‹ Les français du XVII siècleChapitre 115 sur 125 · GAZETTES ET JOURNAUX AU \VII<' SIECLE · texte numérisé non relu

GAZETTES ET JOURNAUX AU \VII<' SIECLE

Passons du grave au doux. Il y a de tout dans une Gazette : voici un fait divers écrit d'Lzt'S, le 'îio décembre l(j(jl, par un homme d'un grand renom. « Entre les réjouissances qui se sont faites ici par l'ordre de noire é\èr|ue pour la naissance de M^"^ le Dauphin, nos consuls, voulant aussi signaler leur joie, lirent, le 18 du courant, allumer un feu dont le succès répondît le mieux à la beauté du dessein. Après que la Renommée qui était élevée sur un piédestal eut f:iit sonner trois fois un cor chargé de pétards qu'elle avait en sa main, une colombe partit d'un autre côté tout en feu, qui, tenant en son bec un rameau d'olive, vint allumer l'artitice. En môme temps, on ouit un grand bruit de bombes et de pétards, et l'air se couvrit d'une épaisse fumée à laquelle succéda une grande clarté, qui découvrait un rocher fort élevé vomissant des flammes de toutes parts, au sommet duquel paraissait la Paix, avec une corne d'abondance en l'une de ses mains, et s'appuyait de l'autre sur un dauphin, ayant à ses pieds les Vertus cardinales qui jetaient quantité de fusées, comme elles en épanchaient un grand nombre qui allaient semer en l'air une infinité d'étoiles; tellement que cette machine parut des plus industrieusement inventées ». Ce narrateur des fêtes épiscopales d'L'zès n'était autre que Racine. Inconnu alors, et attoidant un bénéfice de la libéralité de l'évéque, il ne manquait nulle occasion de célébrer l'enthousiasme monarchique du pontife du Gard, qui n'était pas fâché lui-même que l'on portât à la connaissance du roi les preuves de son zèle; voilà comment les choses d'ici-bas s'enchaînent et comment l'on s'entr'aide eu marchant chacun vers son but.

Avec Racine, nous avons anticipé sur les événements; il nous faut maintenant retourner en arrière et voir ce que devient la presse au moment de la Fronde. Vous allez être surpris : la Fronde n'a pas fondé de journaux. Xos révolutions subséquentes ont au contraire toujours commencé par là. Tous les

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mouvements que nous avons vus ont enfanté un nombre prodigieux de feuilles nouvelles. C'en a toujours ùlè comme les fruits les plus assurés. Au xvii^ siècle, les habitudes d'esprit, le monopole de la Gazette, empêchaient cette éclosion, il n'apparut donc pas de gazettes; mais, en revanche, on fut inondé de pamphlets, de satires, de libelles en vers et en prose, dirigés contre le cardinal de Mazarin. Ils sont connus sous le nom général de Mazarinades. On ne songea point dès l'abord à les appeler ainsi; mais, le 11 mars 16ol, une pièce plus célèbre que les autres, publiée sous le nom de Mazarinade, baptisa de ce nom tous les pamphlets passés, présents et futurs qui avaient le même objet.

Il y a eu en France, il y a eu par tous pays, des ministres bien détestes, il n'y en a pas eu qui aient soulevé de plus violentes tempêtes que Mazarin. La haine du peuple, des bourgeois et des grands, contre cet homme, eut quelque chose du prodige; et les écrits où ces sentiments éclatèrent sont prodigieux aussi par leur nombre et par le ton qui y règne. De janvier 1649 à octobre 16o2, on en a relevé 4.000 d'imprimés; il en circula à peu près autant d'écrits à la main, ce qui fait, au dire de juges 1res compétents, 7 ou 8.000. Ce fut un temps d'étonnante prospérité pour les imprimeurs, aussi leur fait-on dire dans un Remerctment adressé à M^^ le cardinal Mazarin (1619): « C'est une chose admirable de quelle façon nous travaillons; voire vie est un sujet inépuisable pour les auteurs et infatigable pour les imprimeurs. li ne se passe pas d3 jour que nos presses ne roulent sur plus d'un volume de toutes sortes d'ouvrages tant de vers que de prose, de latin que de français, tant en caractères romain s qu'italiques, Canon, Gro3-Canon, Parangon, Gros-Romain, Saint-Augustin, Cicéro, etc. Une moitié de Paris imprime et vend des imprimés, l'autre moitié en compose. Le Parlement, les prélats, les docteurs, les prêtres, les ermites, les religieux, les chevaliers, les avocats, les procureurs, les clercs.

