‹ Les français du XVII siècleChapitre 114 sur 125 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

envoya un rocher de confiture qui avait été servi devant Sa Majesté, et d'où jaillissait une fontaine d'eau de naphte, au cardinal de Richelieu, qui arrosa de cette eau tous ceux qui étaient près de lui. Ceux qui attachent du prix aux plus petits détails de la vie des grands ne sont pas fâchés de voir s'égayer ainsi, après boire, le terrible ministre qui fit trembler tout le monde.

330 LES l'HANÇAIS DL' XYll*^ bIÈCLE

Voici un t'ait divers qui vient d'Espagne (Madrid 30 avril) : « Le Père Lerma, de l'ordre Saint-Dominique, l'un des plus éloquents prédicateurs de cette cour, ayant voulu, en un sermon qu'il a fait devant le roi d'Espajïne, censurer nos ministres d'État et les charger do nos mauvais événements, lut interdit de prêclier et relégué dans un couvent à l'extrémité d'Espagne pour y finir ses jours et apprendre qu'il l'ait dangereux de dire du mal de ceux qui nous en peuvent faire. Ce qui n'empêche pas que plusieurs n'attribuent nos désordres au manque de dévotion qui parait en ce qu'il ne se fouetta jamais moins d'Espagnols qu'en cette semaine sainte, là où tout avait accoutumé d'en retentir. » A la bonne heure 1 voilà une manière d'expliquer les révolutions qui fondent sur les pays. Peut-être les Espagnols, depuis 1633, n'ont-ils pas assez repris l'habitude de se fouetter la semaine sainte!...

Ici, relation d'un ballet donné le 28 août par les domestiques du prince cardinal de Savoie devant le roi et la reine, dans la salle de la Comédie à Monceaux. « On y vit quatre montagnes d'où sortirent des habitants; ceux de la montagne résonnante, couverts de sonnettes, des tambours en main et une cloche en tête; ceux de la montagne ardente, une lanterne à chaaue main; ceux de la montagne venteuse un soufflet à la main et coiffés d'un moulin à vent; ceux de la montagne ombreuse voilés d'un crêpe, coiffés de chats-huants et parés de plumes de toutes sortes d'oiseaux. Puis, descendit des Alpes une autre femme, représentant la vraie Renommée, qui, au sonde ses trompettes, fit disparaître la vanité de ces barons de Fœneste et introduisit à leur place neuf cavaliers encore plus richement couverts, auxquels elle laissa libre le champ de la gloire, où ils dansèrent le grand ballet ». Voilà les spectacles dont la cour faisait alors ses délices.

C'étaient là des merveilles splendides et vraiment royales. 11 n'est pas aujourd'hui de petit théâtre à Paris qui ne se

CAZKTTES ET JUDHNAIX Al XVII " SlKCl.E -Ul

(Jt^slionorAt à présenlcr un régal de celle espèce aux spectaleiirs. Ces lemps-là sentaient encore leur naïveté goll)i(|ue. Nous avons lait aujourd'hui de bien autres proférés; pour vingt sous, le dernier habitant de nos faubourgs, du haut de l'amphithéâlre, voit de plus grandes surprises au iniliiu de l'éclat éliucelant des dorures et des feux changeanls de la lumière électrique. Même au Louvre, les fêtes avaient encore quelque chose de la rudesse des temps anciens, manent vestigia ruris. Ainsi, en mars 1632, — était-ce au temps du carnaval? — \^Gazeitc donne le récit d'une fête qui dura depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain à la môme heure. Le sujet en était le château de Bicétre, près Paris, et les personnes, les animaux et les esprits auxquels il sert de rendezvous jour et nuit. La reine y dansa avec le comte de Soissons, la princesse de Condé avec le duc de Longueville.

Passons des fêtes aux inventions nuisibles. Il s'en est fait de tout temps. Nous avons en ce genre atteint une assez grande supériorité, et nos armes meurtrières nous ont fait voir de johs effets. Au xvn^ siècle^ on s'y escrimait déjà. Voici ce que dit la Gazette sous la rubrique de Hambourg, le o septembre 1633 : « Un curé d'entre Malines et VjIIebroug, psalmodiant sur ses orgues avec telle attention que l'on peut penser, s'est avisé d'ajouter des canons de nouvelle invention en forme des- [ dites orgues, dont il promet de faire une étrange musique! » 'Quel curé, mon Dieu ! et quel instrument pour un curé! Ce n'est pas tout, ce prêtre-là avait l'humeur belliqueuse. Il avait manqué sa vocation, il eût dû être ingénieur sous les ordres de quelque Gustave Adolphe. On écrit de Bruxelles : « Notre curé, — c'est le même qui avait donné l'invention des chaloupes, — est après rajuster ses vieilles propositions et prendre mieux ses mesures. Or, voici ces inventions et propositions qu'il nous fait : l** il promet de jeter de demi-lieue une lettre dans une ville; 2° mille livres de pain par jour à même distance; 3° de

jeter de fort loin des grenades et pots à feu dans le camp des ennemis; 4° de brûler les ponts par le même artifice; S*' de monter sur les remparts sans toucher aux fossés; 6" armer légèrement les soldais, toutefois à l'épreuve du mousquet; 7*^ boucher les rivières en sorte que les vaisseaux n'y puissent passer; 8*^ détruire les vaisseaux ennemis en diverses manières; 9^ faire des bateaux portatifs capables de passer sept ou huit personnes; 10° passer des troupes à travers les plus profondes rivières ; 11° passer 1.000 hommes dans les forts de Tennemi sans qu'il les voie et les puisse blesser; \1^ faire des ponts en une heure pour passer une armée; 13° des canons légers comme des mousquets qui auront l'effet de l'artillerie ordinaire ; 14° assurer avec plus de soldats les forts de Flandre sans murailles. »

Assurément, ce curé d'entre Malines et Viliebroug était plus qu'un homme. Ce qui doit surtout frapper le lecteur, ce sont ces canons légers comme des mousquets qui auront l'effet de l'artillerie ordinaire. Voyez à quoi tiennent les choses! deux cents ans avant nous, la grande affaire étant de tuer le plus d'hommes possible on moins de temps, un curé a faihi nous ravir l'invention des fusils Chassepot et des mitrailleuses!

Je ne veux pas laisser là ces nouvelles sans en rapporter une autre qui caractérise les mœurs de nos ancêtres, au milieu de ce xvu^ siècle si poli, si parfait en toutes choses, à ce qu'il semble, surtout à la dislance où nous sommes. La nouvelle est de Rouen, datée du 8 juillet, et voici ce qu'elle dit : « Le différend venu ces jours passés pour la danse d'une noce a fait entre-tuer à trois lieues d'ici onze personnes, du nombre desquels sont les seigneurs de Fontaine-Martel, Maleville et Boufard. » Les anciens avaient gardé la mémoire des Centaures et des Lapilhes s'égorgeant au dessert à certain mariage; voilà de quoi rendre la Fable croyable. Au moins savons-nous aujourd'hui terminer nos festins de noce d'une minière plus civile.

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