien loué par Bossuet. Tourmenté sans cesse par les gémissements des malheureux plaideurs qu'il croit entendre le jour et la nuit, il s'applique à adoucir leur misère, à leur rendre la justice facile et propice. Il ne ressemble pas à ces magistrats toujours précipités, dont l'impétuosité trouble ceux qui les abordent. Sous lui, la justice tient la balance égale, les juges que leurs coups hardis et kurs artifices faisaient redouter sent sans crédil. 11 met sa gloire à calmer les inquiétudes des affligés, tant par son abord aimable que par son intégrité et son attention à faire droit à chacun K Heureux s'il n'eût pas gâté cette gloire en signant la révocation de l'édit de Nantes 1
Celle de Lanioignon, malgré Saint-Simon, est restée tout à fait intacte. Sa vie fut, en effet, des plus belles et des plus nobles ; consacrée aux fonctions les plus hautes, honorée par la pratique de toutes les vertus, illustrée par l'amitié de tout ce que le siècle eut d'esprits fins et délicats. Les grâces de sa personne, son affabilité, le soin qu'il prit de se faire aimer du barreau et des magistrats, une table éloignée de la frugalité de ses prédécesseurs, son attention à capter les savants de son temps, à les assembler chez lui à certains jours, à les distinguer quels qu'ils fussent, lui acquirent la réputation dont il jouit encore. On aime à se le représenter dans ses conversations familières avec Boileau, souffrant, excitant les vives saillies du satirique, éveillant à table son humeur et sa gaieté, lui indiquant le sujet du Lutrin. Devant lui, comme devant tout le monde d'ailleurs, Boileau a toute sa franchise et sa liberté. C'est chez le président que se passe celte scène amusante racontée par madame de Sévigné, où Despréaux, devant des jésuites, célèbre,