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les secrétaires des Sainls-lnnoceiils, les filles du Marais, enlin le cheval de bronze et la Samaritaine écrivent et parlent de vous... Les morts eux-mêmes ressuscitent pour venir dire leur sentiment sur la conduite de Voire Excellence. Les colporteurs courbent sous le poids de leurs imprimés en sortant de nos porles; ils ne font pas cent pas qu'ils ne soient soulagés du j lus j esant de leur fardeau, et ils reviennent à la charge avec une chaleur plus que martiale. »

Ce n'était pas assez de le dire en prose, on le redisait en

vers :

C'est un métier de grands tracas, De composer tant de fracas, De fadaises, de goguenelles, De bagatelles, de sornettes.

11 est vrai qu'ils se vendent mieux Que tous ces ouvrages pieux Qu'on imprime à la quarantaine, Dont on vend une par semaine.

Sans tous ces petits rogatons, Sans les Condés et les Gastons, Sans les pasquils el vaudevilles, Sans les écrits des plus haljiles, Sans Rivière et sans Cardinal, Nous allions bien soulîrir du mal.

Sans le petit bossu en poche, Notre ruine était bien proche.

Voici pour les colporteurs, ils sont au moins au nombre de mille :

Grâce aux bons et mauvais auteurs, Mille offices de colporteurs.

Tous de création nouvelle, Font braire à pleine cervelle, Et d'un stentorique gosier.

Chargés de boutique d'osier, Cent et cent marchands de Gazette.

Ils exercent partout leur métier : dans les théâtres, aux portes

des églises, mais surtout au pont Neuf, autour de la Samaritaine, qui était devenue comme la bibliothèque commune de Paris. Écoutez comment ils annoncent leur marchandise :

Voici l'arrêt de Mazarin,

Voici l'arrêt de Mascarin,

La lettre du cavalier George

(Si le nom n'est vrai l'on le forge).

Puis voici le Courrier français,

Arrivé pour la septième fois,

Voici la France mal régie,

Puis votre généalogie.

La Lettre au prince de Condé

Qui vous a si bien secondé.

Après, maximes authentiques,

Tant morales que politiques;

Remontrances du Parlement,

Oui sont faites fort doctement.

Outre ces colporteurs manife.^tes, il y en a de clandestins : quiconque par son état trouve les portes des maisons ouvertes colporte des hbelles et des pamphlets. « Les violons, dit l'auteur du Hasard de la barque renversée, sont devenus gazetiers. Comme ils sont dispos et légers des pieds, ils vont d'un bout à l'autre de Paris en trois ou quatre cabrioles, et, comme ils sont connus dans les grandes maisons, ils donnent des pièces d'État au lieu de sarabandes ». Quant aux. auteurs de ces chansons, libelles, courriers et pasquils, ils sont très divers de condition, de vues et de talent. Le principal d'entre tous est Gondi, le cardinal de Retz. C'est lui qui excelle, suivant son langage, à mettre (c l'abomination dans le ridicule, ce qui fait le plus dangereux et le plus irrémédiable de tous les composés ». Il donne le mot d'ordre, il est pour ainsi dire le directeur de celle grande farce qui se joue pendant cinq ans dans la France entière. Mieux que personne il sait où il va, mieux que personne il a le talent de la mise en scène. « Nous

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égayons, dit- il, les esprits par nos satires, par nos vers, par nos cliansons; le bruit des trompettes, des tambours, la vue des tHendards et des drapeaux réjouit les boutiques ». A la suite, et sous ses ordres, viennent les hommes de lettres, les pamphlétaires par occasion, par entraînement de parti, par esprit d'obéissance ou appât du gain: Sarrazin, Patru, Gaumartin; les pamphlétaires de métier, les cerveaux brûlés, les insullcurs par tempérament et à gages; les rieurs d'humeur et de verve; gens redoutables, violents, etïrénés, comme Portail, Montandré, Latîemas, du Chàtelet, Verderonne. Il y a dans cette ellervescence littéraire autant de licence, de gaieté, de burlesque, de baladinage effronté que d'esprit de parti. C'est une ébullition de quolibets. Ces grands mouvements populaires ont cela de particulier et de singulier, qu'ils remuent le fond delà nature humaine, dérangent l'ordre établi, mettent en éveil des passions qui dormaient, lâchent la bri le aux instincts contenus par les lois, et permettent de voir tout à coup, sous un rayon de vive lumière, ce qu'il peut y avoir de trouble et de désordonné au fond des cœurs.

Sous Richelieu, la France avait tremblé; peu à peu la régularité s'était établie dans la crainte, et les esprits avaient subi le joug. Ce n'est pas qu'on n'écrivît aussi contre le terrible ministre. On sait le nom d'un pamphlet redoutable, laMiliacle, qui courait contre lui. Mais on se le passait sous le manteau, dans l'ombre. On se barricadait dans sa maison pour le lire, et l'on n'élait pas sûr du lendemain quand on l'avait lu devant ses plus fidèles amis. Sous Mazarin, on rit en plein air, on s'en donne à cœur-joie : ce sont les saturnales de la presse, c'est le carnaval du pamphlet. La folie gagne tout le monde. Chacun se tait une sorte de devoir d'écrire sa brochure. « On voyait, dit M. Leber, des muses improvisées en cottes de bure et en cornettes, des héros de cuisine chanter les héros de la Fronde, et faire, au lieu d'un brouet pour Monsieur, une bro-

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chure pour la veuve Coulon. La pièce intitulée les Admirables Sentiments d'une villageoise à Monsùmv le prince^ et plusieurs autres niaiseries du môme genre, étaient, dit-on, de la servante d'un libraire qui en faisait, affirme Naudé, après avoir écuré les pots et lavé ses écuelles. Chacun se croyait capable de ce style burlesque dans lequel les pamphlets étaient écrits »; depuis les dames et les seigneurs de la cour, jusqu'aux femmes de chambre, dit Pellisson.

Ne croyez pas pourtant que, dans ce merveilleux débit de pamphlets et de libelles, les auteurs fissent fortune. Non, le gain était pour les libraires, qui savaient tirer profit de cette folle curiosité et tyranniser les écrivains. Ceux-ci ne se laissaient pas égorger sans crier, et voici un échantillon de leurs plaintes. Lorsque les libraires, disent-ils,

Commençaient de nous avancer De l'argent pour boire chopine.

Ils nous faisaient fort froide mine.

Et après, avec un œil doux, Ils nous disaient: « Voilà cinq sous.

Sans doute, vous aurez le reste, Croyez-le, l'on vous en proteste, Quand le papier sera vendu. »

Les auteurs revenaient :

Lors, d'une mine morfondue, Ils nous disaient qu'en vérité L'on n'en avait pas acheté Une rame tout entière, Et qu'ainsi nous ne gagnions guère; Et pour un peu nous consoler, Ils commençaient à nous parler Qu'ils croyaient même que les pies Fissent comme nous des copies, Car plus de trente tous les jours.

Toutes diverses, avaient cours.

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Mellaiu la main à la pochette.

Ils nous disaient : Je vous rcijjreltc;

Votre peine mérito plus. »

Après ces discours superflus,

Ils nous donnaient quel<iue monnoie

Pour nous mettre le cœur en joie,

Nous promettant qu'à l'avenir,

Afin de nous entretenir,

Ils nous donneraient davantage.

Nous avons assez fait entendre quel est le ton de ces écrits. Ils sont amusants, très gais et burlesques. On a remarqué déjà quelle distance les séparait de ceux de la Ligue. Ceux-ci avaient plus de vivacité, plus d'àcreté et de verve. L'esprit religieux, la l'ureur des guerres civiles y soufflaient un feu plus ardent. Il y avait alors de plus grands intérêts; une ambition plus haute et plus tenace agitait les héros de ces combats sanglants. II n'en était pas de même pendant la Fronde. Rien, en apparence, n'était véritablement sérieux; aussi les pamphlets de cette époque ont-ils surtout dû l'esprit, de la liberté, parfois du cynisme et de l'impiété. On y rencontre même du bon sens. Car, à travers cet imbroglio de petites intrigues, le peuple, qui voit les parlis impuissants à rien faire, ne tarde pas à deviner où l'on veut le conduire. Il trouve que le plus sage est de s'amuser du jeu des divers acteurs; il n'est pas mécontent de se moquer un peu de tout le monde : des généraux d'armée, qui, suivant l'expression du temps, ferrent la mule; des soldais citoyens, qui font grand bruit et peu de besogne, et qui, dans leurs plus lointaines et périlleuses expéditions, ne passent pas Juvisy; du Parlement, où il voyait assis sur les fleurs de lis tant d'enfants de la maitôte. Cependant, il n'est jamais bon d'exciter beaucoup par des libelles, même les plus frivoles, l'imagination de tout un peuple. En France, les cervelles vont vite, et l'on a fait quelquefois bien du chemin sans s'en être douté.

3i0 Li:S FRANÇAIS DU XVIl'^ SIÈCLE

D'abord, on réclamait en 1649 contre la maitôte, les impôts excessifs et le Mazarin ; de bons royalistes, comme ça s'est vu plus d'une fois, criaient en même temps : « Vive le roi » ! et « A bas le ministre ! » Le cardinal semblait d'abord être seul en cause. Gui Patin ne s'en tient pas d'aise, il écrit à ses amis : « Le cardinal est sanglé tout au long et très vilainement, comme il le mérite. » Le ministre prend bravement sur lui toute cette haine. Il s'offre en victime expiatoire à la raillerie populaire. On dirait dans le langage de notre temps que son individualité couvre avec bravoure l'auguste personne du roi. Froid et patient, il laisse dire, il laisse rire, il laisse chanter et dit à ses amis : a Ils chantent, donc ils payeront. » Mais, en I60I, après l'alliance de la vieille et de la jeune Fronde, les pamphlets redoublent de violence. Le Mazarin est poursuivi avec une rage croissante; cette fois, les injures montent plus haut, la reine en est atteinte, la monarchie même est mise en cause. « On ne parlait publiquement dans Paris que de république et de liberté en alléguant l'exemple de l'Angleterre, et l'on disait que la monarchie était trop vieille et qu'il était temps qu'elle finit ». Voilà comment des chansons on passe aux pamphlets, du burlesque au sérieux. On voit assez se vérifier une observation de Bossuet sur les peuples. 11 dit qu'ils ont au fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe si on leur ôte le frein. Les Français faillirent devenir factieux, rebelles et opiniâtres, ils coururent risque alors de perdre le respect de la majesté et des lois. Le mépris pour Mazarin, la liberté de l'exprimer, leur avaient ôté ce cerlain poids qui seul est capable de contenir les peuples.

Retz explique avec la sagacité d'un politique cet élat curieux de la France. « Richelieu, dit-il, avait traité la France comme un empirique avec des remèdes violents, qui lui firent paraître de la force, mais une force d'agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, en médecin inexpéri-

GAZEITKS CT JOURNAUX AU XVI1« SIKCLE 'M\

raenté, ne connut point son ahatlemcnl; il ne la sonlinl pas pur les secrets chimiques de son pré 1t^ces$eur; il continua de l'affiiiblir par des saignées, elle tomba on léthargie; il futa>s.*z malhabile pour prendre ce faux repos pour une véritable snnté. Cependant le mal s'aigrit, la léte s'éveilla. Paris se sentit, il poussa dos soupirs et on n'en lit point ras. Il tomba en frénésie. C'est du Parlemont que partit une lueur ou plutôt une étincelle de vie; il gronda sur l'édit du tarif, et, aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. On chercha en s'éveillant, comme à tâtons, les lois: on ne les trouva plus. L'on s'effare, l'on crie, l'on se les demande, et, dans cette agitation, les questions que leurs explications tirent naître, d'obscures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques et de là, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire et tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. »

Les mystères, en effet, étaient profanés. Le Parlement, les princes perdent chaque jour davantage dans l'esprit des peuples. La colère du peuple se retourne contre eux dans des pamphlets fameux; c'est la démagogie qui parle bien haut. Dubosc et Montandré, au service, aux gages de Condé, ont dévoilé d'abord les intentions des princes. Ils ont dit que les rois ne peuvent former d'entreprises de conséquence sans l'aveu des princes de leur sang et des grands de leur État; bientôt ils ajoutent : « Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules, nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre, i^ Ainsi, dans ces pamphlets, la monarchie s'écroulait sous les coups des grands, qui tombaient eux-mêmes sous la violence populaire, si le temps eût été marqué pour la révolution. Elle se fera moins de cent cinquante ans plus tard. Vers 1790,

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Loustalot écrivait dans son journal, les Révolutions de Paris: « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux; levons-nons ! »

II est naturel de se demander ce que faisait la cour pour se défendre. Elle ne restait pas inactive; elle aussi avait ses pamphlétaires et ses libellistes. On a publié récemment les Agendas ou Carnets de Mazarin. Ce sont de petits cahiers où il écrivait, à l'occasion, ses idées, ses projets, les propositions qu'on lui faisait. Son administration est là presque tout entière. Une ligne, un mot écrit au crayon, un trait jeté en passant y éclairent bien des choses. Dans l'un de ces carnets, on lit, en 1648 : « Court un livre en lalin contre moi dont la conclusion est que je m'entends avec le Turc et que absolument je lui délivrerai l'Europe si on me laisse faire. Le vray moyen pour dissiper toutes ces méchancetés, ce serait de faire un livre dans lequel on dît contre moi tout ce qui peut tomber dans l'esprit le plus méchant, afin que, etc., etc. » Quelle était l'intention de Mazarin? C'est un moyen étrange de se défendre, que de se faire noircir de toutes les calomnies imaginables.

En juillet I60O, il écrit encore dans ses agendas: «Fayre quelque papier et l'imprimer, pour informer le peuple du sujet du mécontement du coadjuteur, un autre de sa vie et de ses mœurs et comment sa maison s'est établie en France. » Cette pièce fut rédigée par d'Hozier en 1655. Ne négligeant point de nuire à ses ennemis, Mazarin adresse au pape un factum intitulé : Mémoires des crimes sur lesquels les procès doivent être faits au cardinal de Retz. « Que ledit cardinal de Retz a été auteur de toutes les persécutions faites à Monseigneur le cardinal Mazarin, de taut de libelles infâmes contre son honneur, et de tant d'arrêts contre son bien et sa vie, qu'il semble s'être rendu indigne de jouir des privilèges d'un caractère qu'il a si fort méprisé et outragé ».

Il y avait dans le parti de la cour des hommes d'esprit qui^

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sans faire le inélier de journalisles ou de pamphlétaires, ne laissaioQt pas de pri^ler à la cause royale le secours de leur lalonl. Toi était Saint-K\ remonl. Ce spirituel écrivain s'était rangé du côté du roi. Les invitations pressantesdes principaux frondeurs, des offres qui paraissaient honorables et llatteuses ne i'ébranlèrent pas un instant. Il vit du premier coupd'œil ce que voulaient les Parlements et les gouverneurs de provinces. Sous les noms imposants d'à intérêt général » et de « bien public », il discerna les motifs d'ambition qui faisaient agir les uns et les autres. La vanité de l'entreprise, l'inulilité d'efforts mal concertés, les luttes et les calculs des partisans n'échappèrent pas davantage à sa clairvoyance; et, par bonheur, il se trouva sur le théâtre des événements pour les mieux étudier. Il vit tout de près, et il rendit de tout un compte exact et plaisant. Il est aisé de comprendre quelle joie causait à Sainl-Germain la lecture d'une relation faite par lui où beaucoup de personnages célèbres étaient tournés en dérision, et peints au naturel. Quelle différence dans le ton avec les pamphlets de la Fronde ! Tout y est vif, rien n'y est violent; malgré son désir de plaire à la cour, il se garde bien de descendre jusqu'à l'injure envers les révoltés; il sait qu'un mot a souvent plus de portée qu'une déclamation effréaée, il badine, il intéresse notre malice sans éveiller notre méchanceté, il se fait accueillir sans se faire craindre, et la raison, doucement gagnée, partage des sentiments où ne respirent ni l'envie ni la bassesse. Il en est ainsi d'un autre pamphlet dû à la plume du même auteur, de V Apologie du duc de Beaufort contre la cour, la noblesse et le peuple.

Pour revenir aux véritables journaux, nous dirons que la Gazette de France traversa les orages de la Fronde sans y succomber. Elle suivit et partagea les mauvais jours du roi, pour partager plus tard son triomphe. Installée dans l'orangerie du château de Saint-Germain, la Gazette ne pénétrait

pas toujours dans Paris, cl l'on y éprouvait plus d'une fois le regret de son absence. Théophraste Renaudol élail, nous l'avons déjà dit, un fort habile homme. II comprit qu'il ne fallait pas laisser Paris sans journal. En effet, le journal était déjà devenu un besoin impérieux. « Les curieux, est-il dit dans un ouvrage du temps, cherchaient partout la Gazette. 11 semble, disaient-ils, que tout soit mort depuis que la Gazette ne va plus; l'on vit comme des bêtes sans savoir rien de ce qui se passe ; ainsi, sans quelques rogatons dont les colporteurs, en vidant leurs pochettes, remplissaient ces chambres vides de cervelles, ils prenaient le grand chemin des Petites-Maisons. D'autres, pour suppléer à ce défaut, forgeaient eux-mêmes des nouvelles pleines d'imagination, bourrées de coq-à-l'âne, en faisant accroire aux simples et donnant à rire aux sérieux. Bien souvent, parlant d'un homme que l'on tenait pour mort, il passait à cheval devant eux monté comme un saint Georges et crevant de santé. D'autres fois, ils publiaient que nts gens avaient gagné quelques postes, et défait le parti contraire, lorsqu'ils en revenaient après avoir été chassés eux-mêmes et battus dos et ventre, en enfants de bonne maison ».

L'oocasioft était opportune, le père de la Gazette ne la laissa pas échapper. 11 avait deux fils, il en fit des journalistes et fonda pour eux le Courrier français. C'était un journal voué en apparence à la cause du Parlement. Renaudot avait fait là un véritable coup de maître. En continuant détenir lui-même pour la cour, il mettait ses enfants dans le camp opposé, sûr ainsi d'avoir toujours un refuge, au cas où la cause royale viendrait à succomber. Les fils de Renaudot, fort instruits, dit un contemporain, de toutes les manigances qu'il fallait pratiquer, eurent un succès prodigieux. On se jetait sur le Courrier finançais. « Le pain ne se vendait pas mieux, dit-on, l'on y courait comme au feu : l'on s'assommait pour en avoir, les colporteurs donnaient des arrhes la veille, afin qu'ils en eus-

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sent des piv:niors; on n'onleiiLlait, h* vtMidrcdi, crier aulre chose que le Courrier français, et cela rompait le cou à toLilos les autres productions de l'esprit. » Ce n'est pas que le journal lut bien renseigné; Naudé, le défenseur de Mazarin, disait: « Le Courrier, de nouvelle invention, qui se clabaude tous les malins, de fort bonne heure, est assez mal informé de ce. qui se passe à Paris, et, pour le dehor3, si la Gazette de Saint-Germain ne suppléait tellement quellement à ses oubliances, nous ne saurions rien du tout... et puis voilà de belles nouvelles que celles dont il nous l'ail part! Elles sont le plus souvent si vieilles et si reballues que déjà les enfants en vont à la moutarde ». Le Courrier se vendait un sou. Oa en fit des parodies en vers. Il paraissait le vendredi, et, le dimanche, le poète Saint-Jullien donnait aux Parisiens la traduction de la feuille en six ou huit cents vers burlesques.

Cet ufage d'écrire en vers les nouvelles ne disparut pas avec la Fronde. Elle conlinua longtemps encore, en dehors de tout esprit politique. Le succès de la Gazette n'avait pas empêché quelques grandes familles d'avoir des nouvellistes à leurs gages. C'était une sorte de luxe. Le poète gazetier était au nombre des objets précieux qui remplissaient une maison opulente; un des plus célèbres fut Loret, dont la Muse historique, qui va de 16S1 à 16o9, oiïre un tableau exact et intéressant des faits les plus pelits, comme des plus importants, de la société parisienne à cette époque. Ce (pie nous appelons aujourd'hui le public, c'est-à-dire toute la France, a dans nos journaux ses chroniqueurs et sa chronique. Dans notre société démocratique, nous avons tous ce qui n'était autrefois que le privilège des grands. Les seigneurs les plus riches, Fouquet, Mazarin, la famille de Longueville, payaient pension à des gens d'esprit pour les instruire des nouvelles courantes ; nous avons aujourd'hui, à moindres frais, ce plaisir et ce luxe.

34G LES FRANÇAIS DU XVIl^ SIKCLK

Loret était de Normandie; il sortait de Carentan. L'auteur nous dit lui-même qu'il n'a point passé de longues années dans les collèges. On s'en douterait du reste à lire sa poésie, qui est toute naïve et sans fard; il n'a point feuilleté les livres grecs et latins, il n'eût pas é!é capable de faire autre chose que de rimer en vers assez mauvais les nouvelles du jour. Mademoiselle de Lon^^ueville, plus tard duchesse de Nemours, le prit d'abord à son service, et Loret s'engagea à lui fournir tous les dimanches une lettre en vers sur les événements de la semaine. D'abord, ce n'était que pour un petit nombre de personnes de la confidence de mademoiselle de Longueville que ces lettres étaient écrites; mais bientôt la curiosité s'en empara, on en fit des copies, on en trafiqua, et ces vers, fort applaudis, devinrent le passe-temps de la belle société. « Le roi, la reine, les princes et les princesses, dit Loret, les grands seigneurs et les dames de notre cour, les hommes même de longue robe et de profession sérieuse et studieuse quittent leurs autres emplois, afin de se récréer à celui-ci ». Ce n'était pas un léger fardeau que Loret avait pris sur ses épaules. Cette besogne l'occupait sans relâche. On attendait de lui un divertissement qui ne devait point manquer et être toujours nouveau. Il fallait mêlerensemble la variété, la licence, l'utilité. Loret ne manqua jamais à sa tâche. Il ne prenait de repos que la semaine sainte.

Quoiqu'il aimât beaucoup le jeu et qu'il y consacrât la plus grande partie de son temps, il ne fut jamais en retard, et sa lettre arrivait, chaque dimanche, à point nommé. Il est bien vrai que des vers du genre de ceux que vous allez lire ne demand lient pas non plus de bien profondes réflexions. Il rend compte des régals, des fêtes, des naissances, des morts, des mariages, des aventures scandaleuses, des sermons, des arrivées, des départs. Voué à la cour, il prend tout doucement le parti de Mazarin. Il observe ce qui se passe et le rend quelque-

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fois avec assez do malice pour inquiéter le Parlement. Il fut en etiel averti, et menacé d'avoir à subir condamnation s'il continuait à parler politi<|ue. Il dut quelque temps se retrancher ce sujet. Un peu de prudence le mit en sûreté, et il continua sans danger cette œuvre d'amusement. Chacune de ses lettres a un titre qui désigne en général le ton qui doit y régner. Il les appelle : Éclatante, Sensée, Tronquée, Étudiée, Scabreuse ^ Infirme, Reconnaissante, Pompeuse, Bonne, Plausible, Avenlurière, Égale, Morale, Chrétienne, Triste, Décente, Contrôlée, Fine. Bouillante. On y rencontre quelques rares détails sur sa manière de travailler, tels que ceux-ci :

Le vendredy, quand je m'éveille, J'ay soudain la puce à l'oreille.

J'ay beau rêver et reculer, Je suis contraint de travailler.

Avant que commencer, j'implore Ou Polymnie ou Terpsychore, Ou quelque autre de ces neufs sœurs, Qui nous font part de leurs douceurs.

Princesse, dit-il ailleurs,

Quand les beaux esprits

Composent leurs divins écrits.

Us les relisent d'ordinaire,

Et si quelque mot de grammaire

N'est pas comme il faut appliqué,

11 est tout soudain révoqué ;

On en met un autre à sa place.

Qui donne au discours plus de grâce.

Bref, ils sont par eux si polis.

Qu'ils en sont cent fois plus jolis.

Moi, chétif poète lyrique,

Inculte, ignorant et rustique,

Quand j'écris gazette ou chanson.

Je n'y fais pas tant de façon,

3i8 LES FRANÇAIS DU XVII*' SIÈCLE

Je les rime tout d'une haleine, El, s'il fallait prendre la peine D'y raturer et corriger, Cela me ferait enrager.

Ce n'est donc pas chose fort rare, Si mon style est un peu barbare, C'est-à-dire indigeste et cru, Et quelquefois môme incongru.

Il déclare aussi qu'il apprend ses nouvelles au cabaret. Il confesse son faible pour le vin et le jeu, et reconnaît que sans ces deux passions ses vers seraient bien meilleurs :

Ma princesse, si le Destin

Ne m'eût point fait si libertin,

Si j'aimais moins battoirs, raquettes,

Cartes, quinolas, quinoletles.

Prime, hoc, piquet, reversis,

Et que d'un esprit plus rassis

J'affectasse la solitude,

Les veilles, les auteurs, l'étude,

xAles ouvrages, assurément.

Auraient beaucoup plus d agrément.

Mais mon influence natale,

A ma gloire et mon bien falale,

A toujours mes sens amusés

Aux divertissements aisés.

M'a toujours donné de Ja haine

Pour tout ce qui s'appelle peine.

Bref, traité de telle façon

Que je n'ouïs jamais leçon

De régent et de pédagogue.

La manière dont il termine chacune de ses lettres n'est pas moins plaisante et négligée.

— Fait en avril, le vingt-huit.

Avant que mon souper fût cuit.

— Fait le cinquième jour de may, D'un style qui n'est pas trop gai.

r.A/KTTr.s i:r jolunalx au wii" sikcle 349

— J'ai fait ces vers à la mi-mars, Qui lU' sont pas des plus mlgnards.

— Fait, (lu jour sainl Laurent la veille, En mangeant des œufs à l'oseille.

— Fait, je vous le dis en amy, La veille de saint Barthélémy.

N'oubliez pas que ce badiuage en vers amusait tout le monde. N'oubliez pas non plus que ni Boilcau ni Molière n'avaient encore paru pour épurer le goût public et réparer les outrages faits au bon sens. On disait alors que c'était Vi écrire naïvement et agréablement.

Loret recevait de mademoiselle de Longueville, pour cette agréable besogne, 2o0 livres; il était son serviteur à gages. Fouquet portait le gazeticr pour 200 écus dans la liste des gens qu'il pensionnait. Mazarin lui servait une rente. Loret, jouissant du privilège des chroniqueurs, était admis partout. Nous savons, par exemple, qu'à la cour

Un brave exempt de la reine, De le conduire prit la peine, Et cria d'un ton haut et net :

Ouvrez, c'est monsieur Loret.

Il payait ces politesses par un mot dans la Gazette; mais cependant, il n'était pas autre chose qu'un serviteur que l'on récompensait parfois en lui donnant à emporter les reliefs des festins. Ainsi nous lisons, à la date du 17 décembre 1651 :

Monseigneur de Schomberg, mon maître,

Donna l'autre jour à repaître

A quantité de cordons bleus.

Le fesiin parut merveilleux,

Et l'abondance y fut si grande

De vin, de fruit et de viande,

Que j'eus pour moi six ortolans,

Que je trouvai fort excellents,

Une moitié de tourte d'ambre Qui parfume toute ma chambre, La carcasse d'un chapon gras, Cinq dcmi-septiers d'hipocras?, Des poires et dos confitures De plusieurs façons et natures, Un grand gâteau de massepain, Et pour plus de six sols de pain !

Queljournalisteaujourd'huivoudrait ainsi recevoir l'aumône?

On ne confondait pas, au xvii^ siècle, le nom de gazette et celui de journal. La gazette racontait les faits politiques et les événements divers que la fortune ou le hasard produisent chaque jour dans les États. Le journal rendait compte des ouvrages publiés. Il indiquait le nom du libraire où se vendait un livre, son prix, son format. Il en donnait l'analyse et la critique. Tel était le Journal des savants. L'idée vint à un auteur d'unir dans un même recueil ce qui jusque-là avait été séparé.

Donneau de Visé fonda, en 1672, le Mercure galant. Ce terme de Mercure était ancien dans le monde pour désigner un recueil de nouvelles; il redevint à la mode et fut, pour ainsi dire, mis à neuf par l'épilhète de galant qu'y ajouta de Visé.

Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, Donneau de Visé avait laissé là le petit collet pour les lettres. Il n'avait pas fait un début heureux dans la carrière, car il s'était d'abord attaqué aux œuvres de Molière et à la Sophonisbe de Corneille. Plus tard, il prit en main, par une sorte de repentir et d'amende honorable, la défense de la même Sophonisbe qu'attaquait Tabbé d'Aubignac. Il ne donna aucune satisfaction à Molière; c'est là peut-être ce qui lui a porté malheur dans l'esprit et l'estime des gens sensés. Vous savez que La Bruyère a dit : « Le Mercure galant est immédiatement au-dessous du rien. » L'idée de de Visé n'était pas mauvaise, son journal a vécu longtemps, et presque tous les journaux de nos jours travaillent encore sur son plan, en mêlant comme ils font les nouvelles de la

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